Mondes en développement
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4301-5
136 pages

p. 47 à 70
doi: en cours

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no 121 2003/1

2003 Monde en développement

Effet de serre et politiques de lutte contre le changement climatique

Arthur Riedacker  [(*)]
Les spécialistes du climat ont donné l’alerte sur les effets possibles de la poursuite, en particulier dans les pays industrialisés, de la croissance des émissions de gaz à effet de serre. Ces changements risquent d’avoir des impacts sur les productions alimentaires, sur le développement et sur les futures migrations humaines. Dans cet article, nous précisons le rôle des différents gaz à effet de serre et les autres facteurs susceptibles de faire évoluer le climat, puis les impacts de tels changements potentiels sur le développement sous diverses latitudes. Nous abordons ensuite les différentes politiques et mesures qui ont été discutées tant dans les pays industrialisés que dans ceux en développement pour atténuer ces menaces. Enfin, nous présentons les principaux résultats des accords internationaux, depuis la signature de la Convention sur le changement climatique en 1992 jusqu’aux accords de Bonn et de Marrakech en 2001. Ces derniers définirent les modalités d’application du Protocole de Kyoto, signé en 1997 et qui pourrait entrer en vigueur en 2003. Mots-clés : effet de serre, changement climatique, émissions de gaz, changement du développement, politiques, accords internationaux, protocole de Kyoto. Climate change specialists have alerted the world of the possible changes incurred by the present increase of greenhouse gas emissions by industrialised countries. These changes may have various impacts, in particular upon food production, economic development and future human migrations. We consider here the possible role of the different greenhouse gas emissions, and of other factors, in future climate changes, as well as the possible impacts of such changes upon development in various countries. Then, we consider different policies and measures which were discussed at the international level to mitigate climate change. We expose also major outcomes of international negotiations, from the signature of the Convention on climate change in 1992 up to the Bonn and Marrakech agreements in 2001. Finally, we present the practical modalities for implementing the Kyoto Protocol signed in 1997, and which could enter into force in 2003. Keywords : climate change, greenhouse gas emissions, policies, measures, international level, Kyoto Protocol.
Le but ultime de la Convention cadre des Nations-unies sur le changement climatique est de permettre aux écosystèmes de s’adapter naturellement aux changements climatiques et que la production alimentaire et le développement économique puissent se poursuivre durablement. Elle recommande à cette fin de stabiliser (..) les concentrations de gaz à effet de serre dans l’atmosphère à un niveau qui empêche toute perturbation anthropique dangereuse du système climatique.
Déjà, au début des années 1970, des spécialistes du climat se préoccupaient des effets négatifs que pourrait entraîner l’augmentation dans l’atmosphère de la concentration de gaz carbonique, le principal gaz à effet de serre d’origine anthropique. Mais ils ne purent guère se faire entendre : les politiques mises en place après les chocs pétroliers de 1973 et 1979 pour économiser le pétrole ou le remplacer par des énergies renouvelables ou de l’énergie nucléaire freinaient en effet également la croissance des émissions nettes de gaz carbonique [1]. Ce n’est qu’après le relâchement des politiques de maîtrise de l’énergie, consécutif au contre-choc pétrolier et à la dévaluation du dollar, que les Nations-Unies décidèrent de mettre en place le Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) en décembre 1988, dont le rôle est de faire le point pour les gouvernements de l’état des connaissances scientifiques sur la question du changement climatique. Les conclusions du premier rapport de ce groupe, approuvé en août 1990, conduisirent à la mise en chantier de la Convention cadre sur le changement climatique. Quasiment tous les pays, y compris les États-Unis, la signèrent à l'occasion du sommet de Rio en 1992, puis la ratifièrent. Elle ne fixait toutefois que des orientations, mais aucun objectif quantifié ou contraignant de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Il fallait pour cela un Protocole, qui fut signé à Kyoto en 1997. Compte tenu des responsabilités communes mais différentes des différents pays dans l’augmentation des concentrations de gaz à effet de serre dans l’atmosphère, il fut décidé que dans une première période (2008-2012), seuls les pays industrialisés auraient à réduire ou limiter la croissance de leurs émissions.
Cela ne suffira pas pour stabiliser les concentrations de ces gaz dans l’atmosphère : il faudrait pour cela diviser les émissions mondiales par deux, et celles des pays industrialisés par quatre. Ces derniers devront donc continuer à les diminuer fortement au-delà de 2012. Et les pays du tiers monde réellement en développement devront également veiller à ce que leurs émissions, dans un premier temps, augmentent moins vite puis diminuent également. Les pays industrialisés se sont engagés à les y aider. La première période d'engagement du Protocole de Kyoto n’est donc qu’un premier pas. Mais il est important si l’on considère d’une part les évolutions tendancielles et les réductions d’émissions réelles que cela demandera, et d’autre part le fait qu’il est destiné à préparer tous les acteurs aux importantes mutations, technologiques, organisationnelles et sociales, qui s’imposent d’après les spécialistes de l’évolution des climats !
 
