2003
Monde en développement
Investissement direct étranger, dynamique industrielle et inégalité salariale en Asie
Bertrand Maximin
[(*)]
Cette analyse s'intéresse aux conséquences de l'investissement direct étranger
(IDE) sur l'évolution des salaires relatifs du travail qualifié par rapport au travail
non qualifié dans le secteur industriel des pays de l'Asie de l'Est et du Sud-Est.
Si, dans un premier temps, cet afflux de capitaux peut renforcer la dynamique
de l'inégalité salariale, une promotion adaptée du capital humain se révèle être,
dans un deuxième temps, particulièrement appropriée à la réduction de ces
inégalités.Mots-clés :
Investissement direct étranger (IDE), Asie du Sud, Est, Inégalité salariale, capital humain.
Our attention will focus above all on the evolution of the relative wages of
skilled labour compared to that of unskilled labour in industrial sectors of East
Asian and South East Asian countries. Our purpose is to show firstly, that the
recent re-deployment of FDI among these countries increases this relative
industrial wage. This thought leads, secondly, to a better assessment of the local
adaptation of human capital policies for a decrease in these disparities.Keywords :
Foreign direct investment (FDI), South East Asia, Wages inequalities, human capital.
La recherche de capitaux étrangers susceptibles de redynamiser l’appareil
industriel, l’emploi et les revenus, représente toujours une priorité pour la
plupart des pays en développement. Dans cette perspective, l’attractivité des
économies de l’Asie de l’Est et du Sud-Est en fait une sphère privilégiée de
localisation des investissements directs étrangers (IDE). Cependant si les écarts
de salaire entre l’industrie du pays investisseur et celui du pays d’accueil restent,
dans une certaine limite, l’un des déterminants de la délocalisation des firmes
multinationales, c’est néanmoins l’incidence de l’IDE sur l’évolution des salaires
relatifs du travail qualifié par rapport au travail non qualifié dans le pays
d’accueil qui retient ici notre attention. Elle conditionne, en effet, autant la
dynamique industrielle que l’emploi et le bien-être à venir des populations.
On observe, au cours de ces dernières années, un regain d’intérêt pour l’analyse
de cette dimension sociale associée aux conséquences du renouveau de l’IDE.
Certains auteurs comme Wood (1997) ou Leamer (1998) ont reconnu
l’influence de l’échange des biens et des services sur la croissance des salaires
relatifs. D’autres, comme Katz et Murphy (1992), se montrent beaucoup plus
réservés. Mais cette croissance, plus particulièrement attribuée au rôle du
progrès technique, est largement observée dans les pays d’Amérique Latine
(Beyer, Rojas, Vergara, 1999, Robbins, 1995). Ce sont cependant les travaux de
Feenstra et Hanson ( 1997) ainsi que ceux de Markussen et Venables ( 1997) qui
ont relancé les analyses concernant les liens existant entre l’IDE et l’évolution
des salaires relatifs dans les pays en développement. L’expérience des pays de
l’Asie de l’Est et du Sud-Est devrait contribuer à enrichir les termes du débat.
L’analyse, dans une première partie, du rôle de l’investissement direct étranger
dans la redynamisation de l’industrie et dans la formation des inégalités dans les
économies de l’Asie de l’Est et du Sud-Est, nous conduira, dans une deuxième
partie, à traiter des modalités d’une promotion stratégique du capital humain en
réponse à la régulation nécessaire de ces inégalités.
I LA REDYNAMISATION DE L’INDUSTRIE ET
LA FORMATION DE L’INÉGALITÉ SALARIALE
Le ralentissement des échanges résultant de la crise financière de 1997 et la
libéralisation récente de l’économie chinoise participent aujourd’hui, de concert,
au redéploiement de l’IDE dans les économies de l’Asie de l’Est et du Sud-Est.
Il en découle une recomposition de l’appareil industriel, qui, à bien des égards,
stimule une inégalité salariale préjudiciable au bien-être des travailleurs peu
qualifiés.
A. Une incidence du redéploiement régional
de l’investissement étranger
Résultant sur le plan géographique d’une attractivité renouvelée de l’IDE dans
les pays asiatiques, ce redéploiement se révèle sur le plan sectoriel de moins en
moins favorable aux bas salaires.
1 L’attractivité renouvelée des économies asiatiques
L’IDE s’explique le plus souvent par une exploitation motivée des avantages de
propriété, de localisation et d’internalisation de la firme multinationale
(Dunning, 1993).
Celle-ci cherche, en effet, à retirer le meilleur profit de ses avantages de propriétés.
Il s’agit en l’occurrence de sa position de monopole sur le produit, de sa
supériorité technologique ou de sa connaissance du marché. Elle peut ainsi
bénéficier d’un certain nombre d’avantages de localisation du pays d’accueil, tenant
autant à la taille du marché qu’à sa capacité à offrir une base d’exportation
révélée par les coûts de la main-d’œuvre. A cela s’ajoute la qualité de
l’infrastructure ainsi que les stratégies d’incitations fiscales capables d’attirer cet
IDE. Dans ces conditions, l’avantage à l’internalisation conduit la firme
multinationale à préférer l’IDE à l’exportation ou à d’autres implications telle
que la vente de licences ou de brevets. Enfin, l’intérêt que représentent
aujourd’hui pour ces firmes, de par le monde, la réalisation d’économies
d’échelle, la diversification du produit et la pratique des stratégies
d’agglomération, conduit à un développement des fusions - acquisitions qui
transforment en profondeur les modalités d’utilisation du travail industriel.
Dans le courant des années 80, les pays de l’Asie de l’Est et du Sud-Est se
révèlent être en effet une sphère d’accueil privilégiée des stratégies de
délocalisation. Confrontées à l’incertitude du ralentissement de leur marché
domestique, les firmes multinationales recherchent alors les localisations les
moins coûteuses mais aussi les plus proches des potentialités de la demande.
On observe cependant que les pays les plus développés bénéficient, dès le
début des années 90, d’un apport 2 fois plus élevé d’IDE que celui allant vers
les pays en développement (tableau °1).
