2003
Monde en développement
Le concept d’acteurs du développement chez les pionniers du développement : Albert Otto Hirschman et François Perroux
[1]
Philippe Hugon
[(*)]
Albert Otto Hirschman et François Perroux sont des fondateurs de l’économie du
développement. Les proximités sont grandes entre ces deux grands théoriciens du
développement. Ils construisent un corpus spécifique, se démarquant de l’école
néo-classique, du keynésiannisme de la synthèse et du marxisme, en termes de
séquences déséquilibrées et de pouvoirs des acteurs. En revanche, les référents
théoriques, les méthodes et les fondements philosophiques diffèrent entre ces
deux pionniers du développement. Ce texte analyse de manière comparative le
rôle des acteurs dans les théories du développement de Perroux et de
Hirshman, avant de présenter les critiques et le renouveau de leurs théories
dans la refondation de l’économie du développement.Mots-clés :
Acteurs, asymétrie, développement, déséquilibre, domination, effets de liaison, équilibre, équilibration, institution, organisation, pouvoir, régulation, structures.
A.O. Hirschman and F. Perroux are some founders of development
economics. Proximities are strong between these two main economists. They
construct a specific corpus which differes from neoclassical, keynesian and
marxist schools in terms of unbalanced sequences or stakeholder's power. On
the other hand their theoretical, methodological and philosophical foundations
are different. This text analyzes with comparative approach the role of
stakeholders in Hirschman and Perroux theories then it presents critical
analysis and revival of their theory.Keywords :
Asymmetrie, development, domination, equilibrium, imbalance, institution, linkage effects, organisation, power, regulation, stakeholders, structure.
Albert Otto Hirschman et François Perroux font partie des fondateurs de
l’économie du développement. Cette discipline s’est constituée, au lendemain
de la seconde guerre mondiale, en prolongeant tout en critiquant, la synthèse
classico-keynésienne. Les principales hypothèses fondatrices sont les suivantes :
l'excédent structurel de l'offre de travail, la divergence entre les prix du marché
et les coûts sociaux, le rôle des institutions dans les comportements,
l'importance des séquences entraînantes et des déséquilibres dans le processus
de croissance, les effets d'asymétrie dans la spécialisation internationale.
L’économie du développement se proposait d’élaborer un corpus scientifique
spécifique et dynamique pour les économies appelées alors sous-développées,
ou en retard de développement (Hugon, 1989). Elle visait à dépasser les
découpages disciplinaires par une conception globale ayant pour finalité non
seulement d’intégrer les spécialités économiques entre elles, mais également de
replacer l’économie dans ses relations avec les autres disciplines. De nombreux
ouvrages abordaient alors les spécificités structurelles des pays sous-développés. Les principaux apports concernent le dualisme (Boeke, Lewis), la
croissance déséquilibrée (Hirschman, Nurske, Perroux), les effets de remous,
de propagation et d’entraînement (Hirschman, Myrdal, Perroux), la grande
poussée et les seuils permettant de dépasser les trappes à pauvreté (Rosenstein-Rodan, Leibenstein, Rostow), les effets de la baisse des termes de l’échange
(Prebisch, Singer). Le commerce international peut entraver le développement
dans le cas de spécialisation appauvrissante (Bhagwati).
Hirschman et Perroux sont deux figures emblématiques de l’économie du
développement. Les proximités sont grandes entre ces deux grands théoriciens
du développement. Ils construisent un corpus spécifique se démarquant de
l’école néo-classique, du keynésiannisme de la synthèse et du marxisme. Le
premier se situe dans la tradition de Smith ou de Mill, c’est-à-dire d’une
économie politique, science morale. Le second s’inscrit davantage dans un
débat critique avec le marginalisme, l’école autrichienne et Walras et renoue
avec Schumpeter et les théoriciens de la concurrence imparfaite. Ils privilégient,
en revanche tous deux, le rôle des acteurs dans le processus de développement
en zigzag et donc une absence de déterminisme. Ils ne dissocient pas éthique et
économie. Ils conçoivent le développement comme un processus de
déséquilibres, de cheminements par essais/erreurs et de processus cumulatifs.
Le développement est moins un problème d’allocation des ressources que de
mobilisation des énergies et des capacités créatives. La croissance durable
s’inscrit dans des institutions en référence avec des systèmes de valeurs.
Ce texte analyse de manière comparative le rôle des acteurs dans les théories du
développement de Perroux et de Hirschman, avant de présenter les critiques et
le renouveau de leurs théories dans la refondation de l’économie du
développement.
1– LE RÔLE CENTRAL DES ACTEURS DU
DÉVELOPPEMENT DANS LES THÉORIES DE
PERROUX ET DE HIRSCHMAN
Dans les théories orthodoxes, il n’existe que des agents, ayant des fonctions et
rentrant en interrelations par le marché. Dans les théories
structuralo/marxistes, il existe des structures et des classes sociales et un relatif
déterminisme pour des acteurs hypersocialisés. Dans la théorie keynésienne, il
existe certes des agents représentatifs en situation d’incertitude (par exemple hedgers
ou spéculateurs), mais le keynésiannisme a été souvent réduit à une mécanique
des flux globaux. Hirschman et Perroux mettent au contraire les acteurs au
centre de leur analyse.
1.1 Une convergence quant au rôle des acteurs
La conception de Perroux et celle de Hirschman s'articulent autour d’acteurs,
agents économiques différents les uns des autres, dotés de pouvoirs inégaux,
capables de modifier leur environnement matériel et humain par l'énergie de
changement qu'ils développent à travers leurs décisions (macro, meso, micro)
et qui se traduisent chez Perroux par des luttes/concours et par des
conflits/coopérations entre "unités actives", générateurs de déséquilibres
permanents. Perroux et Hirschman prennent en compte la pluralité des mobiles
des agents, les passions (amour, cruauté) et pas seulement les intérêts, les
conflits et pas seulement les concours. Ils visent à dépasser l’opposition entre le
monde froid du calcul et des intérêts et le monde chaud de l’affectivité, des
sentiments et du don. Ils refusent à la fois l’individu "hypersocialisé", l’homo
oeconomicus ou l’acteur stratège agissant en fonction d’une rationalité limitée. Ils
se situent davantage dans la tradition de M. Weber en supposant un acteur
engagé agissant au nom de valeurs et combinant des actions traditionnelles,
affectives et rationnelles.
La dynamique des acteurs chez Perroux
La dynamique perrousienne prolonge les travaux de Schumpeter ou de
Chamberlin que Perroux a contribué à faire connaître. Elle se construit à partir
d’une critique de l’univers walrasien et du circuit keynésien. La théorie néo-classique fait spécifiquement l’objet de quatre principales critiques : du caractère
statique de l’équilibre par rapport à la dynamique en termes d’équilibration et de
régulation ; du caractère individuel face à la situation asymétrique de
domination des unités actives ; des Etats nations constitués alors qu’on observe
des jeunes nations en voie de constitution; de l’univers concurrentiel versus un
monde oligopolistique d’unités actives (effets structurants, faiseurs de prix,
grandes organisations, luttes/ coopération).
