2003
Monde en développement
L’Union européenne : une approche spécifique du développement ?
Laure Delcour
[(*)]
La spécificité de l’Union européenne comme acteur du développement tient en
premier lieu à l’imbrication entre le processus de construction européenne et la
politique de coopération extérieure : celle-ci est devenue universelle au fur et à
mesure des élargissements de la Communauté. Dans ses programmes d’aide,
l’Union s’efforce également de défendre un projet spécifique, en transmettant
son expérience d’intégration régionale et ses valeurs politiques. Mais l’impact
des programmes européens a longtemps été grevé par une gestion peu efficace
et des procédures complexes ; la réforme lancée en 2001 par les institutions
européennes vise à pallier ces problèmes de gestion au sein de la Commission
et à rationaliser la politique de coopération.Mots-clés :
Union européenne, politiques publiques ?, Politique d’assistance et
de coopération ?, Réforme de la Commission européenne.
The European Union has developed a specific approach of development co-operation by interconnecting its own integration process and its co-operation
policy ; the latter has become universal through the successive Community’s
enlargements. In its co-operation programmes, the European Union also tries
to convey its own experience of regional integration and its political values.
However, inefficient management and complex procedures have hindered EU
co-operation impact ; the reform launched in 2001 by EU institutions at
improving management within the Commission and rationalising the whole co-operation policy.Keywords :
European Union, public policies, Development cooperation policy, Reform of the European Commission.
Dans le traité de Rome qui fonde, en 1957, la Communauté économique
européenne (CEE), l’aide au développement occupe une place
extrêmement réduite ; il faut attendre le traité de Maastricht, en 1992,
pour que soit établie une compétence communautaire en matière de
coopération extérieure, aux côtés de celle des États membres. Quarante-cinq
ans après le traité de Rome, au moment de l’entrée de dix nouveaux pays dans
l’Union européenne (UE), les négociations d’adhésion se déroulent rapidement
et sans difficultés pour le chapitre consacré aux relations extérieures, qui inclut
la politique commerciale et la politique de développement
[1].
Le laconisme des traités sur la coopération et la rapidité des négociations
d’adhésion sur ce sujet témoignent-ils d’un désintérêt pour le développement –
l’essentiel de la construction européenne étant ailleurs ? Peut-on, au contraire,
les interpréter comme symboles d’un consensus sur le caractère essentiel du
développement pour le futur de l’Europe ? Car l’Union
[2] est désormais le
premier donateur
[3] au monde. La Communauté et ses États membres
fournissent la moitié de l’aide publique au développement (APD)
[4] ; 20% de ces
fonds sont gérés au niveau communautaire, soit 6,5 milliards d’euros en 2002
[5].
L’affirmation de l’Union européenne comme l’un des principaux acteurs
mondiaux de l’aide au développement repose-t-elle sur une approche spécifique
du développement ? À travers ses programmes de coopération extérieure, ses
priorités et ses instruments d’action, l’Union européenne a-t-elle promu un
modèle politique, économique et social ou s’est-elle alignée sur les grandes
institutions du développement ?
Pour répondre à ces questions, trois axes sont retenus :
- le rapport entre intégration européenne et développement, c’est-à-dire la
place du développement dans la construction européenne, les
permanences et les mutations au regard des élargissements successifs (partie I) ;
- l’existence – ou non – d’un modèle européen de développement, à savoir
l’inclusion dans les accords et les programmes de développement de
normes politiques ou sociales, et l’existence d’une conditionnalité (partie
II) ;
- la gestion de la coopération européenne, en termes de coordination avec
les États membres et les grandes institutions internationales, mais aussi en
termes de capacité d’action, de ressources humaines et financières (partie
III).
1– CON STRUCTION EUROPÉEN N E ET
DÉVELOPPEMEN T
Plus que l’aboutissement d’une politique clairement définie, l’affirmation de
l’Union européenne comme l’un des acteurs essentiels de la coopération est le
résultat d’un processus complexe, lié aux développements intrinsèques de
l’intégration européenne. Trois phases se distinguent dans ce processus :
- Le rôle de l’héritage colonial dans la naissance de la politique
européenne de coopération et de développement ;
- L’universalisation de la politique de coopération européenne et sa
transformation par les élargissements successifs ;
- La formalisation très tardive de la politique de coopération
européenne.
1.1 L’extension progressive de la coopération
européenne à de nouveaux bénéficiaires
La première spécificité de l’Union tient au rapport paradoxal entre les débuts de
la construction européenne et l’aide au développement.
La relation avec les pays en développement (PED) est d’abord déterminée par
l’héritage colonial des pays fondateurs de la CEE, en premier lieu de la France.
Comment concilier la construction européenne et le maintien de rapports
privilégiés avec les anciennes colonies ? Le lien de la CEE avec le Sud se
conçoit en premier lieu comme une continuation de la politique française
[6].
L’enjeu est bien de partager, au niveau communautaire, le fardeau financier de
la décolonisation autant que les bénéfices issus des liens commerciaux avec les
anciennes colonies. Ainsi, l’accès préférentiel des marchandises françaises aux
marchés coloniaux est étendu aux cinq autres membres de la CEE, alors que les
anciennes colonies belges et françaises sont associées à la Communauté.
Cependant, la relation avec les pays du Sud se transforme en même temps
qu’elle devient multilatérale. La Communauté crée, en effet, des instruments
destinés à gérer cette relation de façon collective. Le Fonds européen de
développement (FED) est l’outil financier de la coopération avec les anciennes
colonies. Le FED est constitué de contributions directes des États membres de
la CEE ; le fait que son montant fasse l’objet de négociations particulières, en
dehors du budget communautaire, marque la spécificité de la relation aux
anciennes colonies. Le second instrument mis en place est un accord
commercial, conclu à Yaoundé en 1963, instituant un régime préférentiel pour
les 18 pays signataires (Afrique francophone et Madagascar). Dès le début des
années 60 se dessine ainsi un trait fondamental de l’approche européenne de la
coopération : la reconnaissance d’un lien étroit entre commerce et
développement. La coopération doit s’accompagner d’une libéralisation des
relations commerciales, qui permettra l’insertion des pays en développement
dans l’économie mondiale.
