Mondes en développement
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4302-3
134 pages

p. 112 à 118
doi: en cours

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no 122 2003/2

 
CHOUVY Pierre-Arnaud, Les Territoires de l'Opium; Conflits et Trafics du Triangle d'Or et du Croissant d'Or Editions Olizane, Genève, 2002,539 p.
 
 
Les problématiques de la criminalité organisée et du terrorisme constituent un sujet d'actualité brûlant; la drogue, source de financement essentielle présumée de ces activités, était reléguée au second plan. L'ouvrage de Pierre-Arnaud Chouvy, docteur en géographie et chercheur au CNRS, vient combler cette lacune, sous un angle particulier et original : la géographie et la géopolitique des stupéfiants. Certes, de nombreuses publications existent sur le sujet, en particulier celles du défunt Observatoire Géopolitique des Drogues (OGD). Mais peu traitent du sud-est asiatique (Mc COYA.W. - 1980 et 1999 - ou C. LAMOUR et M.R. LAMBERTI, 1972), encore moins de la région afghane. Or, c'est précisément ici que se situe le plus grand mérite de l'auteur, qui réussit à proposer une approche comparative cohérente de la production et du trafic de stupéfiants, principalement opium et héroïne, mais aussi amphétamines et dérivés, dans les deux plus importantes zones sources d'opiacés illégales au monde, à savoir le Croissant d'Or, organisé autour de l'Afghanistan, et le Triangle d'Or, autour de Myanmar.
L'ouvrage, version remaniée de la thèse de P.-A. Chouvy, se distingue, tout d’abord, par son impressionnante bibliographie, et son ancrage dans l’actualité la plus récente, de par la masse d’articles que l’auteur a dépouillée, notamment pour compenser une étude de terrain problématique. A une structure forte (en neuf chapitres, que l’on pourrait aisément réduire en trois parties) s’ajoutent d'évidentes qualités de plume, pour un résultat de haute tenue : à l'érudition s'ajoutent les éclairages que procurent les différents outils scientifiques utilisés par l'auteur, au service de la géographie, que ce soit l'histoire ou l'ethnologie, par exemple.
La thèse défendue est la prédominance des facteurs politiques sur d'autres, comme l'économie, pour expliquer la construction et la dynamique des espaces de l'opium. Comment expliquer, en effet, que seuls deux pays, dans la région asiatique au sens large, aient recours de façon aussi intensive à l’économie des stupéfiants ? Aussi, dans un premier ensemble, afin de comprendre comment une plante originaire d'Asie Mineure a pu s'ancrer de façon si prononcée dans le Triangle et le Croissant d'Or, l'auteur aborde les questions historiques ou techniques, avec un remarquable souci de la précision. Le premier chapitre, notamment, constitue une excellente synthèse de l'histoire du commerce de l'opium, réunissant en vingt courtes, mais denses, pages des informations que l'on ne trouve habituellement que de façon éparse ou bien diluées dans des ouvrages spécialisés sur la question. Par la suite, l'auteur cherche, sous couvert de botanique, à souligner les problèmes d'évaluation des cultures, et le rejet de l'économique comme seul élément d'explication du recours à l'opium pour les cultivateurs : « à l'évidence, [… ] la culture du pavot à opium ne représente pas une solution de facilité, un moyen rapide et facile d'enrichissement, même si cette activité permet certes un gain important de numéraire » (p. 56), avant de brosser à grands traits l'émergence des espaces du Triangle et du Croissant d'Or.
Dans un second temps, les mécanismes de la dynamique géographique des activités liées aux stupéfiants sont analysés en profondeur : à travers une analyse des espaces de production, des routes ou de la consommation, l'auteur montre combien les drogues façonnent la géographie, qui n'est finalement qu'une construction politique, et comment celles-ci vont restructurer la région. L'analyse comparative prend alors toute son ampleur : configuration générale des deux zones, carrefours de part et d'autre de l'arc himalayen, le duo pays producteur / pays de transformation auquel s’ajoute l'existence de périphéries, aux prises fluctuantes de position. L'auteur note avec beaucoup de justesse que, dans les deux cas, les Etats producteurs, bénéficiant d'une faible légitimité interne et externe doivent composer avec les deux à la fois, d'où les acrobaties diplomatiques qui peuvent s'en suivre. Egalement, est soulevée, peut-être de façon trop brève, la question éminemment actuelle et préoccupante des drogues de synthèse, qui constituent, selon l'auteur, un prolongement logique des mécanismes déjà en œuvre, plutôt qu'un processus réellement indépendant.
La principale contribution, et certainement la plus novatrice, est contenue dans l'ensemble formé par les trois derniers chapitres. Grâce aux concepts de route et d'antiroute, de frontière et zone-frontière, et d'articulation centre/périphérie, l'auteur approfondit la notion de géographie dynamique de ces régions, et explique comment la territorialisation se fait « par et pour l'opium », mais aussi contre lui. Ce ne sont pas de vains mots, puisque le paysage ou la localisation même des espaces de production s'en ressent. Le jeu d'accès/fermeture des trafiquants ou des autorités, plutôt que la simple configuration géographique, permet de comprendre en quoi Triangle et Croissant sont des espaces quasi exclusifs de production d'opium. L'auteur en profite pour souligner que les politiques de lutte contre les stupéfiants sont vouées à l'échec, puisqu'elles ne s'attachent qu'à des causes économiques (lutte contre le sous-développement et éradication des cultures), alors que l'économie de l'opium est essentiellement un fait politique (place de la guerre civile). Ainsi que le remarquait l'OGD, la drogue est devenue, de nerf de la guerre, l'enjeu de celle-ci. Cela se vérifie, en outre, à différents niveaux géographiques, mondial, régional ou local. L'héritage de la Guerre Froide et du jeu planétaire des Etats-Unis, les rapports avec les pays voisins des principaux producteurs ou bien le jeu interne entre acteurs étatiques et non-étatiques, sont autant d'exemples frappants d'un système fabriqué, et auto-entretenu, mais surtout pas prédéterminé par un certain sous-développement ou des caractères géographiques particuliers, qui ne semblent, de fait, que favorisants.
La portée de cet ouvrage va donc bien au-delà de la seule géographie; il s'adresse à un public large, allant des citoyens éclairés aux universitaires s'intéressant aux questions internationales, qui trouveront, dans la rigueur et la richesse de l'analyse, matière à réflexion. L'analyse comparative, pari a priori risqué, s'avère tout à fait opérationnelle, et gagnerait à être appliquée à d'autres régions, comme les Amériques. Quant à l'appareil conceptuel, d'une grande robustesse, il milite en faveur d'une géopolitique des drogues comme objet d'études à part entière. A travers cette monumentale contribution, elle acquiert sans doute aucun ses lettres de noblesse, en même temps qu'est remis en question le déterminisme prétendu des problèmes de stupéfiants, le rôle des zones productrices de drogue, et les politiques qui sont appliquées à leur égard…
LAMOUR C., LAMBERTI M. R. (1972), Les grandes manœuvres de l'opium, Le Seuil, Paris, 288 pp.
MC COY A.W., ( 1980), La Politique de l'héroïne en Asie du Sud-Est, Flammarion, Paris, 614 p. (réédition 1999), La politique de l'héroïne, Ed. du Lézard, Milan, 624 p.
Cyril SCHULTZ
Observatoire Géopolitique de la Criminalité Internationale
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Culture et structures économiques Sous la direction de Roland GRANIER et Martine ROBERT Economica, Paris, 2002
 