Trois principes d’économicité peuvent être définis : l’effet bénéfique
objectivement permettant aux agents de savoir ce qui est bon pour eux;
l’exclusion de toute destruction de services et de biens produits par les cultures
et/ou dons de la nature, propres à des effets bénéfiques pour les êtres humains
; le plein développement multidimensionnel de chaque être humain. Ces trois
principes ont été réactualisés notamment par l’UNESCO dans son concept de
développement humain durable et partagé. Le respect de ces trois principes
d’économicité exige de la part des acteurs de la vie économique - les
gouvernements des Etats/nations, le monde des affaires en général et les
sociétés transnationales en particulier, les sociétés civiles, les organisations non
gouvernementales, les organisations intergouvernementales à vocation
mondiale ou régionale, les médias - la promotion d’une éthique de
responsabilité et de solidarité vis-à-vis des générations actuelles et futures.
La théorie rénovée de l'équilibre général
"Toute théorie générale de l'économie part d'une attribution de rôle. Dans le
monde réel, des agents, de grands agents collectifs luttent et concourent pour
changer les structures des organismes où ils œuvrent et les structures des règles
du jeu des grands ensembles où vivent ces organismes. Ces coopérations et ces
luttes sont des conflits d'organisations rivales... dans une "nation" ou entre
"nations"... et non de simples phénomènes de marché. Dans une société qui
n'est jamais pleinement réconciliée, des groupes éminemment actifs sont
engagés dans une stratégie de destruction et de restructuration"(Perroux, 1975,
p. 11).
Perroux compare, dans le tableau 1, "l'équilibre standard" sans acteur ni
structure des modèles de type walraso-parétien et la théorie rénovée de
l'équilibre général des unités actives par compatibilité des activités entre
ensembles structurés.
Tableau 1
Équilibre standard et dynamique perrousienne
Tableau 1 - Équilibre standard et dynamique perrousienne
Equilibre walraso-paretien
Méthode : Mécanique physique
Finalité : enrichissement, bien-être
Réductionnisme par un
Equilibre général
Marché pur et parfait
Soumission des agents aux prix
Firme : lieu de production des biens et services
s’ajustant au marché
Unité sans action propre
Rendements constants
Pas d'économies d'échelle
Facteurs rémunérés à leur productivité
marginale
Règle du jeu : le marché
Pas de structures. des sous-ensembles
Dynamique perrousienne
Approche topologique (sous-ensembles
en relations asymétriques et irréversibles)
Plein développement de la Ressource
Humaine
Structuration/Déstructuration
Equilibration
Organisation + marché
Actions et réactions des unités actives à
l'égard du prix
Firme : sous-ensemble doté d'une
hiérarchie et d'un décideur
Unités dimensionnées et structurées
Rendements croissants
Économies d'échelle + Externalités
Revenus et Partage discutés
Equilibration par tâtonnements réels et
régulations à travers les rapports
asymétriques de pouvoirs
Rapports entre sous-ensembles structurés.
Rôle des organisations
Source : inspiré de Perroux ( 1975), Blardone (à paraître) et Boillot ( 1988)
Humaine
Des acteurs aux pouvoirs asymétriques
"Chaque agent se caractérise par la dimension et le contenu de son champ
d'expérience, de son champ des possibles, et de son champ de pouvoirs. (Le premier) se
définit par référence à la dimension de temps de la mémoire et du projet, son
contenu, par la nature des variables de mémoire et des variables de projet. (Le
second) résulte d'une évaluation subjective et objective touchant les
variables/moyens et les variables/objectifs. (Le troisième) se définit par
référence aux influences et aux contraintes exercées, le pouvoir étant la capacité
d'exercer une contrainte sur les choses et sur autrui" (Perroux, 1973, p. 50).
Chaque acteur porte en lui la tendance à l'agressivité et la tendance à la
coopération. Entre deux agents, l'échange est fait de transfert d'utilité et de
rapport de forces. Perroux définit plusieurs actions d’exercice des pouvoirs :
d’influence, d’imposition ou de coercition, de subordination (emprise de
structure). Il différencie le pouvoir relationnel et structurel, distinction reprise
par S. Strange.
Ainsi que l’écrit Blardone (à paraître) "L'acteur, selon Perroux, modifie son
environnement en déployant l'énergie dont il est porteur, son énergie de
changement, dont la forme privilégiée est l'énergie d'expansion décidant sur son
espace de décision, sur l'ensemble des biens et des services dont il dispose
directement, il engendre des espaces économiques d'opération, de vente,
d'investissement, d'information. L'expansion de l'agent traduite par celle de ses
espaces d'opération cesse ou bien par l'atteinte de l'objectif que s'est assigné
l'agent (satisfaction) ou bien par la rencontre d'un obstacle physique ou
économique (limite absolue de capacité, par exemple, saturation temporaire du
marché) ou enfin par l'opposition d'un partenaire (conflit, intersection des
espaces d'expansion)".
L'acteur est "à la fois organisation grande ou petite, complexe ou non,
individualité prise dans un réseau de relations hiérarchiques, décideur étalé dans
le temps et porteur d'informations inégales, d'anticipations incertaines et de
projets" (Perroux, 1975, préface, p. XI). L'acteur perrousien exerce ses pouvoirs
de décision en appliquant son énergie à des "unités actives" simples (microunités) telles que des entreprises soumises à un seul pouvoir de décision ou
complexes (macro-unités) telles qu'un groupe d'entreprises formé d'une unité
ordonnante et d'unités subordonnées.
Macro-unités, macro décisions, unités " actives"
Une unité sera dite active "si par son action propre et dans son intérêt
propre elle est capable de modifier son environnement, c'est-à-dire des
unités avec lesquelles elle est en relation : elle adapte son environnement à son
programme au lieu d'adapter son programme à son environnement (Perroux,
1973, p. 99).
Les liaisons entre une unité et son environnement se traduisent par des réseaux
de prix, de flux et d'anticipations. Les décisions des agents peuvent être de trois
types :
- Des macro-décisions : décisions soit de l'Etat, soit de toute autre unité
complexe comme, par exemple, une industrie, un secteur nationalisé, un
groupe d'économies nationales ou de fractions d'économies nationales
- Des méso-décisions : décisions des sous-ensembles, branches, secteurs,
etc., jusqu'ici les moins étudiées.
- Des micro-décisions : décisions des agents et des unités simples.
Selon de Bernis (1990, pp. 99-130), "la théorie des unités actives rompt
décisivement l'équilibre mécaniciste des objets inertes et indéformables
déplacés dans un espace homogène où ils rencontrent un obstacle qui arrête
leur mouvement. Entre les agents et leurs unités actives tant qu'ils ne sont pas
détruits, se déploient des actions et des réactions, se manifestent des pouvoirs
et des contre-pouvoirs. On observe donc "des équilibrages" c'est-à-dire des
actions tendant à équilibrer l'échange, déployées par chaque agent pour son
propre compte; ces actes d'équilibrages sont tout le contraire de l'attitude
passive de chaque agent à l'égard d'une force externe, par exemple le prix ou de
la simple adaptation à une situation jugée irréformable. Les équilibrations sont
"un processus social tendant à un équilibre acceptable alors que d'autres
tendances reposant elles-mêmes sur d'autres forces tendraient à rendre plus
intolérables les tensions".
