2003
Monde en développement
Notes de lecture
FRANCOIS Ludovic, CHAIGNEAU Pascal et CHESNEY Marc
(codirection)
Criminalité Financière : Comment le Blanchiment de l'Argent Sale
et le Financement du Terrorisme sont devenus une Menace pour
les Entreprises et les Marchés Financiers, Editions d'Organisation,
Paris, 2002,275 p.
Criminalité Financière est de prime abord un ouvrage technique. Issu d'un projet
des responsables d'HEC, qui en assument la codirection, il se présente sous la
forme d'un recueil de six chapitres traitant successivement des différents
aspects du blanchiment, et en quoi banquiers, assureurs ou agents à la Bourse
peuvent s'y retrouver confrontés. Détaillant abondamment les points de la
législation française ayant trait à ces problèmes, le livre ne s'en adresse pas
moins à un lectorat beaucoup plus large que celui des seuls spécialistes de
l'argent, public visé a priori. Les différents auteurs ne manquent pas de
problématiser la thématique du blanchiment, soulevant nombre de questions
encore rarement posées et fournissant des pistes prometteuses pour l'analyse.
Ainsi, Jean-Paul GARCIA, en tant que membre de TRACFIN, organisme de
lutte contre le blanchiment, offre une lecture de l'institution, tandis que
François LENGLART pose des questions d'éthique, à savoir notamment en
quoi le blanchiment pourrait être poursuivi au nom de l'abus de biens sociaux.
Ces interrogations d'ordre moral rejoignent celles des différents financiers, qui
doivent jongler entre la déclaration de soupçon et le secret professionnel, tandis
que les organismes de lutte anti-blanchiment doivent faire face à une
multiplication de déclarations, et faire le tri entre celles relevant effectivement
du blanchiment et les autres, fraude fiscale ou "optimisation"…
Nous retiendrons plus particulièrement deux contributions, celles de Philippe
BROYER et de Marc CHESNEY. La première contribution soulève la
question de l'origine des fonds blanchis, la dynamique du secret dans la finance
(paradis fiscaux, secret bancaire, facilités réglementaires… ), et la viabilité de la
lutte contre un phénomène ancré au cœur du système financier actuel,
rejoignant ainsi les réflexions de Guilhem FABRE sur le rôle de l'argent « sale »
dans les crises financières mexicaines et japonaises. La seconde contribution
évoque de manière approfondie le problème de financement du terrorisme, qui
va à l'encontre du processus de blanchiment : il s'agit de dissimuler l'utilisation
des fonds, et non leur provenance. A partir de l'étude des mouvements de la
Bourse ayant eu lieu juste avant les attentats du 11 septembre, l'auteur
s'interroge sur une possible action de plus-value réalisée par des éléments
affiliés au terrorisme international. Une piste tout à fait novatrice, et qui permet
de s'inquiéter à juste titre des facilités offertes par la multiplication des
instruments financiers, thème également abordé dans les deux dernières
contributions (assurance et banques). La question des célèbres 1 000 milliards
USD de l'argent du crime, pourtant encore une fois citée dans cet ouvrage, se
voit apporter de sérieuses limites. Le débat sur l’évaluation de l'argent criminel
devient à l'heure actuelle sans objet, puisque suivre les masses d'argent noir ou
gris est devenu tout à fait impossible, à mesure que les instruments du
blanchiment se multiplient et se sophistiquent à outrance. Associé à une
explosion du nombre des transactions, on ne peut plus remonter l'écheveau des
opérations criminelles, perdues dans un océan de transactions de toutes natures.
L'affaire Clearstream s'est avérée un exemple éloquent de ce dernier
phénomène.
Simultanément, la frontière entre le légal et l'illégal devient de plus en plus
ténue, les agents criminels utilisant les outils de la finance pour des opérations
financières parfois respectables, en même temps que des agents non-criminels
mettront ces mêmes outils à profit afin de frauder. Les travaux de Pierre KOPP
et Jean CARTIER-BRESSON ou bien divers chapitres de Criminalité Financière,
en particulier ceux abordant les questions d'assurance, abondent dans ce sens.
Dès lors, la question de la lutte contre ces phénomènes se pose de façon aiguë :
est-il réellement possible d'apporter une réponse efficace ? Si, en France, la
conscientisation des agents de la finance semble se développer, en même temps
que l'on a compris qu'aucun secteur n'était épargné par les problèmes de
blanchiment, peut-on envisager un traitement identique au niveau international ?