Tableau 1
Distribution des IDE entrants, 1986 – 2001. (%)
Tableau 1 Distribution des IDE entrants, 1986 – 2001. (%)
Régions 1986- 1991- 1993- 1999- 2001
1990 1992 1998 2000
(a)
Pays développés 82.4 66.5 61.2 80.0 68.4
Europe de l’Ouest 38.4 46.0 33.7 51.9 45.7
Union Européenne 36.2 45.3 32.1 50.2 43.9
Japon 0.2 1.2 0.3 0.8 0.8
Etats Unis 34.3 12.7 21.7 22.6 16.9
Pays en développement 17.5 31.3 35.3 17.9 27.9
Afrique 1.8 2.2 1.8 0.8 2.3
Amérique Latine et Caraïbes 5.0 11.7 12.3 7.9 11.6
Asie et Pacifique 10.6 17.4 21.2 9.2 13.9
Europe Centrale et de l’Est 0.1 2.2 3.5 2.1 3.7
Pour mémoire,
Pays moins avancés. 0.4 1.1 0.6 0.4 0.5
Source : UNCTAD, FDI/TNC database. (a) année caractérisée par des activités
importantes de fusions acquisitions transfrontières.
UNCTAD, FDI/TNC database. (a) année caractérisée par des activités
importantes de fusions acquisitions transfrontières.
Parmi ces derniers, ceux de l’Asie attirent, aujourd’hui, plus de la moitié des
capitaux. Mais ces pays sont aussi ceux qui ont le plus libéralisé leur régime
d’investissement direct étranger. C’est ainsi qu’en 2001, sur les 208
modifications de législation concernant les investissements réalisées par 71
pays, 194 d’entre elles (soit 93%) sont destinées à améliorer le climat de ces
investissements. L’Asie rassemble les pays qui ont introduit près de 43% de ces
mesures (UNCTAD, WIR, 2002).
Néanmoins lorsque l’on se réfère aux données en terme de stock, on constate
que, sur la période 1990 - 1995, la Chine et Hong Kong reçoivent la majorité de
ces IDE. Et plus largement, sur la période 1980-2001, il apparaît que dans
l’échantillon retenu, les performances réunies de ces deux pays s’élèvent, dans le
contexte de leur adhésion à l’OMC, à plus de 70% de ces capitaux. En 2001, Ils
accaparaient plus de 80% des flux entrant. Ces statistiques des Nations Unies
ne fournissent pas cependant de précision sur l’origine ou la destination exacte
des capitaux entre ces 2 entités.
Tableau 2
Flux net et stock d’IDE par pays d’accueil
Tableau 2 Flux net et stock d’IDE par pays d’accueil
(millions de $ US et %)
Périodes 1980-2001
Pays 1990 1995 1997 1999 2000 2001 Stock entrant
Valeur % Valeur % Valeur % Valeur % Valeur % Valeur %
Chine 19 360 47.6 44 237 52.0 40 319 52.6 40 772 33.8 46 486 51.7 395192 35.6
HongKong 4 859 11.9 11 368 13.4 14 596 19 61 936 51.3 22 834 25.3 451870 40.7
Singapour 5 792 14.3 10 746 12.6 1 803 2.3 5 407 4.4 8 609 9.5 4 728 0.4
Corée 878 2.2 2 844 3.3 9 333 12.2 9 283 7.7 9 198 10.1 104323 9.4
Indonésie 2 135 5,2 4 677 5.5 2 745 3.6-4550-3.7-3 277-3.6 57 361 5.2
Malaisie 4 655 11.4 6 324 7.4 3 895 5.2 3 788 3.2 554 0.1 53 302 4.9
Philippine 1 028 2.5 1 249 1.5 378 0.5 1 241 1.0 1 792 2.9 14 232 1.3
Thaïlande 1 990 4.9 3 629 4.3 3 561 4.6 2 813 2.3 3 759 4.0 28 227 2.5
TOTAL 40 697 100 85 074 100 76 630 100 120690 100 89955 100 1109235 100
Source : UNCTAD, World investment report (W.I.R.), 2002.
UNCTAD, World investment report (W.I.R.), 2002.
Ces données montrent par ailleurs que les pays de l’ASEAN ont globalement
résisté à cette reconfiguration de l’IDE. Cependant l’Indonésie souffre depuis la
crise financière de 1997 d’un réel désinvestissement et l’on perçoit une certaine
défiance des investisseurs vis-à-vis de la Malaisie malgré un redéploiement
sectoriel plutôt favorable aux secteurs les plus porteurs et donc les plus ouverts
aux augmentations de salaire.
2 Le redéploiement sectoriel de l’IDE et la
requalification du partage salarial
Les effets de l’IDE sur l’évolution des inégalités salariales peuvent être
indirectement appréhendés à partir de leurs implications sectorielles au sein de
l’économie.
En effet, si l’on se réfère aux conceptions traditionnelles de l’échange
international, l’IDE à destination des pays de l’Asie de l’Est et du Sud-Est
s’expliquerait tout d’abord par un fort contenu en travail peu qualifié.
Autrement dit, ces investissements s’orientent en priorité vers les secteurs
intensifs en main-d'œuvre comme le textile, la confection, la menuiserie ou les
opérations d’assemblage. L’examen de leur répartition récente dans ces
différents pays permet cependant de nuancer ces conclusions (tableau 3).
Tableau 3
Répartition du stock d’IDE en Asie de l’Est et du Sud-Est
Tableau 3 Répartition du stock d’IDE en Asie de l’Est et du Sud-Est
par secteurs (%)
Pays Hong- Corée Singapour Thaïlande Philippines
Kong stock Stock Stock Stock
Secteurs Flux 1997 1962-1998 1998 1970-2000 1985-1999
Agriculture et Mines - - - 1 7
Industrie 2 59 33 42 47
Alimentation & Textiles 7 5 12
Chimie 12 6 14
Machines et appareils électriques 16 20 21
Autres industries 25 11
Construction 1 1 5 4
Commerce 28 10 15 19 8
Institutions financières et autres services 70 30 51 33 34
TOTAL 100 100 100 100 100
Source : Ramstetter (2000), Statistics Singapore, Bank of Thailand, Kim (1999)
Ramstetter (2000), Statistics Singapore, Bank of Thailand, Kim (1999)
Ces données témoignent, en effet, du rôle de l’IDE dans la redynamisation de la
structure industrielle et inévitablement dans la pression à la hausse des salaires
réels du travail qualifié par rapport au travail non qualifié dans ces économies.