Perroux écrit dans L’économie du XXe siècle : " Les économies dominantes y sont
étudiées en dynamique et avec leurs trois caractéristiques de dimension, de
pouvoir de négociation et de nature d’activité… Les industries motrices
exercent sur leur milieu des effets d’entraînement ou des effets de stoppage,
elles les exercent soit vers l’amont en direction des inputs, soit vers l’aval en
direction des outputs. Plus généralement, les ensembles relativement actifs et
les ensembles relativement passifs nous aident à interpréter la dynamique, si
nous ne renonçons pas à comprendre les compétitions collectives :
interindustrielles et interrégionales, si décisives et si mal maîtrisables par les
analyses microéconomiques dites néo-classiques" (Perroux, 1961, introduction).
La dynamique des acteurs chez Hirschman
La conception de l’acteur hirschmanien est plus individuelle et moins
stratégique que celle de l’acteur perrousien. On trouve, chez Hirschman, le
même refus de réduire l’acteur à un homo oeconomicus mu par son intérêt
individuel. Il pense, comme Sen (1993, p. 107), que "l’homme purement
économique est à vrai dire un demeuré social pour prendre en compte les
différents concepts relatifs à son comportement, nous avons besoin d’une
structure plus complexe". Il reprend la distinction entre les préférences du
premier ordre et celles du second ordre ou métapréférences. Les choix réels ne
correspondent pas aux préférences. Celles-ci s’insèrent dans des systèmes de
valeurs. Il y a grande proximité entre Hirschman et Crozier quant au rôle des
acteurs face au système et à l’imprévisibilité des changements et de la façon
dont il procède de constellations uniques (Hirschman, 1995). L’acteur
hirschmanien est animé par une large gamme de "sentiments moraux" autant
que citoyens : l’engagement, le refus, l’altruisme, le sentiment d’appartenir à une
communauté, la contestation, la négociation, la fierté, la déception.
Hirschman se situe dans le champ d’une économie politique, science morale. Il
a pour ambition de dépasser les frontières de la théorie économique. Il dégage
des principes universels pour penser les liens entre l’économie et le politique : la
voice, l’exit et la loyalty ; les principes de l’effet pervers, de l’inanité et de la mise en
péril pour expliquer le refus du progrès. Il analyse comment le capitalisme s’est
constitué en modifiant la hiérarchie entre les passions, la raison et les intérêts.
Le paradoxe de la science économique est qu’elle est née lorsque les intérêts au
sein du capitalisme sont devenus des valeurs supérieures à celles des passions,
alors qu’elle a voulu devenir une discipline autonome fondée sur les seuls
intérêts, en oubliant ce conflit des valeurs.
Hirschman considère que la prise de parole ou "voice", a autant d’importance
pour l’efficacité que l’"exit" ou la concurrence. Dans son ouvrage Exit, Voice
and Loyalty (1970), il opère la distinction entre trois types de comportements de
l’acteur social, qu’il soit consommateur, salarié ou citoyen : la défection ( exit), la
contestation ( voice) ou la loyauté ( loyalty) sont des alternatives aux conflits
ouverts. Lorsqu’il est satisfait, le consommateur peut ainsi exprimer sa loyauté ;
s’il est mécontent il peut soit faire défection soit exprimer ses doléances. Il en
est de même pour un salarié au sein d’une organisation/entreprise ou pour un
citoyen dans ses décisions. Dans ces conditions, une structure close comme le
monopole peut, selon les contextes, être plus ou moins efficiente qu’une
structure ouverte comme le marché concurrentiel qui retient comme seul
comportement l’exit.
Au niveau politique, les rhétoriques réactionnaires ou progressistes s’affrontent
selon des arguments que l’on retrouve permanents dans " Deux siècles de rhétorique
réactionnaire ( 1991). La rhétorique réactionnaire mobilise trois arguments : celui des
effets pervers selon lequel une réforme conduit par un enchaînement de
conséquences non voulues à des résultats opposés à ceux recherchés ; celui de
l’inanité qui veut montrer que les réformes sont condamnées à échouer et celui
de la mise en péril pour lequel les réformes risquent de remettre en cause les
acquis antérieurs (le mieux est l’ennemi du bien). Inversement, la rhétorique
progressiste se justifie par des arguments comme ceux de l’imminence (si on retarde
les réformes, elles seront plus tard difficiles ou impossibles) ou du sens de
l’histoire.
1.2 Une conception proche du développement
Dès lors que l’on intègre les acteurs, le développement est donc un processus
conflictuel et instable qui se traduit par des déficits et par des excédents. Les
effets d’entraînement, les boucles d’interaction se trouvent au cœur de la
dynamique à long terme. A l’encontre d’une vision du développement linéaire
et équilibré, mu par le marché auto-organisateur, Hirschman et Perroux
envisagent l’économie en terme de tensions, de distorsions, de déséquilibre. Ils
privilégient, tous deux, les pôles de croissance, les effets de liaison, mais sans qu’il y ait
déterminisme : "il n’y a pas de réponses aux relations causales complexes qui se
nouent entre technologie, idéologie, institutions et sociétés" (Hirschman, 1986,
p. 53).
Développement et sous-développement chez Perroux
Perroux distingue croissance économique (accroissement des dimensions) et
développement économique (extension de la complexité). Il différencie les périodes de
développement économique impliquant modification des comportements et des
structures et les périodes de croissance caractérisée par une accélération ou un
ralentissement du taux d'accroissement du produit. Il analyse le sousdéveloppement comme un processus.
La croissance est un processus asymétrique caractérisé par des disparités
sectorielles et régionales définies par les actions dans lesquelles l’augmentation
du taux de croissance du produit ou de la productivité d’une unité simple ou
complexe A provoque l’augmentation du taux de croissance du produit ou de la
productivité d’une autre unité simple ou complexe B.
Le développement "est la combinaison des changements mentaux et sociaux d'une
population qui la rendent apte à faire croître, cumulativement et durablement
son produit réel global. Les sociétés occidentales elles-mêmes, et leurs parties
constituantes, sont, à cet égard, inégales quant aux niveaux atteints et quant aux
ressorts du développement. Les sociétés dont les économies sont dites sous-développées par les publications officielles des organisations internationales,
représentent un cas extrême" (Perroux, 1969, p. 191).
Ce processus est finalisé ; il doit conduire vers une économie véritablement
" progressive" dans laquelle "les effets de l'innovation se propagent au plus vite,
aux moindres coûts sociaux, dans un réseau d'institutions économiques dont le
sens s'universalise" (Perroux, 1969, p. 583). Perroux parle, dans sa
communication au Congrès de l'UNESCO à Quito (1979), du "développement
global endogène et intégré". L'émergence d'une "économie de l'homme et de
tous les hommes" s'oppose à l'économie avare de l'argent et de la solvabilité.