1. LES ÉMISSIONS ANTHROPIQUES DE GAZ A EFFET DE SERRE ET LES IMPACTS
 
 
1.1 - Qu’est-ce que l’effet de serre ?
La température moyenne de notre planète résulte de l’équilibre entre les flux d'énergie entrant et sortant de l'atmosphère. En frappant un objet - un nuage, une plaque de verre, des plantes ou le sol - une partie du rayonnement solaire incident est réfléchi, une autre partie est absorbée (ce qui augmente plus ou moins sa température) et une dernière partie du rayonnement peut-être transmise lorsque le corps considéré est plus ou moins transparent aux rayonnements. Ainsi, lorsque le soleil frappe une serre de jardinier, la lumière traverse le verre puis échauffe le sol et les plantes. Ces derniers émettent alors, comme tous les corps chauds, des rayons infrarouges qui ne retraversent pas le verre car celui-ci est presque opaque à ces rayonnements; c’est pourquoi la température s’élève dans la serre. Au niveau de notre planète, c'est un phénomène un peu analogue qui maintient la température moyenne annuelle autour de 15°C. Mais dans ce cas, les rayons infrarouges sont piégés non par des plaques de verre, mais par des gaz. Si cet effet de serre n’existait pas, la température moyenne du globe serait de-18°C. Et la terre serait inhabitable. Il est donc naturel que les premiers physiciens ayant découvert et étudié l’effet de serre, à la fin du 19ème et au début du 20ème siècle, aient d’abord pensé à ses effets bénéfiques. On venait alors de découvrir que notre planète avait jadis connu des périodes de glaciation durant lesquelles le Nord de l'Europe et de l'Amérique se couvraient d'immenses glaciers. A intervalles assez réguliers, de l’ordre de quelque 20.000 ans, durant des périodes dites interglaciaires, comme celle dans laquelle nous nous trouvons actuellement, le climat se réchauffait, permettant une plus grande colonisation de la terre par les espèces végétales et animales, mais faisant également remonter le niveau de la mer, parfois jusqu’à une centaine de mètres. Un renforcement de l'effet de serre, pensait-on alors, permettrait sans doute de retarder ou de supprimer la prochaine glaciation. Mais depuis, on a calculé que la prochaine glaciation n'apparaîtrait sans doute pas avant une dizaine de milliers d'années. Et on pense aujourd’hui que l'augmentation de l’effet de serre résultant des activités humaines pourrait en revanche provoquer, dès le 21ème siècle et au 22ème siècle, des réchauffements et plus généralement des changements climatiques « dangereux » et irréversibles à notre échelle de temps.
1.2 Origines et importance des émissions nettes de gaz carbonique
Le gaz carbonique est le plus important des gaz à effet de serre. En effet, l’azote et l’oxygène, les plus importants constituants de l’air, ne retiennent pas les rayons infrarouges et n’interviennent donc pas dans ce phénomène.
La figure 1 montre l'évolution, depuis le début de la révolution industrielle, des émissions du gaz carbonique provenant d’une part de l’utilisation croissante des combustibles fossiles, et d’autre part des réductions de stocks de biomasse et de matières organiques des sols résultant principalement des conversions définitives de forêts en terres de cultures. Au 19ème et au début du 20ème siècle, ces déboisements eurent lieu surtout en zones tempérées. Au cours de la seconde moitié du 20ème siècle, le centre de gravité de ces opérations s’est déplacé vers les tropiques.
La figure 2 schématise les flux annuels de gaz carbonique au cours des années 1990 (moyenne annuelle entre 1989 et 1998), et les stocks de carbone dans les divers compartiments de la planète : atmosphère, écosystèmes terrestres, océans et croûte terrestre renfermant les combustibles fossiles.
Les flux de gaz carbonique d’origine fossile vers l’atmosphère
Actuellement, les flux de gaz carbonique d’origine fossile, qui n’existaient pas avant la révolution industrielle, n’ont lieu que dans un seul sens : des puits de pétrole, de gaz, de charbon ou des roches calcaires vers l’atmosphère. Il n’est cependant pas exclu que l’on parvienne à capter les émissions concentrées de ce gaz, par exemple à la sortie des centrales électriques ou thermiques, des cimenteries ou des futures unités de production d’hydrogène. Ce gaz pourrait ensuite être injecté dans les couches profondes de la croûte terrestre en utilisant d’anciens puits de gaz, de pétrole ou des aquifères salins dont l’eau est impropre à d’autres usages. Mais ces techniques restent encore à perfectionner, leurs coûts en particulier doivent être fortement abaissés, avant qu’elles ne puissent éventuellement jouer un rôle significatif dans la réduction des émissions nettes de gaz carbonique. En cas de succès, elles permettraient, même en cas de réchauffement climatique, de poursuivre l’utilisation des combustibles fossiles, notamment du charbon dont les réserves sont bien plus importantes que celles du pétrole et du gaz naturel.
Les émissions et absorptions de gaz carbonique par les écosystèmes terrestres
Les émissions annuelles brutes de gaz carbonique des écosystèmes terrestres atteignent actuellement environ 120 GtC [2] ; elles sont donc près de 20 fois supérieures à celles des combustibles fossiles ! Mais ici, les flux sont bidirectionnels : l’absorption nette annuelle par la photosynthèse est du même niveau. Les émissions nettes sont ainsi estimées à 0,7 + 1,0 GtC : elles sont donc bien inférieures à celles des combustibles fossiles, bien inférieures aussi à la capacité d’absorption par les océans, et il se pourrait même que les écosystèmes terrestres absorbent plus de gaz carbonique qu’ils n’en émettent, autrement dit qu’ils constituent un « puits de carbone ». La distinction entre flux nets et flux bruts est donc fondamentale. Elle est cependant trop souvent ignorée par les non-biologistes, ce qui conduit parfois à des interprétations et à des recommandations erronées.
Les absorptions nettes de gaz carbonique de l’atmosphère par les océans
L'absorption annuelle nette par les eaux des rivières et des océans est estimée à 2,3 + 0,8 GtC. Comme pour les écosystèmes terrestres, ce bilan net résulte de la différence entre les absorptions et les émissions annuelles par les océans.
Les augmentations du stock de carbone dans l’atmosphère
Au cours des années 1990, le stock de gaz carbonique de l’atmosphère a augmenté de 3,3 + 0,2 GtC/an, principalement à cause de l’utilisation des combustibles fossiles.
Entre 1850 et 1998, le cumul des émissions de gaz carbonique d'origine fossile est estimé à 270 + 30 GtC : 176 + 10 GtC se seraient accumulées dans l'atmosphère, et 120 + 50 GtC auraient été absorbés par les océans. Pendant ce temps, les écosystèmes auraient pu émettre, estime-t-on, 26 + 60 GtC, c’est-à-dire environ dix fois moins que les combustibles fossiles (GIEC, 2000). Le fait que du gaz carbonique s’accumule dans l’atmosphère prouve que, contrairement à la période précédant la révolution industrielle, les océans et les écosystèmes terrestres ne peuvent plus absorber tous les excédents d’émissions de ce gaz. Si les océans se réchauffaient, leur capacité d’absorption pourrait même diminuer.
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Encadré 1 : Les échanges de gaz carbonique entre les écosystèmes terrestres et l’atmosphère
  • La photosynthèse des plantes permet d’absorber environ 120 GtC par an sous forme de gaz carbonique ; c’est la production primaire brute (PPB) des écosystèmes terrestres.
  • La respiration autotrophique (Ra) des plantes ré-émet la moitié de cette quantité
  • 60 GtC par an ).
  • La production primaire nette (PPN) est donc d’environ 60 GtC par an [3] (PPN=PPB Ra).
  • La respiration hétérotrophique (Rh) des micro-organismes et des animaux, qui consomment des biomasses [4] pour en retirer de l’énergie, transforme et dégrade ces biomasses en matières minérales, en eau et en gaz carbonique en émettant environ 50 GtC/an sous forme de gaz carbonique. La production nette des écosystèmes (PNE)
  • est donc d’environ 10 GtC/an (PNE = PPN – Rh).
  • La consommation humaine de nourriture et l’utilisation de bois, ainsi que le passage des feux dans les savanes et les forêts, soustraient environ 9 GtC/an aux écosystèmes (Db). La production nette des biomes, c’est-à-dire l’accroissement annuel des stocks des écosystèmes,
  • = PNE – Db) est estimée à environ 1GtC/an.
Soulignons ici que c’est par différence — en considérant les émissions de gaz carbonique provenant de l’utilisation des combustibles fossiles, les variations de concentrations de ce gaz dans l’atmosphère et les échanges de ce gaz entre les océans et l’atmosphère — qu'on a estimé que la végétation devait absorber, sans doute dans l'hémisphère Nord, un excédent non localisé de 2,3 + 1,3 GtC par an (GIEC 2000).
C’est ce qu’on a parfois appelé le puits « manquant ». Si l’on veut pouvoir mieux modéliser l’évolution possible du climat il est donc indispensable de continuer à approfondir l'étude du fonctionnement des écosystèmes et les rétroactions susceptibles de s’y produire.
