Mondes en développement
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4301-5
136 pages

p. 117 à 121
doi: en cours

Veille sur la revue
Vous consultez

no 121 2003/1

 
FRANCOIS Ludovic, CHAIGNEAU Pascal et CHESNEY Marc (codirection) Criminalité Financière : Comment le Blanchiment de l'Argent Sale et le Financement du Terrorisme sont devenus une Menace pour les Entreprises et les Marchés Financiers, Editions d'Organisation, Paris, 2002,275 p.
 
 
Criminalité Financière est de prime abord un ouvrage technique. Issu d'un projet des responsables d'HEC, qui en assument la codirection, il se présente sous la forme d'un recueil de six chapitres traitant successivement des différents aspects du blanchiment, et en quoi banquiers, assureurs ou agents à la Bourse peuvent s'y retrouver confrontés. Détaillant abondamment les points de la législation française ayant trait à ces problèmes, le livre ne s'en adresse pas moins à un lectorat beaucoup plus large que celui des seuls spécialistes de l'argent, public visé a priori. Les différents auteurs ne manquent pas de problématiser la thématique du blanchiment, soulevant nombre de questions encore rarement posées et fournissant des pistes prometteuses pour l'analyse. Ainsi, Jean-Paul GARCIA, en tant que membre de TRACFIN, organisme de lutte contre le blanchiment, offre une lecture de l'institution, tandis que François LENGLART pose des questions d'éthique, à savoir notamment en quoi le blanchiment pourrait être poursuivi au nom de l'abus de biens sociaux. Ces interrogations d'ordre moral rejoignent celles des différents financiers, qui doivent jongler entre la déclaration de soupçon et le secret professionnel, tandis que les organismes de lutte anti-blanchiment doivent faire face à une multiplication de déclarations, et faire le tri entre celles relevant effectivement du blanchiment et les autres, fraude fiscale ou "optimisation"…
Nous retiendrons plus particulièrement deux contributions, celles de Philippe BROYER et de Marc CHESNEY. La première contribution soulève la question de l'origine des fonds blanchis, la dynamique du secret dans la finance (paradis fiscaux, secret bancaire, facilités réglementaires… ), et la viabilité de la lutte contre un phénomène ancré au cœur du système financier actuel, rejoignant ainsi les réflexions de Guilhem FABRE sur le rôle de l'argent « sale » dans les crises financières mexicaines et japonaises. La seconde contribution évoque de manière approfondie le problème de financement du terrorisme, qui va à l'encontre du processus de blanchiment : il s'agit de dissimuler l'utilisation des fonds, et non leur provenance. A partir de l'étude des mouvements de la Bourse ayant eu lieu juste avant les attentats du 11 septembre, l'auteur s'interroge sur une possible action de plus-value réalisée par des éléments affiliés au terrorisme international. Une piste tout à fait novatrice, et qui permet de s'inquiéter à juste titre des facilités offertes par la multiplication des instruments financiers, thème également abordé dans les deux dernières contributions (assurance et banques). La question des célèbres 1 000 milliards USD de l'argent du crime, pourtant encore une fois citée dans cet ouvrage, se voit apporter de sérieuses limites. Le débat sur l’évaluation de l'argent criminel devient à l'heure actuelle sans objet, puisque suivre les masses d'argent noir ou gris est devenu tout à fait impossible, à mesure que les instruments du blanchiment se multiplient et se sophistiquent à outrance. Associé à une explosion du nombre des transactions, on ne peut plus remonter l'écheveau des opérations criminelles, perdues dans un océan de transactions de toutes natures. L'affaire Clearstream s'est avérée un exemple éloquent de ce dernier phénomène.
Simultanément, la frontière entre le légal et l'illégal devient de plus en plus ténue, les agents criminels utilisant les outils de la finance pour des opérations financières parfois respectables, en même temps que des agents non-criminels mettront ces mêmes outils à profit afin de frauder. Les travaux de Pierre KOPP et Jean CARTIER-BRESSON ou bien divers chapitres de Criminalité Financière, en particulier ceux abordant les questions d'assurance, abondent dans ce sens. Dès lors, la question de la lutte contre ces phénomènes se pose de façon aiguë : est-il réellement possible d'apporter une réponse efficace ? Si, en France, la conscientisation des agents de la finance semble se développer, en même temps que l'on a compris qu'aucun secteur n'était épargné par les problèmes de blanchiment, peut-on envisager un traitement identique au niveau international ? Surtout, peut-on revenir sur le phénomène de "commercialisation de la souveraineté de l'Etat", pour reprendre l'expression de Ronen PALAN, pour qui l'offshore ne constitue pas un accident de l'histoire, mais une volonté délibérée des Etats ?
Dernier point, non négligeable : la récurrence des réseaux bancaires parallèles (principe des chambres de compensation, à caractère culturel ou ethnique comme l'hawala, ou bien organismes tels que la Western Union) dans les affaires traitées par Tracfin, et la persistance de méthodes dites traditionnelles, comme la célèbre « Vuitton Connection», qui risquent d'échapper au processus antiblanchiment tel qu'il s'oriente actuellement. Dès lors, ne peut-on pas parler d'une tentative visant à rétablir la souveraineté étatique sur des éléments qui relevaient autrefois de sa compétence, plutôt que d'une véritable volonté de lutte contre l'argent du crime pour partie parfaitement intégré au système financier ? Aussi, comment comprendre la réaction des Etats-Unis, si prompts à dénoncer les problèmes de l'argent sale et à passer le désormais célèbre USA Patriot Act, alors qu'ils restent assez complaisants envers des paradis "sous tutelle" tels que le Delaware ? Que dire enfin de la question de l'argent terroriste, qui implique la maîtrise de sa destination, et non plus de sa provenance ? Est-il vraiment traçable, en dehors des initiatives américaines actuelles, qui visent à faire reposer la lutte sur les seules épaules de ses partenaires ? Criminalité Financière pose les jalons de réflexions nouvelles et fécondes relativement au contrôle des flux financiers et du blanchiment, à l'instar de la référence que constitue L'Argent Sale de Philippe BROYER.
Cyril SCHULTZ
Observatoire Géopolitique de la Criminalité Internationale
***
 