Elle privilégie l'homme et son épanouissement multidimensionnel et solidaire.
L'argent et la rentabilité ne peuvent être que des moyens et non des fins. Il
s'agit de permettre aux hommes d'avoir le savoir et le pouvoir de décider ce qui
est bon pour eux.
La croissance et le développement concernent des nations dont certaines sont
en voie de se faire. Le monde est constitué de nations structurées et
d'ensembles structurés d'activités. L'économie mondiale se présente sous trois
aspects : une mosaïque de nations inégales entre elles, une combinaison de
vastes "régions de nations" (B. Russel) et une montée des masses longtemps
opprimées. Cette montée des masses et de la masse du Tiers Monde est un
dynamisme puissant de l'évolution contemporaine..." (Perroux, 1982, p. 35). Le
développement est caractérisé par des "périodes de développement". Dans la longue
période, les structures du capital se modifient avec l'apparition "des grappes
d'entrepreneurs" (Schumpeter) ; l'émergence d'industries nouvelles, liées à une
énergie nouvelle, à des conditions techniques et à des facteurs exogènes,
guerres, inventions, exploitation de nouvelles matières premières, etc.
(Kondratieff). Dans la moyenne période " des sous-ensembles (secteurs au sens
le plus large qui équivaut à "parties structurées") exercent les uns sur les autres
des actions inégales en dimensions et en effets. Certains sont typiquement
entraînant, d'autres entraînés. Il convient d'analyser la façon dont ces sous-ensembles accueillent et diffusent les innovations (organisations nouvelles,
produits nouveaux, modification des coûts et des prix etc.) (Perroux, 1982,
p. 217-223).
Ce processus s’oppose à des forces de contre-développement;: "pratiquement
on peut considérer comme intimes au processus même de développement, les
hésitations, les erreurs, démagogies de régimes autoritaires nouveaux ou de
démocraties naissantes ; non moins les résistances ou les contre-attaques du
secteur traditionnel ou des groupes de cultures et de civilisations qu'il contient",
ainsi que "la menace d'avortement du développement résultant de la révolution
biologique qui accroît les besoins à satisfaire sans qu'augmentent
nécessairement de façon corrélative les ressources disponibles... Aucune de ces
forces de contre-développement, aucune de ces alternances dans le
développement (par opposition aux fluctuations dans la croissance) ne saurait
être comparée à un phénomène naturel" (Perroux, 1969, p. 292).
Dans son article célèbre de 1955, Perroux caractérisait le sous-développement par
trois traits : "L'observation des pays que la statistique classe comme sous-développés révèle trois traits notables de leur économie. Ce sont des économies
inarticulées. Ce sont des économies dominées. Ce sont des économies qui ne
couvrent pas les coûts du statut humain de la vie pour tous ; les coûts de
l'Homme, les coûts qui procurent à chacun l'espérance de vie, la santé, l'accès à la
connaissance, compatibles avec les conditions concrètes du lieu et de l'époque,
ne sont pas couverts". Ce sont donc des économies dans lesquelles le processus
de développement est soit mal, soit incomplètement engagé. Trois
caractéristiques dominent :
- leurs économies sont formées par la juxtaposition d'économies de types
différents. Comme pas une dans le monde n'a été entièrement tenue à
l'écart du capitalisme, elles sont formées de secteurs - ante-capitalistes et de
secteurs capitalistes,
- Un second trait caractéristique est "la dépendance financière où sont
réduits les pays sous-développés" vis-à-vis des investisseurs et des prêteurs
étrangers. Les investissements étrangers sont le résultat de plans et de
programmes élaborés à l'extérieur et qui "se heurtent à d'autres plans et
programmes nécessaires pour la mise en valeur des pays sous-développés",
- Un troisième trait est la présence de décalages de développement combinés
à l'hétérogénéité très marquée et à la juxtaposition des secteurs
économiques mal reliés les uns aux autres
- (Perroux, 1969, p. 424).
Le développement chez Hirschman ou naviguer contre le vent
Le développement a été notamment analysé dans l’ouvrage de Hirschman la
Stratégie du développement économique (1958), écrit lors de son expérience
colombienne. Une politique de développement suppose des investissements en
saccades, en séquences différentes. A propos du développement du Sertao
brésilien, il montre comment s’enchaînent les problèmes d’abord
d’infrastructures (routes, barrages), puis politiques (résistances des grands
propriétaires), puis techniques. La stratégie du développement consiste à
favoriser la création d’activités en faisant face progressivement aux goulets
d’étranglement (en énergie, en produits industriels, en technologies...). Les
causes du changement social ne peuvent être isolées du fait du côté inextricable
des idées, des valeurs, des intérêts, de la stratification et des conflits. Les
sociétés évoluent en fonction de conséquences non voulues (effets émergents).
Le développement se fait par déclenchement de dispositifs d’entraînement ou
de mécanismes d’induction, par le jeu de pressions créatrices et de déséquilibres
(pressions démographiques, inflationnistes, bons déficits des balances des
paiements..).
Hirschman est favorable à un effort d’investissement capital intensif, à
l’encontre de Nurkse, Lewis ou Scitowsky. Il note toutefois avec Myrdal les
risques de dualisme. Il différencie les investissements d’infrastructure ( Social
overhead S.O.C) et les investissements productifs ( Directly productivity activities
D.P.A). A l’opposé de la croissance équilibrée, il importe de créer des
séquences entraînantes qui maximisent les effets induits. On peut observer
qu’un excès de SOC sur les DPA est seulement permissif, alors qu’une
insuffisance de SOC a des chances de créer des séquences coercitives. Il
importe néanmoins qu’un niveau minimum de SOC soit assuré pour que la
productivité marginale sociale des DPA soit positive. On peut choisir entre
DPA en fonction des effets en amont et en aval qu’elles créent et donc
privilégier les activités dont le degré d’interdépendance est élevé. Il importe
également de privilégier les industries fondées sur des processus par rapport à
celles fondées sur les produits.
Soit en abscisse les SOC et en ordonnées les DPA. On représente par des
courbes a, b, c, d homothétiques les coûts résultant d’une production donnée
obtenue à partir d’un investissement DPA considéré comme étant fonction du
SOC disponible. La solution standard d’optimisation supposerait un minimum
de la somme SOC+DPA et donc de se situer sur la bissectrice. Les séquences
déséquilibrées peuvent soit choisir la séquence d’excès de SOC, soit AB 1BC 1C,
soit la séquence d’excès de DPA : AA 1BB 2C.
Schéma de
séquences déséquilibrées entre SOC et DPA chez
La problématique du développement est moins celle de l’allocation des
ressources rares que celle de la mobilisation des énergies et des capacités
créatives. Le rôle des acteurs l’emporte sur les seules relations technicoéconomiques. Les investissements directement productifs sont ainsi préférables
aux infrastructures en raison des stratégies des acteurs. Un entrepreneur
industriel peut faire pression sur des décideurs publics pour construire des
routes nécessaires à son activité alors qu’un bureaucrate a peu de chance en
projetant une route d’entraîner des investisseurs.