Le stock moyen de carbone dans les biomasses terrestres est estimé à environ 500 Gt. Quand les biomasses meurent elles se transforment en détritus et en matières organiques des sols. Les stocks de carbone dans ces derniers s’élèvent à environ 2000Gt.
L'homme peut modifier les stocks de carbone dans les sols et dans les biomasses. Il les diminue en déboisant, en mettant en culture des prairies et en multipliant les labours. Il les augmente en boisant des terres cultivées ou dégradées, en ne pratiquant pas de labour, en remplaçant des espèces à croissance lente par des espèces à croissance rapide et en retardant l’âge d’abattage des arbres.
En utilisant le bois pour la construction, l’homme peut aussi prolonger de quelques années le stockage de carbone capturé par la photosynthèse. Mais, en fin de cycle de vie, le bois et plus généralement les biomasses se décomposeront et redonneront l’eau et le gaz carbonique qui avaient été fixés lors de la photosynthèse. L’énergie qu’ils contenaient peut alors être récupérée soit par des bactéries (cas du compostage ou de la pourriture à l’air), soit dans des chaufferies, ce qui permet d’économiser des combustibles fossiles, et donc de réduire les émissions nettes de gaz carbonique d’origine fossile [5].
1.3 Autres gaz, et autres facteurs influant sur le réchauffement de l’atmosphère
D’autres gaz interviennent dans l’effet de serre (voir figure 3 et encadré 2). Leurs effets combinés représentent 50% de l’augmentation du forçage radiatif dû au gaz carbonique depuis 1860.
Encadré 2 : Autres gaz ayant un effet de serre
  • Le méthane *(CH4) provient des fuites des mines de charbon, des puits de pétrole et des gazoducs. Il se forme aussi lors de la fermentation des matières organiques en l'absence d'oxygène, dans les marais, dans les sols des rizières, dans les effluents d'élevages, dans les décharges d’ordure ménagères, dans les rumens des ruminants. Le permafrost des pays nordiques en contient aussi d’importantes quantités qui seront libérées en cas de réchauffement.
  • Le protoxyde d'azote (N20)* provient de la transformation des matières azotées dans les sols, de l'utilisation d'engrais azotés, de certains procès industriels et des combustions à haute température.
  • Les gaz frigorigènes : les chlorofluorocarbures (CFC), ne sont pas pris en compte sous le Protocole de Kyoto car leur élimination est prévue sous le Protocole de Montréal parce qu’il attaquent la couche d’ozone, alors que les hydrofluorocarbures
  • produits de substitution des CFC, le sont.
  • Certains gaz industriels, dont les perfluorocarbures (PFC)* et les hexafluorures de soufre
  • La vapeur d’eau serait responsable des 2/3 de l’effet de serre, mais on a peu de prise sur elle. Elle résulte notamment des réchauffements et de l’évaporation provoqués par les autres gaz à effet de serre.
  • L'ozone troposphérique (ou de basse altitude), dont la formation est difficilement quantifiable, et ses précurseurs n’ont pas été retenu dans la liste des gaz visés par le Protocole de Kyoto.
  • Bien que moins abondant que le gaz carbonique ils ont, à poids égal, des pouvoirs de réchauffement plus importants. Pour additionner leurs effets on utilise des équivalents gaz carbonique, en multipliant leur poids par leur pouvoir de réchauffement de l’atmosphère, le PRG.
  • PRG CO 2 = 1, PRG CH 4 = 23 , PRGN 2O = 296, PRGCFC = 4600 à 14700 PRGHFC = 12 à 12000, PRGPFC = 6500 à 9200, PRG SF6 = 22200
*Pris en compte sous le Protocole de Kyoto
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Les aérosols, de fines particules en suspension dans l’air, modifient également le bilan thermique de la planète : les sulfates émis par les volcans ou par les feux de savanes ou de forêts réfléchissent la lumière incidente et refroidissent localement le climat; les suies ou poussières noires absorbent au contraire les rayonnements et contribuent par conséquent au réchauffement.
Les transports aériens, en modifiant la formation des nuages, interviennent également, et aussi les modifications de l’albédo, c’est à dire de la réflexion de la lumière, résultant des changements de couverture de la terre : les glaciers et la neige par exemple réfléchissent mieux la lumière que les couvertures végétales. Les rayonnements que nous envoie le soleil peuvent eux aussi varier.
Le troisième rapport du GIEC ( 2001) a montré que les changements des températures moyennes du globe observées depuis les années 1970 peuvent être simulés assez correctement en prenant en compte les variations des concentrations des gaz à effet de serre et des aérosols. La seule variabilité naturelle du climat, encore qu’elle puisse être importante, n'est vraisemblablement pas seule en cause dans les augmentations de températures moyennes constatées récemment. Mais il faudra encore beaucoup de recherches et de temps pour mieux comprendre les déterminants de l’évolution des climats. Aussi ne peut-on pour le moment, pour agir, que se rattacher au principe de précaution rappelé dans l’article 3 de la Convention sur le changement climatique approuvée par les gouvernements, y compris par celui des États-Unis : Quand il y a des risques de perturbation graves ou irréversibles, l’absence de certitude scientifique absolue ne doit pas servir de prétexte pour différer l’adoption de mesures de précaution.
1.4 Hausse des températures, et effets possibles dans différentes régions du monde
En 1990, le GIEC prévoyait, à l'horizon 2100, un réchauffement moyen à la surface du globe d'environ 4°C (entre 2,5°C et 6°C). D’après le dernier rapport, les températures moyennes pourraient augmenter entre 1,5°C et 5,9°C. [6] Les spécialistes estiment que ces incertitudes proviennent pour moitié de l’impossibilité de prévoir réellement l’évolution des émissions anthropiques de gaz à effet de serre et des aérosols d’ici la fin du siècle, et pour moitié des imperfections des modèles.
Cette hausse des températures devrait provoquer des cycles hydrologiques plus vigoureux, des sécheresses et des inondations plus sévères et une augmentation des précipitations, des tempêtes et des ouragans. Mais si les prévisions des modèles sont assez concordantes quant aux augmentations de températures, celles concernant l'évolution et la répartition des précipitations le sont nettement moins. Les événements extrêmes pourraient, selon certains modèles climatiques, devenir plus fréquents. Pour le moment, on ne peut pas cependant pas attribuer les évènements extrêmes observés récemment à l’effet de serre additionnel.
Le niveau de la mer pourrait monter de 15 à 95 cm, principalement sous l’effet d’une dilatation thermique de l’eau, ce qui affecterait beaucoup de zones côtières importantes sur le plan agricole ou densément peuplées. Dans la zone Pacifique, 4,5 millions d’habitants pourraient avoir à quitter leurs îles par suite de la montée du niveau de la mer.
En Europe, les précipitations croîtraient au nord et diminueraient au sud.
Dans les Alpes, la durée de l’enneigement à basse altitude ( 1500 m) diminuerait de 20 à 30%. Dans les pays scandinaves, la durée des saisons de végétation augmenterait de 30 à 50 jours (Sweclim, 2001), ce qui serait bénéfique pour l’agriculture et permettrait l’extension vers le nord de certaines cultures. Encore faudrait-il que les circulations océaniques ne soient pas perturbées [7].
En Sibérie et au Canada, l’accroissement des températures augmenterait également les productions agricoles et forestières. Le dégel du permafrost pourrait cependant n’être pas sans conséquences pour certaines infrastructures.
En Méditerranée, l’évaporation augmenterait, les précipitations diminueraient, et, de ces faits, les pénuries d’eau, déjà prévisibles à cause des fortes croissances démographiques, y seraient donc exacerbées. Entre Tanger et Jaipur, plus d’un milliard de personnes pourraient avoir à faire face à des pénuries accrues d’eau ! L’utilisation de l’eau devra donc y être mieux maîtrisée.
Ces évolutions affecteront l’agriculture plus que les autres secteurs économiques, et donc les pays en développement plus que les pays développés, d’autant que les pays pauvres n’auront guère de ressources pour s’adapter à ces changements. Ainsi, pour maintenir ou augmenter la productivité agricole dans les nouvelles conditions climatiques, il faudra mettre au point de nouvelles variétés végétales, ce qui est coûteux. Et même si une plus grande concentration de gaz carbonique dans l’atmosphère élève le potentiel de croissance des plantes, il est vraisemblable que dans de nombreux agroécosystèmes des régions pauvres, ce potentiel ne sera pas atteint faute de disponibilités suffisantes en éléments minéraux nécessaires à la croissance des plantes. A moins que les politiques agricoles ne changent et permettent l’adaptation aux nouvelles conditions.
D’après le second rapport du GIEC, le coût des dommages liés à une augmentation de la température de 2,5°C est estimé à 1,5-2 % du PIB mondial. Il serait de 1 à 1,5 % du PIB pour les pays développés, mais pourrait être très supérieur à 2 % pour les pays en développement. Cela étant, les spécialistes connaissent les difficultés que l’on rencontre lorsqu’on développe de telles approches globales. Nous n’y insisterons donc pas davantage ici.
 