C’est ainsi qu’en Corée du Sud et à Singapour, les investisseurs privilégient
l’industrie chimique, la mécanique et les appareils électriques faisant appel à une
part importante de cette main-d'œuvre susceptible de revendiquer des salaires
plus élevés. Mais, dans le cadre d’un pays comme la Thaïlande où le poids de
l’agriculture et celui des activités informelles sont encore importants, le stock
d’investissement s’oriente malgré tout, pour plus de 26% (cf. tableau 3), vers
une industrie de plus en plus exigeante en qualification (chimie et appareillages
électriques). En outre les activités liées au secteur financier et aux services
modernes faisant appel à une main-d’œuvre plus qualifiée apparaissent, elles
aussi, en forte expansion (30% en Corée sur la période 1962 - 1998,51% à
Singapour en 1998 et déjà plus du tiers dans les pays de l’ASEAN comme les
Philippines (34%) entre 1985 et 1999, et la Thaïlande ( 33%) (1970 - 2000). Une
telle évolution ne peut que peser sur la formation à venir des disparités
salariales dans ces économies.
En Chine, alors que ce pays accède à l’OMC et se hisse ainsi au deuxième rang,
après les Etats-Unis, comme pays d’accueil de l’investissement direct étranger,
cette logique de disparités salariales se révèle tout aussi préoccupante (Wu,
2000). Ainsi que le confirment les conclusions de l’analyse empirique de
Lemoine (2000), les investissements des pays les plus développés s’orientent de
préférence vers les activités de la mécanique et de l’électronique associées à des
salaires plus élevés tandis que ceux en provenance des pays en développement
sont davantage affectés aux secteurs à plus bas salaires et à faible contenu en
technologie comme l’alimentation et le textile. En l’absence de qualification
suffisante, ces apports de capitaux, localisés dans des productions de plus en
plus flexibles et différenciées, ne peuvent que stimuler la diffusion de l’inégalité
salariale entre le travail qualifié et le travail non qualifié dans les secteurs
marchands de ces économies.
Il apparaît finalement qu’à la reconfiguration récente de l’IDE dans les pays
asiatiques s’ajoute en réalité un redéploiement sectoriel et une requalification du
partage salarial plutôt défavorable au travail le moins qualifié. Cette évolution,
contraire aux prédictions de la théorie traditionnelle des échanges
internationaux, répond par contre davantage aux conditions d’une formation de
l’inégalité salariale.
B L’investissement direct étranger et la logique
de l’inégalité salariale
L’IDE reste, dans la plupart des cas, une source essentielle du transfert de
technologie. Relayé par un certain nombre d’externalités, cet investissement
peut être cependant porteur d’un biais technologique déterminant pour la
formation des disparités salariales en milieu industriel.
1 Le relais des externalités de l’IDE
Les externalités dérivées de l’IDE se manifestent autant sur le plan des relations
entre les industries que sur celui de l’organisation interne de la firme
multinationale (Blomstrom, Kokko, 2002).
En premier lieu, dans le cadre des relations entre les entreprises, la technologie
transférée participe, tout d’abord, à l’accroissement et à la diversification de
l'offre domestique de biens intermédiaires (Kokko, 1996). Ces consommations
intermédiaires sont en effet essentielles pour le développement. Cette
technologie peut ainsi, à terme, contribuer à la réduction des coûts de
production. L'achat de biens localement réalisé par la filiale de la firme
étrangère redynamise l'appareil industriel du pays d’accueil. Il accroît
parallèlement la part du travail salarié. C’est ainsi que ces effets sont en mesure
de prendre, par exemple, en amont, la forme d'une sous-traitance qui contribue
à renforcer la base industrielle et la répartition des revenus dans l’économie
domestique. Mais c’est avant tout la qualité et le prix des inputs disponibles
dans cette économie qui deviennent les éléments déterminants de la
compétitivité de ces filiales. Concernant en particulier la gestion du travail
industriel local, la présence de l’IDE va inévitablement, dans ces conditions,
accentuer la formation des disparités salariales. Cette logique de restructuration
stimule, néanmoins, la capacité de concurrence interne de l’appareil productif,
et par là même la rentabilité attendue de l’IDE (Kokko, 1996, OCDE, 2001).
Aussi, par le biais de sa complémentarité technologique et des informations
fournies sur les marchés extérieurs, la firme multinationale reste en mesure de
promouvoir l'insertion internationale des productions domestiques.
Dès lors, sur le plan de la demande, les consommateurs du pays d'accueil de cet
IDE peuvent élargir leurs choix à un nombre plus grand de produits de
meilleure qualité. De tels avantages découlent d'une plus large diffusion des
innovations relevant, par exemple, d’un accès important à la micro
informatique. Cette diffusion est cependant tributaire d’une disponibilité en
qualification qui va peser sur les salaires et d’une capacité à assimiler un contenu
en connaissance et en recherche et développement (R&D) ne pouvant provenir
que d'un petit nombre de grandes firmes (Maximin, Fabry, 1999 ; Breshnahen,
1999). Les entreprises du pays d'accueil doivent alors accepter une certaine
dépendance par rapport aux nouvelles technologies ainsi transférées.
En second lieu, sur le plan des relations intra-industrielles, l’IDE s'inscrit dans
le cadre d'un équilibre de globalisation des marchés, fondé par ailleurs sur des
caractéristiques de biens publics régis le plus généralement par le statut de non-rivalité des actifs spécifiques de ces firmes multinationales. En pareil cas, les
brevets, le savoir-faire, sont alors utilisés à moindre coût au sein des unités de
production étrangères installées dans ces économies industriellement
émergentes. Aussi, compte tenu de ses avantages spécifiques de propriété, la
firme multinationale peut contourner les barrières à l'entrée sur le marché de
ces pays hôtes pour mieux répondre à leurs demandes de technologie, à la
diffusion nécessaire des connaissances ou des idées et à leurs contraintes de
R&D. Sous réserve de l’existence d’un cadre de protection des droits de la
propriété intellectuelle encadrant dans ces pays d’accueil les conditions
d’utilisation des brevets (Glass et Saggi, 2002), la firme peut ainsi mettre plus
facilement à la disposition de ses filiales les atouts indisponibles que sont le
savoir-faire et l’accès aux marchés extérieurs (Blomstrom, 1989). Offrant
nécessairement les meilleurs emplois, elle accentue, là encore, les écarts
salariaux.