 
Comprendre la manière dont les hommes se comportent ne peut se limiter à la recherche de la meilleure combinaison mathématique pour parvenir à un résultat quantifié. L’homo oeconomicus [...] n’est qu’un pâle reflet de l’homme acteur. D’autres facteurs interviennent dans la formation des choix individuels : les motivations psychologiques mais aussi l’influence de l’environnement et des valeurs culturelles (introduction, p. 15)
Le ton est donné par Martine Robert et Roland Granier, coordonnateurs de cet ouvrage qui entre dans la droite ligne des travaux néo-institutionnalistes cherchant à remettre en question le modèle néoclassique de l’homo oeconomicus. Aussi la ligne directrice des douze contributions choisies est-elle de montrer que les structures économiques sont elles-mêmes enserrées dans des cadres plus larges, les structures d’encadrement. Parmi celles-ci, les structures mentales, plus précisément la culture, jouent un rôle déterminant dans les comportements humains que les économistes ne peuvent ignorer dans leur appréhension des phénomènes étudiés.
Trois parties structurent cet ouvrage. La première partie apporte un éclairage sur les termes du débat conceptuel et méthodologique de l’analyse de la relation entre culture et structure économique. Soulignons, notamment, la réflexion de Martine Robert sur l’apport des autres sciences humaines à la pensée économique. Complémentaire, la contribution de Roland Granier offre au lecteur une revue historique très intéressante des différentes approches économiques, allant des hétérodoxes aux néo-institutionnalistes, en mettant l’accent sur l’importance de l’école historique pour expliquer le glissement des sciences économiques vers une conception plus ouverte et plus humaine de l’acteur économique.
Dans cette même partie, Maryline Meyer démontre l’apport du facteur culturel dans la compréhension de l’évolution des systèmes économiques, expliquant ainsi le retard de modernisation du service public et le développement des unions d’intérêt général s’y substituant par le facteur culturel. Prônant une vision plus sophistiquée des approches culturelles en ne la considérant plus uniquement « comme un paramètre, mais comme un processus continuellement en construction et reconstruction dans l’interaction humaine », l’auteur rejoint Hassan Zerroual pour plaider en faveur d’une approche plus flexible de la pensée économique qui « gagnerait en pertinence théorique et pratique» à être plurielle et ouverte.
La deuxième partie de l’ouvrage comprend cinq contributions visant à l’analyse de différents phénomènes économiques, tels que les négociations salariales (Jean-François Verne), le mode de fonctionnement de la finance informelle (Michel Lelart), le gouvernement d’entreprise (Jacques Grimaldi), la difficulté des relations commerciales entre dirigeants au niveau international (Hua Zang), ou la conception de la notion de salaire en Afrique Noire pour expliquer la paupérisation de la population. Ces travaux illustrent, par des méthodologies très différentes, le lien entre culture, institutions et comportements. Enfin, la troisième partie aborde le thème très actuel de la mondialisation en lien avec la culture. Regroupant trois réflexions très diverses, cette partie n’en est pas moins intéressante. Citons, en particulier, le chapitre sur les normes sociales internationales de Philippe Barthélemy, posant les termes du débat sur l’éthique et l’équité des acteurs économiques mondiaux.
Inscrits dans la remise en question du concept de l’homo oeconomicus, depuis longtemps engagée par les économistes, les auteurs ont pour ambition, par cet ouvrage, de participer à l’accomplissement « du difficile chemin qui conduira peut-être un jour à la chute définitive d’un néo-classicisme déshumanisé et à l’irréversible décrépitude d’un marxisme déshumanisé» (Roland Granier, p. 91).
Si cette réflexion collective se veut être un exemple d’ouverture de la pensée économique vers d’autres disciplines des sciences humaines, on peut regretter qu’à aucun moment ne soient citées les sciences de gestion, notamment les théories du comportement du consommateur ou les théories des organisations, qui abordent de manière très riche la question de l’acteur économique sous ses facettes multiples.
En dépit de cette réserve, cet ouvrage, aux confluents de plusieurs champs théoriques, a le mérite de porter un regard original sur le sujet économique et ne manquera pas d’intéresser les chercheurs en sciences humaines, toutes disciplines confondues.
Amina BÉCHEUR-BÉJI
Université de Marne-la-Vallée
 