Cette approche conduit la CEE à étendre progressivement son réseau d’accords
et de programmes : à partir des années 1970, la politique de coopération
s’universalise. Dans cette expansion géographique, les élargissements successifs
de la Communauté jouent un rôle fondamental. Ils déplacent peu à peu le
centre de gravité de l’aide européenne, qui s’identifiait initialement à l’Afrique
francophone, vers d’autres régions du monde. Dès les années 60, des accords
commerciaux préférentiels sont signés avec les anciennes colonies britanniques :
le Nigéria conclut un accord avec la CEE en 1966, quatre ans après le premier
veto de de Gaulle à l’adhésion de la Grande-Bretagne ; il est suivi par le Kenya,
la Tanzanie et l’Ouganda
[7]. Au-delà de ces accords avec les anciennes colonies
britanniques d’Afrique, l’adhésion de la Grande-Bretagne en 1973 soulève la
question des liens avec l’Égypte, l’Inde ou l’Irak. L’entrée des pays
méditerranéens dans les années 1980 (Grèce, en 1981, Espagne et Portugal, en
1986) focalise davantage la coopération communautaire sur les pays
méditerranéens et l’Amérique latine. Ainsi, l’universalisation de la politique
européenne de développement est moins le fruit d’une stratégie préalablement
définie que le résultat d’agrégations successives : elle est avant tout liée à
l’évolution interne de la CEE.
Ce caractère spontané explique le retard pris par la CEE dans la réflexion sur
des instruments nouveaux de coopération. L’inclusion de nouveaux pays dans
les programmes européens s’opère par des négociations fondées sur les
instruments existants. Le FED s’ouvre ainsi aux autres pays d’Afrique, des
Caraïbes et du Pacifique (ACP). De même, pour développer ses liens avec les
pays méditerranéens, la Communauté utilise les accords d’association fondés
sur l’article 238 du traité de Rome, qu’elle a déjà employés à l’égard de l’Afrique.
Pourtant, chaque élargissement altère la gestion de la coopération européenne :
les négociations d’adhésion conduisent à inclure dans les programmes d’aide les
intérêts et les préférences des nouveaux États membres. Cette incorporation est
particulièrement importante lors du premier élargissement : l’entrée de la
Grande-Bretagne a modifié la coopération avec les pays africains. Les anciennes
colonies britanniques ont en effet refusé de signer l’accord de Yaoundé, conclu
avec les pays d’Afrique francophone, parce qu’elles le jugeaient trop peu
avantageux économiquement et trop intrusif politiquement. L’élargissement a
donc abouti à la signature de la convention de Lomé
[8], qui introduit de
nouveaux instruments (comme le Stabex
[9]) ; il a également modifié les principes
qui fondaient jusqu’alors la relation commerciale entre la CEE et les pays du
Sud, en imposant le principe de non-réciprocité
[10]. Surtout, en étendant la
sphère de coopération à des pays non associés, l’adhésion de la Grande-Bretagne a conduit à la création d’instruments spécifiques dans le cadre du
budget communautaire. Une ligne budgétaire est instituée en 1976 pour l’aide
aux pays d’Asie et d’Amérique latine
[11], qui permet d’institutionnaliser la
coopération avec de nouveaux pays ; mais elle introduit une différenciation
avec les pays ACP, financés par le FED et non par le budget communautaire
[12].
Au gré des élargissements, la coopération européenne se détache donc des liens
coloniaux et les instruments créés dans les années 1960 sont transformés pour
permettre l’inclusion de nouveaux pays.
Cependant, l’universalisation de la politique de coopération européenne ne
découle pas seulement des élargissements. L’évolution des relations
internationales a joué un rôle essentiel dans ce processus. L’effondrement du
communisme en Europe de l’Est, à la fin des années 1980, a élargi la sphère
géographique de la coopération européenne en même temps qu’elle renforçait
le poids de la Communauté parmi les donateurs. Placée face à une
responsabilité historique, la CEE s’est vu confier la coordination de l’aide
internationale dans cette région
[13]. Les instruments mis en place s’inspirent de
ceux déjà utilisés dans d’autres zones du monde : un programme d’assistance,
PHARE
[14], destiné à appuyer les pays d’Europe centrale dans leur transition
vers la démocratie et l’économie de marché et des accords d’association.
Le même type de programme, TACIS
[15], est créé à l’intention de l’URSS en
1990, puis mis en œuvre dans les anciennes Républiques soviétiques. C’est avec
l’inclusion de l’ancien bloc communiste dans sa sphère d’action que la politique
de coopération européenne acquiert véritablement un caractère universel et que
l’Union devient un acteur pilier du développement. Environ 160 pays
bénéficient aujourd’hui des programmes européens. L’Union alloue environ
10,5 milliards d’euros
[16] par an aux actions de coopération.
la majeure partie (8 milliards) provient du budget communautaire, et le
développement représente 8% des fonds de la Communauté (voir la répartition
par zones géographiques en annexe 1)
[17].
1.2 La complexification de la gestion de l’aide
européenne
Ce processus d’universalisation a rendu beaucoup plus complexe la politique
européenne de coopération. Celle-ci est d’abord marquée par une ambivalence
universelle/régionale. En dépit de son caractère universel dans sa portée, la
politique de développement européenne demeure fortement régionalisée dans
sa gestion. L’extension à de nouvelles zones s’est en effet accomplie à partir
d’une approche différenciée, l’Union soulignant les spécificités de chaque
région et de ses liens historiques avec les nouveaux bénéficiaires. La politique
européenne de coopération s’efforce alors de combiner deux principes dans sa
gestion :
a) la reconnaissance des spécificités régionales par la création de programmes
géographiques. Cinq sont financés sur le budget communautaire : PHARE
pour l’Europe centrale (8 pays), TACIS pour l’ex-URSS ( 12 pays), CARDS
[18]
pour les Balkans ( 6 pays), MEDA pour les pays méditerranéens (12 pays),
ALA
[19] pour l’Asie et l’Amérique latine ( 49 pays). Le dernier, destiné aux pays
ACP ( 78 pays), est financé par le FED.
b) La volonté d’assurer une certaine cohérence stratégique par l’existence de
programmes horizontaux, ainsi la sécurité alimentaire, l’initiative pour les droits
de l’homme et la démocratie, la protection de l’environnement....
L’universalisation de la coopération européenne et la tentative de concilier deux
approches, régionale et globale, ont pour résultats la multiplication des
programmes, la prolifération des lignes budgétaires et des procédures de
gestion et,
in fine, le morcellement de la politique de coopération. La
fragmentation touche en particulier le budget communautaire, du fait de
l’affectation des nouveaux programmes sur ce budget : en 2001,55 lignes
étaient consacrées à la coopération extérieure
[20]. Par un effet cumulatif, la
création de ces lignes budgétaires suscite la rédaction de règlements pour
chaque nouveau programme (80 au total
[21]) et la multiplication des procédures
d’appel d’offres ( 48).