Dans cette perspective, les employés les mieux formés ont en effet la possibilité
d’évoluer vers d'autres entreprises. Ils sont donc en mesure d’accroître, dans
des proportions beaucoup plus importantes, leurs salaires par rapport à ceux du
travail non qualifié. Ils peuvent enfin devenir à leur tour de nouveaux
entrepreneurs (Mohnen, 2001, Dunning, 1993). Pour préserver l’équilibre de
cette répartition potentielle de revenu, l’économie d’accueil doit cependant
fournir en contrepartie les infrastructures, la qualification du travail et les
capacités technologiques appropriées. Sans cela, la présence manufacturière
étrangère a de fortes probabilités d’évincer les entreprises locales les moins
compétitives et de faire disparaître les rémunérations du travail ainsi distribuées.
Le rendement de l’IDE entrant reste, par contre, étroitement associé au degré
de complémentarité existant entre les actifs spécifiques de la firme
multinationale et la productivité globale des facteurs dans le pays d’accueil
(Haddad et Harrisson, 1993). Cette contrainte de rentabilité participe enfin à la
formation d’un biais technologique déterminant pour la formation des
disparités salariales.
2 Le biais déterminant de la technologie transférée
Dans un environnement où les échanges sont de plus en plus libéralisés,
l’équilibre économique est lié autant à l’évolution des prix relatifs des facteurs
de production qu'à celle de leurs productivités sectorielles. L’afflux de l’IDE
s’accompagne d’une importation renouvelée de technologie et de biens
intermédiaires qui va déterminer la qualité, les prix et donc la compétitivité des
productions manufacturées. Mais cette ouverture à l’échange et ce transfert de
technologie peuvent être aussi à l’origine d’un biais qualifiant peu favorable aux
revenus et au bien être des travailleurs les moins bien formés (Berman, Bound,
Machin, 1998).
En absence de capitaux extérieurs et donc d’IDE, la production domestique
repose pour beaucoup sur la seule augmentation interne du stock de capital.
Envisagé au sens large, celui-ci intègre aussi bien l’épargne domestique que les
potentialités du travail qualifié. Faibles dans le cadre d’une petite économie
desservie par un marché restreint, ces potentialités participeront alors, plus
particulièrement, à une production de biens de consommation peu propice, à ce
stade, à la formation d’inégalités salariales.
En situation d’ouverture et de libéralisation des échanges, donc d’afflux d’IDE,
les avantages comparatifs évolueront, à terme, en faveur de productions
manufacturées à plus fort contenu en technologie et en travail qualifié. Ce ne
sont plus seulement les dotations factorielles mais également les conditions de
la protection de la propriété intellectuelle qui désormais assureront l’évolution
de l’échange international. Dans ce cas, la globalisation financière et
l’innovation restent étroitement associées. La compétition des pays avoisinants
à plus bas salaires, comme le Vietnam et la Chine et celle des pays les plus
développés de la région comme la Corée du Sud, incitent les firmes à accroître
leurs performances et à innover. Et cela reste vrai pour toute activité
industrielle incorporant une propriété intellectuelle pouvant être protégée
(Glass et Saggi, 2002). C’est ainsi que cette stratégie d’innovations défensives a
conduit un pays comme la Corée du Sud à conforter, au cours des années 80,
les productivités sectorielles de ses facteurs de production. Dans ses rapports
avec les pays de l’ASEAN, elle a privilégié les productions à meilleur contenu
en qualification et elle a délocalisé ( processus d’outsourcing) des activités ou importé
des segments de production parmi les moins qualifiés de certains pays comme
l’Indonésie. Bénéficiant de la diminution des coûts de transport et de
transaction résultant de l’approfondissement de ces nouveaux marchés, la
Corée a pu ainsi promouvoir ses exportations de biens manufacturés à fort
contenu en travail qualifié. Mais dans cette dynamique de restructuration
industrielle, exacerbée par la récente crise financière asiatique de 1997, ce pays
s’est aussi davantage exposé à une nouvelle logique de formation de disparités
salariales (Tan et Wood, 2000).
En effet, sous l’impulsion de la dynamique interne de l'appareil industriel et du
renouvellement de l’IDE, les firmes les plus dynamiques de ces économies
évoluent progressivement dans la modernisation de leurs équipements et dans
leurs performances à l’exportation. Elles participent ainsi à un phénomène de
destruction créatrice qui génère de nouveaux emplois qualifiés mais qui détruit les
moins qualifiés (Schumpeter, 1954). Ces mutations s’accompagnent d’un
phénomène d’amplification des prix relatifs des biens qui conforte la demande
de travail qualifié. Néanmoins, le regain de profitabilité de ces firmes a tendance
à favoriser un comportement de flexibilité associé à une stratégie de partage du
profit plus ouvert aux salariés les plus qualifiés et donc à la formation de ces
inégalités salariales. Cette dynamique évolutionniste est par ailleurs créatrice
d’une nouvelle inégalité, dans la mesure où les caractéristiques des travailleurs
les moins qualifiés ne leur laissent qu’un accès limité aux emplois découlant de
ces nouveaux procès de production. La modernisation actuelle du secteur des
services associée à l’IDE confirme cette tendance (cf. tableau 2).
Dans le contexte actuel de libéralisation des échanges et de redéploiement
géographique et sectoriel de l’IDE dans les pays asiatiques, l’appareil industriel
est plus directement exposé au développement des inégalités salariales. Pour
maîtriser l’évolution de ces disparités et pour prévenir la montée de la pauvreté,
l'économie doit être capable d’absorber les équipements et les nouveaux
produits ainsi importés. Néanmoins, en présence d’une insuffisance de capital
humain, une part appréciable de l’évolution des salaires relatifs peut se traduire
par un déplacement de la demande vers les produits à plus fort contenu en
innovation (Johnson, 1997). Un tel déplacement risque alors de participer à une
dégradation de la balance commerciale préjudiciable au bien-être des
populations (Lloyd, 1999). La réalisation d’un développement industriel adapté
à la globalisation croissante de ces marchés suppose donc un ajustement du
capital humain capable de réguler la formation et la diffusion de ces disparités
salariales.
