2003
Monde en développement
La dynamique des prix et des marchés de matières premières : analyses univariées versus faits stylisés analytiques
Serge Calabre
[(*)]
Dans plusieurs Staff Papers très récents du FMI, des chercheurs de l’équipe de
recherche du Fonds travaillant sur le thème de l’évolution des prix mondiaux
des commodities dégagent des caractéristiques statistiques des séries de prix qu’ils
qualifient de faits stylisés, en les associant à une définition purement statistique
du cycle de prix d’une matière première. Cet article confronte de façon
synthétique cette démarche d’analyse temporelle univariée à la vaste littérature
antérieure qui a été consacrée à l’analyse des mécanismes de la dynamique des
prix et des marchés de commodities. Il montre l’intérêt de se référer plutôt à des
faits stylisés analytiques et en propose cinq concernant l’enchaînement des
fluctuations pluriannuelles de prix et deux concernant la régulation à moyen
terme des marchés internationaux.Mots-clés :
Prix des matières premières, commodités, marchés internationaux, cycles des matières premières, faits stylisés.
In several very recent IMF Staff Papers, researchers of the Fund team working
on the development of commodity world prices provide statistical characteristics
of a range of prices qualifying them as stylized facts, and associate them with a
purely statistical definition of the life cycle of the price of a primary commodity.
This article contrasts in a synthetic way this method of univariate and temporal
analysis with the previous extensive literature which concentrates on the
analysis of price and market dynamics of primary commodities. It demonstrates
the interest generated rather by analytical stylized facts and offers five dealing
with a series of pluri-annual price fluctuations, and two concerning the
medium-term regulation of international markets.Keywords :
commodities prices, international markets, commodities cycle, stylised facts.
L’histoire contemporaine des prix et des marchés internationaux de
matières premières a été riche d’expériences, notamment en ce qui
concerne la régulation des marchés, les accords de produits, les associations de
producteurs, les stratégies des grands acteurs et la dynamique des phases
d’excédents et de pénurie. Il en a résulté une abondante littérature analytique et
un nombre croissant de travaux économétriques. L’étude des cours boursiers a
suscité de nombreuses analyses univariées, mais l’attention a aussi porté depuis
longtemps sur la compréhension de la dynamique de moyen terme des prix, sur
les mécanismes des déséquilibres des marchés et sur l’enchaînement des phases
d’excédents et de pénuries.
Aussi, les analystes de ces questions peuvent-ils être surpris par deux phrases de
l’introduction d’un Staff Paper récent du Fonds Monétaire International (Cashin
& McDermott, 2002, p. 177) :
- « Although it is generally agreed that the volatility of primary commodity prices is a
significant policy issue for commodity-exporting countries, there has been little
previous work examining this issue». Les auteurs citent comme exception à
cette remarque un texte non publié de J. Cuddington et H. Liang daté
de 1999.
- « To our knowledge, however, there has been little previous work that has studied the
duration of commodity-price cycles ». Là encore, comme travaux précurseurs,
ils ne citent que deux articles, l’un de J. Cuddington de 1992, l’autre de
C. Reinhart et P. Wickham de 1994.
Pour les chercheurs qui travaillent sur la dynamique des prix et des marchés de
matières premières depuis assez longtemps, par exemple une trentaine d’années,
ce sont là des assertions surprenantes, à moins qu’elles ne se réfèrent à l’étude
de phénomènes particuliers et non explicités dans le texte cité. L’analyse de
l’impact de la volatilité des prix des matières premières sur les économies des
pays exportateurs a naturellement fait l’objet de nombreux travaux
parallèlement aux défis puis aux difficultés liées aux politiques de
développement fondées sur l’exportation de matières premières. Ces travaux
ont porté en particulier sur les répercussions des fluctuations des recettes
d’exportation, sur les systèmes de stabilisation des prix et des marchés
internationaux, sur les cartels de producteurs, puis les problèmes de
« stabilisation économique » et d’ajustement structurel dans les pays producteurs
du Sud. L’étude de la durée des cycles et plus généralement de la dynamique des
prix internationaux des matières premières a été favorisée dès les années 1970
par les progrès dans l’économétrie des séries temporelles, dans la modélisation
et dans les moyens de calcul, alors que l’on commençait à disposer de séries
d’une longueur intéressante. Le fonctionnement des accords internationaux de
produits et de stabilisation des prix internationaux ont notamment fourni des
thèmes privilégiés pour des travaux quantitatifs.