"L’objectif d’une théorie et d’une politique de développement est donc
d’examiner dans quelles conditions les décisions de développement peuvent
être provoquées en dépit des imperfections par des dispositifs d’entraînement
ou par des mécanismes d’induction. Chaque fois que l’un de ces éléments
concerne des décisions dont nous sommes convaincus qu’elles seront prises
parce qu’elles sont soumises à une certaine pression supplémentaire résultant
d’un mécanisme d’entraînement, de réactions, de routine, de menaces, de
pénalisation d’une rentabilité certaine et élevée et de diverses autres
forces… Mes principales découvertes ont été les rationalités possibles : 1) Les
pénuries, goulets d’étranglement et autres séquences de croissance non
équilibrées au cours du développement ; 2) des opérations industrielles à forte
intensité de capital et 3) de la pression exercée sur les décideurs par l’inflation et
les déficits de la balance des paiements". Il peut exister une bonne inflation ou
de bons déficits de la balance des paiements. Nous sommes loin du
monétarisme et du Consensus de Washington ! "Le processus de croissance
antagonisme non équilibré - on pourrait l’appeler "naviguer contre le vent" - est
bien plus
commun qu’on ne pourrait le croire. En premier lieu, chacun des objectifs est
déjà si difficile à réaliser qu’à lui seul, il exige la plus grande concentration des
énergies intellectuelles et des ressources politiques… Ce faisant on néglige
d’autres objectifs d’importance cruciale… En second lieu, le modèle de la
"navigation contre le vent" s’accorde avec la forme démocratique du
gouvernement" (Hirschman, 1986, p. 10 ).
1.3 des divergences dans la méthode et la philosophie
de référence
La conception de Perroux - dénommé "le Claudel de l’économie" - par
P. Drouin (Le Monde, 4 juin 1987), est globale et portée par un humanisme
chrétien fondé sur le personnalisme de Mounier ; il s’agit d’emporter l’adhésion
dans la construction d’une économie finalisée "de tout l’homme et de tous les
hommes". Celle utilisée chez Hirschman, est agnostique. Elle est toute de
subtilité, de finesse, de présentation de paradoxes pour comprendre les ruses de
l’histoire et les rationalités cachées. La conception politique de Hirschman est
internationaliste, libérale au sens anglo-saxon et elle renvoie à la démocratie et à
la "voice".. Celle de Perroux est plus nationaliste ; elle peut justifier des régimes
autoritaires et elle visait à une troisième voie entre le capitalisme et le
socialisme, ce qui l’a conduit à soutenir le corporatisme.
La représentation de Perroux se veut systémique. Il s'agit, dans une approche
topologique, de "formaliser des sous-ensembles en relations asymétriques et
irréversibles durant une période donnée". Les principaux concepts utilisés sont
ceux d'asymétries, de domination, d’équilibration, de luttes/concours, d'irréversibilité, de
régulation et de polarisation, de pouvoirs et de contre-pouvoirs.
L’acteur hirschmanien ne s’insère pas, au contraire, dans un système global
hiérarchisé. Il agit par essais/erreurs. Le développement résulte largement
d’actions non voulues et non prévisibles, de rationalités cachées. La méthode
est moins holiste et moins globalisante ; elle se veut micro-économique tout en
fondant les décisions des acteurs non sur l’intérêt individuel mais sur un
ensemble de motivations. Elle consiste à construire des faits stylisés, à utiliser le
comparatisme et à resituer la société moderne au regard de l’histoire des
sociétés occidentales pour trouver des invariants et des ruptures.
2– CRITIQUES ET RENOUVEAU DE L’ANALYSE
DES ACTEURS DU DÉVELOPPEMENT
2.1 Les critiques des analyses et des pensées de
Hirschman et de Perroux
La pensée perrousienne, et à un degré moindre celle de Hirschman, étaient en
phase avec le "structuralisme" des années cinquante et soixante. Le rôle
prééminent de l'État dans le développement et comme instance majeure de
régulation socio-politique était légitimé par un ensemble d'arguments.
Il était admis que l’insertion dans l’économie internationale n’avait des effets
positifs que sous certaines conditions. Il importait de construire les avantages
comparatifs, notamment par un protectionnisme sélectif.
Il fallait compenser les volatilités des prix par des mécanismes stabilisateurs.
Les ensembles régionaux permettaient de réaliser des industries de substitution
en jouant sur les économies d’échelle. La mise en place d’un droit du
développement devait permettre de prendre en compte les asymétries et de
s’opposer au principe de réciprocité. L’aide était appelée à jouer un rôle central.
Selon cette conception, l'économie est partie intégrante des systèmes
socioculturels ; les institutions jouent un rôle essentiel ; les pouvoirs et les
conflits sont au cœur de l'économie ; le développement économique est un
processus historique déséquilibré. Dès lors, le formalisme universel doit céder
la place à des analyses plus proches des contextes des économies sous-développées, de leurs normes, de leurs valeurs et de leurs structures.
La pensée perrousienne et hirschmanienne sur le développement a fait l’objet
de critiques de courants doctrinaux différents.
La critique radicale de la pensée perrousienne ou hirschmanienne
Dans les années soixante-dix, l’humanisme et le rôle des acteurs ont été
critiqués par un courant holiste privilégiant les structures aux dépens des
acteurs, les classes sociales aux dépens des unités actives et des organisations.
Ce courant est en France althusserien, foucaldien ou bourdieuvin. La pensée
perrousienne s'était forgée contre la pensée économique walrasienne et
keynéso-classique. La pensée néo-marxiste ou radicale se constitue en réaction
contre le courant réformiste "structuraliste". Elle dénonce également le
discours dominant des bourgeoisies périphériques sur le volontarisme étatique,
l'analyse refusant le déterminisme économique ("La détermination en dernière
instance") privilégiant le politique, le culturel, les mentalités ou le cadre national
et oubliant les classes sociales. Le radicalisme marxiste critique également
l’humanisme chrétien qui privilégie le dialogue sur la dialectique et une vision
d’un homme guidé par l’amour et la haine et non seulement les conflits de
classes.
Le courant dépendantiste privilégie ainsi, à l’encontre du "structuralisme",
l'intégration au capitalisme comme facteur déterminant du sous-développement
; il rejette généralement le projet de modernisation pour celui de déconnexion
vis-à-vis du marché international et de substitution des importations. Le sous-développement n'est plus défini comme un retard ou un écart du
développement, mais comme un produit du développement capitaliste. Il n'est
plus interprété comme une histoire qui se répète (sous-développement retard)
ou qui est comparée (sous-développement écart) mais comme une histoire qui
s'impose avec violence. Sous-développement et développement ne sont que les
deux faces d'une même réalité : l'accumulation du capital à l'échelle mondiale,
l'impérialisme, l'économie mondiale capitaliste (Amin, 1973).