II L’ADAPTATION DES QUALIFICATIONS ET LA
RÉGULATION DE L’INÉGALITÉ SALARIALE
L’évolution de l’inégalité salariale liée aux implications régionales de l’IDE
reflète, en priorité, l’efficacité de l’appareil industriel de chacun de ces pays. Si
dans ces manifestations elle peut être régionalement contestée, c’est parce
qu’elle demeure étroitement associée au mode de fonctionnement des systèmes
nationaux de formation.
A Une inégalité salariale régionalement contestée
Les manifestations de l’inégalité salariale en milieu industriel diffèrent
profondément suivant que l’on se réfère à une approche microéconomique ou à
une approche macroéconomique.
1 Les convergences de l’évaluation
microéconomique
La plupart des investigations microéconomiques montrent que les firmes
multinationales impliquées dans le secteur industriel de ces pays d’Asie attirent
les travailleurs les plus qualifiés. Ces firmes distribuent des salaires plus élevés
que ceux dispensés par les entreprises locales. Les analyses qui répartissent les
salaires moyens des travailleurs peu qualifiés (cols bleus) et de ceux des
travailleurs les plus qualifiés (cols blancs), reconnaissent que les différences
salariales sont beaucoup plus favorables aux seconds qu’aux premiers. Les
raisons de cette inégalité tiennent autant à la taille de la firme, à la nature du
secteur analysé qu’à la capacité de négociation ou à la rareté relative du travail
qualifié dans ces économies.
Ainsi en Indonésie, Lipsey et Sjöholm ( 2001) examinent, en 1996, les
différences de salaires existant entre les unités de productions étrangères et
locales à partir d’un échantillon de 1 400 entreprises. Il s’agissait de savoir si
cette différence tenait aux caractéristiques des unités de production, à celles des
travailleurs ou à celles de l’industrie. En vérifiant tout d’abord les liens existants
entre l’origine des entreprises et le niveau d’éducation de leurs salariés, il
apparaît que les firmes étrangères payent 33% de plus les cols bleus et 70% de
plus les cols blancs que ne le font les entreprises locales. Mais lorsqu’on
réintroduit dans l’explication la taille de l’entreprise, l’énergie consommée par
unité de travail et la part des femmes dans l’emploi total, la prime salariale
attribuée par la firme multinationale tombe à 12% pour les cols bleus et à 22%
pour les cols blancs. Environ un tiers de la prime salariale attribuée par ces
firmes étrangères trouve son explication dans l’implantation géographique de
l’industrie concernée, un tiers dans les inputs et le dernier tiers dans la taille de
l’entreprise. Cette dynamique de la firme multinationale a d’ailleurs été plus
récemment confirmée par ces mêmes auteurs (Lipsey et Sjöholm, 2003).
C’est donc bien la présence manufacturière étrangère qui explique, ici,
l’évolution des salaires relatifs entre le travail qualifié et le travail non qualifié.
Car au-delà du souci de répondre à la demande sociale de lutte contre la
pauvreté, l’inadéquation des compétences du travail industriel domestique
conduit les firmes étrangères à investir dans la qualification de leurs employés
afin de limiter les pertes de compétitivité. De leur côté, les travailleurs les plus
qualifiés recherchent en priorité cette prime salariale versée par les firmes
multinationales. Et l’on ne peut pour autant ignorer que cette prime reflète
également le niveau de la productivité totale des facteurs dans le secteur analysé.
Ce qui, autrement dit, vient confirmer l’existence d’une stratégie de partage du
profit plus directement bénéfique, là encore, aux travailleurs les plus qualifiés
dans ces pays (Bud, Konigs, Slaughter, 2002).
Dans une étude récente réalisée en Thaïlande, Matsuoka (2001) trouve
également dans ce domaine que la prime salariale est beaucoup plus élevée pour
les travailleurs qualifiés. Il ressort, en effet, de l’analyse d’un échantillon de 5122
unités de production en 1996 et de 2400 unités en 1998, que les unités de
production étrangères payent, en 1996 et dans ce pays, 20% de plus les non
production workers et seulement 8% de plus les production workers. En 1998, ces
proportions s’élèvent respectivement à 28% et à 12%. Donc l’écart s’est agrandi
dans le temps avec l’évolution de l’IDE (cf. tableau 2). Néanmoins, dans la
mesure où la productivité du travail ne diffère pas sensiblement selon la
propriété des entreprises, ces différences salariales sont explicables par les
imperfections du marché du travail et par le fait que les firmes étrangères
exercent, selon leur mode de détermination salariale, une réelle domination sur
les segments les plus qualifiés de ce marché du travail. Ces résultats nous
rappellent que la prime salariale revenant à la main-d'œuvre qualifiée ne peut
donc être expliquée par le seul biais qualifiant de la technologie transférée. Elle
découle, entre autre, d’une meilleure capacité de négociation des travailleurs les
plus qualifiés dans l’entreprise.
Enfin en Chine, les travaux récents de Zhao ( 2001) soulignent l’importance de
la segmentation du marché du travail dans la détermination de ces salaires
relatifs. L’examen, en 1996, d’un échantillon de 5345 firmes étatiques ( state
owned enterprises) et de 188 entreprises étrangères montre que le rendement de
l’éducation et de la qualification du travail est trois fois plus élevé dans les
firmes étrangères que dans les firmes d’Etat chinoises. Les coûts élevés de la
mobilité du travail et la segmentation notoire de ce marché en un secteur
privilégié (le secteur étatique) et un secteur non privilégié (entreprises
n'appartenant pas à l'Etat) renforcent, en effet, la formation des inégalités
salariales. En outre, comme dans les pays les plus agricoles de l’Asie du Sud-Est, les récentes stratégies de libéralisation de l’économie ont accéléré la
migration des travailleurs ruraux peu qualifiés vers les activités industrielles et
urbaines beaucoup plus rémunératrices. L’inégalité salariale s’en trouve ainsi
nécessairement renforcée. Dans ce contexte, l’éducation, véritable signal
d’employabilité, va faciliter l’accès au secteur privilégié et donc aux salaires les
plus élevés. Néanmoins, pour mieux attirer les travailleurs qualifiés du secteur
privilégié, les firmes étrangères n’hésitent pas à payer des salaires plus élevés
conformément aux principes du salaire d’efficience. En contrepartie, les
travailleurs peu qualifiés restent disponibles pour les salaires les plus faibles.