Surtout, peut-on revenir sur le phénomène de "commercialisation de la
souveraineté de l'Etat", pour reprendre l'expression de Ronen PALAN, pour
qui l'offshore ne constitue pas un accident de l'histoire, mais une volonté
délibérée des Etats ?
Dernier point, non négligeable : la récurrence des réseaux bancaires parallèles
(principe des chambres de compensation, à caractère culturel ou ethnique
comme l'hawala, ou bien organismes tels que la Western Union) dans les affaires
traitées par Tracfin, et la persistance de méthodes dites traditionnelles, comme
la célèbre « Vuitton Connection», qui risquent d'échapper au processus antiblanchiment tel qu'il s'oriente actuellement. Dès lors, ne peut-on pas parler
d'une tentative visant à rétablir la souveraineté étatique sur des éléments qui
relevaient autrefois de sa compétence, plutôt que d'une véritable volonté de
lutte contre l'argent du crime pour partie parfaitement intégré au système
financier ? Aussi, comment comprendre la réaction des Etats-Unis, si prompts à
dénoncer les problèmes de l'argent sale et à passer le désormais célèbre USA
Patriot Act, alors qu'ils restent assez complaisants envers des paradis "sous
tutelle" tels que le Delaware ? Que dire enfin de la question de l'argent terroriste,
qui implique la maîtrise de sa destination, et non plus de sa provenance ? Est-il
vraiment traçable, en dehors des initiatives américaines actuelles, qui visent à
faire reposer la lutte sur les seules épaules de ses partenaires ?
Criminalité Financière pose les jalons de réflexions nouvelles et fécondes
relativement au contrôle des flux financiers et du blanchiment, à l'instar de la
référence que constitue L'Argent Sale de Philippe BROYER.
Cyril SCHULTZ
Observatoire Géopolitique de la Criminalité Internationale
***
GRENIER Christophe
Conservation contre nature, Les îles Galápagos, Ed. IRD, Coll.
latitudes 23, Paris, 2000,375 p.
Après une enquête de terrain minutieuse, Christophe Grenier nous
livre ici un bilan sans concession de la conservation de la nature dans l’archipel
des Galápagos. Ce que nous apprenons, c’est à ne plus croire au leurre des
Encantadas, ce mythe contemporain du sanctuaire de nature incarné par cette
poignée d’îles, mais à saisir l’étendue de l’échec de l’idéologie et de la pratique
d’une conservation de la nature qui a oublié ses principaux protagonistes : les
hommes. Cet ouvrage, issu de la thèse de l’auteur, constitue donc une étude de
cas d’autant plus utile qu’elle se situe à contre-courant des champs dominants
dans la réflexion sur les notions emboîtées de développement durable et de
protection de la nature. Plus précisément, « le parc national des Galápagos,
censé protéger une nature dont la singularité vient de l’isolement dans lequel
elle a évolué, a enclenché un processus inverse [sa destruction] en renforçant le
rattachement de ces îles océaniques au reste du monde par le biais de réseaux
touristiques et migratoires ». Pour analyser ce paradoxe complexe, Christophe
Grenier décompose sa démonstration en trois temps forts.
La première partie dresse un récit de la transformation de la nature galapaguena,
longtemps considérée hostile en un espace hautement convoité. Tour à tour
base avancée de la flibuste britannique, chasse gardée des baleiniers de la
Nouvelle-Angleterre, puis colonies épicières du nouvel Etat Equatorien,
l’archipel voit se succéder une multitude d’acteurs qui mènent la nature à un
point de dégradation critique au début du 20ème siècle. Le mythe des Galápagos
- celui d’une nature vierge et exceptionnelle - se construit en marge de ces
usages; il est étroitement lié au rôle que l’archipel a joué dans l’élaboration de la
théorie de la spéciation des espèces de Charles Darwin. Dès lors, les
scientifiques et naturalistes vouent un véritable culte à ce chapelet d’îles
incultes. La création du Parc national des Galápagos et d’une station de
recherche internationale - financée et pilotée par une organisation non
gouvernementale, la Fondation Charles Darwin - marque la prise de possession
de l’archipel par les scientifiques : comment dissocier alors conservation et
prédation ? La lecture de la seconde partie fait tomber bien des idées reçues. En
apparence, les Galápagos constituent une destination phare de l’écotourisme,
ses retombées économiques étant affectées au financement de la conservation
de la nature. L’utilisation du concept d’écotourisme, tout comme la
marchandisation de l’image de l’archipel, alimentent la rhétorique
conservationniste de l’Etat Equatorien favorisant ainsi le développement
effréné du secteur touristique. Cependant, les discours et les mythes cachent de