GRENIER Christophe Conservation contre nature, Les îles Galápagos, Ed. IRD, Coll. latitudes 23, Paris, 2000,375 p.
 
 
Après une enquête de terrain minutieuse, Christophe Grenier nous livre ici un bilan sans concession de la conservation de la nature dans l’archipel des Galápagos. Ce que nous apprenons, c’est à ne plus croire au leurre des Encantadas, ce mythe contemporain du sanctuaire de nature incarné par cette poignée d’îles, mais à saisir l’étendue de l’échec de l’idéologie et de la pratique d’une conservation de la nature qui a oublié ses principaux protagonistes : les hommes. Cet ouvrage, issu de la thèse de l’auteur, constitue donc une étude de cas d’autant plus utile qu’elle se situe à contre-courant des champs dominants dans la réflexion sur les notions emboîtées de développement durable et de protection de la nature. Plus précisément, « le parc national des Galápagos, censé protéger une nature dont la singularité vient de l’isolement dans lequel elle a évolué, a enclenché un processus inverse [sa destruction] en renforçant le rattachement de ces îles océaniques au reste du monde par le biais de réseaux touristiques et migratoires ». Pour analyser ce paradoxe complexe, Christophe Grenier décompose sa démonstration en trois temps forts.
La première partie dresse un récit de la transformation de la nature galapaguena, longtemps considérée hostile en un espace hautement convoité. Tour à tour base avancée de la flibuste britannique, chasse gardée des baleiniers de la Nouvelle-Angleterre, puis colonies épicières du nouvel Etat Equatorien, l’archipel voit se succéder une multitude d’acteurs qui mènent la nature à un point de dégradation critique au début du 20ème siècle. Le mythe des Galápagos - celui d’une nature vierge et exceptionnelle - se construit en marge de ces usages; il est étroitement lié au rôle que l’archipel a joué dans l’élaboration de la théorie de la spéciation des espèces de Charles Darwin. Dès lors, les scientifiques et naturalistes vouent un véritable culte à ce chapelet d’îles incultes. La création du Parc national des Galápagos et d’une station de recherche internationale - financée et pilotée par une organisation non gouvernementale, la Fondation Charles Darwin - marque la prise de possession de l’archipel par les scientifiques : comment dissocier alors conservation et prédation ? La lecture de la seconde partie fait tomber bien des idées reçues. En apparence, les Galápagos constituent une destination phare de l’écotourisme, ses retombées économiques étant affectées au financement de la conservation de la nature. L’utilisation du concept d’écotourisme, tout comme la marchandisation de l’image de l’archipel, alimentent la rhétorique conservationniste de l’Etat Equatorien favorisant ainsi le développement effréné du secteur touristique. Cependant, les discours et les mythes cachent de plus en plus difficilement la curée à laquelle se livrent tous les acteurs du développement touristique. Conservationnistes, grands groupes touristiques internationaux et administrations se disputent les retombées de cette manne économique et tentent d’ignorer les revendications de plus en plus pressantes de la population insulaire évincée du système. Ainsi apparaissent des contrastes entre les visées des acteurs « du dehors » et les besoins de la population d’un front pionnier en pleine explosion démographique montrant que le contrôle du territoire insulaire échappe à ses habitants, perçus comme les ennemis de la conservation. Le territoire des touristes n’est pas celui des scientifiques et encore moins celui des insulaires. Dans sa dernière partie, l’auteur fait le procès d’une doctrine de la conservation de la nature qui a choisi de privilégier les réseaux plutôt que les territoires. Les conservationnistes semblent s’être enlisés dans la recherche des fonds nécessaires à la conservation, prônant ainsi l’ouverture sans cesse accélérée des lieux au tourisme. Dégradation des milieux naturels par la surfréquentation touristique ou pollutions diverses, le bilan est amer auquel s’ajoutent les déprédations de la population insulaire en mal de ressources économiques : surpêche des holothuries, épuisement des ressources naturelles… La ruine du Parc national, tant sur le plan physique que sur le plan social, est le symbole des dérives d’un mode de conservation privilégiant les espèces au détriment des habitants et qui s’est ainsi coupé de sa base.
Christophe Grenier garde malgré tout « l’espoir d’une autre approche de la conservation, [celle des territoires] fondée sur l’espace où vivent les espèces à protéger et sur les ressources que peuvent en tirer, sans les endommager de façon irréversible, les humains qui y habitent » et tient ainsi un véritable plaidoyer pour la conservation de la géodiversité. Il devient effectivement urgent « d’abandonner cette conception qui consiste à vouloir conserver la nature à l’écart des hommes » et d’appréhender la complexité des relations entre les sociétés, l’espace et la nature.
Vincent ANDREU-BOUSSUT
Géographe, Laboratoire « Ville, Mobilités, Transports »
Université de Marne-la-Vallée
***
 