Les phrases citées ne doivent certes pas induire un procès d’intention
reprochant aux auteurs une négligence volontaire ou une connaissance
insuffisante de la littérature relativement abondante dans ces domaines.
L’opinion restrictive et sévère exprimée par Cashin et McDermott signifie-t-elle
alors un rejet de ces travaux antérieurs pour des raisons de problématique et de
méthode ? Cette question est intéressante car elle renvoie à l’approche qu’ils ont
retenue et qui se retrouve dans la majorité des travaux de l’équipe de recherche
du FMI travaillant sur le thème des prix mondiaux des
commodities (que nous
traduirons par l’expression commune « matières premières »)
[1] En effet, les
travaux de Cashin et McDermott dont nous parlons ici consistent en des
analyses temporelles univariées de séries de prix, à l’exclusion d’analyses
économétriques sur les mécanismes sous-jacents à leurs fluctuations et à la
dynamique des marchés. Il en résulte certains résultats statistiques intéressants,
mais aussi des interprétations et des conclusions qui restent d’une portée limitée
(concernant par exemple les cycles de prix des matières premières) et des
recommandations insuffisamment étayées.
En particulier, les chercheurs de cette équipe du FMI qui développe ce
programme de recherche sur les prix des matières premières dégagent de leurs
études économétriques des « faits stylisés » qui ne portent en fait que sur
quelques caractéristiques statistiques des séries de prix, ce que souligne la
première partie du présent article. Or, contrairement aux affirmations citées en
début d’introduction, les travaux dans ce domaine ont permis d’aller beaucoup
plus loin en élargissant l’analyse aux mécanismes de la dynamique des marchés
et des prix internationaux des produits, ainsi qu’au contexte de cette
dynamique. En conséquence, la seconde partie de l’article oppose à une
définition statistique d’un cycle de prix les résultats de la vaste et riche
littérature sur la dynamique des marchés et des prix internationaux des matières
premières. La dernière partie peut alors proposer des faits stylisés suggérés par
la synthèse de ces analyses, avec des implications concernant la régulation des
marchés, même si certaines questions restent ouvertes.
DES PROPRIÉTÉS STATISTIQUES DÉGUISÉES EN
FAITS STYLISÉS
Les recherches précitées du Fonds Monétaire International sur les prix des
matières premières ont visé à dégager les « faits stylisés » des mouvements des
prix des produits
[2]. Les résultats ont mis en évidence les « faits » suivants, vérifiés
dans la majorité des cas analysés (la numérotation est la nôtre) :
- Les cycles de prix des matières premières se caractérisent par des phases
d’effondrement plus longues que les phases de hausse; l’ampleur de la
baisse de prix lors d’un effondrement est plus grande que l’ampleur de la
hausse qui suit (Cashin, McDermott et Scott, 1999a). Deaton et Laroque
- (1992) avaient déjà souligné que l’évolution des prix des matières premières
enregistre de longues phases de marasme ponctuées de pics haussiers
aigus).
- Il apparaît des tendances longues légèrement baissières des prix réels des
matières premières, mais ces tendances à long terme ont peu d’importance
pratique pour la politique économique face à la grande variabilité des prix
des matières premières (Cashin et McDermott, 2002; Reinhart et Wickham,
1994).
- Les chocs sur les prix des biens ont des effets durables qui ne s’atténuent
que progressivement (Cashin, Liang et Mc Dermott, 2000).
- Il n’y a pas de preuves appuyant l’hypothèse que les prix mondiaux des
matières premières sans liens techniques entre elles tendent à évoluer
ensemble (Cashin, McDermott et Scott, 1999b ; Rogoff, Froot et Kim,
- 2001). Cette hypothèse de mouvement convergent, avancée par Grilli et
- Yang en 1988, aurait en fait été suggérée par une corrélation provoquée par
l’impact des chocs pétroliers, selon Cashin et alii.
- Les variations climatiques (ou météorologiques) ont un impact important
sur les prix des produits, avec l’exemple particulier de El Niño (Brunner,
2000).
- La volatilité des prix réels des produits de base est plus élevée sous un
régime de changes flexibles que sous un régime de changes fixes (le prix
réel étant défini comme le prix nominal déflaté par un indice de la valeur
unitaire des produits manufacturés). En outre, les chocs sur le prix ont un
effet plus persistant en régime de changes flexibles (Cuddington et Liang,
1997)
Il est remarquable que dans leur énoncé, ces faits stylisés portent sur des
propriétés de la seule évolution des prix et non sur des mécanismes dynamiques
concernant le fonctionnement des marchés. Plutôt que de « faits stylisés », il
serait plus approprié de parler de « caractéristiques » des séries temporelles de
prix. En effet, on peut rappeler que la notion de faits stylisés est en particulier
attachée au nom de Nicholas Kaldor qui, dans un article de 1961, décrivit la
croissance économique des économies industrialisées contemporaines par six
caractéristiques essentielles dont les quatre premières servirent de référence à
l’élaboration des modèles de croissance régulière.
