2003
Monde en développement
Le développement local en Afrique de l’Ouest : quelle(s) réalité(s) possible(s) ?
Fabienne Leloup
Laurence Moyart
Bernard Pecqueur
[1](*)
L’article part d’un double constat : la dispersion des logiques socio-économiques locales et la déliquescence du niveau étatique dans les PMA et
plus particulièrement en Afrique de l’Ouest. Dès lors, et plus particulièrement
encore dans le cadre de la mise en œuvre des processus de décentralisation, les
notions de gouvernance et de territoire constituent - au Sud également - des
composantes essentielles du développement. La décentralisation n’a en effet de
sens que si l’instance publique prend en compte la dimension territoriale, si ce
niveau émerge dans un mouvement global de redéfinition qui va des bailleurs
internationaux aux acteurs locaux. Cette coordination verticale appelant
également une coordination horizontale, locale, entre les gouvernances locales.
Les exemples particuliers des clusters industriels et du commerce permettent
d’initier le propos dans le contexte particulier de l’Afrique de l’Ouest.Mots-clés :
Développement local, gouvernance territoriale, territoire, acteurs locaux, clusters industriels, commerce, Afrique de l’Ouest.
The paper demonstrates how the principle of local development may interact in
low developed countries and more particularly in Western Africa. A first part
describes both the elusion of the state, especially in low developed countries,
and the spatial dispersal of social and economic forces. Therefore the concepts
of governance and territory constitute - in LDC as well - central components of
development. They bring the public authorities on generating both a vertical
coordination among International Organizations, national and regional
institutions, local actors and a horizontal cooperation between local
organizations. The particular examples of industrial clusters and trade channels
make it possible to initiate the matter in the context of Western Africa.Keywords :
local development, territorial governance, territories, local actors, clusters, commerce, western Africa.
Le contexte des PMA et de l’Afrique de l’Ouest
Vingt ans après la promulgation des lois de décentralisation en France, la
plupart des pays francophones d’Afrique de l’Ouest ont entamé une
réflexion sur le rôle des collectivités territoriales dans le développement.
La décentralisation
[2], au même titre que la nouvelle gouvernance constituent des
thèmes porteurs, au moment où s'y dessine une crise de l’Etat.
On constate une forme de dépossession de l’Etat face aux pressions
extérieures. Non seulement les grands bailleurs de fonds peuvent dicter (avec
l’ajustement structurel notamment) les comportements et les politiques
économiques, mais aussi, pour leur part, les organisations non
gouvernementales (ONG), avec la capillarité des différents projets de
développement, mobilisent à elles seules des budgets supérieurs à ceux de
certains pays moins avancés (PMA).
On peut conjecturer dans ce contexte récent de contestation des mesures d’ajustement structurel
(Stiglitz, 2002) que c’est bien l’ensemble de la représentation institutionnelle qui est en cause
aujourd’hui.
L’affaiblissement des flux de ressources de la part des bailleurs de fonds dans
cette zone sub-sahélienne, où la ressource est vécue comme essentiellement
exogène, court-circuite l’Etat qui n’a que peu prise sur les conditions de
réalisation des flux d’aide. Par ailleurs, au plan local, les structures gestionnaires
des flux qui transitent par les ONG se trouvent en situation de pouvoir
important dans le périmètre de leurs projets respectifs, sans nécessaire
coordination, voire sans insertion locale. Une telle situation de déliquescence
du niveau étatique et de dispersion des logiques locales laisse le champ libre
pour les régulations traditionnelles. Ces dernières permettent une gestion des
redistributions selon un ordre social qui le situe hors de la modernité. Il s’ensuit
que les flux en provenance des bailleurs n’ont pas l’impact voulu en termes
d’efficience et d’efficacité. Ainsi, la réalisation d’un projet ne dépend pas
seulement du montant du financement et de la nature du projet lui-même, il
dépend aussi de la capacité du terrain à gérer et à s'approprier le projet. Cette
capacité relève précisément du domaine de la gouvernance territoriale. Les
conditions du développement économique et de l’adaptation aux contraintes de
la mondialisation s’en trouvent plus délicates.
Dans un contexte d’émergence de nouvelles régulations et de nouveaux espaces
de décision, notre propos sera d’interroger les pratiques du développement
territorial qui pourraient servir de cadre aux réflexions actuelles sur la
décentralisation et la gouvernance en Afrique de l’Ouest et plus généralement
sur les liens entre l’Etat, ses périphéries locales et les instances internationales.
Dès 1996, L. Abdelmalki et C. Courlet (p. 13-14) proposaient une redécouverte
de l’économie du développement par le prisme du développement local. Pour
ces auteurs, il s’agissait, notamment, de proposer de nouvelles orientations de
recherche qui "libèrent l’économie du développement de l’emprise exclusive du
schéma des influences internes/externes sur le développement imposé par
plusieurs décennies de recherche académique. A côté de ce schéma, un autre
impératif consiste à appréhender la dialectique du local et du global, seule
capable de permettre de comprendre le rôle des initiatives autonomes, de la
démocratie, des cultures et des institutions décentralisées dans les
transformations qui affectent les économies en développement".
L’hypothèse de base de notre réflexion consiste à poser que le territoire constitue une
composante permanente du développement. Ce fut le cas tout au long de l’histoire industrielle
en Europe, de la proto-industrialisation à l’industrie moderne, et cette situation se retrouve
dans les sociétés des pays du Sud où la notion de " cluster
[3]" illustre le caractère situé du
développement de type industriel
[4], tout comme les dynamiques territoriales de développement
basées sur une sociabilité de réseaux, plus ou moins contextualisée dans des territoires, insérés
dans une continuité historique et la continuité d’un espace de vie urbain ou rural (Peemans,
1997).