Surtout, l’universalisation de la coopération européenne a entraîné
d’importantes modifications dans la nature et le rôle de l’aide. Destinée dans les
années 1960-1970 à appuyer les pays du Sud dans leurs efforts de
développement économique, elle inclut désormais des objectifs politiques et
sécuritaires. À cet égard, l’extension de la coopération européenne à l’ancien
bloc communiste a représenté un véritable tournant. Les trois nouveaux
programmes créés dans les années 1990, Phare, Tacis et Cards, ont pour but
d’assurer la stabilité politique du continent européen et d’assister les
bénéficiaires dans leur transition vers la démocratie autant que dans leur
passage à l’économie de marché. Cette politisation
[22] de l’aide touche également
les programmes plus anciens. En témoigne le partenariat politique établi avec
les pays ACP par l’accord de Cotonou, signé en 2000. Le déplacement opéré
dans les années 1990 vers les pays d’Europe de l’Est et les enjeux politiques
s’est effectué aux dépens des régions les plus pauvres. Les pays les moins
avancés (PMA) sont les principales victimes de cette évolution de la
coopération européenne : l’aide européenne en leur faveur a continué à
s’accroître en termes absolus, mais elle a diminué en termes relatifs. Les PMA
recevaient 46% de l’aide européenne en 1990 ; dix ans plus tard, ils bénéficient
de 27% du total des fonds communautaires
[23]. La place croissante des régions à
revenus moyens se traduit par un bouleversement dans la liste des pays
bénéficiaires de l’aide européenne. En 1989-90, les principaux récipiendaires
étaient la Côte d’Ivoire, le Cameroun, le Mozambique, l’Inde et l’Ethiopie ; dix
ans plus tard, ce sont l’ex-Yougoslavie, le Maroc et la Bosnie. En 1999, l’Union
européenne ne dépense plus que 0,55 par habitant et par an pour les pays à bas
revenu, contre 5,74 pour les pays d’Europe centrale et l’ex-URSS.
1.3 La formalisation tardive de la politique de
coopération européenne et le recentrage sur l’aide
publique au développement
Ces déséquilibres apparus dans les années 1990 sont liés aux transformations
rapides de la politique de coopération européenne et à sa formalisation tardive.
Le traité de Maastricht, en 1992, entérine pour la première fois l’existence de la
politique de coopération
[24]. Il définit son statut (à savoir une politique
complémentaire de celle des États membres, avec une obligation de
coordination) et ses priorités : le développement durable, l’intégration graduelle
des PED dans l’économie mondiale et la réduction de la pauvreté. Toutefois,
s’il institutionnalise la politique de coopération, le traité reste très général et
consensuel. Surtout, il ne propose pas de vision stratégique. Pour qu’une telle
vision soit formulée, il faut attendre dix années supplémentaires. Deux facteurs
jouent un rôle prépondérant dans l’élaboration d’une stratégie européenne
d’aide au développement : la réforme de la gestion de la coopération au sein de
la Commission européenne, amorcée en 1998 et accélérée après la démission de
la Commission Santer en 1999 ; et la réflexion sur le développement conduite
au niveau mondial lors de grandes conférences internationales dans les années
1990
[25].. Dans une communication au Conseil et au Parlement, en avril 2000
[26],
la Commission propose la première vision globale de la politique de
coopération européenne. Elle formule ses principes et ses méthodes, mais
surtout redéfinit ses objectifs. Pour exprimer "une solidarité essentielle"
[27] avec
les pays en développement, la Communauté s’aligne sur l’approche définie par
les grandes organisations du développement
[28] et fait de la réduction de la
pauvreté (définie comme le manque de ressources financières, mais qui inclut
aussi la vulnérabilité et l’impossibilité d’accéder à des services éducatifs ou
sociaux
[29]) le but premier de sa politique. L’adoption de cet objectif se traduit
par un recentrage sur l’aide publique au développement en faveur des pays les
moins avancés - manifeste dans le programme de travail élaboré par la
Commission en 2001
[30]- aussi bien que par des engagements quantitatifs. Ces
derniers sont proclamés à la conférence de Barcelone, en mars 2002 : l’Union
européenne décide d’atteindre collectivement le seuil de 0,39% du PNB
consacré à l’aide au développement avant 2006, grâce à un effort accru des
États membres dépensant moins que la moyenne pour les actions de
coopération
[31]. Ainsi, la spécificité principale du donateur Union européenne -
l’imbrication entre intégration européenne et coopération extérieure - a culminé
dans les années 1990 avec l’octroi aux pays d’Europe centrale d’une assistance
pré-adhésion. La stratégie élaborée depuis 2000 correspond à la première
tentative effectuée pour dissocier la politique d’assistance de l’évolution interne
de l’Union européenne et, dans une certaine mesure, d’un alignement sur les
autres institutions du développement.
2– UN MODÈLE EUROPÉEN DE
DÉVELOPPEMEN T ?
La nature, longtemps spécifique, du rapport entre intégration européenne et
aide au développement a-t-elle influé sur le contenu de la coopération ? Au-delà
de flux financiers et de l’assistance technique, l’Union européenne a-t-elle
cherché à transmettre un modèle de développement ?
Pour appréhender l’existence d’un tel modèle, trois points seront analysés :
- la transmission d’une image de l’Union européenne à travers sa
politique de coopération;
- le transfert d’un projet lié à l’expérience d’intégration européenne ;
- le transfert de valeurs correspondant à un modèle politique européen
[32].
2.1 La transmission d’une image de l’Union
européenne à travers la politique de coopération
L’analyse du discours des institutions communautaires montre qu’elles
s’efforcent, dans les programmes de coopération, de transmettre une certaine
image : celle d’un "acteur Union européenne" influent sur la scène
internationale. En matière d’aide au développement, seulement 20% des fonds
octroyés par l’Union et ses États membres sont gérés au niveau
communautaire. Mais "l’amalgame Communauté/Union"
[33], pratiqué en
particulier par la Commission, projette le reflet d’une Europe premier donateur
au monde. Ainsi, le commissaire en charge du développement, Poul Nielson,
affirme-t-il que "l’Union européenne est bien placée pour tenir un rôle de
leader
dans la quête d’un développement global durable. L’Europe est le plus grand
donateur mondial en matière d’assistance au développement, le plus gros
partenaire commercial et une source majeure d’investissements privés
directs"
[34]. Le recours à la bannière "Europe" permet, en effet, d’inclure les
actions menées par les États membres. La Commission pratique d’autant plus
volontiers l’assimilation qu’elle peut se réclamer d’une légitimité émanant de la
population européenne. La politique de développement bénéficie effectivement
d’un soutien sans faille des citoyens européens : en 1998,76% des Européens
considèrent de manière positive l’aide au développement, et 59% se montrent
favorables à un accroissement de l’aide accordée par la Communauté
[35].