[3]
Ce rappel n’a pas qu’un intérêt anecdotique : il souligne que la mise en évidence
de faits stylisés a pour objet d’expliciter la mécanique sous-jacente à un
phénomène sous forme de relations entre variables cruciales. Dans le cas de la
théorie de la croissance, l’indicateur de la croissance (le taux de croissance de la
production globale) est ainsi lié à l’évolution des facteurs de la croissance
(population active et stock de capital réel) à travers des ratios significatifs (les
variables par tête) par le jeu de variables d’ajustement (le taux de profit, dont on
peut déduire le taux de salaire à partir d’une relation de répartition des
rémunérations). Ces faits stylisés ont ainsi pu être mis en cohérence dans les
modèles dits « d’état régulier » ou de croissance équilibrée.
Or, il n’y a rien de tel dans la recherche de faits stylisés sur l’évolution des prix
des produits développée par l’équipe du FMI. Il s’agit non de mettre en
évidence des mécanismes généraux déterminant cette évolution mais
d’expliciter des caractéristiques communes à la plupart des séries de prix de
produits. En effet, les travaux en cause font avant tout appel à des analyses
temporelles univariées de séries de prix et non à des modèles explicatifs ou
causaux faisant intervenir différentes variables déterminantes de la dynamique
du marché d’un produit.
Certes, les méthodes économétriques utilisées permettent d’obtenir certains
résultats « techniques » intéressants, en particulier à propos de la durée des
fluctuations : Test inspiré de Diebold et Rudebusch (1992) et de la statistique de
somme de rang de Wilcoxon pour tester l’absence de changements dans la
durée des mouvements haussiers et baissers des prix (Cashin, McDermott,
2002); estimation des paramètres autorégressifs par la méthode de la médiane
sans biais d’Andrews (1993) dans l’étude des phénomènes de persistance aux
chocs dans les séries de prix (Cashin, Liang et Mc Dermott, 2000) ; algorithme
de Bry et Boschan (1971) pour identifier les points de retournement de
l’évolution d’un prix (Cashin, Mc Dermott, Scott, 1999a et 1999b).
Les faits stylisés que nous avons désignés par (a), (b), (c) et (f) présentent a priori
une pertinence, confirmée d’ailleurs par des travaux antérieurs d’autres auteurs.
Cependant, si les propriétés statistiques constatées peuvent être admises au vu
de la robustesse des tests, leur interprétation reste conditionnée par la définition
des concepts. Or cette définition est statistique et non analytique (au sens de
fondements relevant de l’analyse économique). Cela est clairement illustré par
l’analyse du cycle.
MESURES DE FLUCTUATIONS VERSUS MÉCANISMES
GÉNÉRATEURS DE CYCLES
Une définition purement statistique des cycles de prix des matières
premières
Cashin et Mc Dermott retiennent la définition statistique suivante : un « cycle »
du prix d’un produit est composé d’une phase de hausse ( boom) et d’une phase
d’effondrement ( slump). En données annuelles, un boom désigne une séquence
d’augmentations du niveau du prix et un slump désigne une séquence de baisses
du niveau du prix (Cashin et McDermott, 2002, p. 179). Avec une telle
définition, Cashin et McDermott ( 2002, p. 190) identifient des cycles successifs
d’une durée de 3 à 11 ans dans l’indice des prix des matières premières
industrielles publié par The Economist sur la période 1862-1999. Ils définissent
par ailleurs de « grands cycles » lorsque la séquence de mouvements dans un
même sens conduit à une variation du prix de plus de 25% (p. 191 et 195); ils
en distinguent ainsi 8 sur la période, durant de 4 à 47 ans. L’application à des
produits individualisés conduit aux « faits stylisés » (a), (b) et (c) mentionnés
précédemment, avec des résultats intéressants sur la durée des phases (Cashin,
Liang et McDermott, 2000 ; Cashin, McDermott et Scott, 1999a). Il n’est pas
du propos de cet article de comparer ces résultats avec ceux obtenus pas
d’autres approches, dont il sera fait mention ensuite. Cela pourra faire l’objet
d’un travail ultérieur.