Mais ces incitations provoquent en retour un effort de meilleure qualité de la
part de ce travail qualifié. Elles accroissent la productivité et la compétitivité de
ces firmes (Maximin, 1992). Cette stratégie explique en partie le gonflement du
chômage urbain des nombreux migrants qui convoitent ces emplois mieux
rémunérés (Harris et Todarro, 1970).
Quoique particulièrement bien argumentées, ces évaluations microéconomiques
ne permettent pas pour autant de dissocier l’influence directe de l’IDE sur la
formation de ces inégalités salariales du rôle des politiques macroéconomiques
mises en œuvre dans ces pays d’accueil. En quoi ces stratégies de délocalisation
expliquent-elles, globalement, les écarts des rémunérations observés au sein du
travail industriel de ces économies ? La réponse à cette question renvoie au
contexte de la politique industrielle de chacun de ces pays pour mieux apprécier
la portée réelle de l’évolution de ces inégalités salariales.
2 Les différences de l’évaluation macroéconomique
Au nombre des rares études macroéconomiques réalisées dans les économies
moins développées, Feenstra et Hanson (1997) rapportent, dans le cas du
Mexique et sur la période 1975 – 1995, que l’IDE entrant augmente la
demande relative de travail qualifié ainsi que les disparités salariales en milieu
industriel dans ce pays. La présence manufacturière étrangère accroît, là aussi, le
rendement de ce travail qualifié. Dans certaines régions, à la fin des années 80,
ces investissements expliquaient jusqu’à 50% de la croissance de ces salaires
relatifs. Mais ces conclusions restent en réalité fortement contraintes par les
hypothèses de la théorie traditionnelle des échanges internationaux. Autrement
dit, s’il est établi que les firmes multinationales participent en général à
l’accroissement des revenus et des niveaux de vie des travailleurs les plus
qualifiés, cette analyse ne nous éclaire pas sur l’incidence des politiques
nationales et des stratégies du collectif de travail sur l’évolution de ces mêmes
inégalités. La vérification, dans le cadre des pays de l’Asie de l’Est et du Sud-Est, de la pertinence macroéconomique des liens existants entre l’IDE et
l’évolution de ces salaires relatifs apparaît en effet beaucoup plus nuancée.
Sur le plan de la démarche méthodologique, la fonction de production de type CES dans laquelle U traduit le rôle du travail non qualifié et S celui du
travail qualifié et du capital humain au sens large, nous fournit, pour l’essentiel,
un cadre approprié d’analyse (Katz et Murphy, 1992, Acemoglu, 2002 , Te
Velde, Morissey, 2002).
Ainsi, à partir de la fonction,
représentent ici des fonctions d'efficacité de l'unité de travail de chacune des
catégories de travail non qualifié (Ut) et de travail qualifié (St) , rien ne s’oppose,
alors, à la prise en compte, dans cette relation, de la spécificité attachée à la
technologie transférée et à ses répercussions sur l’efficacité du travail utilisé. Il
convient simplement pour cela de réintroduire dans cette relation le stock réel
d’IDE ( fdi) ainsi que la tendance au biais qualifiant de la technologie liée au
temps t , en posant,
Des conditions de premier ordre établissant que la productivité marginale des
facteurs définit leur prix réel, on peut déduire deux types de relations
déterminant les salaires du travail qualifié par rapport au travail non qualifié
(salaires relatifs). C’est ainsi que l’on obtient tout d’abord la formulation
suivante,
représentent les élasticités respectives du biais
technologique et de l’investissement direct étranger par rapport aux salaires
relatifs. Cette expression n’invalide donc pas pour autant les conclusions plus
spécifiques à la montée des imperfections des marchés dans ces économies. En
pareil cas, l’IDE en provenance de la firme multinationale renforce la position
d’insider et la capacité de négociation des travailleurs qualifiés. Il ramène
également l’attention aux stratégies d’économies d’échelle et aux différentes
externalités attachées à ces investissements étrangers. Dès lors, si γ2 > 0, l’IDE
entrant accroît directement les inégalités salariales.
Mais nous savons que ces disparités salariales dépendent également du rôle des
institutions du marché du travail, du taux de syndicalisation ainsi que de la
nature des exportations X et des importations M. Cela conduit donc à tester
également les relations plus générales suivantes,
Les résultats obtenus sur la période 1985-1998 à partir de ce cadre d’analyse
appliqué à un échantillon constitué par la Corée du Sud, Singapour et Hong
Kong (nouveaux pays industrialisés de la 1ère génération) ainsi que pour la
Thaïlande (pays de la 2ème génération), conduisent à nuancer les certitudes des
évaluations des analyses microéconomiques précédentes (Te Velde, Morissey,
2002). Pour cela les salaires relatifs ont été mesurés à partir des données du
Bureau International du Travail (BIT) sur les salaires par occupations (Freeman
et Ostendorp, 2000).
Aux premiers résultats concernant l’ensemble des pays de l’échantillon, il apparaît
que l’effet des IDE sur les salaires relatifs dans l’industrie est en réalité peu
significatif. L’incidence de ces investissements sur les salaires diffère, par
contre, profondément, selon le pays retenu. Conformément aux résultats de
Fields et Yengjoon (2000), il ressort que sur la période analysée, les disparités
salariales restent faibles dans les pays les plus industrialisés de l’Asie de l’Est que
sont la Corée du Sud, Singapour et Hong Kong.