Cette "appropriation" par l’Union des actions menées par les États membres se
manifeste également sur le terrain, dans les pays bénéficiaires de l’aide. Elle est
d’abord liée à la difficulté de délimiter clairement les compétences entre
ambassades des États membres et délégations de la Commission européenne.
Présentes dans 128 pays, celles-ci sont considérées comme des ambassades par
la Convention de Vienne de 1961 et sont la "seule voix légitime"
[36] de la
Communauté à l’extérieur. Leurs compétences correspondent en principe à
celles de la Commission ; en pratique, il est malaisé de les distinguer,
notamment pour les domaines de compétences partagées. Pour l’aide au
développement, les délégations devraient agir de concert avec les ambassades
des pays membres de l’Union. Dans les faits, la coordination est d’autant plus
limitée que les délégations manquent de personnel, alors qu’elles jouent de plus
en plus un rôle majeur dans la gestion de l’aide. L’ambivalence de la
Commission s’est aussi longtemps manifestée à l’encontre des consultants
chargés de mettre en œuvre les projets de développement. Les consultants,
engagés par des cabinets d’étude ou des institutions des États membres, n’ont
aucune légitimité pour représenter l’Union européenne
[37]. L’attribution des
marchés, comme la définition des politiques, reflètent l’absence de consensus et
le jeu de la concurrence entre États membres de l’Union. Pourtant, la
Commission revendique, dans son discours, la transmission d’un "savoir-faire
européen". Dans l’évaluation des appels d’offres, elle favorise donc les
consortiums unissant plusieurs pays membres. Il n’en reste pas moins que, bien
souvent, les consultants recrutés se fondent surtout sur l’expérience de leur
pays d’origine dans la mise en œuvre des projets ; la constitution d’une équipe
multinationale correspond davantage à un assemblage d’expériences qu’à la
transmission d’un savoir-faire européen. Mais, parce que l’assistance technique
est, parmi les composantes des relations extérieures communautaires, la plus
visible et la mieux disséminée, la Communauté l’utilise pour affirmer la
présence de l’Union européenne sur la scène internationale – au risque de
confusions.
2.2 La transmission de l’expérience européenne
d’intégration régionale
Outre une certaine image de l’Europe, les programmes communautaires d’aide
au développement ont également véhiculé des idées correspondant à un projet
de développement. Au cœur de l’aide européenne se trouve la promotion de
l’intégration régionale
[38]. Celle-ci doit permettre à la fois d’assurer la stabilité des
régions concernées et d’améliorer les perspectives économiques. Le soutien à
l’intégration régionale s’est manifesté par des projets d’appui à la définition de
stratégies de coopération, en particulier en Afrique (Afrique centrale et Afrique
de l’Ouest).
Ce soutien n’est toutefois pas dénué de réalisme. Ainsi, au moment de
l’effondrement de l’URSS, la Commission européenne plaçait de grands espoirs
dans la poursuite d’une intégration autour de la Communauté des États
indépendants. Celle-ci ayant rapidement montré ses limites, la Commission a
adapté ses programmes : elle a tenté de promouvoir l’intégration régionale par
des programmes inter-étatiques destinés à gérer les problèmes communs, et par
l’incorporation au programme Tacis, à partir de 1996, de la coopération
transfrontalière. Dans le cas de l’ex-Union soviétique, l’appui à la coopération
régionale traduit clairement des préoccupations politiques et sécuritaires. Mais
l’Union européenne défend aussi l’intégration régionale pour des raisons
économiques. Resserrer leurs liens commerciaux doit permettre aux pays en
développement d’accroître leur place dans l’économie mondiale. L’intégration
régionale serait, dans cette perspective, à la fois un vecteur et un passage obligé
du développement.
Ce raisonnement a longtemps été contesté par d’autres bailleurs
[39], qui voyaient
l’intégration régionale comme un obstacle au libre-échange. L’Union, en
revanche, se réclame d’un "co-régionalisme ouvert"
[40]. Elle se fonde ici sur sa
propre expérience.
Peut-on, pour autant, faire référence à un transfert de modèle ? Il semble que
la promotion de l’intégration régionale corresponde davantage à une analyse
européenne des problèmes auxquels sont confrontés les PED et à la volonté de
la Communauté de développer un avantage comparatif. La CEE considère la
coopération comme le seul moyen de faire face à des enjeux qui dépassent les
frontières, comme l’environnement ou la santé. Parce que sa propre expérience
d’intégration est une réussite économique, elle est aussi l’institution la mieux
placée pour promouvoir la coopération dans ses programmes d’assistance.
L’intégration régionale a été désignée par l’Union comme l’une des six priorités
de sa politique de développement en 2001, une priorité pour laquelle elle peut
apporter une importante valeur ajoutée.
Cependant, les prolongements économiques de l’intégration régionale et le lien
commerce/développement relèvent clairement d’un modèle européen. Le
dernier instrument mis en place par la Communauté, l’Accord de partenariat
économique (APE), en cours de négociations avec les pays ACP depuis fin
2002, établit un lien explicite entre intégration et développement économique.
L’objectif est de définir un cadre à long terme pour les relations commerciales
entre les pays ACP et l’Union, en comptant sur l’impact de la coopération entre
pays ACP pour renforcer leur poids économique. L’APE s’insère dans une
vision européenne de la globalisation. L’Union réfute, en effet, la "globalisation
non inclusive"
[41] qui creuse le fossé entre pays riches et pauvres. Elle se
reconnaît un rôle majeur à jouer dans la promotion d’une approche différente
du commerce, fondée sur un objectif de développement durable, telle
qu’explicitée dans l’agenda de Doha. Cette approche prévaut dans l’initiative
"Tout sauf les armes"
[42], entrée en vigueur en mars 2001 : l’Union ouvre son
marché à tous les produits en provenance des pays les moins avancés, à
l’exception des armes ; tous les droits de douanes sont éliminés, bien que de
façon progressive pour certains produits considérés comme plus sensibles (riz,
sucre et bananes). Il ne faut toutefois pas surestimer l’impact d’une telle
initiative : il pourrait être limité en raison de la faible compétitivité des 49 pays
concernés, mais aussi à cause du maintien de barrières non-tarifaires
(essentiellement les normes sanitaires).
2.3 La transmission des valeurs du modèle politique
européen
L’inclusion de clauses politiques dans les accords et les programmes de
coopération européens correspond également à la revendication d’un modèle.
Celui-ci est avant tout fondé sur la promotion de la démocratie, de l’État de
droit et des droits de l’homme. L’affirmation d’une vocation politique de
l’Union, entérinée par le traité de Maastricht, est liée à l’accroissement de ses
responsabilités internationales ; cette vocation constitue une autre spécificité
essentielle de l’Union par rapport aux grandes institutions du développement
(par exemple le FMI ou la Banque mondiale), pour lesquelles le politique n’a
pas cette importance. Les éléments politiques, mentionnés pour la première
fois dans la convention de Lomé IV signée en 1989, sont au cœur des accords
d’association signés avec l’Europe centrale. Énoncés de façon positive dans les
préambules des accords, ils sont également présents de façon coercitive sous
forme de clause de suspension : ainsi en est-il dans l’accord de partenariat et de
coopération signé avec la Russie en 1994 ou dans la convention de Lomé IV
révisée en 1995. Cependant, la conditionnalité instaurée par l'Union dans ses
relations avec les pays tiers se fonde sur un usage extrêmement restreint des
sanctions. Celles-ci ne sont employées qu'en dernier recours, lorsque tous les
autres moyens de pression ont échoué
[43]. La coopération est suspendue en cas
de coups d’État (Haïti en 1991-1992, Niger et Burundi en 1996), de guerres
civiles (Yougoslavie en 1991-1995, Tadjikistan, Soudan en 1995, République
démocratique du Congo en 1997) ou de génocides (Rwanda en 1994). Mais,
dans d’autres cas (par exemple avec la Russie pendant la guerre en
Tchétchénie), elle a été maintenue, alors que les principes proclamés étaient à
l’évidence violés.
L’Union européenne a donc, sans conteste, un projet et des valeurs à défendre
dans ses programmes d’intégration ; en cela aussi, elle est un acteur atypique du
développement. Mais les tentatives européennes de promotion d’un projet sont
marquées par l’échec de plusieurs instruments : Stabex
[44], non-réciprocité,
conditionnalité politique
[45]… Le modèle européen de développement relève
davantage d’un potentiel à exploiter que d’une réalité bien ancrée.
3– LA GESTION DE LA COOPÉRATION :
CRISE ET RÉFORMES
Bien que l’Union européenne se soit affirmée comme un acteur essentiel de la
coopération internationale, son influence sur les grands enjeux du
développement demeure limitée. Ce fossé entre le poids financier de l’Union et
son poids politique s’explique par les déficiences de la gestion de l’aide, liées à
la complexité du système communautaire et à la prolifération des programmes.
À l’origine de cette complexité se trouve le statut juridique de la politique de
coopération. Le partage des compétences entre la Communauté et ses États
membres a des conséquences importantes en termes de processus de décision.
La Commission joue un rôle clé dans la formulation des politiques, mais la
décision revient au Conseil, représentant des États membres. L’adoption des
règlements pour chacun des programmes de coopération donne lieu à des
négociations parfois difficiles entre la Commission et les États membres, ceux-ci faisant valoir leurs intérêts. La formulation des politiques de développement
fait aussi intervenir d’autres acteurs, dont le rôle est toutefois moins important :
au cours de la préparation de ses propositions, la Commission consulte les
ONG et les groupes d’intérêt concernés ; le Parlement est associé depuis 1999
à l’adoption des règlements par la procédure de codécision. La mise en œuvre
des actions de coopération est tout aussi complexe. Elle revient essentiellement
à la Commission, mais sous le contrôle des États membres représentés, pour
chaque programme, dans des comités de gestion. Chargés de veiller à la bonne
exécution de la politique de coopération, les comités ont également une mission
de représentation des intérêts des États membres ; informés à la source des
futurs projets communautaires, ils transmettent les renseignements aux bureaux
d’étude de leurs pays susceptibles de participer aux appels d’offres. Dans les
pays bénéficiaires de l’aide, les ambassades des États membres jouent de plus
en plus ce rôle d’information et de mobilisation depuis la réforme de la
politique de coopération européenne, en 2001. Enfin, la Cour des Comptes
contrôle chaque année l’exécution du budget communautaire, et donc des
programmes de développement correspondants. L’intervention de multiples
acteurs, à tous les stades du cycle de projets, alourdit considérablement la
gestion de l’aide ; la Commission se trouve au centre de ce réseau, mais sa
marge de manœuvre est variable selon le programme et les étapes du processus
de décision.
De plus, si la Commission occupe une place essentielle dans la mise en œuvre
des programmes de coopération, elle ne dispose pas des ressources humaines
nécessaires pour faire face à cette tâche. 2.000 personnes (fonctionnaires et
agents auxiliaires) sont en charge des programmes de développement à
Bruxelles
[46] pour un total de 30.000 projets contractés en 1999. Ce personnel
doit également assurer l’interface avec les autres institutions communautaires.
Le manque de ressources humaines est devenu une question cruciale dans les
années 1990, au moment de l’universalisation de la coopération européenne. La
prolifération des programmes a parfois donné lieu à des situations singulières :
la Commission a lancé des programmes qui étaient, à leur création, gérés par un
ou deux fonctionnaires
[47]. Cette carence a eu deux conséquences. Tout d’abord,
une perte de qualité des projets. Dans le cadre du programme Tacis à la fin des
années 1990, les fonctionnaires de la Commission géraient en moyenne 30
projets chacun
[48], à des stades différents et dans des régions dont ils ne
possédaient pas forcément une connaissance approfondie.
Le problème est donc qualitatif tout autant que quantitatif
[49] : la Commission est
confrontée à une pénurie de spécialistes et n’a pas entrepris, dans les années 90,
les efforts nécessaires à la formation de ses fonctionnaires. L’absence de
spécialistes est ainsi plus marquée dans l’aide communautaire que dans les
programmes bilatéraux des États membres ou dans les autres organisations
internationales
[50]. Surtout, le manque de ressources humaines a entraîné une
perte générale de contrôle de la Commission sur les programmes lancés. La
pratique de la sous-traitance, courante pour la mise en œuvre des projets, s’est
étendue à des tâches de gestion et d’identification avec la création de bureaux
d’assistance technique. Cette pratique est également caractéristique de la
gouvernance européenne : elle s’explique par l’absence "de frontière nette entre
des "acteurs publics" et des "acteurs privés"
[51] au sein de l’Union. Dans la
gestion de l’aide au développement, elle a donné lieu à des collusions d’intérêt
dénoncées par la Cour des Comptes, des condamnations reprises par les États
membres, qui, pourtant, refusaient par ailleurs l’augmentation budgétaire qui
aurait permis à la Commission de recruter.
Le manque de personnel a d’autant plus pesé sur la gestion de l’aide que
l’organisation des services, au sein de la Commission, était loin d’être optimale
jusqu’à la réforme amorcée en 2001. Les programmes de coopération relèvent
des directions générales chargées des relations extérieures. La fragmentation de
ces directions a posé des problèmes de coordination pour l’aide au
développement. Ainsi, la Commission Santer ( 1995-1999) ne comptait pas
moins de 5 directions générales consacrées aux relations extérieures ; les
programmes d’aide étaient alors gérés sur une base géographique, chacun dans
une direction, avec quelques unités transversales. La première tentative de
réforme, en 1998, n’a pas eu le succès escompté. La création d’un Service
Commun Relex (SCR), chargé de l’aide au développement, devait permettre
l’homogénéisation des procédures de gestion. Elle a, au contraire, introduit une
nouvelle coupure dans le cycle de projets, entre les activités de programmation
et d’identification, qui restaient dévolues aux unités géographiques de la DG
Relex, et la mise en œuvre. L’éclatement de la gestion de l’aide dans les
différentes directions extérieures de la Commission a donc alourdi les tâches de
coordination inter services.
Au total, ces facteurs se sont additionnés pour rendre la politique de
coopération inopérante. La Commission a accumulé des retards importants en
amont du cycle de projet (programmation), répercutés en aval (décaissements).
En amont, la programmation des actions de coopération a pâti de l’absence
d’insertion dans une stratégie politique à l’égard des pays en développement,
mais aussi d’un manque de cohérence avec les autres politiques européennes.
L’OCDE souligne les contradictions entre les programmes de réduction de la
pauvreté et certaines mesures de la politique agricole commune. En Afrique de
l’Ouest, les subventions accordées dans le cadre de la PAC (Politique agricole
commune) ont réduit de 30 à 50% le coût du bœuf européen par rapport à la
viande locale, qui a donc perdu des marchés
[52]. En aval du cycle de projets, les
retards accumulés conduisent à des arriérés de paiement. En 2000, le décalage
entre l’engagement des fonds et leur versement était de quatre ans pour le
budget communautaire et six ans pour le FED
[53] ; les "engagements dormants"
se sont multipliés. Quant au délai entre l’identification des projets et le début de
la mise en œuvre, il est estimé à 18 mois ou 2 ans, selon les programmes. Cela
crée un décalage important dans des pays où la situation évolue rapidement. La
mauvaise gestion des politiques de coopération, dénoncée par un Comité
d’experts indépendants
[54], est en partie à l’origine de la démission de la
Commission Santer, en mars 1999.
Consciente de la nécessité de restaurer sa crédibilité auprès des citoyens
européens, mais aussi des bénéficiaires de la coopération
[55], la Commission a
entrepris une importante réforme de la gestion de l’aide en 2001.
Cette réforme s’articule autour de 4 axes visant à améliorer la qualité des
programmes et la rapidité de leur exécution.
- La première mesure est l’unification de la gestion du cycle de projets dans
un nouvel organisme, EuropeAid, créé en 2001 et placé sous l’autorité de la
- DG Relex. Les directions générales géographiques conservent les activités
de programmation mais dans le but d’assurer l’intégration des projets
soutenus avec les stratégies politiques européennes.
- La création d’un nouvel instrument, les Country Strategy Papers, correspond à
la fois à cette exigence d’inclure les projets d’aide dans une vision à moyen
terme (5 ans en moyenne) et à la nécessité de renforcer le rôle des pays
tiers dans la programmation, pour améliorer sa qualité.
- La déconcentration de l’aide vers les délégations de la Commission
européenne a pour but d’accélérer les procédures, notamment au niveau
des paiements. Plus proches du terrain, les délégations sont responsables
de l’ensemble du cycle de projets, même si elles ne jouent pas un rôle
majeur dans la programmation ; ce transfert de compétences permet à
- EuropeAid de se concentrer sur des tâches d’appui méthodologique,
contribuant à améliorer la qualité des projets.
- Enfin, la Communauté a choisi de concentrer son aide sur quelques
priorités, pour lesquelles elle pense disposer d’une valeur ajoutée : le
soutien à l’intégration régionale, le transport, l’appui aux politiques macroéconomiques, la sécurité alimentaire et le renforcement des institutions
[56];
la Commission a, en outre, défini trois priorités horizontales
- (l’environnement, les droits de l’homme et l’égalité hommes/femmes) qui
doivent être prises en compte dans tous les projets.
De manière générale, cette réforme est dictée par un souci de clarification des
procédures, de concentration des actions et de renforcement de la
coordination, à la fois entre les services de la Commission et avec les États
membres.
Deux ans après son lancement, il est difficile d’évaluer l’impact de la réforme.
Celle-ci a suscité de réels progrès au niveau de la programmation : les actions de
coopération sont à la fois mieux ciblées et davantage intégrées dans une
stratégie politique ; cette cohérence accrue permet à la Communauté de
progresser dans la réalisation de ses objectifs, en particulier les objectifs du
Millénaire pour le développement. En ce qui concerne la mise en œuvre des
projets, la Commission a d’ores et déjà décelé des effets positifs sur le plan
financier : les décaissements ont augmenté de 20% en 2001 par rapport à
2000
[57]. Toutefois, il est trop tôt pour apprécier les conséquences de la
déconcentration vers les délégations (amorcée en 2002. Il semble que le
transfert de compétences ne se soit pas accompagné d’un transfert de
personnel correspondant, même si un effort a été fait) notamment pour la
formation du personnel envoyé sur le terrain
[58]. Le risque est alors de reproduire
à un niveau local les problèmes de gestion qui ont affecté la Commission dans
son ensemble.
Plus que d’autres politiques, la coopération extérieure reflète la complexité du
système politique de l’Union européenne, qui en fait un acteur atypique du
développement. On observe, à travers les programmes de coopération, une
tentative de construction d’un acteur international "Union européenne", qui se
heurte à la volonté des États membres de faire prévaloir leurs intérêts.
La transposition des enjeux politiques communautaires (en particulier, des
rapports entre les principaux acteurs du système de décision, Commission et
États membres) dans les programmes de développement a rendu la gestion de
ceux-ci inopérante.
Toutefois, la réforme engagée depuis 2001 au sein de la Commission et
l’adhésion prochaine d’anciens bénéficiaires de la coopération européenne, en
suscitant une réflexion sur les erreurs commises, contribuent à mieux cibler
l’aide européenne et à la rendre plus efficace.