Une décentralisation, traduisant une prise en compte publique de la dimension
territoriale, n’a de sens que si l’émergence du niveau de la collectivité territoriale
s’inscrit dans un mouvement global de redéfinition des rapports interinstitutionnels dans la chaîne qui va des bailleurs aux producteurs locaux
(organisations internationales et régionales, Etat, collectivités, autres acteurs
locaux y compris les ONG). Il s’agit là de coordinations verticales s’étendant du
local au mondial (partie I). Il s’y ajoute la nécessité d’une coordination
horizontale, de terrain, entre ce que l’on est convenu d’appeler dans la
littérature récente en sciences sociales, les "gouvernances locales" qui induisent
une analyse en termes de développement territorial (partie II)
[5].
1– DÉFINIR OU RENOUVELER LES
COORDINATION S VERTICALES
L’évolution des systèmes de transferts financiers (aide internationale,
financement de projets,...) a renforcé ces dernières années le rôle des bailleurs
internationaux et des relais des ONG de terrain au détriment de l’Etat. En
outre, ce dernier se trouve face à l’absence d’agents régulateurs locaux du type
collectivités territoriales, les pouvoirs infranationaux, lorsqu'ils existent,
ressemblant davantage à des baronnies féodales qu'à des pouvoirs décentralisés.
Examinons les principales caractéristiques de cette évolution.
1.1 La contrainte d’orthodoxie financière :
l'Etat encadré par le haut
Le conditionnement de l’aide à l’orthodoxie de gestion financière publique
(ajustement structurel) avec l’application de principes universels de gestion crée
une contrainte forte. J. Stiglitz (2002, p. 37) a bien mis en évidence les limites et
les effets pervers de ce type de fonctionnement. Il montre, en particulier,
l’évolution de l’argumentaire qui a amené le FMI, principalement, et la Banque
mondiale, secondairement, à passer d’une inspiration keynésienne à une
inspiration anti-keynésienne : "on l’a fondé [le FMI] parce que l’on jugeait
nécessaire d’exercer sur les Etats une pression internationale pour les amener à
adopter des politiques expansionnistes (augmentation des dépenses publiques,
réduction d’impôts ou baisse des taux d’intérêt pour stimuler l’économie), et
voici qu’aujourd’hui en règle générale, il ne leur fournit des fonds que s’ils
mènent des politiques d’austérité (réduction des déficits, augmentation
d’impôts ou hausse des taux d’intérêt entraînant une contraction de l’économie)
Keynes doit se retourner dans sa tombe en voyant ce qu’est devenu son
enfant". Ainsi, les organisations internationales de régulation contraignent les
Etats en ne leur laissant guère de marge de manœuvre. Privés des recettes du
protectionnisme, contraints par des politiques économiques libérales et
restrictives, les Etats d’Afrique de l’Ouest connaissent au mieux une stabilité de
niveau faible.
Des revues comme Afrique Relance (septembre 2002) se font l’écho des insuffisances des
programmes économiques imposés de l’extérieur, de la nécessité pour chaque pays de concevoir
sa propre stratégie de développement et du danger pour les gouvernements africains élus de se
voir imposer des politiques de l’extérieur sans que leurs institutions démocratiques aient le
choix.
1.2 Les ONG comme opérateurs externes dominants à l’échelle
des territoires : l'Etat encadré par le bas
Sur le terrain de la coopération, l’opérateur principal est l’ONG. Considérées par les
organisations internationales comme principaux vecteurs de la "bonne gouvernance"
[6], les
ONG sont en réalité de natures très diverses.
Le caractère de nombre d’entre elles est de n’être pas réellement "non
gouvernementales". D’après A. Donini (1995), les financements publics
représentaient en 1975,1,5% du budget des ONG. Il représente, d’après ce
même auteur (repris par Najim et Vedelago, 2001), désormais plus de 50% :
"ceci pose évidemment la question de leur degré d'autonomie par rapport aux
bailleurs de fonds dont certaines ne sont que des sous-traitants" (Ibid., p. 37).
Au-delà de cette évolution où les ONG développent et gèrent les actions
publiques internationales, mais aussi se substituent dans un certain nombre de
cas aux pouvoirs publics afin de prendre en charge les services publics
nationaux, trois phénomènes émergent : la prolifération, la confrontation au marché
et le transfert.
A partir de différentes sources, Troguer ( 2002) affirme que l'ONU recense
actuellement 50.000 ONG (nationales et internationales, à but humanitaire et
habilitées à recevoir une aide extérieure) contre 10.000 au début des années
quatre-vingt et 700 en 1939. Cette prolifération se caractérise par un fort
cloisonnement dans la destination des fonds et par une certaine étanchéité des
projets ; même si des consortiums d'ONG existent, chaque organisme reste
seul responsable et gestionnaire des objectifs, des délais et des programmes
qu'il s’est assignés.
La seconde caractéristique de l'ONG est sa confrontation au marché mondial.
Les ONG se retrouvent dans un rapport très dur avec le marché.. On assiste à
une professionnalisation des ONG, sans pour autant que la profession soit
encore clairement stabilisée. De plus les régions des PMA se situent en quelque
sorte en "concurrence" pour attirer ces sources financières.
Enfin, en ce qui concerne le transfert, force est de constater que l'augmentation
spectaculaire du nombre des ONG correspond aussi à l'élargissement des
missions qui leur sont confiées, à elles autant qu’aux associations locales. En
particulier, "les bailleurs de fonds encouragent la prise en charge par des
associations locales de fonctions peu rentables ou difficiles à gérer par des
appareils administratifs (entretien des infrastructures hydrauliques, distribution
foncière, récupération des crédits)" (Peemans, 1997, p. 184). La Banque
mondiale justifie ainsi l’allocation de fonds aux ONG et aux associations de
développement communautaire, notamment pour les missions sociales (Hibou,
1996).
En définitive, la montée en charge des bailleurs par le haut et des ONG par le
bas minore la marge d’exercice du pouvoir d’Etat.
1.3 Le rôle de l'Etat face au développement
F. Petiteville ( 1998) résume les rapports de l’Etat au développement et au
développement de ses territoires en trois figures mythiques utilisées dans la
chronologie de la deuxième partie du vingtième siècle
[7] :
- L’Etat est développeur (années 50-60) dans les théories du décollage
- économique. Dans ce cas, on retrouve les pionniers de la théorie du
développement que sont Perroux, Hirschman ou même, dans des versions
plus mécanistes, comme celle de de Bernis ou plus marxistes, comme celle
de Baran. L’Etat est acteur, décideur, en un mot : planificateur.