IL Y A 30 ANS EXTRAIT DE MONDES EN DÉVELOPPEMENT
 
 
« Les Conflits mondiaux et l’Espace méditerranéen »
L’espace méditerranéen a ses secrets, qu’on déchiffrerait, tant bien que mal en interrogeant ces cartes que le public ne saura lire, où s’inscrivent les bases et les lignes de défense et d’attaque.
La stratégie des Puissances prépondérantes englobe la Méditerranée, elle se laisse entrevoir continûment, à l’occasion des différends entre Israël et les peuples arabes, des conflits pétroliers, de l’action de l’Europe incertaine dans cette zone et des relations des nations riveraines entre elles et avec les Grands. Le développement des économies retardées, par les capitaux et les techniques des économies avancées, s’esquisse dans le heurt des convoitises mondiales, au milieu des coopérations querelleuses entre groupes financiers et dans une atmosphère de solidarités médiocres, hésitantes, mêlées de revendications hargneuses, entre nations riveraines
La puissante poussée démographique de la zone appellerait une révolution verte combinée à l’industrialisation (Cf. François Perroux « le système de la Méditerranée », Revue du Marché commun, juillet/août 1972). L’industrialisation progresse, mais lentement et sans logique d’ensemble. Les accords préférentiels variés qui ont été signés entre l’Europe et un grand nombre de pays méditerranéens, éveillent maintenant (fin 72-début 73) les susceptibilités des Etats-Unis, qu’on comprend mal à partir de la médiocrité de leur trafic actuel dans la zone mais qui s’éclairent par leur grand dessein d’un gouvernement d’affaires à l’échelle du monde.
Dans ce réseau de forces se posent des questions cruciales pour le développement : le couplage de l’industrie et de l’agriculture, le rôle de la grande firme multinationale. Les structures évolutives se dessinent sous la loi de la rentabilité privée et dans les conflits des pouvoirs financiers.
Ce ne sont pas les meilleures conditions du service des hommes, mais ce sont celles que l’on observe, en fait.
En interprétant ces réalités, sur hypothèses neuves, en analysant leurs contradictions et en les rapprochant des aspirations de populations qui s’éveillent, on peut espérer préparer l’évolution de techniques et d’organisations modernes, dans un sens acceptable pour la science économique, dont l’envergure dépasse les recettes de la technocratie et les ruses des marchés de monopoles.
Extrait de tome 1, numéro 2,1973, pp. 13-14, sur le thème « la Méditerranée et le développement »
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