Ventilation, par région/pays, de l’aide extérieure financée sur le budget
général de la Commission et sur le FED en 2002
Europe
Dont :
Yougoslavie
Turquie
Bosnie
Afrique
Dont :
Afrique du Sud
Burkina Faso
Ethiopie
Maroc
Mauritanie
Mozambique
Asie
Dont :
Territoires sous
administration
palestinienne
Afghanistan
Pakistan
Amérique
Océanie
PMA (non précisé)
Aide multilatérale
Engagements/millions euro Déboursements/millions euro
1.133,18 1.073,75
531,91 553,61
149,45 145,51
136,28 131,16
2.482,23 2.366,90
129,11 123,60
150,59 75,68
210,13 129,40
124,30 123,93
142,13 131,69
221,62 148,69
1.432,49 1.091
231,07 181,48
247,59 152,50
90,13 45,25
545,20 408,13
75,10 35,73
563,53 568,41
301,00 376,38
Source : Commission européenne, Rapport annuel 2003 de la Commission au Conseil et au
Parlement européen sur la politique de développement de la CE et la mise en œuvre de l’aide
extérieure en 2002, Bruxelles, 3/09/2003, COM ( 2003) 527 final, p. 277-279
Commission européenne, Rapport annuel 2003 de la Commission au Conseil et au
***
[(*)]
Institut d’Études Politiques de Paris, Lauredelcour@ aol. com
[1]
Chapitre 26 des négociations d’adhésion.
Cf. http ://europa.eu.int/comm/enlargement/negotiations/chap26/index.htm
[2]
L’aide de l’Union européenne comprend les programmes de la Communauté et ceux de ses
États membres. Seuls seront examinés ici les programmes gérés au niveau communautaire.
[3]
Le terme donateur est utilisé à dessein ; la quasi-totalité de l’aide européenne est en effet
fournie sous forme de dons, à la différence de celle d’autres institutions du développement
comme la Banque mondiale ou le Fonds monétaire international (FMI).
[4]
The Official Development Assistance of the EU after the next Enlargement. Basic Trends,
Financial Flows and Opportunities for Entrepreneurs and NGOs. Discours de M. Granell,
conseiller principal à la Commission européenne, Prague, 13 septembre 2002.
[5]
Commission européenne,
Rapport annuel 2003 de la Commission au Conseil et au
Parlement européen sur la politique de développement de la CE et la mise en œuvre de
l’aide extérieure en 2002, Bruxelles, 3/09/2003, COM ( 2003) 527 final, p. 5.
[6]
Cf. Charlotte Bretherton et John Vogler ( 1999),
The European Union as a Global Actor.
Londres, Routledge.
[7]
Ces trois pays signent un accord d’association (accord d’Arusha) avec la Communauté en
1969.
[8]
La première Convention de Lomé a été signée en 1975 avec 46 pays ACP.
[9]
Mécanisme de financement compensatoire de la CEE, destiné à stabiliser les recettes
d'exportation des États ACP.
[10]
Le traité de Rome était, au contraire, fondé sur le concept de réciprocité, auquel la France
se montrait particulièrement attachée. Cf. Mirjam van Reisen,
The enlarged European
Union and the Developing World : What Future ?, 10ème conference de l’EADI,
Ljubljana, septembre 2002., p. 11-12.
[11]
Auparavant, les quelques actions de coopération destinées aux pays non associés étaient
financées sur des postes spécifiques du budget communautaire, par exemple l’aide
alimentaire sur le Fonds européen d’orientation et de garantie agricole (FEOGA).
[12]
Depuis les années 1970, le Parlement européen, la Commission et certains États membres
(Grande-Bretagne) proposent d’intégrer le FED dans le budget communautaire, pour
accroître la cohérence de la coopération communautaire. Le Parlement, en particulier, s’est
montré favorable à une "budgétisation" qui lui permettrait d’exercer son contrôle sur les
fonds du FED ; il a voté une douzaine de résolutions en ce sens depuis 1973. Mais ces
propositions se sont toujours heurtées à l’opposition du Conseil, qui craint une diminution
subséquente du budget du FED.
[13]
Lors du sommet de l’Arche à Paris, en juillet 1989.
[14]
Pologne Hongrie Assistance à la Restructuration.
[15]
Technical Assistance to the Commonwealth of Independent States.
[16]
Cette approximation est liée au caractère pluriannuel du budget du FED : le 9
èm
e FED
bénéficie d’un budget de 13,5 milliards d’euros pour la période 2000-2005, auxquels vient
s’ajouter le solde du FED précédent.
[17]
Huit milliards d’euros sur un budget total de 100 milliards d’euros en 2003. Cf. Discours
de M. Granell à Prague, op.cit.
[18]
Community Assistance for Reconstruction, Development and Stabilisation. Depuis 2000,
ce programme a pris la suite des différentes initiatives de la Communauté en faveur des
Balkans (en particulier le programme Obnova). Il s’adresse aux pays suivants : Serbie,
Monténégro, Croatie, Macédoine, Kosovo, Albanie.
[19]
Asia and Latin America.
[20]
Cf.
DAC Aid Peer Review of the European Community, Rapport du Comité d’Aide eu
Développement (Development Assistance Committee), OCDE, 2002, p. 75.
[21]
Cf. Commission européenne,
Communication concernant la réforme de la gestion de
l’aide, 16 mai 2000, p. 5-6.
[22]
Entendue ici au sens d’un renforcement des enjeux politiques dans l’aide. Mais la
politisation correspond aussi, comme l’écrit Franck Petiteville, à "l’affirmation d’une
vocation politique", qui sera analysée dans la deuxième partie. Cf. Franck Petiteville, "La
coopération économique de l’Union européenne entre globalisation et politisation",
Revue
française de science politique, juin 2001.
[23]
Cf. Mirjam van Reisen,
op.cit., p. 19.
[24]
Cf. Article 177 (ex-article 130 U) du traité instituant la Communauté européenne.
[25]
En particulier lors des conférences de Rio ( 1992, consacrée à l’environnement), de Vienne
( 1993, droits de l’homme), du Caire ( 1994, population et développement), de Pékin ( 1995,
femmes et développement), de Copenhague ( 1995, développement social), de Rome
( 1996, aide alimentaire), de Bruxelles ( 2001, conférence des Nations-Unies sur les pays les
moins avancés), de Monterrey ( 2002, financement du développement) et de
Johannesbourg ( 2002, sommet sur le développement durable).
[26]
Communication au Conseil et au Parlement du 26 avril 2000, COM ( 2000) 212,
The
European Community’s Development Policy.
[27]
Déclaration du Conseil et de la Commission, novembre 2000,
The European Community’s
Development Policy.