- L’Etat est " fantoche" (années 70) dans les théories de la dépendance. On
trouve là les thèses, notamment celles de Amin, de la domination du centre
sur la périphérie et du primat du rapport social comme clé d’explication des
inégalités Nord-Sud. Dans ce cas, les Etats du Sud sont impuissants face
aux mécanismes de la dépendance installés par le capitalisme.
- L’Etat est modeste et libéral (années 80 et 90). L’approche néo-classique du
développeur, qui cesse de faire du développement un enjeu spécifique pour
le réintégrer dans le giron d’un corpus où l’Etat est minimum, correspond
aux préconisations des bailleurs internationaux à la recherche des équilibres
macro-économiques. L’affaiblissement de l’Etat est plutôt considéré
comme positif, pourvu que le relais puisse être pris par le secteur privé,
tant national qu’étranger. Moins d’Etat entraîne moins de mauvais
dirigisme, une baisse des coûts de transaction et dès lors une plus grande
fluidité des marchés, comme le dénonce B. Hibou ( 1996).
- Ces trois cycles sont sans doute terminés et aujourd’hui la question de
l’action publique revient comme une nécessité d’ordonner le chaos laissé
par un Etat absent. Pour F. Petiteville (1998, p. 87) : "le mythe de l’Etat
développeur dans les années cinquante/soixante, puis celui de l’Etat
fantoche dans les années soixante-dix furent le produit d’un économisme
théoriciste qui intégrait le facteur étatique sous une forme assez
généralement impensée pour elle-même. Avec la conception de la
"gouvernance" véhiculée par la Banque mondiale, le paradigme néo-classique débouche peut-être pour la première fois sur une extension de la
théorie du développement à la question de l’Etat". Il ne s'agit pas de prôner
une "Afrique des villages", dans le sens de l'Europe des régions, mais de
retrouver une gestion harmonieuse de l'Etat et de ses entités
infranationales.
Soulignons dès à présent que le concept de gouvernance
[8] inclut l’Etat : celui-ci
redevient acteur, un acteur parmi d’autres du développement de ses territoires.
Dans une seconde partie, nous étudions la gestion et le développement des
espaces régionaux, domaines directement liés à la mise en œuvre de la
décentralisation et de la gouvernance locale. Il s’agit, dans cette perspective,
non plus de réfléchir aux coordinations verticales qui accompagnent les flux de
financement et relient local, Etat et international, mais aussi aux coordinations
horizontales qui régulent les flux sur les espaces territoriaux (ou du moins
visent à le faire).
2– (RE)DÉCOUVRIR L'ÉCHELLE LOCALE :
LES COORDINATIONS HORIZONTALES
ET LE DÉVELOPPEMENT TERRITORIAL
2.1 De la bonne gouvernance à la gouvernance
territoriale
Sans épiloguer sur le terme de "gouvernance
[9]", il s’avère important néanmoins
de rappeler que la notion de "bonne gouvernance" (au sens du FMI et de la
Banque mondiale), ne recouvre qu’une partie de l’acception possible du mot.
En réalité, la définition entérine la complexité des systèmes de gestion du
développement et préconise "l’usage de l’autorité politique, la pratique de
contrôle sur une société et la gestion de ses ressources pour le développement
social et économique" (Landel-Milles et Derageldin, 1991, cités par A. Najim et
F. Vedelago 2001, p. 35). Elle implique par conséquent une dimension locale,
dans la mesure où elle inclut les acteurs organisés (collectivités locales, comités
de développement, organisations de producteurs) engagés dans des projets de
terrain situés sur des territoires précis. Elle porte sur un transfert du lieu de
pouvoir de l’Etat vers un ou plusieurs autres acteurs, et sur un élargissement de
ce lieu aux forces vives de l’espace visé.
Cette perspective permet (amène) la reconnaissance d’une multiplicité d’acteurs
locaux dans le champ du politique : associations émanant de la société civile,
entreprises, collectivités locales, voire ONG (du Nord ou du Sud)
[10]. Par
conséquent, les stratégies de développement, notamment en Afrique de
l’Ouest, se trouvent confrontées à la sortie du seul face-à-face Etat
[11]/aide
extérieure pour intégrer de nouveaux acteurs dans des projets situés.
C'est ici que le rôle de régulateur des collectivités territoriales apparaît en tant
que double interface vis-à-vis de l'Etat et du niveau local. L’espace administratif
issu des politiques de décentralisation pourrait s'avérer pertinent via son double
rôle de coordination horizontale (coordonner les divers projets et les acteurs
locaux) et verticale (vis-à-vis de l'Etat, des bailleurs et autres acteurs). Il s'ensuit
que ce nouvel espace administratif que constituent les collectivités territoriales
pourrait, grâce à l'existence de cette double régulation horizontale et verticale,
être un moyen de "sauver l'état", même si le risque existe que ces collectivités
territoriales ne deviennent à leur tour des mini-états. Soulignons néanmoins que
l'existence de ces collectivités territoriales en tant qu'espace public infranational pertinent est certes un facteur facilitateur du développement, il n'en
constitue jamais un garant. Le développement local résulte, comme nous
l'explicitons ultérieurement, d'une dynamique complexe entre acteurs privés et
publics et une certaine gouvernance locale.