On ne peut se contenter d’une telle définition « superficielle » ou « naïve », du
cycle du prix d’un produit dès lors que l’on en cherche l’explication ou les
implications pour la politique économique. Pour l’analyse économique, un
phénomène cyclique désigne un enchaînement automatique de situations
alternées, dont l’alternance résulte de forces de rappel. Certes, le cycle peut se
refléter dans des fluctuations d’une variable significative, mais la simple
observation de fluctuations de celle-ci ne suffit pas à caractériser le cycle; il faut
y associer une analyse des mécanismes dynamiques sous-jacents.
L’expression abrégée de « cycle d’une matière première » que l’on rencontre
parfois se réfère au caractère cyclique de la dynamique du marché du produit,
dynamique qui se reflète dans l’évolution du cours. Cette dynamique cyclique
est pluriannuelle, sans être systématique, et peut se refléter dans des vagues
pluriannuelles du prix, qui peuvent d’ailleurs répondre aux caractéristiques
mises en évidence par les calculs de Cashin et alii. Mais, à l’inverse, des
fluctuations pluriannuelles du prix d’un produit ne résultent pas nécessairement
d’un mécanisme cyclique sous-jacent.
Un exemple en est fourni par le marché international du cacao. Celui-ci a connu
une phase d’excédents et de surproduction de 1978 à 1989, avec un marché
déprimé par des capacités de production excédentaires (superficie mondiale des
plantations) par rapport à la consommation. Cependant, une sécheresse en
Afrique a affecté la campagne en 1983, provoquant un relèvement provisoire
du prix. Mais elle n’a pas eu un impact durable important sur les plantations de
cacaoyers, de sorte que les excédents de campagne sont réapparus dès l’année
suivante. Il est un fait que le marasme du marché, qui a duré de 1978 à 1990,
s’est inscrit dans un processus cyclique : c’est la forte hausse du prix entre 1974
et 1977 qui a encouragé l’augmentation des plantations et de la production
mondiale. Par contre la baisse et la faiblesse des prix dans les années 1980 a
découragé progressivement la production, préparant les tensions de la demande
et la remontée du prix au début des années 1990. On ne peut donc associer la
hausse du prix du cacao en 1983 à une phase d’un processus cyclique; ce fut le
fruit d’une perturbation d’origine météorologique, qui aura d’ailleurs eu comme
conséquence probable d’allonger la période de marasme en accordant une
bouffée d’oxygène temporaire aux producteurs en termes de prix et retardant le
mécanisme d’assainissement. Nous reviendrons plus loin sur ces mécanismes
cycliques.
[4] Or, l’analyse statistique de Cashin, McDermott et Scott les conduit à
identifier un nouveau cycle démarrant par une hausse en 1982.
On est là au cœur du problème qu’illustrent les assertions un peu naïves citées
au début de notre introduction. Focalisés sur l’analyse des caractéristiques des
séries temporelles, les auteurs ne semblent pas se préoccuper véritablement du
phénomène économique qu’ils prétendent ausculter. Comme ils bénéficient de
séries plus longues que n’en ont disposé des auteurs antérieurs et comme ils
peuvent utiliser des avancées économétriques récentes, on peut admettre qu’ils
négligent des résultats statistiques antérieurs parce qu’ils peuvent leur apparaître
dépassés sur le plan strictement technique. Mais cette focalisation limite
singulièrement la portée de leur analyse et de leurs résultats en termes
d’explication et de recommandations, comme nous allons le voir plus loin. La
variabilité à moyen terme (pluriannuelle) des prix des matières premières
engendre des défis considérables en termes de politique économique,
notamment pour les pays producteurs. Analyser ces défis et rechercher des
solutions implique de comprendre les mécanismes qui gouvernent l’évolution
du prix d’une matière première. Il faut donc aller au-delà de la seule analyse
temporelle de séries de prix.
Revenir aux mécanismes sous-jacents à la dynamique
des marchés et des prix
C’est pour cela que généralement, les travaux antérieurs qui ont analysé
l’évolution des prix se sont parallèlement appuyés sur l’analyse des mécanismes
dynamiques des marchés des produits. Dans les deux domaines mentionnés par
Cashin et McDermott, l’impact de la variabilité des prix des matières premières
sur les pays exportateurs d’une part et la durée des cycles de prix des matières
premières d’autre part, il existe une littérature abondante et riche qui s’est
développée depuis plus de trois décennies. Il s’agit aussi bien de travaux réalisés
aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne que dans d’autres pays, en Europe, en
Asie et même dans des pays en développement. Compte tenu des limites fortes
à la diffusion internationale des recherches et des publications, on peut
comprendre que les chercheurs du FMI n’aient pas lu les travaux extérieurs aux
Etats-Unis, en particulier les travaux en français, mais il serait étonnant qu’ils
n’aient pas eu connaissance des travaux américains.