En approfondissant l’analyse et si l’on prend en compte, par exemple, les variations
relatives de qualifications, il ressort que la pénurie de capital humain joue un
rôle déterminant dans l’explication de ces disparités salariales. Ainsi, malgré la
présence de la Corée et de Singapour dans l’échantillon, la réintégration du ratio
de sous-emploi de travail qualifié par rapport à celui du travail non qualifié
utilisé comme proxy de la pénurie de qualification montre qu’une diminution de
10% de ce ratio se traduit par une augmentation allant de 1% à 1,4% des
salaires relatifs. De même, une augmentation de 1% du taux de syndicalisation
dans l’estimation de l’équation (3) se traduit par une diminution de ce rapport
de 2,2% et donc tend à réduire les inégalités salariales dans l’économie. On
vérifie également que la nature des échanges internationaux explique, elle aussi,
la croissance des disparités salariales. Enfin, compte tenu de la pénurie avérée
de compétences managériales et industrielles dont souffre encore aujourd’hui
un pays comme la Thaïlande, l’IDE induit dans ce pays une forte inégalité
salariale, cela en dépit des prédictions d’égalisation relative des prix du travail
pour les économies à forte intensité de main-d’œuvre énoncées par la théorie
traditionnelle des échanges internationaux (Maximin, 1994). Autrement dit,
l’ensemble de ces résultats confirme bien le rôle spécifique des politiques
économiques de chacun de ces pays et plus précisément des stratégies
d’adéquation des compétences industrielles dans la maîtrise à venir de ces
inégalités salariales.
B Une régulation des compétences stratégiquement
légitimée
Les différents pays de l’Asie de l’Est et du Sud-Est n’ont pas accordé la même
priorité à la formation de leur main-d’œuvre. Ce défaut de condition initiale
(Booth, 1999) conduit aujourd’hui à un décalage préjudiciable de l’offre de
qualification là où la dynamique industrielle, découlant de l’IDE, suppose une
promotion stratégique des compétences industrielles et du capital humain.
1 Le décalage des compétences industrielles
Pourvoyeuses de l’IDE, les firmes multinationales se trouvent évidemment à
l’avant-garde de l’utilisation des nouvelles technologies à plus forte intensité en
qualification (Lall, 2001). Le développement de leurs activités suppose donc
une offre adaptée de compétences techniques et managériales encore bien
insuffisante dans certain de ces pays (tableau 4)
Tableau 4
indicateurs de science et de technologie (S&T) en Asie
Tableau 4 : indicateurs de science et de technologie (S&T) en Asie
Pays Japon Corée du Singapour Philippine Malaisie Thaïlande
Indicateurs Sud
Taux de scolarisation
dans le secondaire 103.40 100.90 73.40 77.50 58.70 54.10
(% du total, 1995)
R & D. (en %PIB) 2.96 2.71 1.13 0.20 0.22 0.10
( 1995) ( 1995) ( 1995) ( 1994) ( 1996) ( 1997)
Ressources humaines 5.736 2.511 2.619 179 280 159
en S & T ( 1995) ( 1998) ( 1995)
par million de personnes
1995-1998
Nbre d’ordinateurs pour 152.5 120.8 172.4 11.4 39.7 15.3
1.000 personnes ( 1995)
Nbre d’étudiants en
S&T 20.7 57.8 --- 22.3 27.0 57.5
en % du total
des étudiants du tertiaire
Dépôts de brevets par 340.861 68446 215 163 221 203
les habitants ( 1997)
Source : World development indicators, World Bank various years, Ritchie, 2002.
World development indicators, World Bank various years, Ritchie, 2002.
Si les efforts actuellement réalisés à Singapour et en Corée du Sud semblent
satisfaisants, le nombre de scientifiques, d’ingénieurs et de techniciens de haut
niveau reste faible dans les pays de l’ASEAN, comme la Thaïlande et
l’Indonésie. C’est ainsi que sur la période 1995-1998, les Philippines ne
disposaient que de 179 scientifiques, ingénieurs et techniciens par million
d’habitants, alors que Singapour en avait 2619. Ces pays de l’ASEAN s’appuient
encore, il est vrai, sur leur abondance en ressources naturelles. Ils souffrent, de
ce fait, d’un déficit en capital humain qui participe directement à la pression à la
hausse des salaires relatifs. Le schéma d’offre et de demande de qualification
suivant (graphique 1) nous montre cependant qu’une orientation adaptée de
l’IDE peut contribuer à la maîtrise de ces inégalités.
Graphique 1
Offres et demandes relatives de qualification
Reportons à cet effet en ordonnées, les salaires industriels moyens du travail
qualifié par rapport aux salaires non qualifiés (ws / wU ) (salaires relatifs) et en
abscisses l’offre relative de qualification qS / qU où qD représente la courbe de
demande relative de qualification et qS la courbe d’offre relative. Il apparaît
alors qu’une politique d’incitation des pouvoirs publics beaucoup plus attractive
pour l’IDE doit pouvoir stimuler une offre supplémentaire de qualification
permettant de diminuer les salaires relatifs dans le pays d’accueil. Les
entreprises étrangères disposent, en général, dans le cadre de leur système de
formation, de la possibilité de relayer cette insuffisance de qualification : elles
proposent des stages, elles assurent une formation en cours d’emploi. Cette
participation au renforcement des compétences conduit, dans un premier
temps, à un déplacement en qS2 de la courbe d’offre relative (point B). La
recherche par les pouvoirs publics d’investissements à meilleur contenu en
qualification, encouragera une demande supplémentaire de travail qualifié et la
courbe de demande relative se déplacera en qD2 . Il en résultera une modulation
de cette diminution des salaires relatifs (point C) qui dépendra, cependant, de la
contribution à cette offre de formation des nouveaux investissements ainsi que
du niveau de l’élasticité de substitution existant entre le travail qualifié et le
travail non qualifié.
Autrement dit, les firmes multinationales qui s’engagent dans une offre de
qualification adaptée, contribuent, dans leur intérêt, à une diminution des
salaires relatifs qui vient conforter la compétitivité internationale de ces
économies.
2 l’ajustement des qualifications à la globalisation
des marchés
Les firmes multinationales présentes dans ces pays d’Asie ont donc tout intérêt
à participer ouvertement à cette promotion du capital humain. Elles facilitent
ainsi l’adoption des règles nécessaires au bon fonctionnement des marchés.