2. COMMENT LIMITER LES ÉMISSIONS DE GAZ À EFFET DE SERRE ?
 
 
2.1 Quels instruments économiques utiliser ?
La communauté internationale s’est interrogée longuement sur les instruments à adopter pour réduire les émissions. Une discussion détaillée sur cette question figure dans le rapport du GIEC paru en 1995. Nous nous contenterons d’évoquer ici certaines des propositions, les plus pertinentes et les plus discutées.
Des politiques et mesures communes ?
L’adoption, à la suite des chocs pétroliers, de politiques et de mesures dans le domaine de l’énergie (programmes de recherches technologiques, aides à l’investissement, réglementations, incitations diverses) a permis aux pays industrialisés d’accroître leur efficacité énergétique et de remplacer du pétrole par d’autres sources d’énergie. Les consommations d’énergie, qui auparavant croissaient comme le PIB, augmentèrent alors relativement moins vite. Pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, c’est un découplage du même type, mais encore plus important, et ne se limitant pas aux seules consommations d’énergies fossiles, qu’il faut rechercher. Théoriquement, toutes les émissions anthropiques de gaz à effet de serre devraient être prises en considération. Mais, alors qu’à la suite des chocs pétroliers chaque pays avait spontanément un intérêt économique à adopter des politiques et mesures efficaces, avec la lutte contre le changement climatique, les actions doivent être décidées collectivement. Aucun pays ne peut à lui seul limiter le changement climatique d’origine anthropique. L’expérience a montré qu’il était assez difficile d’obtenir un accord sur de telles questions : au sein même de l’OCDE, bon nombre de pays, notamment les États-Unis et le Canada, mirent en avant les conditions particulières et locales pour s’opposer à des actions communes.
Des taxes sur les énergies fossiles ?
Les énergies fossiles resteront encore pendant longtemps au cœur des politiques à mener pour lutter contre le changement climatique. Ne pouvait-on donc pas décider de les taxer ? C’est assez facile à contrôler. Certains pays y étaient favorables. Les pays scandinaves instaurèrent d’ailleurs des écotaxes sur les combustibles fossiles à usage domestique qui s’avérèrent très efficaces [8]. Une telle mesure ne pouvait cependant être appliquée unilatéralement à l’industrie car elle aurait entraîné des distorsions de concurrence entre pays, et peut-être des délocalisations d’industries fortement consommatrices d'énergie vers des pays à taxation plus faible ! Pour certains économistes, la taxe devait en outre, pour être efficace, être forte et fiscalement neutre. En étant forte, elle pouvait diminuer aussi les consommations de carburants fossiles car, dans les transports, l’élasticité par rapport aux prix est faible. D’aucuns craignaient cependant que l’instauration de taxes fortes aient des conséquences imprévisibles et indésirables. La taxation aurait aussi pu être progressive, avec au moins dans un premier temps des réaffectations partielles vers des aides à des investissements favorisant la réduction des émissions. Aux yeux des Nord-Américains, une telle taxation présentait, dans les années 1990, l’inconvénient de ne pas prendre en considération les autres gaz à effet de serre, ni les variations de stocks de carbone dans les écosystèmes terrestres, notamment dans les forêts et dans les sols.
Un marché de droits à polluer ?
Les États-Unis et quelques autres pays dans leur sillage étaient, dès le début, favorables à l'instauration d'un marché de droits à polluer, afin d’effectuer d’abord les réductions d’émissions les moins coûteuses. Ils avaient réussi à faire inscrire cet objectif dès 1992 dans l'article 3.3 de la Convention, leur expérience du marché de droits d'émissions de dioxyde de souffre, en cause dans les pluies acides, devant servir de modèle. Mais cette expérience, dont il faut reconnaître l’efficacité, ne concernait qu'un seul polluant, qu’un nombre restreint d'entreprises, et se limitait à un seul pays. Transposer ce mécanisme à tous les gaz à effet de serre, plus ou moins facilement mesurables, à tous les secteurs d'activités économiques et au niveau international, est une entreprise inédite, certes séduisante sur le plan théorique, mais qu’il faudra concrètement construire, expérimenter et corriger pas à pas. C'est ce que compte faire l'Union européenne en instaurant un tel marché dès 2005.
Des réductions d’émissions identiques par pays ?
Cela suppose aussi de fixer des objectifs quantifiés de réduction ou de limitation des émissions. Mais suivant quels critères ? Pouvait-on imposer à chaque pays le même pourcentage de réduction, indépendamment de son stade de développement, de son niveau d’émission par habitant, de sa croissance démographique, de ses actions antérieures, du contexte local ? Si les objectifs à atteindre devaient être différents, sur la base de quels critères allait-on pouvoir les déterminer et se mettre d'accord ? Voilà seulement quelques-unes des nombreuses questions rencontrées.
2.2 Quelles mesures techniques utiliser pour limiter les émissions ?
Le tableau 1 indique par secteur, pour la France en 2000, la contribution au réchauffement des émissions des six gaz à effet de serre retenus par le Protocole de Kyoto. Beaucoup de pays industrialisés ont des structures d’émissions semblables, la principale différence pouvant venir du secteur de l’énergie : les pays ayant moins d’hydroélectricité et moins d’énergie nucléaire et utilisant encore du charbon, comme les Pays-Bas, ont des émissions plus importantes dans ce secteur.