Mais comment définir cette "gouvernance locale ?" Force est de constater que
la gouvernance locale prend aujourd'hui un double sens au Sud. Ce même
terme recouvre, en effet, à la fois l’émergence de nouvelles élites politiques et
économiques, véritables transferts des niveaux supérieurs, en relation verticale
directe avec le pouvoir central et l’émergence de partage des pouvoirs vers les
collectivités locales, basé sur les réseaux horizontaux, le partenariat et la
coopération. C'est dans ce second entendement que nous situons notre
réflexion. Pour progresser sur cette question de la gouvernance locale, nous
pouvons mobiliser l’exemple des "pays
[12]" français. La loi d’orientation sur
l’aménagement et le développement du Territoire s’appuie sur le fait que les
politiques classiques de développement (et par là, les grandes orientations de
l’Aménagement du Territoire depuis le 1
er Plan de 1947-1953, sont inadaptées
et que la position de l’Etat s’est fortement affaiblie dans le registre des projets
de développement territoriaux. Dans cette perspective, la loi vise à offrir un
cadre territorial pertinent pour élaborer les projets communs de développement
tout en redonnant aux représentants de l’Etat (les sous-préfets notamment) un
rôle de premier plan comme partenaire privilégié des acteurs locaux.
Plus généralement, "La gouvernance locale est définie comme un processus de
mise en compatibilité de plusieurs proximités institutionnelles
[13] unissant des
acteurs (économiques, institutionnels, sociaux… ) géographiquement proches,
en vue de la résolution d'un problème productif ou de la réalisation d'un projet
local de développement" (Gilly et Perrat, 2003, p. 118). Selon ces auteurs, une
telle définition insiste fondamentalement sur l’idée de processus, c’est-à-dire de
dynamique institutionnelle collective qui articule, de manière toujours
singulière, différentes logiques d’acteurs se confrontant et/ou coopérant sur un
territoire : "la gouvernance locale combine ainsi toujours des éléments de
stabilité et d’instabilité dont l’importance relative évolue dans la durée,
définissant des inflexions de la trajectoire de développement du territoire"
(Ibid.).
Gilly et Perrat aboutissent à la distinction de trois principaux types théoriques
de gouvernance locale, selon la combinaison des acteurs-clé de la coordination
territoriale et donc le type d'acteur qui domine. La gouvernance privée
correspond au cas où une organisation (un centre de Recherche et
Développement, une association d'entreprises, une firme motrice, etc.) est
l'acteur-clé, dans le sens où elle joue un rôle moteur dans les mécanismes de
coordination des acteurs. La gouvernance privée collective correspond au cas
où l’acteur-clé est une institution formelle qui regroupe des opérateurs privés et
impulse une coordination de leurs stratégies (chambre de commerce, syndicat
professionnel, toute forme de clubs d’opérateurs privés, etc.). Enfin, la
gouvernance institutionnelle, ou publique, correspond au cas où c'est un acteur
institutionnel (collectivité territoriale administrative, Etat, centre de recherche
publique, etc.) qui joue ce rôle.
Dans la réalité, ces types "purs" sont rarement rencontrés et on trouve le plus
souvent une association des formes précédentes ; on parlera alors de
gouvernance mixte ou partenariale ; "la gouvernance n’est donc pas une
configuration de coordinations strictement économiques, ou strictement socio-politiques : elle est une combinaison de ces dimensions, caractérisée par une
densité variable des interactions entre les trois catégories d’acteurs" (Gilly et
Perrat, 2003, p. 118).
Gouvernance locale et insertion sur un espace, tant en France qu'en Afrique de
l'Ouest, renvoient assurément à la notion de territoire, c’est-à-dire d’espace
vécu par la communauté qui l’occupe, délimité, géré et organisé, en constante
évolution.
2.2 De la gouvernance locale au territoire
Le territoire résulte d'un double processus de
coopération et de discrimination d'acteurs
Le territoire est tout d'abord une forme d'organisation inscrite dans l'espace et
construite socialement par les interactions entre les acteurs locaux :
économiques, sociaux, institutionnels. Il résulte, par conséquent, d'un processus
non naturel et non permanent des synergies des coopérations entre acteurs
(Pecqueur, 2001).
En ce sens, le territoire n'est pas un simple morceau de nation, voire de région,
mais une dynamique de coordination d'acteurs à un moment donné, destiné à
résoudre un (ou des) problème(s) productif(s) particulier(s) ou à réaliser un
projet de développement collectif. C'est d'ailleurs pour cette raison que le
territoire n'est pas donné, mais construit. Construction identitaire,
appropriation, espace de coopération et d’interdépendance, le territoire vit de
l’interaction de sa population, de son espace et de son histoire.
Le territoire résulte également d'un processus de discrimination. On parle d’une
dynamique de construction d’un "dedans" par rapport à un "dehors". Le
territoire va résulter de ce processus de discrimination : le territoire, qui peut
être provisoire et incomplet, est la conjonction de l'espace commun abstrait
construit par des groupes et d'un espace physique lorsque ce dernier contribue
à l'élaboration de la ressource qui fonde le "dedans" par rapport au "dehors".
Le territoire ainsi constitué a aussi une fonction particulière de repoussoir des
acteurs qui ne viennent pas de l'intérieur de ses limites. Ce processus de
discrimination (à l’instar du " search" d’H. Simon) agit comme un filtre cognitif
qui permet de limiter autant que possible l'incertitude radicale que subit chaque
individu. Le territoire, dès lors, est un processus endogène qui émerge des
initiatives et du dynamisme des acteurs.
Le territoire n'est pas partout et tout n'est pas territoire
Le territoire auquel nous nous référons n’existe pas toujours et partout. En
effet, d’après notre définition, il dépend, d'une part, de l’identification d’un (ou
de) problème(s) productif(s) ou de la volonté forte de réaliser un projet de
développement collectif, et d'autre part, de l’existence d’une dynamique de
coordination d’acteurs, ce qui confère évidemment au territoire son caractère
intrinsèquement dynamique.
On peut ainsi trouver des sites où le territoire reste latent car les "ingrédients"
sont présents, mais le processus de construction territoriale - la territorialisation
- ne fonctionne guère.
Le territoire n'est donc pas un espace prédéfini de type politico-administratif
telles les collectivités territoriales. Il n’est donc pas la référence spatiale d’une
politique publique qui s’appliquerait dans ce cadre à l’exclusion des autres (une
politique communale, une politique départementale, etc.). Par contre, il peut
être défini comme une construction sociale d'un groupe composite
(organisations, associations, collectivités territoriales, institutions diverses… ),
voire provisoire, structuré autour de ressources partagées, celles-ci étant le plus
souvent liées (ou issues de) à un espace physique défini.