IL Y A 30 ANS EXTRAIT DE MONDES EN DÉVELOPPEMENT
 
 
« Voilà pourquoi dans le titre de notre Revue figure explicitement le terme de Développement. Quant au choix du vocable Mondes, que l’on sache bien que le pluriel n’est pas de hasard.
Il invite à distinguer de vastes régions dont les originalités spécifiques sont fâcheusement abolies par l’expression de Tiers-Monde, répétée plus souvent qu’elle n’est comprise. Les courants impétueux qui favorisent le développement des mondes conspirent à une certaine unification du monde.
Dès qu’elle fait des hommes, la croissance engendre le développement. Elle modifie les potentiels d’individus qui n’avaient pas encore franchi le seuil de l’humanité. Elle agit sur les structures mentales et sociales qui permettent à des agents (… ) de transformer le monde extérieur pour le rendre propre à leur service. La croissance alors ne se mesure plus seulement en choses, en objets ; elle affleure les niveaux féconds du développement. Une certaine dialectique s’accuse entre croissance et développement puisque la mise en valeur et en œuvre de la Ressource Humaine tend à améliorer chaque individu en tant que porteur d’énergies de production, sujet de besoins et conscience capable de liberté. (… )
Il nous a semblé que de nombreuses constructions analytiques permettent d’aborder les problèmes du développement dans un esprit (… ) scientifique. Ce sont pour ne citer que quelques exemples :
  • les analyses sur les liaisons entre les variables culturelles (éducation et indicateurs culturels… ) d’une part et la croissance avec changement de structures, de l’autre ;
  • l’insertion des analyses structurelles dans l’étude des déséquilibres de la balance extérieure ;
  • l’examen systématique des déséquilibres dans la croissance et de leur dépassement éventuel dans une politique de croissance harmonisée ;
  • l’analyse quantitative et économétrique de l’efficacité des systèmes économiques et sociaux différents ;
  • le rôle ambivalent de la grande firme pluri-territoriale dans les pays de développement moindre que le pays qui implante la grande firme ;
  • les unions monétaires et zones de libre-échange en référence aux pays en voie de développement. »
La rédaction, présidée par François PERROUX
Extrait de la présentation, tome 1, numéro 1,1973, pp. 9-10
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis