Mondes en développement
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4304-X
111 pages

p. 9 à 31
doi: en cours

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no 124 2003/4

2003 Monde en développement

Le concept d’acteurs du développement chez les pionniers du développement : Albert Otto Hirschman et François Perroux  [1]

Philippe Hugon  [(*)]
Albert Otto Hirschman et François Perroux sont des fondateurs de l’économie du développement. Les proximités sont grandes entre ces deux grands théoriciens du développement. Ils construisent un corpus spécifique, se démarquant de l’école néo-classique, du keynésiannisme de la synthèse et du marxisme, en termes de séquences déséquilibrées et de pouvoirs des acteurs. En revanche, les référents théoriques, les méthodes et les fondements philosophiques diffèrent entre ces deux pionniers du développement. Ce texte analyse de manière comparative le rôle des acteurs dans les théories du développement de Perroux et de Hirshman, avant de présenter les critiques et le renouveau de leurs théories dans la refondation de l’économie du développement.Mots-clés : Acteurs, asymétrie, développement, déséquilibre, domination, effets de liaison, équilibre, équilibration, institution, organisation, pouvoir, régulation, structures. A.O. Hirschman and F. Perroux are some founders of development economics. Proximities are strong between these two main economists. They construct a specific corpus which differes from neoclassical, keynesian and marxist schools in terms of unbalanced sequences or stakeholder's power. On the other hand their theoretical, methodological and philosophical foundations are different. This text analyzes with comparative approach the role of stakeholders in Hirschman and Perroux theories then it presents critical analysis and revival of their theory.Keywords : Asymmetrie, development, domination, equilibrium, imbalance, institution, linkage effects, organisation, power, regulation, stakeholders, structure.
Albert Otto Hirschman et François Perroux font partie des fondateurs de l’économie du développement. Cette discipline s’est constituée, au lendemain de la seconde guerre mondiale, en prolongeant tout en critiquant, la synthèse classico-keynésienne. Les principales hypothèses fondatrices sont les suivantes : l'excédent structurel de l'offre de travail, la divergence entre les prix du marché et les coûts sociaux, le rôle des institutions dans les comportements, l'importance des séquences entraînantes et des déséquilibres dans le processus de croissance, les effets d'asymétrie dans la spécialisation internationale.
L’économie du développement se proposait d’élaborer un corpus scientifique spécifique et dynamique pour les économies appelées alors sous-développées, ou en retard de développement (Hugon, 1989). Elle visait à dépasser les découpages disciplinaires par une conception globale ayant pour finalité non seulement d’intégrer les spécialités économiques entre elles, mais également de replacer l’économie dans ses relations avec les autres disciplines. De nombreux ouvrages abordaient alors les spécificités structurelles des pays sous-développés. Les principaux apports concernent le dualisme (Boeke, Lewis), la croissance déséquilibrée (Hirschman, Nurske, Perroux), les effets de remous, de propagation et d’entraînement (Hirschman, Myrdal, Perroux), la grande poussée et les seuils permettant de dépasser les trappes à pauvreté (Rosenstein-Rodan, Leibenstein, Rostow), les effets de la baisse des termes de l’échange (Prebisch, Singer). Le commerce international peut entraver le développement dans le cas de spécialisation appauvrissante (Bhagwati).
Hirschman et Perroux sont deux figures emblématiques de l’économie du développement. Les proximités sont grandes entre ces deux grands théoriciens du développement. Ils construisent un corpus spécifique se démarquant de l’école néo-classique, du keynésiannisme de la synthèse et du marxisme. Le premier se situe dans la tradition de Smith ou de Mill, c’est-à-dire d’une économie politique, science morale. Le second s’inscrit davantage dans un débat critique avec le marginalisme, l’école autrichienne et Walras et renoue avec Schumpeter et les théoriciens de la concurrence imparfaite. Ils privilégient, en revanche tous deux, le rôle des acteurs dans le processus de développement en zigzag et donc une absence de déterminisme. Ils ne dissocient pas éthique et économie. Ils conçoivent le développement comme un processus de déséquilibres, de cheminements par essais/erreurs et de processus cumulatifs. Le développement est moins un problème d’allocation des ressources que de mobilisation des énergies et des capacités créatives. La croissance durable s’inscrit dans des institutions en référence avec des systèmes de valeurs.
Ce texte analyse de manière comparative le rôle des acteurs dans les théories du développement de Perroux et de Hirschman, avant de présenter les critiques et le renouveau de leurs théories dans la refondation de l’économie du développement.
 
1– LE RÔLE CENTRAL DES ACTEURS DU DÉVELOPPEMENT DANS LES THÉORIES DE PERROUX ET DE HIRSCHMAN
 
 
Dans les théories orthodoxes, il n’existe que des agents, ayant des fonctions et rentrant en interrelations par le marché. Dans les théories structuralo/marxistes, il existe des structures et des classes sociales et un relatif déterminisme pour des acteurs hypersocialisés. Dans la théorie keynésienne, il existe certes des agents représentatifs en situation d’incertitude (par exemple hedgers ou spéculateurs), mais le keynésiannisme a été souvent réduit à une mécanique des flux globaux. Hirschman et Perroux mettent au contraire les acteurs au centre de leur analyse.
1.1 Une convergence quant au rôle des acteurs
La conception de Perroux et celle de Hirschman s'articulent autour d’acteurs, agents économiques différents les uns des autres, dotés de pouvoirs inégaux, capables de modifier leur environnement matériel et humain par l'énergie de changement qu'ils développent à travers leurs décisions (macro, meso, micro) et qui se traduisent chez Perroux par des luttes/concours et par des conflits/coopérations entre "unités actives", générateurs de déséquilibres permanents. Perroux et Hirschman prennent en compte la pluralité des mobiles des agents, les passions (amour, cruauté) et pas seulement les intérêts, les conflits et pas seulement les concours. Ils visent à dépasser l’opposition entre le monde froid du calcul et des intérêts et le monde chaud de l’affectivité, des sentiments et du don. Ils refusent à la fois l’individu "hypersocialisé", l’homo oeconomicus ou l’acteur stratège agissant en fonction d’une rationalité limitée. Ils se situent davantage dans la tradition de M. Weber en supposant un acteur engagé agissant au nom de valeurs et combinant des actions traditionnelles, affectives et rationnelles.
La dynamique des acteurs chez Perroux
La dynamique perrousienne prolonge les travaux de Schumpeter ou de Chamberlin que Perroux a contribué à faire connaître. Elle se construit à partir d’une critique de l’univers walrasien et du circuit keynésien. La théorie néo-classique fait spécifiquement l’objet de quatre principales critiques : du caractère statique de l’équilibre par rapport à la dynamique en termes d’équilibration et de régulation ; du caractère individuel face à la situation asymétrique de domination des unités actives ; des Etats nations constitués alors qu’on observe des jeunes nations en voie de constitution; de l’univers concurrentiel versus un monde oligopolistique d’unités actives (effets structurants, faiseurs de prix, grandes organisations, luttes/ coopération).
Trois principes d’économicité peuvent être définis : l’effet bénéfique objectivement permettant aux agents de savoir ce qui est bon pour eux; l’exclusion de toute destruction de services et de biens produits par les cultures et/ou dons de la nature, propres à des effets bénéfiques pour les êtres humains ; le plein développement multidimensionnel de chaque être humain. Ces trois principes ont été réactualisés notamment par l’UNESCO dans son concept de développement humain durable et partagé. Le respect de ces trois principes d’économicité exige de la part des acteurs de la vie économique - les gouvernements des Etats/nations, le monde des affaires en général et les sociétés transnationales en particulier, les sociétés civiles, les organisations non gouvernementales, les organisations intergouvernementales à vocation mondiale ou régionale, les médias - la promotion d’une éthique de responsabilité et de solidarité vis-à-vis des générations actuelles et futures.
La théorie rénovée de l'équilibre général
"Toute théorie générale de l'économie part d'une attribution de rôle. Dans le monde réel, des agents, de grands agents collectifs luttent et concourent pour changer les structures des organismes où ils œuvrent et les structures des règles du jeu des grands ensembles où vivent ces organismes. Ces coopérations et ces luttes sont des conflits d'organisations rivales... dans une "nation" ou entre "nations"... et non de simples phénomènes de marché. Dans une société qui n'est jamais pleinement réconciliée, des groupes éminemment actifs sont engagés dans une stratégie de destruction et de restructuration"(Perroux, 1975, p. 11).
Perroux compare, dans le tableau 1, "l'équilibre standard" sans acteur ni structure des modèles de type walraso-parétien et la théorie rénovée de l'équilibre général des unités actives par compatibilité des activités entre ensembles structurés.

Tableau 1
Équilibre standard et dynamique perrousienne
IMGIMGTableau 1 - Équilibre standard et dy...IMGIMF
Tableau 1 - Équilibre standard et dynamique perrousienne Equilibre walraso-paretien Méthode : Mécanique physique Finalité : enrichissement, bien-être Réductionnisme par un Equilibre général Marché pur et parfait Soumission des agents aux prix Firme : lieu de production des biens et services s’ajustant au marché Unité sans action propre Rendements constants Pas d'économies d'échelle Facteurs rémunérés à leur productivité marginale Règle du jeu : le marché Pas de structures. des sous-ensembles Dynamique perrousienne Approche topologique (sous-ensembles en relations asymétriques et irréversibles) Plein développement de la Ressource Humaine Structuration/Déstructuration Equilibration Organisation + marché Actions et réactions des unités actives à l'égard du prix Firme : sous-ensemble doté d'une hiérarchie et d'un décideur Unités dimensionnées et structurées Rendements croissants Économies d'échelle + Externalités Revenus et Partage discutés Equilibration par tâtonnements réels et régulations à travers les rapports asymétriques de pouvoirs Rapports entre sous-ensembles structurés. Rôle des organisations Source : inspiré de Perroux ( 1975), Blardone (à paraître) et Boillot ( 1988)
Humaine

Des acteurs aux pouvoirs asymétriques
"Chaque agent se caractérise par la dimension et le contenu de son champ d'expérience, de son champ des possibles, et de son champ de pouvoirs. (Le premier) se définit par référence à la dimension de temps de la mémoire et du projet, son contenu, par la nature des variables de mémoire et des variables de projet. (Le second) résulte d'une évaluation subjective et objective touchant les variables/moyens et les variables/objectifs. (Le troisième) se définit par référence aux influences et aux contraintes exercées, le pouvoir étant la capacité d'exercer une contrainte sur les choses et sur autrui" (Perroux, 1973, p. 50).
Chaque acteur porte en lui la tendance à l'agressivité et la tendance à la coopération. Entre deux agents, l'échange est fait de transfert d'utilité et de rapport de forces. Perroux définit plusieurs actions d’exercice des pouvoirs : d’influence, d’imposition ou de coercition, de subordination (emprise de structure). Il différencie le pouvoir relationnel et structurel, distinction reprise par S. Strange.
Ainsi que l’écrit Blardone (à paraître) "L'acteur, selon Perroux, modifie son environnement en déployant l'énergie dont il est porteur, son énergie de changement, dont la forme privilégiée est l'énergie d'expansion décidant sur son espace de décision, sur l'ensemble des biens et des services dont il dispose directement, il engendre des espaces économiques d'opération, de vente, d'investissement, d'information. L'expansion de l'agent traduite par celle de ses espaces d'opération cesse ou bien par l'atteinte de l'objectif que s'est assigné l'agent (satisfaction) ou bien par la rencontre d'un obstacle physique ou économique (limite absolue de capacité, par exemple, saturation temporaire du marché) ou enfin par l'opposition d'un partenaire (conflit, intersection des espaces d'expansion)".
L'acteur est "à la fois organisation grande ou petite, complexe ou non, individualité prise dans un réseau de relations hiérarchiques, décideur étalé dans le temps et porteur d'informations inégales, d'anticipations incertaines et de projets" (Perroux, 1975, préface, p. XI). L'acteur perrousien exerce ses pouvoirs de décision en appliquant son énergie à des "unités actives" simples (microunités) telles que des entreprises soumises à un seul pouvoir de décision ou complexes (macro-unités) telles qu'un groupe d'entreprises formé d'une unité ordonnante et d'unités subordonnées.
Macro-unités, macro décisions, unités " actives"
Une unité sera dite active "si par son action propre et dans son intérêt propre elle est capable de modifier son environnement, c'est-à-dire des unités avec lesquelles elle est en relation : elle adapte son environnement à son programme au lieu d'adapter son programme à son environnement (Perroux, 1973, p. 99).
Les liaisons entre une unité et son environnement se traduisent par des réseaux de prix, de flux et d'anticipations. Les décisions des agents peuvent être de trois types :
  • Des macro-décisions : décisions soit de l'Etat, soit de toute autre unité complexe comme, par exemple, une industrie, un secteur nationalisé, un groupe d'économies nationales ou de fractions d'économies nationales
  • Des méso-décisions : décisions des sous-ensembles, branches, secteurs, etc., jusqu'ici les moins étudiées.
  • Des micro-décisions : décisions des agents et des unités simples.
Selon de Bernis (1990, pp. 99-130), "la théorie des unités actives rompt décisivement l'équilibre mécaniciste des objets inertes et indéformables déplacés dans un espace homogène où ils rencontrent un obstacle qui arrête leur mouvement. Entre les agents et leurs unités actives tant qu'ils ne sont pas détruits, se déploient des actions et des réactions, se manifestent des pouvoirs et des contre-pouvoirs. On observe donc "des équilibrages" c'est-à-dire des actions tendant à équilibrer l'échange, déployées par chaque agent pour son propre compte; ces actes d'équilibrages sont tout le contraire de l'attitude passive de chaque agent à l'égard d'une force externe, par exemple le prix ou de la simple adaptation à une situation jugée irréformable. Les équilibrations sont "un processus social tendant à un équilibre acceptable alors que d'autres tendances reposant elles-mêmes sur d'autres forces tendraient à rendre plus intolérables les tensions".
Perroux écrit dans L’économie du XXe siècle : " Les économies dominantes y sont étudiées en dynamique et avec leurs trois caractéristiques de dimension, de pouvoir de négociation et de nature d’activité… Les industries motrices exercent sur leur milieu des effets d’entraînement ou des effets de stoppage, elles les exercent soit vers l’amont en direction des inputs, soit vers l’aval en direction des outputs. Plus généralement, les ensembles relativement actifs et les ensembles relativement passifs nous aident à interpréter la dynamique, si nous ne renonçons pas à comprendre les compétitions collectives : interindustrielles et interrégionales, si décisives et si mal maîtrisables par les analyses microéconomiques dites néo-classiques" (Perroux, 1961, introduction).
La dynamique des acteurs chez Hirschman
La conception de l’acteur hirschmanien est plus individuelle et moins stratégique que celle de l’acteur perrousien. On trouve, chez Hirschman, le même refus de réduire l’acteur à un homo oeconomicus mu par son intérêt individuel. Il pense, comme Sen (1993, p. 107), que "l’homme purement économique est à vrai dire un demeuré social pour prendre en compte les différents concepts relatifs à son comportement, nous avons besoin d’une structure plus complexe". Il reprend la distinction entre les préférences du premier ordre et celles du second ordre ou métapréférences. Les choix réels ne correspondent pas aux préférences. Celles-ci s’insèrent dans des systèmes de valeurs. Il y a grande proximité entre Hirschman et Crozier quant au rôle des acteurs face au système et à l’imprévisibilité des changements et de la façon dont il procède de constellations uniques (Hirschman, 1995). L’acteur hirschmanien est animé par une large gamme de "sentiments moraux" autant que citoyens : l’engagement, le refus, l’altruisme, le sentiment d’appartenir à une communauté, la contestation, la négociation, la fierté, la déception.
Hirschman se situe dans le champ d’une économie politique, science morale. Il a pour ambition de dépasser les frontières de la théorie économique. Il dégage des principes universels pour penser les liens entre l’économie et le politique : la voice, l’exit et la loyalty ; les principes de l’effet pervers, de l’inanité et de la mise en péril pour expliquer le refus du progrès. Il analyse comment le capitalisme s’est constitué en modifiant la hiérarchie entre les passions, la raison et les intérêts. Le paradoxe de la science économique est qu’elle est née lorsque les intérêts au sein du capitalisme sont devenus des valeurs supérieures à celles des passions, alors qu’elle a voulu devenir une discipline autonome fondée sur les seuls intérêts, en oubliant ce conflit des valeurs.
Hirschman considère que la prise de parole ou "voice", a autant d’importance pour l’efficacité que l’"exit" ou la concurrence. Dans son ouvrage Exit, Voice and Loyalty (1970), il opère la distinction entre trois types de comportements de l’acteur social, qu’il soit consommateur, salarié ou citoyen : la défection ( exit), la contestation ( voice) ou la loyauté ( loyalty) sont des alternatives aux conflits ouverts. Lorsqu’il est satisfait, le consommateur peut ainsi exprimer sa loyauté ; s’il est mécontent il peut soit faire défection soit exprimer ses doléances. Il en est de même pour un salarié au sein d’une organisation/entreprise ou pour un citoyen dans ses décisions. Dans ces conditions, une structure close comme le monopole peut, selon les contextes, être plus ou moins efficiente qu’une structure ouverte comme le marché concurrentiel qui retient comme seul comportement l’exit.
Au niveau politique, les rhétoriques réactionnaires ou progressistes s’affrontent selon des arguments que l’on retrouve permanents dans " Deux siècles de rhétorique réactionnaire ( 1991). La rhétorique réactionnaire mobilise trois arguments : celui des effets pervers selon lequel une réforme conduit par un enchaînement de conséquences non voulues à des résultats opposés à ceux recherchés ; celui de l’inanité qui veut montrer que les réformes sont condamnées à échouer et celui de la mise en péril pour lequel les réformes risquent de remettre en cause les acquis antérieurs (le mieux est l’ennemi du bien). Inversement, la rhétorique progressiste se justifie par des arguments comme ceux de l’imminence (si on retarde les réformes, elles seront plus tard difficiles ou impossibles) ou du sens de l’histoire.
1.2 Une conception proche du développement
Dès lors que l’on intègre les acteurs, le développement est donc un processus conflictuel et instable qui se traduit par des déficits et par des excédents. Les effets d’entraînement, les boucles d’interaction se trouvent au cœur de la dynamique à long terme. A l’encontre d’une vision du développement linéaire et équilibré, mu par le marché auto-organisateur, Hirschman et Perroux envisagent l’économie en terme de tensions, de distorsions, de déséquilibre. Ils privilégient, tous deux, les pôles de croissance, les effets de liaison, mais sans qu’il y ait déterminisme : "il n’y a pas de réponses aux relations causales complexes qui se nouent entre technologie, idéologie, institutions et sociétés" (Hirschman, 1986, p. 53).
Développement et sous-développement chez Perroux
Perroux distingue croissance économique (accroissement des dimensions) et développement économique (extension de la complexité). Il différencie les périodes de développement économique impliquant modification des comportements et des structures et les périodes de croissance caractérisée par une accélération ou un ralentissement du taux d'accroissement du produit. Il analyse le sousdéveloppement comme un processus.
La croissance est un processus asymétrique caractérisé par des disparités sectorielles et régionales définies par les actions dans lesquelles l’augmentation du taux de croissance du produit ou de la productivité d’une unité simple ou complexe A provoque l’augmentation du taux de croissance du produit ou de la productivité d’une autre unité simple ou complexe B.
Le développement "est la combinaison des changements mentaux et sociaux d'une population qui la rendent apte à faire croître, cumulativement et durablement son produit réel global. Les sociétés occidentales elles-mêmes, et leurs parties constituantes, sont, à cet égard, inégales quant aux niveaux atteints et quant aux ressorts du développement. Les sociétés dont les économies sont dites sous-développées par les publications officielles des organisations internationales, représentent un cas extrême" (Perroux, 1969, p. 191).
Ce processus est finalisé ; il doit conduire vers une économie véritablement " progressive" dans laquelle "les effets de l'innovation se propagent au plus vite, aux moindres coûts sociaux, dans un réseau d'institutions économiques dont le sens s'universalise" (Perroux, 1969, p. 583). Perroux parle, dans sa communication au Congrès de l'UNESCO à Quito (1979), du "développement global endogène et intégré". L'émergence d'une "économie de l'homme et de tous les hommes" s'oppose à l'économie avare de l'argent et de la solvabilité. Elle privilégie l'homme et son épanouissement multidimensionnel et solidaire. L'argent et la rentabilité ne peuvent être que des moyens et non des fins. Il s'agit de permettre aux hommes d'avoir le savoir et le pouvoir de décider ce qui est bon pour eux.
La croissance et le développement concernent des nations dont certaines sont en voie de se faire. Le monde est constitué de nations structurées et d'ensembles structurés d'activités. L'économie mondiale se présente sous trois aspects : une mosaïque de nations inégales entre elles, une combinaison de vastes "régions de nations" (B. Russel) et une montée des masses longtemps opprimées. Cette montée des masses et de la masse du Tiers Monde est un dynamisme puissant de l'évolution contemporaine..." (Perroux, 1982, p. 35). Le développement est caractérisé par des "périodes de développement". Dans la longue période, les structures du capital se modifient avec l'apparition "des grappes d'entrepreneurs" (Schumpeter) ; l'émergence d'industries nouvelles, liées à une énergie nouvelle, à des conditions techniques et à des facteurs exogènes, guerres, inventions, exploitation de nouvelles matières premières, etc. (Kondratieff). Dans la moyenne période " des sous-ensembles (secteurs au sens le plus large qui équivaut à "parties structurées") exercent les uns sur les autres des actions inégales en dimensions et en effets. Certains sont typiquement entraînant, d'autres entraînés. Il convient d'analyser la façon dont ces sous-ensembles accueillent et diffusent les innovations (organisations nouvelles, produits nouveaux, modification des coûts et des prix etc.) (Perroux, 1982, p. 217-223).
Ce processus s’oppose à des forces de contre-développement;: "pratiquement on peut considérer comme intimes au processus même de développement, les hésitations, les erreurs, démagogies de régimes autoritaires nouveaux ou de démocraties naissantes ; non moins les résistances ou les contre-attaques du secteur traditionnel ou des groupes de cultures et de civilisations qu'il contient", ainsi que "la menace d'avortement du développement résultant de la révolution biologique qui accroît les besoins à satisfaire sans qu'augmentent nécessairement de façon corrélative les ressources disponibles... Aucune de ces forces de contre-développement, aucune de ces alternances dans le développement (par opposition aux fluctuations dans la croissance) ne saurait être comparée à un phénomène naturel" (Perroux, 1969, p. 292).
Dans son article célèbre de 1955, Perroux caractérisait le sous-développement par trois traits : "L'observation des pays que la statistique classe comme sous-développés révèle trois traits notables de leur économie. Ce sont des économies inarticulées. Ce sont des économies dominées. Ce sont des économies qui ne couvrent pas les coûts du statut humain de la vie pour tous ; les coûts de l'Homme, les coûts qui procurent à chacun l'espérance de vie, la santé, l'accès à la connaissance, compatibles avec les conditions concrètes du lieu et de l'époque, ne sont pas couverts". Ce sont donc des économies dans lesquelles le processus de développement est soit mal, soit incomplètement engagé. Trois caractéristiques dominent :
  • leurs économies sont formées par la juxtaposition d'économies de types différents. Comme pas une dans le monde n'a été entièrement tenue à l'écart du capitalisme, elles sont formées de secteurs - ante-capitalistes et de secteurs capitalistes,
  • Un second trait caractéristique est "la dépendance financière où sont réduits les pays sous-développés" vis-à-vis des investisseurs et des prêteurs étrangers. Les investissements étrangers sont le résultat de plans et de programmes élaborés à l'extérieur et qui "se heurtent à d'autres plans et programmes nécessaires pour la mise en valeur des pays sous-développés",
  • Un troisième trait est la présence de décalages de développement combinés à l'hétérogénéité très marquée et à la juxtaposition des secteurs économiques mal reliés les uns aux autres
  • (Perroux, 1969, p. 424).
Le développement chez Hirschman ou naviguer contre le vent
Le développement a été notamment analysé dans l’ouvrage de Hirschman la Stratégie du développement économique (1958), écrit lors de son expérience colombienne. Une politique de développement suppose des investissements en saccades, en séquences différentes. A propos du développement du Sertao brésilien, il montre comment s’enchaînent les problèmes d’abord d’infrastructures (routes, barrages), puis politiques (résistances des grands propriétaires), puis techniques. La stratégie du développement consiste à favoriser la création d’activités en faisant face progressivement aux goulets d’étranglement (en énergie, en produits industriels, en technologies...). Les causes du changement social ne peuvent être isolées du fait du côté inextricable des idées, des valeurs, des intérêts, de la stratification et des conflits. Les sociétés évoluent en fonction de conséquences non voulues (effets émergents). Le développement se fait par déclenchement de dispositifs d’entraînement ou de mécanismes d’induction, par le jeu de pressions créatrices et de déséquilibres (pressions démographiques, inflationnistes, bons déficits des balances des paiements..).
Hirschman est favorable à un effort d’investissement capital intensif, à l’encontre de Nurkse, Lewis ou Scitowsky. Il note toutefois avec Myrdal les risques de dualisme. Il différencie les investissements d’infrastructure ( Social overhead S.O.C) et les investissements productifs ( Directly productivity activities D.P.A). A l’opposé de la croissance équilibrée, il importe de créer des séquences entraînantes qui maximisent les effets induits. On peut observer qu’un excès de SOC sur les DPA est seulement permissif, alors qu’une insuffisance de SOC a des chances de créer des séquences coercitives. Il importe néanmoins qu’un niveau minimum de SOC soit assuré pour que la productivité marginale sociale des DPA soit positive. On peut choisir entre DPA en fonction des effets en amont et en aval qu’elles créent et donc privilégier les activités dont le degré d’interdépendance est élevé. Il importe également de privilégier les industries fondées sur des processus par rapport à celles fondées sur les produits.
Soit en abscisse les SOC et en ordonnées les DPA. On représente par des courbes a, b, c, d homothétiques les coûts résultant d’une production donnée obtenue à partir d’un investissement DPA considéré comme étant fonction du SOC disponible. La solution standard d’optimisation supposerait un minimum de la somme SOC+DPA et donc de se situer sur la bissectrice. Les séquences déséquilibrées peuvent soit choisir la séquence d’excès de SOC, soit AB 1BC 1C, soit la séquence d’excès de DPA : AA 1BB 2C.
Schéma de
séquences déséquilibrées entre SOC et DPA chez
IMGIMGséquences déséquilibrées entre SOC et DPA chezIMGIMF
La problématique du développement est moins celle de l’allocation des ressources rares que celle de la mobilisation des énergies et des capacités créatives. Le rôle des acteurs l’emporte sur les seules relations technicoéconomiques. Les investissements directement productifs sont ainsi préférables aux infrastructures en raison des stratégies des acteurs. Un entrepreneur industriel peut faire pression sur des décideurs publics pour construire des routes nécessaires à son activité alors qu’un bureaucrate a peu de chance en projetant une route d’entraîner des investisseurs.
"L’objectif d’une théorie et d’une politique de développement est donc d’examiner dans quelles conditions les décisions de développement peuvent être provoquées en dépit des imperfections par des dispositifs d’entraînement ou par des mécanismes d’induction. Chaque fois que l’un de ces éléments concerne des décisions dont nous sommes convaincus qu’elles seront prises parce qu’elles sont soumises à une certaine pression supplémentaire résultant d’un mécanisme d’entraînement, de réactions, de routine, de menaces, de pénalisation d’une rentabilité certaine et élevée et de diverses autres forces… Mes principales découvertes ont été les rationalités possibles : 1) Les pénuries, goulets d’étranglement et autres séquences de croissance non équilibrées au cours du développement ; 2) des opérations industrielles à forte intensité de capital et 3) de la pression exercée sur les décideurs par l’inflation et les déficits de la balance des paiements". Il peut exister une bonne inflation ou de bons déficits de la balance des paiements. Nous sommes loin du monétarisme et du Consensus de Washington ! "Le processus de croissance antagonisme non équilibré - on pourrait l’appeler "naviguer contre le vent" - est bien plus commun qu’on ne pourrait le croire. En premier lieu, chacun des objectifs est déjà si difficile à réaliser qu’à lui seul, il exige la plus grande concentration des énergies intellectuelles et des ressources politiques… Ce faisant on néglige d’autres objectifs d’importance cruciale… En second lieu, le modèle de la "navigation contre le vent" s’accorde avec la forme démocratique du gouvernement" (Hirschman, 1986, p. 10 ).
1.3 des divergences dans la méthode et la philosophie de référence
La conception de Perroux - dénommé "le Claudel de l’économie" - par P. Drouin (Le Monde, 4 juin 1987), est globale et portée par un humanisme chrétien fondé sur le personnalisme de Mounier ; il s’agit d’emporter l’adhésion dans la construction d’une économie finalisée "de tout l’homme et de tous les hommes". Celle utilisée chez Hirschman, est agnostique. Elle est toute de subtilité, de finesse, de présentation de paradoxes pour comprendre les ruses de l’histoire et les rationalités cachées. La conception politique de Hirschman est internationaliste, libérale au sens anglo-saxon et elle renvoie à la démocratie et à la "voice".. Celle de Perroux est plus nationaliste ; elle peut justifier des régimes autoritaires et elle visait à une troisième voie entre le capitalisme et le socialisme, ce qui l’a conduit à soutenir le corporatisme.
La représentation de Perroux se veut systémique. Il s'agit, dans une approche topologique, de "formaliser des sous-ensembles en relations asymétriques et irréversibles durant une période donnée". Les principaux concepts utilisés sont ceux d'asymétries, de domination, d’équilibration, de luttes/concours, d'irréversibilité, de régulation et de polarisation, de pouvoirs et de contre-pouvoirs.
L’acteur hirschmanien ne s’insère pas, au contraire, dans un système global hiérarchisé. Il agit par essais/erreurs. Le développement résulte largement d’actions non voulues et non prévisibles, de rationalités cachées. La méthode est moins holiste et moins globalisante ; elle se veut micro-économique tout en fondant les décisions des acteurs non sur l’intérêt individuel mais sur un ensemble de motivations. Elle consiste à construire des faits stylisés, à utiliser le comparatisme et à resituer la société moderne au regard de l’histoire des sociétés occidentales pour trouver des invariants et des ruptures.
 
2– CRITIQUES ET RENOUVEAU DE L’ANALYSE DES ACTEURS DU DÉVELOPPEMENT
 
 
2.1 Les critiques des analyses et des pensées de Hirschman et de Perroux
La pensée perrousienne, et à un degré moindre celle de Hirschman, étaient en phase avec le "structuralisme" des années cinquante et soixante. Le rôle prééminent de l'État dans le développement et comme instance majeure de régulation socio-politique était légitimé par un ensemble d'arguments.
Il était admis que l’insertion dans l’économie internationale n’avait des effets positifs que sous certaines conditions. Il importait de construire les avantages comparatifs, notamment par un protectionnisme sélectif.
Il fallait compenser les volatilités des prix par des mécanismes stabilisateurs. Les ensembles régionaux permettaient de réaliser des industries de substitution en jouant sur les économies d’échelle. La mise en place d’un droit du développement devait permettre de prendre en compte les asymétries et de s’opposer au principe de réciprocité. L’aide était appelée à jouer un rôle central. Selon cette conception, l'économie est partie intégrante des systèmes socioculturels ; les institutions jouent un rôle essentiel ; les pouvoirs et les conflits sont au cœur de l'économie ; le développement économique est un processus historique déséquilibré. Dès lors, le formalisme universel doit céder la place à des analyses plus proches des contextes des économies sous-développées, de leurs normes, de leurs valeurs et de leurs structures.
La pensée perrousienne et hirschmanienne sur le développement a fait l’objet de critiques de courants doctrinaux différents.
La critique radicale de la pensée perrousienne ou hirschmanienne
Dans les années soixante-dix, l’humanisme et le rôle des acteurs ont été critiqués par un courant holiste privilégiant les structures aux dépens des acteurs, les classes sociales aux dépens des unités actives et des organisations. Ce courant est en France althusserien, foucaldien ou bourdieuvin. La pensée perrousienne s'était forgée contre la pensée économique walrasienne et keynéso-classique. La pensée néo-marxiste ou radicale se constitue en réaction contre le courant réformiste "structuraliste". Elle dénonce également le discours dominant des bourgeoisies périphériques sur le volontarisme étatique, l'analyse refusant le déterminisme économique ("La détermination en dernière instance") privilégiant le politique, le culturel, les mentalités ou le cadre national et oubliant les classes sociales. Le radicalisme marxiste critique également l’humanisme chrétien qui privilégie le dialogue sur la dialectique et une vision d’un homme guidé par l’amour et la haine et non seulement les conflits de classes.
Le courant dépendantiste privilégie ainsi, à l’encontre du "structuralisme", l'intégration au capitalisme comme facteur déterminant du sous-développement ; il rejette généralement le projet de modernisation pour celui de déconnexion vis-à-vis du marché international et de substitution des importations. Le sous-développement n'est plus défini comme un retard ou un écart du développement, mais comme un produit du développement capitaliste. Il n'est plus interprété comme une histoire qui se répète (sous-développement retard) ou qui est comparée (sous-développement écart) mais comme une histoire qui s'impose avec violence. Sous-développement et développement ne sont que les deux faces d'une même réalité : l'accumulation du capital à l'échelle mondiale, l'impérialisme, l'économie mondiale capitaliste (Amin, 1973).
La critique ou l’ignorance libérale et orthodoxe
A partir du milieu des années soixante-dix, la pensée libérale "Le consensus de Washington" dont parle Williamson l’a emporté et a, à nouveau, dévalorisé la pensée perrousienne ou hirschmanienne. Le référent walrasien l’a, en partie, emporté. Les institutions de Bretton Woods ont exercé un rôle de leadership (avec une vulgate néo-classique réduisant l’économie à quelques principes simples et universels). La modélisation et l'instrumentation jouent un rôle essentiel (notamment du fait de la révolution informatique). Les travaux en économie du développement ont privilégié davantage l'individualisme méthodologique et les tests empiriques ; ils s'intéressent plus au comment qu'au pourquoi et davantage à l'analyse du fonctionnement des sociétés qu'à l'explication de leurs mutations structurelles. L’économie du développement s’est largement diluée en sous-spécialités économiques. La mise en place des politiques d'ajustement et de stabilisation, dans un double contexte d'endettement et de globalisation, privilégie les équilibrages financiers. La dévalorisation de l’économie du développement de type perrousien s’accompagne d’une marginalisation des courants francophones face au " mainstream" anglo-saxon. Le "purgatoire" de Hirschman n’est pas comparable. Celui-ci est resté un maître à penser pour les socio-économistes, les institutionnalistes et a continué à avoir un rôle important L'économie du développement est devenue, pour de nombreux économistes, une simple application du corpus orthodoxe universel aux économies en développement (Berthelemy et al., 1991). Dès lors que le marché acquiert un statut d'universalité, que l'ordre spontané l'emporte sur l'ordre décrété et que la rationalité substantielle devient l'axiomatique, l'économie s'autonomise et l'économie du développement perd sa spécificité. Le marché est censé jouer un rôle autorégulateur et stabilisateur. Face aux dysfonctionnements et à la délégitimation de l'État, le rôle du marché a été privilégié. L'ambition des économistes orthodoxes est d'analyser les comportements économiques indépendamment des structures et des organisations, en postulant l'universalité des mobiles (utilitarisme), des modes opératoires (rationalité substantielle) et de la coordination marchande. Les institutions, les règles et les normes sociales sont assimilées à des distorsions entravant le marché, ou à des relations contractuelles entre volontés individuelles (théorie des prix incitatifs, réduction des coûts de transaction entre firmes...). Alors que Perroux ou Hirschman différenciaient croissance et développement et voyaient dans la première un simple moyen pour promouvoir une économie humaine multidimensionnelle, la vulgate néo-libérale a inversé la dialectique des fins et des moyens et instrumentalisé la finalité en posant la rigueur financière, l’efficacité productive et la rationalité instrumentale comme des objectifs premiers.
L’amnésie des nouveaux institutionnalistes
Autant les travaux de Hirschman ont été mobilisés par les institutionnalistes français autant l’œuvre de Perroux est pratiquement occultée par eux. Perroux est ainsi plus un inspirateur qu’un fondateur d’écoles. Les régulationnistes (de l’école du CEPREMAP), bien que le citant très rarement, ont repris ses concepts d’irréversibilité, de régulation, d’asymétrie et l’hypothèse centrale d’un compromis dans un processus d’équilibration. De nombreux travaux sur les organisations rejoignent les préoccupations perrousiennes mais en débattant, dans le cadre de l’individualisme méthodologique, avec les théoriciens de l’équilibre général, en réduisant les dynamiques à des processus d’apprentissage, en privilégiant les asymétries d’information et les rationalités limitées. Il y a nécessité d’ouvrir la "boîte noire" des unités élémentaires mais structurées de décision. Les organisations sont des ensembles structurés caractérisés par des relations d’ordre et d’autorité. L'équilibre général suppose une information parfaite ou du moins symétrique ; or dans les marchés décentralisés, l'information est réduite et les coûts de transaction sont élevés.
Dans le cas d'informations asymétriques, des substituts au marché apparaissent sous forme de relations hiérarchiques ou de contrats, ceux-ci limitent les coûts de transaction. Les fondements microéconomiques de la macro, la théorie des incitations, les analyses des informations asymétriques, des marchés segmentés en déséquilibre ou des rationnements, les théories des conventions reprennent certains outils d’analyse de Perroux ou de Hirschman mais en évacuant les conflits, les asymétries de pouvoirs, les acteurs innovants et en élaborant des typologies statiques en termes de pluralité des modes de coordination, de conventions, de cités ou d’espaces de justification.
Le marché est traité comme un mode de coordination parmi d’autres, au lieu d’analyser son processus historique de formation parfois par la violence et de situer les transactions marchandes en relation avec les transactions par le pouvoir (contrainte, prestation/redistribution) ou par la solidarité (don) (Perroux, 1960).
2.2 Renouveau de la pensée perrousienne et hirschmanienne de l’économie du développement ?
Vers un renouveau de l’économie du développement ?
Face à la crise du "consensus de Washington", et peut-être à la mise en place d’un "consensus stiglitzien", on constate un renouveau de l’économie du développement. La question se pose de voir sur quelle base elle se reconstruit dans un contexte de mondialisation. Dans un contexte de triadisation et de divergences entre les pays nantis, les pays émergents et les pays pris dans des "trappes à pauvreté", il y a remise en cause des hypothèses de convergence, de régulation des marchés, d’homogénéisation de l’espace mondial ou d’inefficience des régulations des autorités gouvernementales.
On observe, à l’encontre des modèles de convergences de type Solow, de fortes divergences qui peuvent s’expliquer par des effets de seuil, par les différences de trajectoires initiales, par une hétérogénéité mondiale en termes d’accès aux technologies et/ou aux capitaux. Les travaux dans la lignée de Krugman sur la nouvelle économie internationale, les modèles de croissance endogène initiés par Lucas et Romer, la redécouverte des effets d'agglomération dans l'économie géographique (Krugman) permettent, dans un cadre formalisé, un traitement rigoureux des intuitions perrousiennes.
Le contexte est celui d’un univers incertain où les acteurs ont des pouvoirs asymétriques. La nouvelle économie internationale raisonnant en concurrence imparfaite, intègre les stratégies des oligopoles unités actives et la politique commerciale stratégique nuançant les avantages attendus du libre-échange. Les spécialistes de l’économie politique internationale reprennent les concepts de domination, des grandes unités, d’oligopoles, de jeux des pouvoirs pour comprendre les "emprises de structures" ou les "préférences de structures". L’économie géographique mobilise, avec peu de références explicites à Perroux, sa grille analytique en termes de pôles de développement et de croissance, d’effets de liaisons et d’externalités, d’agglomération. Les processus endogènes cumulatifs sont à l'origine d'asymétries spatio-économiques temporellement auto-renforçantes. La polarisation ne se traduit pas seulement par un développement inégal (attraction, forces centripètes) mais par une contagion (diffusion, forces centrifuges). L'intervention de l'Etat ou d'instances collectives est à nouveau légitimée dans des activités créatrices d'externalités (capital humain) et à rendements croissants.
A l'opposé des analyses réduisant l'État à des agents préleveurs de rentes ou à des créateurs de distorsions et les fonctionnaires à des ponctionnaires, de nombreux auteurs abordent l'État dur (Myrdal) ou"pro"(promoteur, prospecteur, protecteur, producteur selon Sautter) comme un agent central du développement et expliquent ainsi les réussites des pays émergents, notamment d’Asie de l’Est.
La compréhension des économies sous-développées suppose l’analyse de leur insertion dans une économie mondiale créatrice d’asymétrie, de développement inégal pouvant conduire à des spécialisations appauvrissantes (Bhagwati) ou à des processus régressifs. Seules les économies ayant, sur le modèle des économies est-asiatiques, construit leurs avantages comparatifs à partir de politiques industrielles et (ou) d’attractivité durable des firmes à haute technologie sont capables d’affronter les vents de la concurrence internationale.
Ordre, désordre et pluralités des trajectoires de développement
Les travaux des historiens et des épistémologues des sciences sociales montrent, comme ceux de Perroux ou d’Hirschman, que les mouvements économiques s'éloignent des mécaniques horlogères, des schémas évolutionnistes et des déterminismes. L'histoire est bourgeonnement. Dans les multiples cheminements possibles, l'un devient histoire. La dynamique est nécessairement stochastique. Les périphéries dominées ont été façonnées par leur histoire ; il y a diversité et spécificité des configurations sociales et des trajectoires ; le progrès technique s'inscrit dans la matrice sociale. Les formalisations de Perroux ont été poursuivies par les mathématiques modernes : dynamiques non linéaires, théories du chaos et des catastrophes, prise en compte de la conflictualité et développement de la théorie des jeux.
Le mouvement est un processus de destruction créatrice (Schumpeter), de déstructuration/restructuration, de dialectique de l'ordre et du désordre. Les structures dissipatives ou le désordre sont créatrices de nouvelles organisations au sein des systèmes complexes. Dès lors, les processus historiques ne sont pas linéaires. Les sociétés sont des systèmes ouverts, éléments en interrelation où interviennent des incertitudes ou des indéterminations (temps non probabiliste), des poly-causalités et des acteurs innovants (cf. les théories du chaos). Les visions linéaires d'un temps fléché cèdent la place à des analyses de cheminements multiples marqués par des réversibilités de trends et des involutions. Les déterminants structurels apparaissent secondaires face aux rôles des acteurs, aux structurations sociales anomiques, aux dérives par rapport à des normes (désordre) ou aux incertitudes.
Les travaux d’économie régionale intègrent l’économie des territoires et l’économie du développement en montrant la dimension locale de l’innovation, le rôle des milieux créateurs d’externalités, les dynamiques des systèmes productifs locaux.
On peut, comme l’analyse Perroux, assimiler le développement économique à un processus de complexification caractérisé par des effets de synergie, par des boucles de rétroaction avec amplification conduisant à l'émergence de nouvelles organisations dans un espace élargi et se traduisant par une croissance de la productivité accompagnée d'une répartition plus équitable. La question explicative est celle des enchaînements, des séquences entraînantes, de l'innovation, de la destruction créatrice et de la transformation de rentes assises sur des prélèvements en profits créés sur des productions de richesse. Ces processus repérables ex post (par exemple dans l'émergence des économies estasiatiques) sont difficiles à discerner ex ante. Le développement économique se fait par essais erreurs, croissance déséquilibrée en zigzag, caractérisés par des alternances de politique et des changements de cap (Hirschman, 1958). Il résulte de stratégies et de conflits de la part d'acteurs devant faire des paris sur un futur non probabilisable.
L'économie du développement repose également sur la connaissance du terrain, l'analyse des comportements des agents en liaison avec leurs structures sociales et leur représentation. Le passé colonial, les relations asymétriques internationales conduisent à des insertions spécifiques dans la division internationale du travail de la part de nombreux pays demeurant marginalisés et exclus de la mondialisation. Il importe, dès lors, d'ouvrir la boîte noire des organisations et des institutions. L'économiste affronte la question de la pertinence des catégories standards dans des sociétés où les marchés sont rudimentaires. La rationalité économique et les comportements des agents représentatifs ne peuvent être posés indépendamment du contexte dans lequel ils agissent.
Une méso dynamique dans la tradition de Perroux et de Hirschman
Les travaux récents sur la gouvernance, sur les systèmes ou sur les chaînes d’acteurs sont une nouvelle manière d’analyser les modes de coordination et de régulation au sein de filières ou de méso systèmes dynamiques. Nous avons dans nos propres travaux (cf notamment Hugon (1968), de Bandt, Hugon, 1988) développé une analyse hirschmanienne ou perrousienne en termes d’acteurs pluriels (macro et micro acteurs prenant des micro et des macro décisions) dotés de pouvoirs asymétriques (économiques, politiques et symboliques), aux horizons temporels pluriels (depuis la quotidienneté jusqu’aux paris sur des structures nouvelles), disposant d’informations différentes et aux motivations multiples (depuis la rentabilité jusqu’aux objectifs de survie, de sécurité ou de précaution). Ces acteurs ont des pratiques allant de l’innovation, à l’ingéniosité jusqu’à la soumission et aux ruses. Ils mettent en place, à propos d’un champ ou d’un objet (gestion de l’eau, filières agroalimentaires ou industrielles, réseaux de transports… ), des arrangements contractuels et des modes de coordination. L’analyse de filières ou de meso systèmes dynamiques consiste à repérer à l’intérieur de ce sous-système le partage de la valeur ajoutée, les coûts de transactions, les nœuds stratégiques, les modes de gouvernementalité (au sens de Foucauld) ou de régulation (au sens de Perroux). Celle-ci, au sens faible, va au-delà de la réglementation. Elle renvoie à la mise en cohérence par des autorités privées ou publiques des modes de coordination, du respect des arrangements contractuels. Au sens fort, la régulation suppose la mise en place de compromis socio-politiques durables avec des mécanismes de péréquation territoriale, de transferts et de redistributions. On peut différencier quatre modes de régulation : domestique (locale), marchande (locale ou régionale), administrée (nationale) et capitaliste (mondiale) (Hugon, in de Bandt, Hugon, 1988).
Cette meso dynamique suppose elle-même la prise en compte des échelles territoriales allant du local au mondial ( filières spatialisées ou meso systèmes territorialisés). Les régulations au sens faible apparaissent notamment à des échelles locales ou transnationales. En revanche, la régulation au sens fort concerne principalement l’échelle de l’Etat national, avec de très fortes différenciations selon les contextes et une tendance au "débordement" des Etats d’en bas (décentralisation, privatisation) et d’en haut (régionalisation, mondialisation...).
A un niveau mondial, l’emboîtement de ces meso systèmes territorialisés peut apparaître, au-delà des dynamiques repérables dans les pays émergents, comme une reproduction des hiérarchies et des asymétries entre les centres nantis, les semi-périphéries et les périphéries. Dans une logique de "décharge" ou de délestage, les acteurs dominants des Etats nantis tendent à transférer de nombreuses charges vers les Etats des semi-périphéries et des périphéries. Ceux-ci tendent, faute de moyens et de pouvoirs, à transférer leurs activités vers les opérateurs privés (privatisation) et ces derniers, faute de demande solvable de la majorité de la population, transfèrent leurs activités vers les associations locales ou les ONG internationales.
 