2.3 Du territoire au développement local
En ce sens, les ressources ne sont pas également réparties dans l'espace mais
tous les espaces ont, potentiellement du moins, des ressources à faire émerger
et à valoriser. Cette perspective, qui conduit à rediscuter la question classique
des avantages compétitifs en termes de dotations de facteurs, est d'une certaine
manière celle qui sous-tend l'analyse du développement local. Ainsi est-il
désormais admis que les systèmes territoriaux se caractérisent par la manière
dont ils organisent la gestion et la création de leurs ressources.
Dans cette perspective, c'est la capacité du territoire à se différencier des autres
qui produit un avantage dynamique lui permettant d'échapper, partiellement, à
la concurrence qui détruit les rentes. Cette vision renvoie à une approche
particulière de la gouvernance.
Retour sur la nature des ressources territoriales
En fait, des actifs dits génériques ne permettent pas à un territoire de se
différencier durablement, puisque par définition ils sont susceptibles d'être
transférés. Une différenciation durable (c'est-à-dire qui ne peut être remise en
question par la mobilité des facteurs) ne naît véritablement que des ressources
dites spécifiques. L'existence de ces spécificités territoriales se fonde sur des
savoirs non reproductibles, c'est-à-dire non susceptibles d'exister ailleurs ou
d'être dupliquées. Ces savoirs sont ainsi uniques et échappent partiellement à
une concurrence par le marché (Pecqueur et Colletis, 1993).
On peut distinguer trois principaux types de ressources
[14] :
- les ressources standards, ou génériques, dont la valeur existante ou
potentielle est indépendante de leur participation à un quelconque
processus de production, leur coût est transférable (citons par exemple la
main-d’œuvre sans qualification) ;
- les ressources spécifiques (ou directement issues de la dynamique
territoriale), dont la valeur est fonction des conditions de leur usage ; leur
coût irrécouvrable implique un prix plus ou moins élevé de transfert (elles
concernent ainsi les savoir-faire, les apprentissages, les qualifications
intellectuelles, dans le cas de districts industriels) ;
- les ressources latentes, qui sont des ressources non valorisées mais
susceptibles de le devenir par le jeu d'effets de proximité, par la formation
de dynamiques internes (le cas du patrimoine non exploité en est une
illustration).
La gouvernance territoriale comme mode de
coordination favorisant la valorisation de ressources
Comme nous l'avons vu précédemment, le territoire est une forme particulière
de coordination par création de groupe. Ce processus est à l'origine d'une
modalité particulière de création de valeur et d'émergence
[15] de ressources
nouvelles ou latentes. La valorisation de ces ressources spécifiques repose non
pas dans la concurrence mais dans leur capacité à échapper à la concurrence
pour créer une rente (ou quasi-rente) de spécificité.
Dans ce contexte, la gouvernance locale se définit alors comme mode de
coordination en se dégageant de la seule perspective de minimisation des coûts,
mais dans celle de la création d'un avantage collectif d'un groupe qui comprend
les bénéficiaires de cet avantage. Cette mise en compatibilité implique
l'existence d'un compromis composite dont les partenaires sont, d'une part, les
acteurs socio-économiques et d'autre part, les acteurs publics, qu'ils soient
locaux ou non
[16].
3– ACTEURS ET DÉVELOPPEMENT LOCAL EN
AFRIQUE DE L’OUEST : QUELLE(S) STRATÉGIE(S)
DE DÉVELOPPEMENT LOCAL POSSIBLE(S) ?
3.1 Territoire, gouvernance et pratiques populaires
L’économie populaire - l’économie de survie, l’économie dite informelle -
englobe aujourd’hui des millions d’emplois dans des milliers d’activités
productives et marchandes. Ces activités constituent de véritables leviers de
l’économie africaine, alternatives aux secteurs dits modernes, coopérant parfois
avec ces mêmes secteurs.
Reposant essentiellement sur une valorisation des ressources locales, ces
pratiques populaires mettent l’accent sur les individus qui les animent, leurs
compétences et savoir-faire, leurs réseaux relationnels, les procédures de
redistribution de revenus qu’elles induisent.
Des capacités d’organisation, de mobilisation, voire de flexibilité et
d’innovation caractérisent ces activités, profondément ancrées dans un espace,
une histoire, une communauté.
Sans se restreindre à une vision simpliste qui aboutirait à limiter les perspectives
de développement africain à cette vue alternative, ces réalités populaires se
révèlent aujourd’hui intimement liées à l’activité socio-économique formelle du
pays, partie prenante de l’évolution d’un territoire donné.
Le développement territorial au Sud s’articule à la fois autour de cette économie
populaire, d’une organisation sociale et d’un processus d’industrialisation et de
modernisation. Il couvre à la fois la coordination horizontale entre
communautés, acteurs et territoires et l’insertion du local dans des processus
plus nationaux ou internationaux – coordination verticale.
3.2 Gouvernance locale, Etat et nouveaux domaines
de développement
Les politiques macro-économiques de développement (industries
industrialisantes, remontée de filières, import-substitution, ajustement
structurel, etc.) ont montré leurs limites. A l’instar des dynamiques de
développement local qui se répandent en Europe à partir d’une mobilisation
des acteurs locaux face aux mutations imposées par la globalisation et la
mondialisation, les territoires africains peuvent eux aussi y puiser une partie des
solutions aux problèmes de développement et plus particulièrement de
valorisation de leurs ressources.
Différents domaines trouvent dans cette nouvelle approche du développement
des applications. Nous aborderons deux champs d'application de ce type de
pratique.