Pour indiquer les voies de recherche sur les mécanismes sous-jacents à la
dynamique des prix internationaux des matières premières, nous rappellerons,
d’une part, des références majeures américaines, et, d’autre part, des travaux
français. Comme il ne s’agit pas ici de construire une bibliographie (qui pourrait
prendre des centaines de pages), ni de revenir sur une analyse précise des
mécanismes en cause (cela demanderait plusieurs livres), nous retiendrons plus
particulièrement des ouvrages qui offrent eux-mêmes des bibliographies riches.
Les deux champs précités portent avant tout sur les fluctuations pluriannuelles
des prix, horizon temporel que nous avons qualifié de « moyen terme ».
La question de l’importance de la variabilité des prix des matières premières
pour l’économie des pays producteurs et exportateurs, en particulier les pays en
développement, a été naturellement très largement traitée depuis trois ou quatre
décennies en relation avec les politiques de développement économique et pour
des raisons d’actualité : échapper aux conséquences de l’instabilité des prix des
matières premières a été l’un des motifs importants d’une part pour la mise en
place de stratégies d’industries de substitution aux exportations et d’autre part
pour l’organisation d’accords internationaux de produits
[5].
La question de l’impact de l’instabilité des prix des matières premières
[6] et de
leur stabilisation a inspiré de nombreux travaux théoriques et empiriques.
[7] Les
suites des chocs pétroliers ont conduit aux analyses sur les petites économies
dépendantes et sur le syndrome « pétrolier » ou « hollandais »
[8]. L’ajustement
structurel et les réformes de libéralisation des filières de produit se sont
accompagnés naturellement d’une abondante littérature abordant la question de
la volatilité des prix des produits. Il y a eu notamment des études réalisées pour
les besoins des pays et de nombreux travaux universitaires (thèses, articles et
autres publications) tant dans les universités de pays du Sud que dans celles du
Nord qui s’intéressent aux problèmes de développement économique. Il s’agit
naturellement d’un champ de recherche permanent et vivant, même si la
diffusion de la plupart des travaux académiques reste très limitée, y compris
d’une université à l’autre, et parfois au sein d’une même université. Quant aux
travaux techniques des administrations, des bureaux d’étude et des institutions
d’aide au développement, ils ne sont pas destinés à la commercialisation ou à la
diffusion scientifique et ne circulent que dans des circuits administratifs
restreints. Cependant, ces derniers travaux n’intègrent pas nécessairement des
analyses statistiques approfondies des fluctuations des prix des matières
premières. Venons-en donc aux travaux portant plus précisément sur l’analyse
temporelle des prix.
Dans ces travaux, il est utile de distinguer ceux qui concernent l’évolution à
court terme des prix et ceux qui concernent l’évolution à moyen terme, car il
s’agit de problématiques différentes par rapport aux mécanismes dynamiques en
cause.
[9] L’évolution à court terme, qui recouvre des fluctuations courtes, de
quelques jours à quelques mois, peut être analysée à partir de données
quotidiennes, hebdomadaires ou mensuelles. Les marchés boursiers ont
constitué un lieu d’analyse privilégié car ils offrent de telles séries homogènes.
Mais, les mouvements de prix concernés résultent de décisions répondant à des
problématiques d’allocation de ressources à la vente ou à l’achat de produit ou
de contrats boursiers (
futures, options négociables) : le fait d’acheter aujourd’hui
ou demain peut résulter par exemple d’un calcul de gestion de stock ou
d’approvisionnement ou d’une opération de gestion du risque de prix. On
conçoit alors que l’espace d’application de cette problématique puisse être le
marché boursier (avec ses différents compartiments et éventuellement ses
différentes places). Cette problématique de l’allocation à court terme de
ressources a trouvé trois thèmes d’application qui ont conduit à de nombreux
travaux formalisant et testant la fameuse hypothèse de l’efficience
informationnelle. Ces trois thèmes sont : l’explication et la justification du
développement de ces marchés organisés (ou marchés dits
dérivés), leur
utilisation, notamment pour la gestion du risque de prix (
hedging) et l’allocation
intertemporelle d’un produit (théorie de « l’offre de stockage »), et enfin leur
intégration théorique comme outils d’extension intertemporelle du paradigme
de l’équilibre général (hypothèse d’efficience).