Mais quand bien même cette participation stimule le taux d’inscription dans
l’éducation secondaire et tertiaire, elle n’est pas en soi suffisante. Compte tenu
du redéploiement régional actuel de l’IDE, les pays de l’ASEAN sont plus que
jamais confrontés à la régulation de leurs désavantages initiaux en qualifications.
Il s’agit d’éviter la formation d’une trappe de faible qualification - faible revenu afin
de préserver les conditions de la remontée en gamme nécessaire de leurs
spécialisations, la réalisation d’une équité dans la répartition de leurs revenus et
à terme une meilleure contribution au bien-être des populations.
C’est donc également aux pouvoirs publics qu’il revient d’organiser le soutien à
la formation et d’assurer la mise en place d’institutions permettant
l’approfondissement et la diffusion des connaissances et des idées. Les
exemples de Singapour et de la Malaisie illustrent les modalités d’une telle
ouverture à la dynamique des marchés.
Singapour, aujourd’hui pays à industrialisation avancée, a réussi cette remontée
en gamme permettant de passer des industries légères à forte intensité de maind’œuvre à des spécialisations industrielles plus intensives en travail qualifié, sans
pour autant affecter notablement les salaires relatifs et le bien-être de la maind'œuvre industrielle. Certes, il s’agit d’une Cité - Etat, mais elle a su réaliser une
coopération appropriée entre les institutions publiques et la présence
manufacturière étrangère. Il en a découlé une promotion des qualifications
adaptées à la maîtrise à venir des salaires relatifs. Dans cette perspective, la mise
en place du Skill Development Fund (SDF) a permis d’imposer une taxe de 1% sur
la paye des employés au profit de ceux dont le salaire n’atteignait pas un certain
montant. Cette taxe est ensuite redistribuée aux entreprises engagées dans une
stratégie de formation en cours d’emploi. C’est ainsi qu’environ 10% de
travailleurs supplémentaires de l’industrie ont pu bénéficier d’une formation
plus adaptée. Et si le système n’est pas aisément transférable à d’autres pays,
l’essentiel de ces principes forme, néanmoins, pour la région la base d’une
politique pertinente d’ajustement des compétences industrielles (Krutilla,
Erickson et Hwang, 2002).
La Malaisie, nouveau pays industrialisé de la deuxième génération, a pour sa
part encouragé, dans les années 90, le secteur privé à planifier et à promouvoir
la formation. Elle a mis en place un fonds de développement des ressources
humaines ( Human Resource Development Fund , H.R.D.F.) financé par une taxe de
1% prélevée sur les salaires et affectée ensuite au budget de formation des
entreprises. Ainsi, 5% supplémentaire de la force de travail a pu bénéficier de
cette promotion de qualification nécessaire à la maîtrise de l’évolution à venir
de l’inégalité salariale (Kiong, 1997). Dans cette perspective, la participation de
nouvelles institutions privées s’est révélée largement utile , Malaysian Institute of
management, Malaysian federation of bank employees, Malaysian trade union congress. Les
pouvoirs publics se sont également engagés dans la construction
d’infrastructures facilitant un regroupement, au sein de réseaux, des unités de
production et donc des IDE capables de relayer la R&D et l’utilisation de
technologies plus compétitives ( the multimedia supercorridor) (cf. Far Eastern
economist review, 16 march 2000).
C’est également aux pouvoirs publics qu’il revient de protéger les droits de la
propriété intellectuelle garantissant la qualité de l’IDE et permettant par là
même de contenir, à plus long terme, l’évolution des salaires relatifs (WU,
2000). La libéralisation actuelle des échanges et des flux de capitaux favorise, en
effet, un développement irréversible de productions différenciées et donc de
variétés mises à la disposition des consommateurs (Helpman et Krugman,
1985). Tant que les variétés ainsi introduites dans ces pays d’accueil sont de
qualité inférieure ou équivalente à celles des productions domestiques, elles
peuvent être imitées par la main-d’œuvre qualifiée locale. Cela permet, à ce
stade et dans un premier temps, de limiter l’accroissement des salaires relatifs.
Néanmoins, à terme, la dynamique de transformation de l’appareil industriel et
l’impératif de remontée en gamme des spécialisations manufacturières s’en
trouveront pénalisés. Par contre, lorsque ces règles de protection sont en
mesure d’être respectées, le capital humain de ces pays d’accueil sera davantage
réorienté vers des productions de qualité. Le nombre de variétés imitées
diminuera et l’innovation sera encouragée (Rassiah, 2002). Une telle évolution
de l’appareil productif s’inscrit dans une logique beaucoup plus favorable à la
maîtrise nécessaire de l’évolution des salaires relatifs.
L’afflux d’IDE dans les économies de l’Asie de l’Est et du Sud-Est participe,
sans conteste, à une restructuration de l’appareil industriel plus favorable à une
demande croissante de travail qualifié. Le transfert de technologies encourage à
cet effet une dynamique entrepreneuriale qui conforte la croissance des salaires
relatifs et cela plus particulièrement dans les pays les moins industrialisés de
l’ASEAN.
L’évolution des économies de l’Asie de l’Est, au cours de ces deux dernières
décennies, suggère alors qu’une substitution réussie des productions des firmes
domestiques les moins efficaces vers des unités de production beaucoup plus
efficientes contribue à la diminution de ces inégalités salariales. Le
développement économique de la Thaïlande rappelle, par contre, que plus large
sera l’écart technologique initial entre le pays investisseur et le pays hôte, plus
fortes seront les disparités salariales dans le pays d’accueil de l’IDE et plus lente
sera nécessairement la dynamique de convergence de cette économie.
Une coopération maîtrisée entre les pouvoirs publics du pays d’accueil et les
firmes multinationales se révèle donc particulièrement souhaitable dans la
recherche d’une recomposition stratégique nécessaire du capital humain
domestique. Encore faut-il pour cela surmonter les rigidités existant aussi bien
sur le plan du marché du capital que sur celui du fonctionnement du marché du
travail. Tout porte à croire, en effet, que les flux d’IDE seront de plus en plus
amenés à s’orienter vers les pays respectueux des droits de la propriété
intellectuelle et des conventions sur les conditions de travail (BIT). Ils seront
alors dans ces conditions en mesure de prévenir le mieux-être de leur
population et une évolution préjudiciable des inégalités salariales dans leurs
économies.
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