… autour de la production
L’approche du développement par l’organisation territorialisée des acteurs en
systèmes productifs locaux a fait l’objet en Europe d’un débat
[17] réhabilitant les
analyses d’Alfred Marshall sur les districts industriels. Rappelons que ces
derniers sont fondés sur l'articulation entre des performances industrielles et
une forte cohésion sociale. Ce modèle rompt radicalement avec les modèles
économiques traditionnels de type fonctionnel
[18]. Il permet de mettre l'accent
sur de nouvelles variables dans le processus de développement (rapports de
coopération entre entreprises, rapports entre le système productif et le système
socio-institutionnel, le savoir-faire et la mobilité des travailleurs au sein du
système, le rôle des institutions locales spécifiques qui interviennent pour
appuyer le développement des entreprises … ). Le développement apparaît ainsi
comme un processus social et non comme un processus uniquement technique.
Cela signifie que les facteurs du développement sont enracinés dans la réalité
sociale locale et ne sont donc pas facilement transférables à d'autres espaces.
Sans commettre l’erreur de vouloir transposer les modes territorialisés
d’organisation industrielle, venus d’Europe, l’étude de "clusters"
[19] repérés dans
les PMA montre que des processus localisés de valorisation de ressources
endogènes s’y développent. Cette même approche trouve, en Afrique, des
accents particuliers : rôle des communautés locales, importance des réseaux,
réappropriation locale des ressources et des savoirs, territorialité, constituent
autant de traits caractéristiques de pratiques de développement territorial.
Pour D. Mac Cormick (2003), le développement de clusters industriels en
Afrique offre un certain nombre d'avantages pour les entreprises qui en font
partie. Le regroupement semble favoriser l'échange d'informations et le partage
d'expériences. Avec le temps, il peut encourager la spécialisation dans certains
aspects précis du processus de production ou inciter certaines entreprises à se
tourner davantage vers des activités ou des services connexes. Il ouvre
également l'accès à de nouveaux marchés. L'environnement se modifie lui aussi
dans la mesure où le cluster attire les clients, les négociants, les travailleurs
qualifiés, les fournisseurs de biens et de services, voire de nouvelles entreprises
désireuses de tirer profit du marché ainsi créé. Le regroupement est en outre un
ferment de collaboration (via les prêts et les emprunts, les entreprises peuvent,
par exemple, faire un meilleur usage d'une quantité relativement réduite de
ressources ou différer des achats importants). Les relations que nouent ces
entreprises sont à leur tour susceptibles de favoriser l'émergence de nouvelles
institutions ou de modifier les institutions existantes. Ces différents avantages
constituent ce que l'on appelle "l'efficacité collective" (Schmitz, 1995). Son
étude de six clusters
[20] représentatifs de la réalité africaine montre cependant
qu'ils ne bénéficient pas de l'ensemble de ces avantages. Néanmoins, cette mise
en réseau d'entreprises permet, dans certains cas, une plus grande collaboration
entre entreprises et la création d'associations d'intérêts communs (le cluster de
Ziwani a, par exemple, fondé une association qui pallie les faiblesses du
contexte kenyan dans le domaine judiciaire et juridique : cette association a mis
au point ses propres mécanismes de résolution des litiges.)
Ces petites entreprises regroupées en clusters peuvent constituer un élément
majeur de l'économie africaine, mais souffrent généralement d’un certain
nombre de contraintes ou d’obstacles. Une analyse strictement économique
révèlera ainsi un manque de structures d'appui professionnelles et d'un
environnement financier favorable. La nature limitée et souvent obsolète des
méthodes de production, le manque de qualifications techniques et enfin des
compétences en gestion insuffisamment développées constituent également des
entraves considérables au développement de ces structures industrielles. Autre
obstacle majeur à surmonter : les dysfonctionnements étatiques qui se
concrétisent par une bureaucratie tatillonne, la corruption, le clientélisme, le
manque d'infrastructures adaptées…
D’autre part, l’ancrage territorial et communautaire des individus,
l’apprentissage, le réseau et la coopération sont autant de réalités intrinsèques
des milieux socio-économiques africains. Confusion des espaces - social,
professionnel, productif ou privé -, primauté du capital social et du capital
humain constituent autant de facteurs performants face à ces contraintes
d’ordre technologique et financier.
… autour du commerce
Les logiques des grands commerçants, notamment en Afrique de l’Ouest, ont fait l’objet de
diverses publications (Lambert, Hibou, Gregoire et Labazee, Igue) soulignant à la fois
l’insertion dans l’économie mondiale (les Mourides sénégalais que l’on retrouve à New York
ou en Asie) et le profond ancrage communautaire (tant religieux que familial et territorial).
Ces grands commerçants agissent en parfaite imbrication avec les autres acteurs
socio-économiques des espaces où ils évoluent, qu’il s’agisse des producteurs
ou des autorités publiques. B. Hibou (1996) souligne ainsi la perfection de
l’imbrication des sphères économiques formelle et "informelle" dans le milieu
marchand, notamment par rapport aux mesures protectionnistes affichées par
bon nombre de pays ouest-africains.
Au Sénégal, au Burkina Faso, en Guinée et dans d’autres pays africains, la
pratique marchande s’insère dans une tradition ancestrale, évolutive au fil des
politiques publiques des Etats et des opportunités économiques et financières.
Les montants récoltés reposent sur une grande capacité de diversification - au
fur et à mesure de la libéralisation des marchés -, sur l’existence de réseaux
intenses et coopératifs - issus de relations de dépendances et de réciprocités
fondées sur l’histoire des communautés -, sur des stratégies interactives. Même
la donnée technologique émerge d’un apprentissage collectif : les commerçants
du Fouta Djalon exploitent à merveille les atouts du GSM et du SMS, là où le
manque de courant ne permet pas toujours l’exploitation d’un ordinateur.
La question que cette dynamique marchande pose n’est pas tant la pérennité
vérifiée de cet ancrage territorial ou le caractère spécifique de la ressource
marchande. C'est davantage le problème de la coordination verticale et de
l'interaction avec d'éventuels acteurs publics qui se pose afin d’accorder au
marchand un rôle effectif dans le développement local.
3.3 Du développement local au Développement ?
A l’instar des dynamiques de développement local en présence en Europe, ces
différents exemples montrent que les territoires africains (re)trouvent une
pratique locale de valorisation de leurs ressources, qui correspond non pas à un
repli défensif, mais à une adaptation alternative aux contraintes de la
mondialisation.