[28]
La déclaration du Conseil et de la Commission mentionne les buts définis par le comité
d’aide au développement de l’OCDE et cite les grandes conférences des Nations Unies
comme cadre de référence.
[30]
SEC ( 2001) 1317,26 juillet 2001.
[31]
Dans son ensemble, l’Union consacre actuellement 0,32% de son PNB à l’aide au
développement. Mais ce chiffre recouvre des disparités importantes entre pays membres :
il va de 0,12% pour l’Italie à 1,08% pour le Danemark. La déclaration de Barcelone
implique un effort supplémentaire pour les États dont le pourcentage est plus faible, qui
devront atteindre un seuil de 0,33% en 2006.
[32]
Ces transferts sont analysés par Franck Petiteville dans son article sur "La coopération
économique de l’Union européenne entre globalisation et politisation",
op.cit.
[33]
Ibidem, p. 444.
[34]
Poul Nielson, "Doha, Monterrey, Johannesburg and beyond : Milestones on a Road
leading to Global Sustainability", discours prononcé à New-York le 8 février 2002.
[35]
Enquête Eurobaromètre réalisée en 1998, cité dans Comité d’Aide au Développement,
(Development Assistance Committee) OCDE :
DAC Aid Peer Review of the European
Community, op.cit., p. 1-30.
[36]
Michael Bruter, "Diplomacy without a State : the External Delegations of the European
Commission",
Journal of European Public Policy, n°2,1999, p. 186.
[37]
La Cour des Comptes des Communautés européennes a dénoncé à de nombreuses reprises
les confusions que pouvait engendrer le discours de la Commission, en particulier auprès
des pays tiers. Dans les régions où la Commission n’avait pas encore de délégation, il est
arrivé que les consultants soient considérés comme ses représentants. Cf. Cour des
Comptes des Communautés européennes,
Rapports annuels, chapitres consacrés à la
coopération extérieure, disponibles sur http ://europa.eu.int/eca
[38]
"L’Union européenne est une fervente partisane de l’intégration régionale, car celle-ci
encourage la compréhension et les relations politiques et économiques entre pays voisins
et contribue à la consolidation de la paix". Commission européenne,
Annual Report 2001
on the EC Development Policy and the implementation of the external assistance, 2002,
p. 28.
[39]
En particulier le FMI, voir à ce sujet l’article de Franck Petiteville précédemment cité.
[40]
Cf. Franck Petiteville,
op.cit., p. 442.
[41]
Cf. "World Solidarity and Global Stability : The Role of the EU Development
Policy", discours du commissaire Poul Nielson à Prague, 11 novembre 2002.
[42]
"Everything but arms". Cf. règlement (CE) n°416/2001 du 26 février 2001,
Journal officiel
de l’Union européenne L60 du 1/3/2001.
[43]
Cf. Karen Smith, "The Use of Political Conditionality in the EU's relations with Third
Countries : How Effective ?",
European Foreign Affaires Review, n°3,1998, p. 265.
[44]
Destiné à stabiliser les recettes d’exportation pour les matières premières, le Stabex a
fonctionné sans à-coups jusqu’au début des années 1980 ; faute de ressources (alors que
les cours des matières premières comme le café et le cacao restaient bas), le mécanisme a
dû faire face ensuite à plusieurs crises financières. De plus, le Stabex ne s’est pas appliqué
à tous les produits d’exportation des pays ACP (par exemple les minéraux ou les produits
transformés), et, pour les produits concernés, il n’a pas eu l’effet de stabilisation
escompté. Cf. Gabriela Koehler,
L'avenir du Stabex, Document de travail ECDPM n° 47.
Maastricht : ECDPM, 1998.
[45]
Cf. l’article de Karen Smith,
op.cit. Un rapport commandé par la Commission en 2001
concluait à un éparpillement des objectifs pour les actions en matière de démocratie et de
droits de l’homme, et à la nécessité de privilégier les actions "positives". Commission
européenne,
Synthesis report on EC activities in the field of Human Rights, Democracy
and Good Governance - 08/2001 - ref. 951613
[46]
Commission européenne,
Communication concernant la gestion de l’aide extérieure,
16 mai 2000.
[47]
C’est le cas, par exemple, du programme Tacis, en 1991.
[48]
Entretien avec un fonctionnaire de la DG Relex (direction générale des relations
extérieures), Commission européenne, 2000.
[49]
Une étude comparative menée à la fin des années 1990 sur les politiques d’assistance
gérées par la Commission (DG VIII) et 5 États membres conclut à une carence en
personnel plus qualitative que quantitative au sein de la Commission. Cf. A. Cox, J.
Healey, A. Koning,
How European Aid Works. A Comparison of Management Systems
and Effectiveness. Londres : Overseas Development Institute, 1997,246 p.
[50]
Les programmes destinés à l’Europe de l’Est et à l’ex-URSS ont été gérés à leurs débuts
par des fonctionnaires ayant consacré leur carrière aux pays ACP.
[51]
Cf. Christian Lequesne, "Comment penser l’Union européenne ?", dans : Marie-Claude
Smouts,
Les nouvelles relations internationales, Paris, Presses de Sciences Po, 1998,
p. 120-121.
[52]
Alors que les exportations européennes de bœuf en Afrique de l’Ouest étaient multipliées
par 7 dans les années 1980. A la suite d’une campagne lancée par des ONG, la
Communauté a admis que cette situation constituait un exemple d’incohérence politique
dans le cadre de l’article 130V du traité de Maastricht ; elle a réduit ses subventions
agricoles. Cf. Comité d’Aide au Développement
, op.cit., p. 1-65.
[53]
Enquête réalisée par EuropeAid et citée dans Comité d’Aide au Développement,
op.cit.,
p. 1-42.
[54]
Ce comité a été convoqué pour examiner les accusations de "fraude, de népotisme et de
mauvaise gestion" au sein de la Commission européenne. Il a rendu ses conclusions dans
deux rapports publiés en février et en mars 1999, qui ont conduit à la démission de la
Commission dirigée par Jacques Santer ; pour l’aide au développement, le Comité a
conclu à une mauvaise gestion des programmes analysés. Cf. Comité d’experts
indépendants,
Premier rapport sur les allégations de fraude, de mauvaise gestion et de
népotisme à la Commission européenne, 1999.
[55]
Commission européenne,
Communication concernant la gestion de l’aide extérieure,
Bruxelles, 16 mai 2000.
[56]
Déclaration de la Commission et du Conseil, 2001,
op.cit.
[57]
Annual Report 2001, op.cit., p. 11.
[58]
Entretien avec un fonctionnaire de la délégation de la Commission européenne à Moscou,
mai 2003.