Mais l’évolution du prix d’un produit sur un horizon temporel plus long répond
à des mécanismes qui font intervenir des décisions de produire et de
consommer le produit, et donc en particulier des décisions d’investir dans des
capacités soit pour produire, soit pour utiliser le produit. On sort alors du cadre
du marché boursier et même du marché
stricto sensu pour aborder celui de
l’économie d’un produit ; on conçoit par exemple que l’évolution du prix d’une
matière première soit liée aux innovations technologiques concernant la
production, à l’évolution des coûts d’exploitation, aux conditions du commerce
international, à la structure du marché et aux stratégies des principaux acteurs,
aux conditions de financement des investissements, aux taux de change, etc. On
est bien au-delà d’une problématique d’efficience informationnelle à la « Fama »
par exemple
[10]. On comprend alors que l’analyse de l’évolution et des
fluctuations à moyen terme ou pluriannuelles, des prix des matières premières
implique d’analyser les mécanismes liant en particulier la production, la
consommation, les investissements en capacités, les prix ainsi que d’autres
variables influençant le marché. La porte est alors ouverte à la modélisation. Ce
champ a naturellement été investi depuis longtemps et a donné lieu à de très
nombreux travaux à propos desquels on peut renvoyer à des ouvrages de
méthode, d’analyse théorique et d’application, et comportant de larges
bibliographies thématiques, en particulier Labys ( 1973,1987), Adams et
Behrman (1976), Labys et Pollak (1984), Winters et Sapsford ( 1989), Guvenen,
Labys et Lesourd (1991).
Les modèles de produit ont naturellement conduit à étudier la durée des cycles,
contrairement à la remarque de Cashin et McDermott citée en introduction.
Mais le cycle est alors défini en termes analytiques, par référence à l’état
d’approvisionnement du marché international du produit, étant entendu :
- que les périodes de surproduction et de stocks excédentaires sont
naturellement associées à des situations de marasme du marché et à des
prix faibles;
- que les phases de pénurie et de tension de la demande sont associées à des
flambées de prix;
- qu’une phase excédentaire recèle des mécanismes qui tendent à provoquer
l’apparition d’une phase de pénurie et inversement;
- que ces mécanismes reposent sur les réactions retardées et progressives,
mais significatives de la production et de la consommation aux
mouvements pluriannuels des prix, via l’évolution des capacités de
production, des coûts, des modèles de consommation, etc.
[11] Dans une telle
perspective, et concernant plus précisément les efforts pour évaluer la
durée des cycles des prix de matières premières, on peut rappeler que
l’analyse spectrale a fourni un premier outil pour obtenir de premières
indications intéressantes en prenant en compte les mécanismes de la
dynamique à moyen terme des marchés étudiés.
[12]
Cette préoccupation de combiner analyse temporelle des prix et décomposition
des mécanismes dynamiques des marchés a été à la base de très nombreux
travaux
[13]. Les résultats de ceux-ci ont permis une compréhension de la
dynamique des prix et des marchés mondiaux de matières premières qui peut
être résumée par quelques faits stylisés plus analytiques que les propriétés
statistiques mises en évidence par les chercheurs du FMI.
Dynamique du marché et faits stylisés analytiques
Si les travaux économétriques de l’équipe du FMI travaillant sur les prix des
matières premières ont fourni certains résultats intéressants sur les fluctuations
des prix, à propos de l’asymétrie entre mouvements haussiers et baissiers, de
l’ampleur des fluctuations, des phénomènes de persistance et l’influence des
régimes de change,
[14] les interprétations et les recommandations que leurs
auteurs en tirent souffrent cependant de leur focalisation sur l’analyse des séries
de prix et de la négligence des analyses plus approfondies de la dynamique des
marchés. Ainsi, alors que les faits stylisés dégagés par les travaux de Cashin
et
alii ressortent plutôt d’une caractérisation statistique de seules séries de prix,
l’expérience issue de la vaste littérature sur la dynamique des marchés et des
prix des matières premières permet de formuler des faits stylisés analytiques,
exprimant des observations largement reconnues et conduisant à une
explication d’ensemble de la dynamique du marché mondial d’une matière
première, sous certaines conditions.