La critique ou l’ignorance libérale et orthodoxe
A partir du milieu des années soixante-dix, la pensée libérale "Le consensus de
Washington" dont parle Williamson l’a emporté et a, à nouveau, dévalorisé la
pensée perrousienne ou hirschmanienne. Le référent walrasien l’a, en partie,
emporté. Les institutions de Bretton Woods ont exercé un rôle de leadership
(avec une vulgate néo-classique réduisant l’économie à quelques principes
simples et universels). La modélisation et l'instrumentation jouent un rôle
essentiel (notamment du fait de la révolution informatique). Les travaux en
économie du développement ont privilégié davantage l'individualisme
méthodologique et les tests empiriques ; ils s'intéressent plus au comment qu'au
pourquoi et davantage à l'analyse du fonctionnement des sociétés qu'à
l'explication de leurs mutations structurelles. L’économie du développement
s’est largement diluée en sous-spécialités économiques. La mise en place des
politiques d'ajustement et de stabilisation, dans un double contexte
d'endettement et de globalisation, privilégie les équilibrages financiers. La
dévalorisation de l’économie du développement de type perrousien
s’accompagne d’une marginalisation des courants francophones face au
" mainstream" anglo-saxon. Le "purgatoire" de Hirschman n’est pas comparable.
Celui-ci est resté un maître à penser pour les socio-économistes, les
institutionnalistes et a continué à avoir un rôle important
L'économie du développement est devenue, pour de nombreux économistes,
une simple application du corpus orthodoxe universel aux économies en
développement (Berthelemy et al., 1991). Dès lors que le marché acquiert un
statut d'universalité, que l'ordre spontané l'emporte sur l'ordre décrété et que la
rationalité substantielle devient l'axiomatique, l'économie s'autonomise et
l'économie du développement perd sa spécificité. Le marché est censé jouer un
rôle autorégulateur et stabilisateur. Face aux dysfonctionnements et à la
délégitimation de l'État, le rôle du marché a été privilégié. L'ambition des
économistes orthodoxes est d'analyser les comportements économiques
indépendamment des structures et des organisations, en postulant l'universalité
des mobiles (utilitarisme), des modes opératoires (rationalité substantielle) et de
la coordination marchande. Les institutions, les règles et les normes sociales
sont assimilées à des distorsions entravant le marché, ou à des relations
contractuelles entre volontés individuelles (théorie des prix incitatifs, réduction
des coûts de transaction entre firmes...). Alors que Perroux ou Hirschman
différenciaient croissance et développement et voyaient dans la première un
simple moyen pour promouvoir une économie humaine multidimensionnelle,
la vulgate néo-libérale a inversé la dialectique des fins et des moyens et
instrumentalisé la finalité en posant la rigueur financière, l’efficacité productive
et la rationalité instrumentale comme des objectifs premiers.
L’amnésie des nouveaux institutionnalistes
Autant les travaux de Hirschman ont été mobilisés par les institutionnalistes
français autant l’œuvre de Perroux est pratiquement occultée par eux. Perroux
est ainsi plus un inspirateur qu’un fondateur d’écoles. Les régulationnistes (de
l’école du CEPREMAP), bien que le citant très rarement, ont repris ses
concepts d’irréversibilité, de régulation, d’asymétrie et l’hypothèse centrale d’un
compromis dans un processus d’équilibration. De nombreux travaux sur les
organisations rejoignent les préoccupations perrousiennes mais en débattant,
dans le cadre de l’individualisme méthodologique, avec les théoriciens de
l’équilibre général, en réduisant les dynamiques à des processus d’apprentissage,
en privilégiant les asymétries d’information et les rationalités limitées. Il y a
nécessité d’ouvrir la "boîte noire" des unités élémentaires mais structurées de
décision. Les organisations sont des ensembles structurés caractérisés par des
relations d’ordre et d’autorité. L'équilibre général suppose une information
parfaite ou du moins symétrique ; or dans les marchés décentralisés,
l'information est réduite et les coûts de transaction sont élevés.
Dans le cas d'informations asymétriques, des substituts au marché apparaissent
sous forme de relations hiérarchiques ou de contrats, ceux-ci limitent les coûts
de transaction. Les fondements microéconomiques de la macro, la théorie des
incitations, les analyses des informations asymétriques, des marchés segmentés
en déséquilibre ou des rationnements, les théories des conventions reprennent
certains outils d’analyse de Perroux ou de Hirschman mais en évacuant les
conflits, les asymétries de pouvoirs, les acteurs innovants et en élaborant des
typologies statiques en termes de pluralité des modes de coordination, de
conventions, de cités ou d’espaces de justification.
Le marché est traité comme un mode de coordination parmi d’autres, au lieu
d’analyser son processus historique de formation parfois par la violence et de
situer les transactions marchandes en relation avec les transactions par le
pouvoir (contrainte, prestation/redistribution) ou par la solidarité (don)
(Perroux, 1960).
2.2 Renouveau de la pensée perrousienne et
hirschmanienne de l’économie du développement ?
Vers un renouveau de l’économie du développement ?
Face à la crise du "consensus de Washington", et peut-être à la mise en place
d’un "consensus stiglitzien", on constate un renouveau de l’économie du
développement. La question se pose de voir sur quelle base elle se reconstruit
dans un contexte de mondialisation. Dans un contexte de triadisation et de
divergences entre les pays nantis, les pays émergents et les pays pris dans des
"trappes à pauvreté", il y a remise en cause des hypothèses de convergence, de
régulation des marchés, d’homogénéisation de l’espace mondial ou
d’inefficience des régulations des autorités gouvernementales.
On observe, à l’encontre des modèles de convergences de type Solow, de fortes
divergences qui peuvent s’expliquer par des effets de seuil, par les différences de
trajectoires initiales, par une hétérogénéité mondiale en termes d’accès aux
technologies et/ou aux capitaux. Les travaux dans la lignée de Krugman sur la
nouvelle économie internationale, les modèles de croissance endogène initiés par
Lucas et Romer, la redécouverte des effets d'agglomération dans l'économie
géographique (Krugman) permettent, dans un cadre formalisé, un traitement
rigoureux des intuitions perrousiennes.
Le contexte est celui d’un univers incertain où les acteurs ont des pouvoirs
asymétriques. La nouvelle économie internationale raisonnant en concurrence
imparfaite, intègre les stratégies des oligopoles unités actives et la politique
commerciale stratégique nuançant les avantages attendus du libre-échange. Les
spécialistes de l’économie politique internationale reprennent les concepts de
domination, des grandes unités, d’oligopoles, de
jeux des pouvoirs pour comprendre les "emprises de structures" ou les
"préférences de structures". L’économie géographique mobilise, avec peu de
références explicites à Perroux, sa grille analytique en termes de pôles de
développement et de croissance, d’effets de liaisons et d’externalités,
d’agglomération. Les processus endogènes cumulatifs sont à l'origine
d'asymétries spatio-économiques temporellement auto-renforçantes. La
polarisation ne se traduit pas seulement par un développement inégal
(attraction, forces centripètes) mais par une contagion (diffusion, forces
centrifuges). L'intervention de l'Etat ou d'instances collectives est à nouveau
légitimée dans des activités créatrices d'externalités (capital humain) et à
rendements croissants.