Tableau 1
Bilans en 2000 pour la France des émissions* et
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Tableau 1 : Bilans en 2000 pour la France des émissions* et absorptions**, en millions de tonnes d’équivalent gaz carbonique, par secteur, des gaz à effet de serre retenus par le Protocole de Kyoto, (CITEPA 2002, in Bilan PNLCC 2002), et évolutions de ces contributions entre 1990 et 2010 en l’absence de mesures nouvelles (PNLCC 2000) Transport Industrie Bâtiment Production Agriculture Forêts Déchets et Totaux d’énergie autres Mtéq CO2 Émissions 143,7 114,4 96,6 70,3 97 _ 20,3 542,3 brutes* % 26,5 % 21 % 17,8 % 13 % 17,9 % 3,7% Émissions brutes * Émissions 143,7 114,4 96,6 70,3 97-55,5** 20,3 486,8 nettes ** % 30,5 % 23,5 % 19,8 % 14,4 % 19,9% (- 11,4%) 4,17 % Émissions nettes ** Évolution + 10,3% -6,5% + 2,1% + 3% + 0,3% - ? sans mesures nouvelles entre 1990 et 2010 *sans prise en compte des variations de stocks de carbone dans les forêts ou par changement d’utilisation des terres ** avec prise en compte des ces variations. Le signe est négatif quand l’augmentation des stocks de carbone dans les biomasses forestières est supérieure aux récoltes.

Nous nous contenterons d’indiquer ci-dessous quelques pistes d’action souvent recommandées (voir notamment les rapports du GIEC, 1995 2001) :
  • Dans le secteur de l’énergie, accroître l’efficacité dans la production, dans les transports et dans l’utilisation finale de l’énergie; remplacer le charbon par du pétrole ou, mieux encore, par du gaz (sous réserve qu’il n’y ait pas de fuites) ou par des énergies renouvelables moins ou non émetteurs de gaz carbonique d’origine fossile; recourir au nucléaire, sous réserve de son acceptation sociale et de la maîtrise des risques; utiliser des biomasses pour la production d’énergie; développer des recherches pour la capture et le stockage géologique du gaz carbonique.
  • Dans l’habitat, promouvoir les isolations thermiques, le chauffage au bois, les énergies renouvelables, etc. pour économiser les énergies fossiles.
  • Dans le secteur des transports, privilégier le rail ou les voies d’eau à la place des routes, développer des transports en commun confortables pour diminuer le recours à la voiture, réduire la climatisation par les procédés actuels etc. Dans tous les pays, c’est dans les transports que les émissions seront le plus difficilement maîtrisables. Dans les pays en développement, elles croissent déjà nettement plus vite que le PIB ! Entre 1990 et 1995, les émissions mondiales ont augmenté de 2,4% du fait des transports, alors qu’elles n’ont augmenté que de 1 % du fait de l’habitat et de l’industrie, et de 0,4% du fait des déchets.
  • Dans l’agriculture, éviter l’utilisation excessive d’engrais azotés générant du protoxyde d’azote; capter si possible le méthane produit par les déjections animales et le brûler; augmenter la production sur certaines terres déjà cultivées, pour ralentir les défrichements et donc les déstockages de carbone; reboiser des terres agricoles pour stocker du carbone dans les sols et les bois, sachant que ce processus est réversible, produire du bois pour l'énergie.
  • Dans le secteur des déchets, éviter la formation de méthane, soit en évitant la mise en décharge, soit en récupérant le gaz produit pour le brûler.
  • Dans l’industrie, adopter de nouveaux procédés éliminant l’emploi de gaz de synthèse à haut potentiel de réchauffement.
 