CONCLUSION
 
 
De nombreux auteurs notent la disparition (Krugman, 1992) ou le déclin (Hirschman, 1994) de l'économie du développement. Selon Krugman, la contre-révolution initiée par le modèle de " big push" de Rosenstein Rodan, les économies d'échelle, les externalités et les effets de liaison, a fait long feu à la fois par manque de formalisation et par défauts de réalisme au regard des pratiques. Au contraire, Hirschman souligne que cette discipline s'est étriquée au moment même où les problèmes exigeaient d'adopter une perspective plus large, plus politique et plus sociale dans la tradition perrousienne.
On peut noter, à l'inverse, un renouveau de l'économie du développement. Stiglitz ( 1998) parle de l'au-delà du consensus de Washington. Il souligne les limites d'une focalisation économique pour traiter des transformations de sociétés en voie de modernisation.. L'économie standard du développement confond les fins (la satisfaction des besoins, la réduction de la pauvreté, la réponse aux aspirations) et les moyens (la hausse du PIB), les causes et les effets. Il importe, dès lors, d'adopter une conception plus globale du développement allant au-delà de l'ajustement et intégrant les dimensions institutionnelles.
Il importe, bien sûr, d'intégrer les avancées théoriques propres à la discipline, les progrès de la formalisation, d'élaborer des propositions vérifiables ou réfutables (tests d'efficience) et donc d'utiliser la boîte à outils de l’analyse économique. L'économiste, qui se veut analyste et non pas chroniqueur, doit utiliser des concepts généralisables au-delà de la diversité du concret et mettre à l’épreuve des concepts par une axiomatique. Le sous-développement est un problème trop complexe pour permettre l'"économie" des outils d'analyse économique. La théorie de l'information asymétrique, l'économie des organisations, les arbitrages entre le marchand et le non-marchand, la théorie des anticipations, du risque et de l'incertitude, l'économie du rationnement et du déséquilibre, les modèles de croissance endogène (pour ne parler que de certains apports récents) sont autant d'instruments essentiels pour les économistes du développement. L'économiste doit accepter d'avoir une approche partielle, correspondant à un découpage entre les différents champs de la discipline économique (économie du travail, monétaire, internationale, de l'entreprise, des finances...) avant de replacer ces découpages analytiques dans une vision plus large. Il doit accepter une démarche analytique et économétrique permettant de mettre en relation les facteurs "exogènes " (histoire, géographie, structures sociales...), les institutions, les politiques économiques et les trajectoires de développement.
Il est évident que certaines analyses de Perroux et à un degré moindre celles de Hirschman datent ; leur vision industrialiste, nationaliste voire étatiste, la faible prise en compte des questions environnementales ou de l’économie populaire urbaine ne sont plus en totale phase avec les réflexions sur le développement. Le développement durable met davantage l’accent sur les liens entre les questions économiques, sociales et environnementales que ne le faisaient Perroux ou Hirschman et traite des questions d’équité intergénérationnelle. A l’ère de la post-modernité, les visions éco-centrées, la prise en compte des nouveaux risques et des responsabilités vis-à-vis des futures générations relativisent une vision anthropo-centrée de Progrès. La croyance dans l’industrialisation, le rôle de l’Etat et de la nation ont été relativisés face au rôle que joue le tertiaire. La condamnation morale de l’argent et de la marchandise chez Perroux interdisent de prendre en compte la complexité du rôle du marché, la dialectique du développement ou la compréhension des trajectoires des économies est-asiatiques. De nombreux auteurs, au nom du réalisme, rappèlent le caractère utopique du développement dans un monde où l’architecture internationale est structurée par le rôle des puissances hégémoniques et où l’aide est fortement dévalorisée. L’analyse de Perroux reste évidemment marquée par le contexte de la guerre froide et par la recherche d’une troisième voie entre le capitalisme occidental et le socialisme soviétique. Le projet global de celui qui est souvent appelé le "Claudel de l’économie" était peut-être trop ambitieux pour être poursuivi. Sa pensée était trop puissante pour être assimilable par des épigones. Le vocabulaire qu’il a inventé a été peu intégré dans les milieux académiques. Aujourd’hui Perroux n’est pratiquement jamais cité dans un ouvrage anglo-saxon consacré à l’économie du développement (Hugon, 1991).
En revanche, Hirschman et Perroux nous rappellent que le développement est pluridimensionnel et qu’il importe de prendre en compte l’indétermination et l’incertitude (Bartoli, 1999). Il s’agit, en mettant en avant des sujets agissants dotés de projets à propos des objets, de retrouver les acteurs du développement qui ne se diluent ni dans l’agent représentatif et l’homo oeconomicus de la théorie standard ni dans les structures et dans les déterminismes historiques. Le primat de l’humain et des valeurs oblige à concevoir l’économie comme multidimensionnelle et comme étant subordonnée aux impératifs éthiques de la finalité humaine. La tradition perrousienne ou hirschmanienne rappelle enfin qu'une interrogation scientifique sur le développement économique est liée à une interrogation éthique et philosophique. Celle-ci porte sur les sens que les agents donnent à ce processus, qu'ils maîtrisent ou qu'ils subissent et où ils sont participants ou exclus. Elle lie savoir et pouvoir. Elle refuse une économie sans politique ni cadres sociaux. L’économie n’étudie pas les flux d’objets mais les relations entre sujets animés de projets à propos des objets. Il n’y a pas de sens de l’histoire mais des sens que les hommes donnent aux trajectoires historiques.
 
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NOTES
 
[1] Ce texte utilise pour certaines citations de Perroux un remarquable texte de G.Blardone, sur "Perroux et le développement", à paraître. Nous privilégions l’article des Cahiers de l’ISEA ( 1955), l’Economie du XXe siècle ( 3e éd. 1969), Pouvoir et économie ( 1973 ), Unités actives et mathématiques nouvelles ( 1975) et Dialogue des monopoles et des nations ( 1982).
[(*)] Professeur à Paris X-Nanterre phhugon@ club-internet. fr
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