Le développement des territoires africains dépend de leur aptitude à identifier
et à valoriser leurs ressources, à mettre en œuvre une culture de l'innovation, à
susciter les initiatives locales, à faire émerger des porteurs de projets, à générer
un tissu de nouvelles entreprises. Plutôt que d'être dans l'attente d'un projet de
développement venu de l'extérieur, ces territoires non seulement génèrent leur
propre développement, mais structurent et organisent ce développement
redevenu "honorable", et non plus marginal ou "de survie".
L’approche, dite territoriale, intègre des préoccupations d'ordre social, culturel
et environnemental au cœur des rationalités purement économiques. Comme le
souligne Vachon (2002, p. 7), "si les facteurs économiques tels que le capital, les
ressources naturelles, les équipements et infrastructures de transport et de
communication, les marchés… continuent d'être des éléments importants dans
le processus de développement des régions, le paradigme renouvelé de
développement accorde un rôle tout aussi important aux facteurs non
économiques tels que la qualification individuelle et collective, la transmission
des savoirs et savoir-faire traditionnels et actuels, le cadre de vie, la perméabilité
à l'innovation, la vitalité communautaire, l'ouverture à la concertation et au
partenariat, la mise en réseau des PME… ".
Ceci induit dès lors, tout d'abord, de la part des organisations internationales et
des autorités politiques nationales, une acceptation de cette émergence par le
bas du développement, ceci impliquant de nouvelles pratiques de partenariat et
de coopération, plus souvent présentes dans les discours que dans les réalités
de terrain. Il entraîne aussi l'insertion de l’ensemble des acteurs territoriaux, et
non seulement des ONG et des pouvoirs publics locaux.
Le développement local apparaît ainsi comme une nouvelle opportunité pour
les PMA, notamment en Afrique de l'Ouest.
Cependant, le développement local n'est pas un modèle "clé en main". Chaque
territoire est spécifique, il émerge d'un contexte (facteurs culturels, sociaux… )
et d'une histoire uniques qui impliquent dès lors une logique de développement
unique. Cette différenciation territoriale ne réside pas seulement dans les
produits, mais aussi dans la façon d'organiser la production, de créer et de gérer
ses ressources, de développer des savoir-faire originaux… Il n'y a donc pas de
modèle unique et universel de développement local. Ce n'est pas un processus
mécanique qui peut facilement être mis en œuvre grâce à des politiques ou des
programmes à caractère général. Il est avant tout l'affaire d'acteurs de toutes
sortes mis en rapport, mobilisés en vue de stimuler une synergie créatrice,
porteuse d'effets de développement. On se situe donc sous l'enseigne de
l'approche particularisante telle que celle définie par Crevoisier
[21] (1998). Il n'en
reste pas moins que certains comportements généraux peuvent se dégager des
expériences de développement local.
En outre, différents facteurs de blocage (politiques, économiques… ) dans les
pays du Sud, en particulier dans le contexte africain, sont susceptibles de brider
les perspectives de construction du développement à l'échelle locale. Comment
ce développement peut-il cohabiter avec une insertion accélérée dans
l’économie mondiale ? Comment peut-il cohabiter avec les déséquilibres
macroéconomiques et sociaux que connaissent les Etats ? Comment peut-il
s’épanouir sans redéfinition des rôles des instances publiques, nationales ou des
liens avec l’international, tels que les bailleurs de fonds ou les ONG ?
Dans ce nouveau contexte, le rôle de l'Etat et des pouvoirs publics se
transforme. Le rôle de l'Etat se décline en trois missions : la redistribution, la
médiation et la coordination. La redistribution se justifie notamment parce que
tout territoire n’est pas également doté ; la médiation portera à la fois sur les
instances internationales, les collectivités territoriales et les acteurs locaux ;
enfin, la coordination verticale - émanant des collectivités territoriales - et
horizontale entre projets et entre acteurs du territoire.
Son intervention va consister à comprendre la logique territoriale en évolution
et à formuler une approche qui lui soit la mieux adaptée possible. Ceci induit,
en Afrique comme en Europe, une approche publique transversale et intégrée
(plutôt que cloisonnée et sectorielle) et amène à proposer des stratégies et des
mesures de soutien susceptibles de favoriser la réunion des conditions
nécessaires à l'éclosion des initiatives de développement.
Etat, acteurs économiques et sociaux et communautés : autant d’acteurs du
développement qui sont nécessairement articulés et insérés, dans une histoire,
dans une tradition, dans un territoire.
Face aux principes traditionnels d’aide extérieure, au renforcement des acteurs
économiques - au sein de la mondialisation - et de la déconnexion accélérée de
l’Etat africain des réalités sociales et économiques nationales, le territoire, la
société civile et les "pratiques populaires" retrouvent aujourd’hui une place. A
l’instar des dynamiques de développement local en présence en Europe face
aux mutations de la mondialisation, les territoires africains retrouvent eux aussi
la pratique locale de la valorisation de leurs ressources, de leurs traditions et de
leurs savoirs.
·
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L’Harmattan, Paris, (Voir le chapitre 2 : "Problématique des systèmes productifs
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[1]
(FUCAM, Mons, Belgique), (IGA-UJF, Grenoble, France) f
fabienne. leloup@ fucam. ac. be,
l
laurence. moyart@ fucam. ac. be,b
ernard. pecqueur@ ujf-grenoble. fr.
[2]
Ce terme correspond aux politiques de redistribution des compétences administratives de
l'Etat post-colonial au profit d'instances ou de pouvoirs locaux. Plus précisément, il s'agit de
réorganiser les relations administratives entre le centre et les périphéries régionales ou
locales (Le Roy, 1997).
[3]
D. Mac Cormick définit dans son article sur les ACP le terme "cluster" comme étant un
groupe d'entreprises géographiquement proches qui mènent des activités identiques ou
similaires : un cluster est donc un regroupement géographique et sectoriel d'activités, 2003,
p. 33.