3. LES ACCORDS DE KYOTO ET LEURS MODALITÉS DE MISE EN ŒUVRE
 
 
Avant la signature du Protocole de Kyoto en 1997, les pays européens voulaient qu’on se limite à des actions pays par pays, avec des réglementations, des incitations fiscales comme les aides à l’investissement, des modulations de TVA, des taxations. Ils s’opposaient au recours à des instruments internationaux. Mais à Kyoto, on opta finalement pour un système hybride comportant à la fois des objectifs de réduction par pays, des actions nationales, et trois mécanismes internationaux dits « de flexibilité ».
Ensuite, il fallut se mettre d’accord sur les modalités d’application afin que les parlements des pays signataires de ce Protocole puissent le ratifier. Ce fut plus laborieux que prévu. Les discussions portèrent notamment sur les efforts à réaliser dans chaque pays, sur le degré de recours aux mécanismes de flexibilité de Kyoto, sur la prise en compte des réductions d’émissions par les « puits » – c’est-à-dire par les augmentations de stocks de carbone dans les écosystèmes par suite notamment du boisement des terres agricoles et de la réduction des défrichements – et sur les pénalités en cas de non-respect des engagements. Les accords de Bonn et de Marrakech, signés en 2001, permirent de se mettre d’accord sur un ensemble de règles d’applications du Protocole – y compris sur les pénalités en cas de non-respect des engagements et sur le niveau de prise en compte des augmentations de stocks de carbone dans les forêts. Ce qui permet maintenant aux parlements de décider de ratifier ou non ce Protocole.
3.1 Les principaux éléments du Protocole de Kyoto ( 1997) et des accords de Bonn et de Marrakech ( 2001)
Ces éléments concernent la première période d’engagement, de 2008 à 2012. Les pays industrialisés se sont engagés à réduire en moyenne les émissions (des six gaz exprimés en équivalents gaz carbonique) à 5,5% en dessous du niveau de leurs émissions en 1990. Les variations nettes de stocks de carbone des écosystèmes terrestres – ce que l’on appelle communément les « puits » – sont prises en compte de manière restrictive [9]. Des sanctions sont prévues en cas de non respect des engagements. Les pays en développement n’ont aucun engagement de limitation de leurs émissions.
Les mécanismes de flexibilité
Par ailleurs, les pays ayant ratifié le Protocole pourront recourir à trois mécanismes internationaux de flexibilité destinés à réduire les émissions.
  • Un marché international des droits d’émission devrait être mis en place à partir de
  • 2008 entre tous les pays industrialisés ayant ratifié le Protocole de Kyoto
  • (sans doute dès 2005 dans l’Union européenne). Il concernera en premier lieu les entreprises des pays ayant des engagements de réduction de leurs émissions.
  • Les réductions d’émissions, à partir de 2008, par mises en œuvre conjointes de projets d’une entité d’un pays industrialisé dans un autre pays industrialisé ayant également ratifié le protocole de Kyoto pourront également être prises en compte. Si ce pays a une comptabilité fiable de ses émissions la procédure pourra être simplifiée. A défaut les réductions d’émissions engendrées par ces projets devront être mesurées avec la même rigueur que ceux résultant des projets dans les pays en développement n’ayant pas d’engagement de limitation de leurs émissions.
  • Le mécanisme de développement propre prévoit de prendre en compte les projets menés par une entité d’un pays industrialisé (ayant pris des engagements de réduction sous le Protocole de Kyoto) dans un pays en développement et qui conduisent tout à la fois à des réductions d’émission ( et cela dès 2000) et au développement durable dans ce dernier. Notons que les projets de plantations forestières, sur terres non boisées en 1990, seront aussi éligibles à ce mécanisme, mais les règles de prise en compte, très complexes à établir, ne seront arrêtées que fin 2003. Les projets financés par l’aide publique au développement ne seront pas éligibles à ce mécanisme. Or, dans les pays les plus pauvres et notamment les ‘pays les moins avancés’, les projets sont surtout financés par cette voie car il n’y a que très peu d’investissements privés.
Le financement de projets spécifiques dans les pays en développement
Ajoutons qu’indépendamment du mécanisme de développement propre, les accords de Bonn et de Marrakech ont aussi prévu la création de trois fonds internationaux destinés à financer des projets (ne générant pas de crédit de carbone pour les pays industrialisés) permettant des développements moins émetteurs de gaz à effet de serre ou l’adaptation aux changements climatiques et aux évènements extrêmes dans les pays en développement. Il s’agit du Fonds pour les pays les moins avancés; du Fonds spécial de la Convention sur le changement climatique, qui servira à financer des transferts de technologies pour limiter la croissance des émissions dans le domaine de l’énergie, de l’industrie, de l’agriculture, des forêts et des déchets, ainsi que des projets d’adaptation aux changements climatiques et des formations pour la diversification des économies des pays exportateurs de combustibles fossiles susceptibles d’être pénalisés par les actions menées pour réduire les émissions de gaz à effet de serre; et du Fonds d’adaptation sous le Protocole de Kyoto, qui sera alimenté par des contributions volontaires et un prélèvement le moment venu sur les projets relevant du mécanisme de développement propre, et qui servira à financer des projets d’adaptation aux changements climatiques. Ces fonds seront gérés par le secrétariat du Fonds pour l’environnement mondial (FEM), qui est l’instrument financier de la Convention sur le changement climatique.
3.2 L’objectif du Protocole de Kyoto par rapport à la tendance A long terme de la concentration de gaz carbonique Dans l’atmosphère
La concentration de gaz carbonique dans l’atmosphère, qui était de 280 parties pour mille en volume (ppmv) en 1850, a augmenté, depuis lors, de ± 100 ppmv. Pour la stabiliser au niveau actuel, il faudrait dès maintenant diviser les émissions par deux. La figure 4 (a) montre les trajectoires de ces dernières pour des stabilisations à 450 ppmv , 650 ppmv (une concentration que d’aucun estiment déjà trop élevée), et 850 ppmv. Sur la figure 4 (b) on voit que les objectifs du Protocole de Kyoto ne constituent qu’un premier pas pour les pays industrialisés. A leur tour, et très rapidement, les pays en développement devront réduire leurs émissions. Imaginer de pouvoir limiter les augmentations de concentrations de gaz à effet de serre dans l’atmosphère en s’intéressant uniquement à la mise au point et à l’adoption de techniques utilisables principalement dans les pays industrialisés constituerait donc une profonde erreur, si l’on veut réellement limiter le changement climatique d’origine anthropique. Il faut mettre au point de nouvelles technologies, de nouveaux savoir-faire et de nouvelles politiques utilisables sur toute la planète. Le développement des coopérations technologiques et des transferts de technologies Nord-Sud et Sud-Sud est donc capital.