A l'opposé des analyses réduisant l'État à des agents préleveurs de rentes ou à
des créateurs de distorsions et les fonctionnaires à des ponctionnaires, de
nombreux auteurs abordent l'État dur (Myrdal) ou"pro"(promoteur,
prospecteur, protecteur, producteur selon Sautter) comme un agent central du
développement et expliquent ainsi les réussites des pays émergents, notamment
d’Asie de l’Est.
La compréhension des économies sous-développées suppose l’analyse de leur
insertion dans une économie mondiale créatrice d’asymétrie, de développement
inégal pouvant conduire à des spécialisations appauvrissantes (Bhagwati) ou à
des processus régressifs. Seules les économies ayant, sur le modèle des
économies est-asiatiques, construit leurs avantages comparatifs à partir de
politiques industrielles et (ou) d’attractivité durable des firmes à haute
technologie sont capables d’affronter les vents de la concurrence internationale.
Ordre, désordre et pluralités des trajectoires de développement
Les travaux des historiens et des épistémologues des sciences sociales
montrent, comme ceux de Perroux ou d’Hirschman, que les mouvements
économiques s'éloignent des mécaniques horlogères, des schémas
évolutionnistes et des déterminismes. L'histoire est bourgeonnement. Dans les
multiples cheminements possibles, l'un devient histoire. La dynamique est
nécessairement stochastique. Les périphéries dominées ont été façonnées par
leur histoire ; il y a diversité et spécificité des configurations sociales et des
trajectoires ; le progrès technique s'inscrit dans la matrice sociale. Les
formalisations de Perroux ont été poursuivies par les mathématiques modernes
: dynamiques non linéaires, théories du chaos et des catastrophes, prise en
compte de la conflictualité et développement de la théorie des jeux.
Le mouvement est un processus de destruction créatrice (Schumpeter), de
déstructuration/restructuration, de dialectique de l'ordre et du désordre. Les
structures dissipatives ou le désordre sont créatrices de nouvelles organisations
au sein des systèmes complexes. Dès lors, les processus historiques ne sont pas
linéaires. Les sociétés sont des systèmes ouverts, éléments en interrelation où
interviennent des incertitudes ou des indéterminations (temps non
probabiliste), des poly-causalités et des acteurs innovants (cf. les théories du
chaos). Les visions linéaires d'un temps fléché cèdent la place à des analyses de
cheminements multiples marqués par des réversibilités de trends et des
involutions. Les déterminants structurels apparaissent secondaires face aux
rôles des acteurs, aux structurations sociales anomiques, aux dérives par
rapport à des normes (désordre) ou aux incertitudes.
Les travaux d’économie régionale intègrent l’économie des territoires et
l’économie du développement en montrant la dimension locale de l’innovation,
le rôle des milieux créateurs d’externalités, les dynamiques des systèmes
productifs locaux.
On peut, comme l’analyse Perroux, assimiler le développement économique à
un processus de complexification caractérisé par des effets de synergie, par des
boucles de rétroaction avec amplification conduisant à l'émergence de nouvelles
organisations dans un espace élargi et se traduisant par une croissance de la
productivité accompagnée d'une répartition plus équitable. La question
explicative est celle des enchaînements, des séquences entraînantes, de
l'innovation, de la destruction créatrice et de la transformation de rentes assises
sur des prélèvements en profits créés sur des productions de richesse. Ces
processus repérables ex post (par exemple dans l'émergence des économies estasiatiques) sont difficiles à discerner ex ante. Le développement économique se
fait par essais erreurs, croissance déséquilibrée en zigzag, caractérisés par des
alternances de politique et des changements de cap (Hirschman, 1958). Il
résulte de stratégies et de conflits de la part d'acteurs devant faire des paris sur
un futur non probabilisable.
L'économie du développement repose également sur la connaissance du terrain,
l'analyse des comportements des agents en liaison avec leurs structures sociales et
leur représentation. Le passé colonial, les relations asymétriques internationales
conduisent à des insertions spécifiques dans la division internationale du travail
de la part de nombreux pays demeurant marginalisés et exclus de la
mondialisation. Il importe, dès lors, d'ouvrir la boîte noire des organisations et des
institutions. L'économiste affronte la question de la pertinence des catégories
standards dans des sociétés où les marchés sont rudimentaires. La rationalité
économique et les comportements des agents représentatifs ne peuvent être
posés indépendamment du contexte dans lequel ils agissent.
Une méso dynamique dans la tradition de Perroux et de Hirschman
Les travaux récents sur la gouvernance, sur les systèmes ou sur les chaînes
d’acteurs sont une nouvelle manière d’analyser les modes de coordination et de
régulation au sein de filières ou de méso systèmes dynamiques. Nous avons
dans nos propres travaux (cf notamment Hugon (1968), de Bandt, Hugon,
1988) développé une analyse hirschmanienne ou perrousienne en termes
d’acteurs pluriels (macro et micro acteurs prenant des micro et des macro
décisions) dotés de pouvoirs asymétriques (économiques, politiques et
symboliques), aux horizons temporels pluriels (depuis la quotidienneté
jusqu’aux paris sur des structures nouvelles), disposant d’informations
différentes et aux motivations multiples (depuis la rentabilité jusqu’aux objectifs
de survie, de sécurité ou de précaution). Ces acteurs ont des pratiques allant de
l’innovation, à l’ingéniosité jusqu’à la soumission et aux ruses. Ils mettent en
place, à propos d’un champ ou d’un objet (gestion de l’eau, filières
agroalimentaires ou industrielles, réseaux de transports… ), des arrangements
contractuels et des modes de coordination. L’analyse de filières ou de meso
systèmes dynamiques consiste à repérer à l’intérieur de ce sous-système le
partage de la valeur ajoutée, les coûts de transactions, les nœuds stratégiques,
les modes de gouvernementalité (au sens de Foucauld) ou de régulation (au
sens de Perroux). Celle-ci, au sens faible, va au-delà de la réglementation. Elle
renvoie à la mise en cohérence par des autorités privées ou publiques des
modes de coordination, du respect des arrangements contractuels. Au sens fort,
la régulation suppose la mise en place de compromis socio-politiques durables
avec des mécanismes de péréquation territoriale, de transferts et de
redistributions. On peut différencier quatre modes de régulation : domestique
(locale), marchande (locale ou régionale), administrée (nationale) et capitaliste
(mondiale) (Hugon, in de Bandt, Hugon, 1988).
Cette meso dynamique suppose elle-même la prise en compte des échelles
territoriales allant du local au mondial ( filières spatialisées ou meso systèmes
territorialisés). Les régulations au sens faible apparaissent notamment à des
échelles locales ou transnationales. En revanche, la régulation au sens fort
concerne principalement l’échelle de l’Etat national, avec de très fortes
différenciations selon les contextes et une tendance au "débordement" des
Etats d’en bas (décentralisation, privatisation) et d’en haut (régionalisation,
mondialisation...).