[4]
La thèse de B. Azevedo ( 1997) expose la littérature du développement territorial et des
clusters (notamment les travaux des anglais K. Nadvik et H. Schmitz) en considérant, au
sein du Brésil, la vallée dos Sinos comme un territoire en soi, doté de son propre système
d’arrangements institutionnels entre les acteurs.
[5]
L’article présente un premier questionnement, nécessairement appelé à être étayé.
[6]
Dans le discours du FMI et de la Banque mondiale (voir notamment P. Landel-Mills et I.
Derageldin, 1991) ; l’idée de bonne gouvernance correspond à la bonne gestion de
l’accompagnement des plans d’ajustement structurel et du passage espéré de l’économie au
secteur privé. C’est donc une notion macro-économique à l’échelle des systèmes productifs
nationaux. La gouvernance locale que nous évoquerons infra n’est donc pas de même
nature, elle est méso-, voire micro-, économique.
[7]
Ce débat sur la perception de l’Etat reste dominé par l’essai de B. Badie ( 1992).
[8]
Cela ne préjuge en rien a priori du lieu pertinent d’exercice du pouvoir et de la prise de
décision.
[9]
De façon générale, le terme "gouvernance" est associé à tout type de politique - publique ou
privée - et décliné en fonction des différentes échelles territoriales d'intervention.
[10]
Les ONG jouent un rôle particulier, fréquentes représentantes, face aux bailleurs de fonds,
de la société civile, mais souvent institutions les moins détentrices de la légitimité sociale
locale.
[11]
"L’Etat, dans sa fonction de régulateur social, se doit d’entrer dans des processus de
coopération avec de nombreux partenaires pour la construction locale de ses politiques"
(Najim et F. Vedelago, 2001, p. 36), et cela même si tant l’Etat que les organisations
internationales n’expérimentent encore que difficilement de telles coopérations ou si cette
coopération peut parfois s’interpréter comme un désengagement des autorités nationales
ou internationales de certaines fonctions.
[12]
Le pays ainsi défini n’est pas un espace d’exercice d’un pouvoir exécutif, il est un espace
de projet : continuation des pays "Pasqua" lancés le 4 février 1995, les pays "Voynet"
s’inscrivent pourtant dans une approche politique fort différente. Alors que les premiers
apparaissent comme imposés par le pouvoir centralisateur dans une démarche
administrative, les seconds affirment, eux, la volonté de la prise en main par les acteurs
locaux de leur destin collectif. La loi Voynet du 16 juin 1999, adoptée après une longue
bataille parlementaire et quelque 1500 amendements, a donné une seconde jeunesse à
l’idée de pays (D. Buffier, Le Monde, 11 octobre 2001).
[13]
Selon les auteurs (p. 117), la proximité institutionnelle repose sur l'adhésion des acteurs à
des règles d'action et, dans certaines situations, à un système commun de représentations,
qui orientent les comportements collectifs. En tout état de cause, elle s'inscrit dans un
rapport contradictoire de pouvoirs (employeurs/employés, acteurs privés/publics… ), de
sorte que la mise en compatibilité qu'elle permet est toujours provisoire.
[14]
Les ressources se différencient des actifs en ce que : les ressources (réserve, potentiel
latent) sont des facteurs susceptibles d'être utilisés dans une activité de production, mais
qui ne le sont pas, et ce, quelle que soit leur nature. Les actifs (facteurs en activité) sont
des facteurs utilisés dans une activité de production.
[15]
La spécification des actifs correspond au processus d'identification de ces ressources
potentielles.
[16]
Ce processus de gouvernance territoriale permet d'articuler entre eux les acteurs locaux et
permet de relier les acteurs locaux et les niveaux globaux du national, voire du
supranational (exemple : les collectivités négocient directement auprès d'organismes
internationaux pour en faire bénéficier les acteurs locaux par effet de feedback).
[17]
Pour une synthèse récente, voir par exemple G. Benko et A. Lipietz ( 2000).
[18]
Ceux-ci attribuent un rôle déterminant dans le développement à certaines fonctions
économiques privilégiées ou certains secteurs avancés, définissant une hiérarchie des pays
et une évolution par stade de développement obligatoire pour les PMA.
[19]
Voir les travaux d’H. Schmitz : Flexible specialization : a new paradigm of small-scale
industrialization, IDS discussion paper, n°261, University of Sussex, GB, 1995.
[20]
Ces clusters sont Eastlands, Kamukunji, Ziwani, cluster de pêche du Lac Victoria, Suame,
Cap-occidental.
[21]
Dans un article sur la mondialisation et la territorialisation de l'économie, Crevoisier
( 1998) identifie deux grands types d'approches pour appréhender le phénomène local :
l'approche homogénéisante et l'approche particularisante. La première est qualifiée
d'homogénéisante parce qu'elle considère que l'ensemble de la réalité économique peut
s'expliquer à partir d'un schéma, de théories et de lois universelles. Selon leurs théories
respectives, les écoles inscrites dans cette approche (approches néo-classiques… )
émettent des hypothèses sur la réalité économique et par la suite tentent de les valider
dans une démarche hypothético-déductive. Postulant l'homogénéité des acteurs et des
processus, elles considèrent que les territoires ne sont que le support de l'activité du
système économique qui se développe partout selon la même logique. Les différences
structurelles entre les territoires ne sont considérées que comme des résidus de l'histoire
ou des cas particuliers qui n'invalident pas la théorie. Ces approches ne peuvent rendre
compte de la diversité des trajectoires régionales pas plus qu'elles ne peuvent expliquer
pourquoi un territoire connaît un développement autonome alors qu'un autre connaît un
déclin. L'approche particularisante remet quant à elle en cause l'unicité du développement
économique et met en évidence la diversité des tendances et des expériences. Ainsi, les
territoires ne sont pas simplement le produit des dynamiques économiques externes, ils
deviennent eux-mêmes des éléments structurants de l'économie et de la société avec leur
diversité et leurs multiples dimensions (Prevost, 2001). La principale question de
recherche de cette approche sera : "pourquoi telle région connaît telle évolution alors
qu'une autre se comporte différemment ?"