La mise en évidence de faits stylisés ne répond pas à une prétention de dégager
des lois explicatives universelles, mais à un souci de décrire certaines
observations assez générales permettant de construire une « parabole » d’un
phénomène (pour reprendre l’expression de Robert Solow). Il s’agit d’obtenir
une représentation de référence par rapport à laquelle on puisse décliner une
variété de situations correspondant à différentes conditions typiques et à des
hypothèses alternatives. Il n’est pas du propos de cet article de construire une
telle représentation et encore moins de formaliser un modèle, mais nous nous
proposons d’identifier des faits stylisés analytiques concernant la dynamique des
marchés et des prix des matières premières, en les mettant en relation avec les
questions de régulation des marchés et de stabilisation des prix.
On peut en effet expliciter des faits stylisés qui concernent d’une part les
mécanismes déterminant l’évolution à moyen terme du prix d’un produit et
d’autre part les mécanismes de régulation du marché. L’horizon temporel du
moyen terme correspond particulièrement aux fluctuations pluriannuelles du
prix. Cette évolution à moyen terme fait fréquemment intervenir un processus
cyclique dont le déroulement est lié à plusieurs faits typiques, nonobstant les
perturbations qui peuvent l’affecter, l’exacerber ou le bloquer. Ces faits typiques
se produisent dans un contexte structurel donné, celui d’un marché où règne
une concurrence entre producteurs et entre consommateurs. Des réflexions
précédentes nous avaient conduit à distinguer plusieurs régimes principaux de
régulation du marché international d’une matière première, la régulation étant
entendue comme recouvrant les mécanismes qui tendent à résorber les
déséquilibres entre production et consommation
[15] : les régimes administrés
(hors de propos ici), les régimes de prix-producteurs (avec une structure de
marché oligopolistique et un contrôle combiné et « réaliste » des quantités et des
prix) et les régimes concurrentiels surréactifs, qui peuvent devenir contrôlés
sous des conditions bien particulières et assez rarement réalisées, comme l’ont
montré les échecs des accords internationaux de produits. Les faits stylisés
suivants illustrent le fonctionnement du régime concurrentiel surréactif, qui
semble dominer largement l’histoire contemporaine de la plupart des grands
marchés mondiaux de matières premières :
- L’évolution à moyen terme du prix d’une matière première résulte de
l’interaction entre production, consommation et prix. Cette interaction met
particulièrement en jeu les décisions de produire et d’utiliser le produit, et
donc les investissements en capacités.
- La production d’une matière première réagit avec retard et de façon
progressive aux mouvements haussiers et baissiers de son prix, dans le
moyen terme.
- Il en va de même pour la consommation.
- Sous l’impact de la concurrence, ces réactions tendent à être excessives, ces
phénomènes de sur-réaction tendant à engendrer un processus cyclique
d’enchaînement de phases alternées de production excédentaire et de
pénurie.
- L’enchaînement alterné des phases de surproduction et de pénurie se
déroule sur plusieurs années et se répercute sous forme de vagues
pluriannuelles dans l’évolution du prix du marché international du produit.
- Ces vagues peuvent être parfois dominées ou perturbées par des chocs
exogènes d’horizon temporel plus court.
- Certains faits stylisés peuvent être formulés à propos de la régulation du
marché.
- Les différences de coûts de production affectent le rythme d’assainissement
du marché en cas de surproduction ou de pénurie.
- En cas de surproduction et en l’absence d’un producteur jouant le rôle de
régulateur volontaire, la résorption des excédents implique que le prix
baisse jusqu’à affecter les conditions de production des producteurs à la
marge à faible coût.
Cette liste n’est pas exhaustive, mais elle fournit déjà des bases pour la
compréhension du fonctionnement des marchés de matières premières et pour
l’interprétation des fluctuations pluriannuelles des cours. D’autres faits
pourraient être recherchés, concernant par exemple le rythme des hausses et
des baisses de prix ou la durée relative des phases, mais ils dépendraient de
spécificités du marché de chaque matière première : type de produit (agricole
pérenne ou non, produit minéral solide, fluide), existence ou non de marchés
dérivés (marchés à terme, marchés d’options négociables), degré d’intégration
des filières, usage industriel ou consommation alimentaire, localisation et
concentration de la production, structure du marché et stratégies des principaux
acteurs. L’analyse ne peut alors en rester au niveau global mais elle doit faire
appel aux outils relevant du domaine de « l’économie industrielle ». On voit ainsi
s’ouvrir des pistes diversifiées de recherche mettant en relation analyse
temporelle des prix (pour lesquels les travaux du FMI apportent néanmoins
certains résultats intéressants) et analyse des mécanismes de la dynamique du
marché et de la formation des prix.