A un niveau mondial, l’emboîtement de ces meso systèmes territorialisés peut
apparaître, au-delà des dynamiques repérables dans les pays émergents, comme
une reproduction des hiérarchies et des asymétries entre les centres nantis, les
semi-périphéries et les périphéries. Dans une logique de "décharge" ou de
délestage, les acteurs dominants des Etats nantis tendent à transférer de
nombreuses charges vers les Etats des semi-périphéries et des périphéries.
Ceux-ci tendent, faute de moyens et de pouvoirs, à transférer leurs activités
vers les opérateurs privés (privatisation) et ces derniers, faute de demande
solvable de la majorité de la population, transfèrent leurs activités vers les
associations locales ou les ONG internationales.
De nombreux auteurs notent la disparition (Krugman, 1992) ou le déclin
(Hirschman, 1994) de l'économie du développement. Selon Krugman, la
contre-révolution initiée par le modèle de " big push" de Rosenstein Rodan, les
économies d'échelle, les externalités et les effets de liaison, a fait long feu à la
fois par manque de formalisation et par défauts de réalisme au regard des
pratiques. Au contraire, Hirschman souligne que cette discipline s'est étriquée
au moment même où les problèmes exigeaient d'adopter une perspective plus
large, plus politique et plus sociale dans la tradition perrousienne.
On peut noter, à l'inverse, un renouveau de l'économie du développement.
Stiglitz ( 1998) parle de l'au-delà du consensus de Washington. Il souligne les
limites d'une focalisation économique pour traiter des transformations de
sociétés en voie de modernisation.. L'économie standard du développement
confond les fins (la satisfaction des besoins, la réduction de la pauvreté, la
réponse aux aspirations) et les moyens (la hausse du PIB), les causes et les
effets. Il importe, dès lors, d'adopter une conception plus globale du
développement allant au-delà de l'ajustement et intégrant les dimensions
institutionnelles.
Il importe, bien sûr, d'intégrer les avancées théoriques propres à la discipline, les
progrès de la formalisation, d'élaborer des propositions vérifiables ou réfutables
(tests d'efficience) et donc d'utiliser la boîte à outils de l’analyse économique.
L'économiste, qui se veut analyste et non pas chroniqueur, doit utiliser des
concepts généralisables au-delà de la diversité du concret et mettre à l’épreuve
des concepts par une axiomatique. Le sous-développement est un problème
trop complexe pour permettre l'"économie" des outils d'analyse économique.
La théorie de l'information asymétrique, l'économie des organisations, les
arbitrages entre le marchand et le non-marchand, la théorie des anticipations,
du risque et de l'incertitude, l'économie du rationnement et du déséquilibre, les
modèles de croissance endogène (pour ne parler que de certains apports
récents) sont autant d'instruments essentiels pour les économistes du
développement. L'économiste doit accepter d'avoir une approche partielle,
correspondant à un découpage entre les différents champs de la discipline
économique (économie du travail, monétaire, internationale, de l'entreprise, des
finances...) avant de replacer ces découpages analytiques dans une vision plus
large. Il doit accepter une démarche analytique et économétrique permettant de
mettre en relation les facteurs "exogènes " (histoire, géographie, structures
sociales...), les institutions, les politiques économiques et les trajectoires de
développement.
Il est évident que certaines analyses de Perroux et à un degré moindre celles de
Hirschman datent ; leur vision industrialiste, nationaliste voire étatiste, la faible
prise en compte des questions environnementales ou de l’économie populaire
urbaine ne sont plus en totale phase avec les réflexions sur le développement.
Le développement durable met davantage l’accent sur les liens entre les
questions économiques, sociales et environnementales que ne le faisaient
Perroux ou Hirschman et traite des questions d’équité intergénérationnelle. A
l’ère de la post-modernité, les visions éco-centrées, la prise en compte des
nouveaux risques et des responsabilités vis-à-vis des futures générations
relativisent une vision anthropo-centrée de Progrès. La croyance dans
l’industrialisation, le rôle de l’Etat et de la nation ont été relativisés face au rôle
que joue le tertiaire. La condamnation morale de l’argent et de la marchandise
chez Perroux interdisent de prendre en compte la complexité du rôle du
marché, la dialectique du développement ou la compréhension des trajectoires
des économies est-asiatiques. De nombreux auteurs, au nom du réalisme,
rappèlent le caractère utopique du développement dans un monde où
l’architecture internationale est structurée par le rôle des puissances
hégémoniques et où l’aide est fortement dévalorisée. L’analyse de Perroux reste
évidemment marquée par le contexte de la guerre froide et par la recherche
d’une troisième voie entre le capitalisme occidental et le socialisme soviétique.
Le projet global de celui qui est souvent appelé le "Claudel de l’économie" était
peut-être trop ambitieux pour être poursuivi. Sa pensée était trop puissante
pour être assimilable par des épigones. Le vocabulaire qu’il a inventé a été peu
intégré dans les milieux académiques. Aujourd’hui Perroux n’est pratiquement
jamais cité dans un ouvrage anglo-saxon consacré à l’économie du
développement (Hugon, 1991).
En revanche, Hirschman et Perroux nous rappellent que le développement est
pluridimensionnel et qu’il importe de prendre en compte l’indétermination et
l’incertitude (Bartoli, 1999). Il s’agit, en mettant en avant des sujets agissants
dotés de projets à propos des objets, de retrouver les acteurs du
développement qui ne se diluent ni dans l’agent représentatif et l’homo
oeconomicus de la théorie standard ni dans les structures et dans les
déterminismes historiques. Le primat de l’humain et des valeurs oblige à
concevoir l’économie comme multidimensionnelle et comme étant
subordonnée aux impératifs éthiques de la finalité humaine. La tradition
perrousienne ou hirschmanienne rappelle enfin qu'une interrogation
scientifique sur le développement économique est liée à une interrogation
éthique et philosophique. Celle-ci porte sur les sens que les agents donnent à ce
processus, qu'ils maîtrisent ou qu'ils subissent et où ils sont participants ou
exclus. Elle lie savoir et pouvoir. Elle refuse une économie sans politique ni
cadres sociaux. L’économie n’étudie pas les flux d’objets mais les relations entre
sujets animés de projets à propos des objets. Il n’y a pas de sens de l’histoire
mais des sens que les hommes donnent aux trajectoires historiques.
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[1]
Ce texte utilise pour certaines citations de Perroux un remarquable texte de G.Blardone, sur "Perroux et le développement", à paraître. Nous privilégions l’article
des
Cahiers de l’ISEA ( 1955),
l’Economie du XXe siècle ( 3e éd. 1969),
Pouvoir et
économie ( 1973
), Unités actives et mathématiques nouvelles ( 1975) et
Dialogue
des monopoles et des nations ( 1982).
[(*)]
Professeur à Paris X-Nanterre phhugon@ club-internet. fr