plus en plus difficilement la curée à laquelle se livrent tous les acteurs du
développement touristique. Conservationnistes, grands groupes touristiques
internationaux et administrations se disputent les retombées de cette manne
économique et tentent d’ignorer les revendications de plus en plus pressantes
de la population insulaire évincée du système. Ainsi apparaissent des contrastes
entre les visées des acteurs « du dehors » et les besoins de la population d’un
front pionnier en pleine explosion démographique montrant que le contrôle du
territoire insulaire échappe à ses habitants, perçus comme les ennemis de la
conservation. Le territoire des touristes n’est pas celui des scientifiques et
encore moins celui des insulaires. Dans sa dernière partie, l’auteur fait le procès
d’une doctrine de la conservation de la nature qui a choisi de privilégier les
réseaux plutôt que les territoires. Les conservationnistes semblent s’être enlisés
dans la recherche des fonds nécessaires à la conservation, prônant ainsi
l’ouverture sans cesse accélérée des lieux au tourisme. Dégradation des milieux
naturels par la surfréquentation touristique ou pollutions diverses, le bilan est
amer auquel s’ajoutent les déprédations de la population insulaire en mal de
ressources économiques : surpêche des holothuries, épuisement des ressources
naturelles… La ruine du Parc national, tant sur le plan physique que sur le plan
social, est le symbole des dérives d’un mode de conservation privilégiant les
espèces au détriment des habitants et qui s’est ainsi coupé de sa base.
Christophe Grenier garde malgré tout « l’espoir d’une autre approche de la
conservation, [celle des territoires] fondée sur l’espace où vivent les espèces à
protéger et sur les ressources que peuvent en tirer, sans les endommager de
façon irréversible, les humains qui y habitent » et tient ainsi un véritable
plaidoyer pour la conservation de la géodiversité. Il devient effectivement
urgent « d’abandonner cette conception qui consiste à vouloir conserver la
nature à l’écart des hommes » et d’appréhender la complexité des relations entre
les sociétés, l’espace et la nature.
Vincent ANDREU-BOUSSUT
Géographe, Laboratoire « Ville, Mobilités, Transports »
Université de Marne-la-Vallée
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IL Y A 30 ANS
EXTRAIT DE MONDES EN DÉVELOPPEMENT
« Voilà pourquoi dans le titre de notre Revue figure explicitement le terme de
Développement. Quant au choix du vocable Mondes, que l’on sache bien que
le pluriel n’est pas de hasard.
Il invite à distinguer de vastes régions dont les originalités spécifiques sont
fâcheusement abolies par l’expression de Tiers-Monde, répétée plus souvent
qu’elle n’est comprise. Les courants impétueux qui favorisent le développement
des mondes conspirent à une certaine unification du monde.
Dès qu’elle fait des hommes, la croissance engendre le développement. Elle modifie
les potentiels d’individus qui n’avaient pas encore franchi le seuil de l’humanité.
Elle agit sur les structures mentales et sociales qui permettent à des agents (… )
de transformer le monde extérieur pour le rendre propre à leur service. La
croissance alors ne se mesure plus seulement en choses, en objets ; elle affleure
les niveaux féconds du développement. Une certaine dialectique s’accuse entre
croissance et développement puisque la mise en valeur et en œuvre de la
Ressource Humaine tend à améliorer chaque individu en tant que porteur
d’énergies de production, sujet de besoins et conscience capable de liberté. (… )
Il nous a semblé que de nombreuses constructions analytiques permettent
d’aborder les problèmes du développement dans un esprit (… ) scientifique. Ce
sont pour ne citer que quelques exemples :
- les analyses sur les liaisons entre les variables culturelles (éducation et
indicateurs culturels… ) d’une part et la croissance avec changement de
structures, de l’autre ;
- l’insertion des analyses structurelles dans l’étude des déséquilibres de la
balance extérieure ;
- l’examen systématique des déséquilibres dans la croissance et de leur
dépassement éventuel dans une politique de croissance harmonisée ;
- l’analyse quantitative et économétrique de l’efficacité des systèmes
économiques et sociaux différents ;
- le rôle ambivalent de la grande firme pluri-territoriale dans les pays de
développement moindre que le pays qui implante la grande firme ;
- les unions monétaires et zones de libre-échange en référence aux pays en
voie de développement. »
La rédaction, présidée par François PERROUX
Extrait de la présentation, tome 1, numéro 1,1973, pp. 9-10