3.3 La construction de programmes nationaux de lutte contre le changement climatique (PNLCC)
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En ratifiant la Convention cadre, les pays ont considéré que, malgré les incertitudes, il fallait, par précaution et sans attendre, commencer à limiter les émissions de gaz à effet de serre. Attendre d'en savoir plus pouvait conduire à agir trop tardivement, après le déclenchement d'évolutions irréversibles, éventuellement non linéaires, et dangereuses pour l’avenir de l’humanité.
Dans les pays industrialisés
Beaucoup de réductions pourraient, d’après le second et le troisième rapport du GIEC, être obtenues à des coûts négatifs ou faibles, à condition de négliger les coûts d’apprentissage et de transition, à condition aussi que les acteurs soient incités à réaliser de telles réductions et disposent des compétences techniques voulues. Les coûts marginaux de réduction dépendent évidemment des conditions nationales des divers pays, et de la possibilité ou non de recourir aux mécanismes de flexibilité. A l’aide de calculs, certes controversés, on a estimé que le coût marginal pour détruire la dernière tonne de carbone pour satisfaire aux obligations de Kyoto pourrait se situer légèrement en dessous de 100 $. Mais ces calculs ne prenaient pas toujours en compte la totalité des mécanismes de flexibilité, ni les « puits », ni la possibilité de vente de droits d’émission (de « l’air chaud ») par la Russie [10]. Certaines mesures structurantes à long terme, importantes pour la réduction des émissions, ne peuvent cependant pas être mises en œuvre avec des coûts aussi bas. Le développement des transports par voies ferrées, beaucoup moins émetteur de gaz par tonne-kilomètre que le transport routier, exige par exemple des aides nettement plus élevées que le prix probable de la tonne de carbone. Certains industriels souhaitaient que les réductions puissent être obtenues par des engagements volontaires. Par exemple, les constructeurs automobiles européens se sont engagés à abaisser les émissions moyennes des voitures de 180 à 140 g de gaz carbonique par kilomètre. En 2000, la Suisse envisageait de réduire ses émissions en recourant d’abord à de tels accords volontaires, avant d’introduire éventuellement une taxation spécifique au cas où les objectifs de réduction n’auraient pas été atteints en 2004.
En France, les émissions brutes (hors forêts) se situaient en 1990 autour de 528 millions de tonnes d’équivalent gaz carbonique. Les ramener en 2010 au niveau de 1990 imposait, compte tenu de la croissance économique souhaitée par ailleurs, de les réduire d’environ 58 millions de tonnes. C’est ce qui justifia l’adoption par le gouvernement, en janvier 2000, du Programme national de lutte contre le changement climatique (PNLCC). En plus des mesures antérieures, ce programme comprenait un nouveau train de mesures techniques, fiscales, tarifaires et réglementaires d’un coût marginal inférieur à quelque 80 € par tonne de carbone.
Les Pays-Bas estimèrent dès le début qu’ils ne pourraient respecter leurs engagements qu’en effectuant au moins la moitié des réductions d’émission en dehors de leur pays, par des achats de droits d’émissions ou des projets à l’étranger.
La Grande Bretagne estima, au contraire, qu’elle pourrait aller au-delà des obligations de réduction qui lui était imposées. Elle s’est donc positionnée comme vendeur potentiel de droits d’émissions. Comme d’autres pays européens, elle a aussi engagé un programme pour développer de nouvelles technologies, moins émettrices de gaz à effet de serre, et met en place des procédures destinées à favoriser leur pénétration dans le marché.
Les États-Unis, le Canada et de nombreux autres pays comptaient essentiellement sur les marchés des droits d’émission pour atteindre les engagements pris à Kyoto. Les États-Unis auraient, sans doute, été le plus gros acheteur. Leur récent retrait rend évidemment ce marché moins attractif pour les vendeurs potentiels, ce qui n’est pas sans risques pour la mise en œuvre effective et rapide des réductions d’émission.
Dans les pays en développement
Les pays en développement n’ont actuellement aucun engagement de limitation de leurs émissions, mais ils doivent, tout comme les pays industrialisés, fournir aux Nations-unies des informations sur leurs émissions, sur les politiques qu’ils mènent pour les réduire ou pour s’adapter aux changements climatiques, et sur leurs besoins spécifiques, y compris en matière de transferts et de coopérations technologiques. En cherchant à découpler la croissance économique de celle des consommations d’énergies fossiles, grâce à l’adoption de nouvelles technologies de conversion et d’utilisation de l’énergie, la Chine s’oriente évidemment dans une direction conforme aux objectifs de Kyoto. Avec des centrales à charbon propres, à plus hauts rendements de conversion, elle réduit aussi l’augmentation des besoins en charbon. Au Brésil et en Inde, la bagasse (résidu de canne après extraction du jus sucré) peut aussi remplacer le charbon dans la production d’électricité et de chaleur.
Et lorsque la ressource en bagasse est insuffisante pour alimenter une centrale électrique durant toute l’année, le charbon peut servir de complément, comme c’est déjà le cas à l’île de la Réunion ou à l’île Maurice. L’amélioration des transports en commun dans les villes diminue aussi ces émissions. Voilà seulement quelques-unes des actions méritant d’être prises en considération dès maintenant par les décideurs des pays en développement, même en l’absence d’obligation de réduction de leur émissions.
Quant aux pays les moins avancés, ils consomment peu d’énergies fossiles. Les perspectives de réduction de ces émissions y sont donc évidemment limitées. C’est d’abord l’adaptation aux changements climatiques et aux événements extrêmes qui les préoccupe, et ils ont mis en chantier des Programmes d’actions nationaux d’adaptation.
Pour autant, en s’attaquant d’abord aux actions les moins coûteuses, conformément à l’article 3 de cette Convention, les pays ne touchent pas nécessairement aux actions les plus déterminantes à long terme pour les consommations d’énergies fossiles. Or certains investissements lourds, dans les infrastructures des transports interurbains (rail ou route) ou urbains ou dans la production d’énergie, structurent fortement l’avenir. Il est donc important d’y être attentifs dès maintenant, non seulement dans les pays industrialisés mais aussi dans les pays en développement, notamment dans les villes en forte croissance.
Dans la période d’incertitude actuelle, les divers acteurs tentent évidemment de tirer parti de la situation. Pour les uns, il s’agit de tenter de vendre dès maintenant leurs technologies et de créer des situations irréversibles, pour d’autres, notamment pour les Etats-Unis, cette situation est utilisée pour différer les décisions. Dans ce contexte, il existe pourtant des solutions sans regrets, gagnantes pour le développement et la stabilité planétaire, valables même si les spécialistes du climat étaient amenés à revoir leurs modèles.
 