***
·
ADAMS F. G., BEHRMAN J., 1976, Econometric Models of World Agricultural Commodity
Markets, Cambridge, Ballinger Publishing Company.
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and Policy, Cambridge, Cambridge University Press.
[(*)]
Professeur des universités, Directeur général de l'Institut de Recherche pour le Développement
[1]
Cashin, Liang et McDermott ( 2000), Cashin et McDermott ( 2002), Cashin, McDermott
et Scott ( 1999a, 1999b), Reinhart et Wickham ( 1994), Rogoff, Froot et Kim ( 2001).
[2]
Cf. IMF Bulletin Research, juin 2001, vol. 2, n°2, dans lequel est présenté le thème spécial
« World Commodity Prices : Data and Research ».
[3]
Les six faits stylisés cités par Nicholas Kaldor sont :
1 La production réelle par tête croît à un taux sensiblement constant sur d’assez longues
périodes. Si de plus la population active croît à un taux constant, la production globale
croît à un taux constant.
2 Le stock de capital réel croît à un taux constant, supérieur au taux de croissance de la
population active.
3 Le stock de capital et la production ont des taux de croissance sensiblement égaux.
4 Le taux de profit est constant.
5 Le taux de croissance de la production par tête varie d’un pays à l’autre.
6 Les économies dans lesquelles la rémunération relative du capital est élevée tendent à
avoir des rapports de l’investissement à la production élevés.
[4]
Cf. par exemple Calabre, 1997. A propos du cacao,
cf. Denis Seudieu, « Quelle stratégie
pour un pays producteur face à la dynamique des marchés mondiaux de matières
premières ? L’expérience du cacao »,
in Calabre, 1995, pp. 121-143, et Benoît Daviron, « Le
pire n’est jamais certain : Eléments sur la dynamique des marchés internationaux des
produits agricoles tropicaux », in Calabre, 1995, pp. 93-119.
[5]
Sur les accords de produits,
cf. par exemple Delmas & Guillemin ( 1983), Calabre ( 1991,
1997) où l’on trouvera d’autres références.
[6]
Guillaumont ( 1982).
[7]
Newbery & Stiglitz ( 1981), Adams & Klein ( 1978), Badillo & Daloz ( 1985).
[8]
Cf. Corden ( 1984), Corden et Neary ( 1982) et Nowak ( 1998).
[9]
Sur cette question de différence de problématique selon l’horizon temporel,
cf. notamment
Calabre ( 1997).
[10]
Cf. la définition de l’efficience informationnelle donnée par FAMA dans « Efficient
Capital Markets : a Review of Theory and Empirical Work »,
The Journal of Finance,
1970, Vol. 25, pp. 381-417, et dans « Efficient Capital Markets : 2 »,
The Journal of Finance,
1991, Vol. 46 n°5, pp. 1575-1617. Sur l’hypothèse d’efficience informationnelle dans le cas
des marchés de matières premières,
cf. Caillet ( 2001).
[11]
Cf. Calabre ( 1995 et 1997).
[12]
Cf. Granger et Labys ( 1970), Elliott, Labys et Rees ( 1971), Calabre ( 1977,1978,1980).
[13]
En France par exemple, cette préoccupation a fondé le programme de recherche du
Groupe
d’Analyse des Marchés de Matières Premières (GAMMAP), équipe qu’a dirigé l’auteur à
l’Université Pierre Mendés France/Grenoble 2 de 1990 à 2002.
Cf. les thèses de Truong
( 1995), Saadi ( 1997), Dam ( 1998), Caillet ( 2001), Plaisance ( 2002), Mensah ( 2002)
.
Le GAMMAP a organisé quatre colloques sur les thèmes :
Dynamiques des marchés
mondiaux de matières premières, ajustement structurel et coopération, en janvier 1993 ;
L'organisation des marchés mondiaux de matières premières : une coopération Nord-Sud,
en avril 1994 (partenariat du Ministère de la Coopération) ;
Dynamique des prix et des
marchés de matières premières : analyse et prévision, en novembre 1998 (partenariat de la
CNUCED) ;
Matières premières et développement, en octobre 2002.
[14]
Cf. Cuddington et Liang ( 1997), Chen et Rogoff ( 2002). Recherche antérieure : voir par
exemple Gilbert ( 1989).
[15]
Calabre ( 1997), chap. 3.