CONCLUSION : PERSPECTIVES
 
 
Plus de 55 pays ont aujourd’hui ratifié le Protocole de Kyoto. Celui-ci pourra donc désormais entrer en vigueur dès que les pays industrialisés qui l’auront ratifié représenteront 55% des émissions de l’ensemble des pays industrialisés en 1990. Après la défection des Etats-Unis, cela implique que la Russie consente à le ratifier. L’Union européenne, et donc automatiquement les futurs membres de celle-ci, ainsi que le Japon, le Canada et beaucoup de pays en développement l’ont, en effet, déjà ratifié.
Aux Etats-Unis, le Sénat s’est toujours prononcé contre la ratification d’un Protocole qui ne comprendrait pas d'engagements de la part des pays en développement. Il est vrai que cela risquait de favoriser certains secteurs des pays en développement (sidérurgie en Chine et au Brésil, production de viande bovine en Amérique latine) au détriment de ceux des Etats-Unis, voire d’entraîner des délocalisations.
S'ajoute à cela la question des « puits », très incomplètement prise en compte par les accords de Bonn et de Marrakech. Mais était-il possible de faire mieux sans remettre en cause le niveau des engagements pris par les pays à Kyoto ? De nouvelles formes d'engagement, différentes de celles retenues pour juger des réductions d'émissions de carbone non biotique, devront donc être trouvées, car les difficultés à mesurer précisément les variations de stocks de carbone directement induites par l’homme se confirmeront sans doute. Les conséquences des déforestations sous les tropiques ne pourront probablement pas non plus rester ignorées. Des procédures acceptables par des pays qui défrichent leurs forêts seulement quelques siècles après les pays industrialisés devront donc être trouvées.
La question des engagements futurs des pays en développement soulève en revanche, de notre point de vue, des questions beaucoup plus difficiles. Elles sont relatives à l'équité, aux responsabilités historiques, aux menaces des changements climatiques pour le développement durable de ces pays, à la prise en compte de certains secteurs de l'économie seulement [11]. Sauf remise en cause des avis actuels des spécialistes du climat, il deviendra rapidement indispensable de trouver des consensus pour réaliser une certaine convergence des émissions par habitant au Nord et au Sud vers 0,5 tonne de carbone (1,8 tonnes de gaz carbonique) par habitant. Mais les émissions annuelles d’un Nord-Américain sont actuellement voisines de 5,5 tonnes de carbone, celles d’un Européen d’environ 2,5 tonnes. Celles d’un Chinois sont déjà à 0,5 tonne, alors que celles d’un Indien ne sont encore qu’à 0,3 tonne. Cette convergence suppose donc d’énormes progrès dans tous les domaines. En 2005, les pays industrialisés qui auront ratifié le Protocole de Kyoto devront avoir prouvé qu'ils sont sur la bonne voie pour respecter leurs engagements. Les États-Unis aussi devront prendre des engagements de réduction de leurs émissions. Il n’est, en effet, pas concevable que le plus grand émetteur de ces gaz puisse rester en dehors de ces accords [12]. Il en va de même pour les pays du tiers monde réellement en croissance, comme la Chine par exemple.
***
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Pour une documentation plus complète sur le changement climatique, les impacts de ce changement et les mesures permettant de réduire les émissions de gaz à effet de serre, on se reportera aux rapports du GIEC de 1995 et de 2001 (dont certains seulement sont disponibles en français à la Documentation française) ou à leurs résumés techniques et aux résumés pour décideurs.
·  Ils comportent de très nombreuses références bibliographiques, ainsi que des synthèses dans différents chapitres ayant été largement discutées et faisant de ce fait l’objet de larges consensus ((www. ipcc. ch).
·  Pour les décisions politiques et les communications nationales des pays industrialisés et en développement, on pourra consulter le site de la Convention ((www. unfccc. int)ou celui de la Mission interministérielle de l’effet de serre ((www. effet-de-serre. gouv. fr)
 
NOTES
 
[(*)] Directeur de Recherches à l’Institut national de la recherche agronomique, et Chargé de mission à la Mission Interministérielle de l’Effet de Serre à Paris. AArthur. riedacker@ ivry. inra. fr INRA, 63 Bd de Brandebourg, F-94205 Ivry-sur-Seine Cedex
[1] Le remplacement du pétrole par le gaz naturel, à consommation énergétique finale identique, diminuait les émissions de gaz carbonique. Mais le recours accru au charbon, qui était alors également encouragé, les augmentait. Ceci parce que le charbon ne contient pas d’hydrogène et que le pétrole en contient relativement moins que le gaz naturel.
[2] 1 GtC = 1 Gigatonnes de carbone = 1 milliard de tonnes de carbone. Il est plus facile d’exprimer les valeurs en tonnes de carbone qu’en tonnes de gaz carbonique dans l’analyse des cycles du carbone, puisque le carbone est l’élément commun aux combustibles, aux roches fossiles, aux biomasses et aux matières organiques des sols à partir duquel se forme le gaz carbonique de l’air responsable de l’effet de serre : 1 tonne de carbone produit en se combinant à l’oxygène, 3,66 tonnes de gaz carbonique. Une tonne de matière sèche végétale contient environ 0,5 tonne de carbone. En revanche, les émissions de gaz à effet de serre sont officiellement exprimées en équivalent gaz carbonique (cf. encadré 2 et tableau 1)
[3] Celle des écosystèmes aquatiques s’élève à environ 46GtC/an.
[4] Pour les écologues, la biomasse est constituée par l'ensemble de la matière vivante des plantes (fruits, graines, feuilles, branches et racines), des animaux et des micro-organismes d’un écosystème. Les biomasses qui meurent se décomposent en émettant une partie de leur carbone sous forme de gaz carbonique, le reste se retrouvant dans la litière des sous-bois et dans la matière organique des sols. Les spécialistes de l'énergie appellent en revanche « biomasses » l’ensemble des produits et déchets organiques récents, d'origine biologique, susceptibles d'être collectés pour être convertis en énergie. Ils en excluent généralement les produits alimentaires, mais y incluent les matières mortes des ordures ménagères, les bois de démolition, les fumiers et les effluents de toutes sortes contenant de la matière organique d’origine végétale ou animale.
[5] Pour éviter les doubles comptes on ne comptabilise que les émissions provenant des variations de stocks de biomasses et de matières organiques des sols des divers écosystèmes anthropisés, et non celles provenant des combustions (in situ ou en chaufferies) ou des décompositions.
[6] Ces températures augmenteront davantage aux latitudes élevées et moins sous l’équateur.
[7] Si le Gulf Stream disparaissait sous l’effet de précipitations accrues aux hautes latitudes, les températures moyennes pourraient, en Bretagne comme en Norvège, diminuer temporairement ou augmenter moins vite. Mais on modélise encore mal ces évolutions qui pourraient se produire brutalement.
[8] 150 € par tonne de carbone en Suède
[9] sous l’article 3.3, les accroissements de stocks de carbone des plantations sur terres agricoles, diminués des réductions de stocks résultant de déboisements; et sous l’article 3.4, les accroissements de stocks de carbone dans les forêts gérées (plafonnées de façon forfaitaires à environ 15% des variations de ces stocks), et les accroissements hors forêts.
[10] Du fait de l’effondrement de son économie les émissions sont bien inférieures aujourd’hui à celles de 1990; ce qui pourrait lui permettre de vendre des droits à émettre sans aucune réduction correspondante d’émissions !
[11] En général, faute d’inventaires des émissions suffisamment précis dans tous les secteurs, on ne pourra sans doute envisager des accords que dans certains secteurs comme l’énergie ou les transports.
[12] L’accroissement de l’efficacité énergétique proposée par le gouvernement des États-Unis en 2001 ne conduit ni à la réduction, ni même à la stabilisation, des émissions de ce pays.
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