2004
Monde en développement
Le modèle vertueux de l’écotourisme : mythe ou réalité ? L’exemple d’Anakao et Ifaty-Mangily à Madagascar
[1]
Christian Chaboud
[2]
Philippe Méral
[3]
Djohary Andrianambinina
[4]
L’écotourisme est une activité considérée par la plupart des acteurs des
politiques de développement comme permettant la conservation et la
valorisation de la biodiversité, le développement local et celui du secteur
touristique, source de devises et d’emplois. De ce fait, cette activité apparaît
comme symbolique de ce qu’on entend par développement durable, en
associant les dimensions économique, écologique et sociale. L’objectif de cet
article est de vérifier les vertus supposées de l’écotourisme à partir d’une étude
de cas réalisée dans le Sud-Ouest de Madagascar. L’approche retenue s’inspire
du modèle de Wunder qui met l’accent sur deux hypothèses : la création de
revenus pour les populations locales et les changements économiques et
institutionnels induits. Nos résultats montrent qu’il existe un écart entre le
modèle vertueux et celui observé dans la zone d’étude.
Mots-clés :
développement durable, écotourisme, biodiversité, valorisation économique, acteurs, Madagascar.
Ecotourism is an activity considered by most stakeholders as a means to
achieve conservation and valorisation of biodiversity, local development and
development of the tourist sector. In this regard, this activity appears to be
symbolic of what is called sustainable development, combining economic,
ecological and social dimensions. The objective of this article is to confirm the
presumed virtues of ecotourism, based on a study conducted in the southwest
of Madagascar. The adopted approach is inspired by the Wunder’s model,
which stresses on two assumptions: revenue generation for local populations
and induced economic and institutional changes. The results of our study
highlight the gap between the virtuous model and the ecotourism activities
observed in the southwest of Madagascar.
Keywords :
Sustainable development, ecotourism, biodiversity, economic valorisation, stakeholders, Madagascar.
Dans les pays en développement confrontés au double enjeu de la
réduction de la pauvreté et de l’usage durable des écosystèmes, la
valorisation économique des ressources apparaît comme l’une des stratégies les
plus aptes à contribuer au développement durable dans les zones rurales. La
valorisation des écosystèmes, ou de certaines de leurs composantes
(biodiversité, ressources extractibles… ), permettrait de contourner une des
contraintes majeures identifiées par la théorie économique, c’est-à-dire
l’absence de marchés efficients susceptibles de révéler la valeur des ressources
naturelles (Pearce et Moran, 1994).
L’écotourisme est l’un des domaines d’application les plus exemplaires de cette
stratégie de valorisation environnementale, ainsi que l’atteste la littérature
croissante sur ce sujet (Gössling, 1999 ; Ross et Wall, 1999 ; Wunder 2000 ;
Tisdell, 2001). La raison d’un tel engouement est probablement liée au fait que
l’analyse économique de l’écotourisme cristallise l’ensemble de la problématique
de la valorisation de la biodiversité et, plus généralement, du développement
durable dans les pays en développement. En effet, l’étude de l’écotourisme est
riche d’enseignements, non seulement sur la pertinence de ces politiques en
terme de durabilité économique, sociale et écologique, mais aussi sur les types
d’acteurs présents, à différentes échelles, ainsi que sur les objectifs particuliers
qu’ils poursuivent et les stratégies qu’ils mettent en œuvre. Le modèle de
gouvernance, au sein duquel interagissent tous ces acteurs, met en rapport de
nombreuses logiques contradictoires : maintien, voire réhabilitation, de l’autorité de
l’Etat mais aussi nécessité de la décentralisation ; modernisation économique,
mais aussi aspiration à ne pas "déstructurer la société traditionnelle" ; captation de
l’aide internationale, tout en gardant un certain contrôle de l’affectation de ces
ressources par les décideurs nationaux ; maintien des pratiques ancestrales, mais
volonté de diversifier les sources de revenus ; conservation de l’état des
écosystèmes pour attirer des clients, mais refus d’en payer le prix, etc. La
diversité des acteurs et la complexité des systèmes décisionnels en interaction
au sein de l’activité écotouristique fait aujourd’hui l’objet de nombreux débats
quant à la capacité de l’écotourisme à répondre aux objectifs qui lui sont
assignés.
L’objectif de cet article est de discuter, sur la base d’études de cas menées à
Madagascar, de cette problématique, en tentant d’évaluer l’écart entre ce que
nous appelons le modèle vertueux et le modèle réel de la valorisation
économique de la biodiversité par l’écotourisme. Plus précisément, nous
proposons d’évaluer dans quelle mesure les comportements des acteurs
impliqués dans le développement de l’écotourisme confirment ou non la
pertinence du choix de cette activité comme moyen privilégié de valorisation de
la biodiversité.
L’article est structuré en trois parties. Premièrement, nous présentons les enjeux
actuels de l’écotourisme et le rôle attendu de cette activité pour la gestion
durable des ressources et de la biodiversité dans les pays du Sud. Nous
discutons alors des hypothèses qui permettent de garantir ce rôle au niveau
local. Deuxièmement, nous présentons les enjeux de la gestion durable de la
biodiversité par l’écotourisme à Madagascar et plus précisément dans la zone
d’étude, le Sud-Ouest malgache. Troisièmement, en mettant l'accent sur les
modes de coordination de ces différents acteurs, nous essayons d’évaluer dans
quelle mesure le modèle réel de l’écotourisme confirme ou non les présupposés
théoriques du modèle vertueux de l’écotourisme.
1. LE MODÈLE VERTUEUX DE L’ÉCOTOURISME
DANS LES PAYS EN DÉVELOPPEMENT
Le développement de l'écotourisme, notamment dans les pays les moins
avancés, fait l’objet d’une littérature croissante depuis plusieurs années. La
raison principale est liée au fait que le secteur touristique est à la fois un des
premiers produits d’exportation des pays les moins avancés (CNUCED, 2001),
et, dans son créneau écotourisme, susceptible de répondre aux principes du
développement durable. En effet, la rhétorique de l'écotourisme se construit
autour d’une conception vertueuse entre le développement économique
(rentrée de devises, infrastructures, emplois… ), la protection de
l’environnement par ce qu’il est convenu d’appeler la valorisation de la
biodiversité et la redistribution des revenus pour les populations locales,
notamment lorsque l'écotourisme est associé à un dispositif de gestion
communautaire
[5].
Toutefois, de par la multiplicité des décideurs ou des groupes d’intérêt
impliqués dans le développement écotouristique, ainsi que de par la nature
diverse et parfois contradictoire des buts et des objectifs poursuivis, le
développement écotouristique et les processus sous-jacents à l’œuvre invitent à
une lecture attentive des caractéristiques de cette activité.
1.1 L’écotourisme : définitions et débats
Développé au début des années quatre-vingt, le concept d’écotourisme a été
principalement mis en avant par les institutions internationales en charge de la
conservation de la biodiversité comme l’IUCN (International Union for
Conservation of Nature and Natural Resources), le WWF (World Wildlife
Fund), ainsi que par les organisations internationales promouvant le tourisme
comme l’Organisation Mondiale pour le Tourisme et la Société pour
l'Ecotourisme. Les principales définitions se trouvent par conséquent issues
d’ouvrages de conservation de la nature et des guides pratiques de
développement de l’écotourisme (Lindberg et Hawkins, 1993 ; Wells et
Brandon, 1992 ; Ceballos-Lascurain, 1996).
Les travaux pionniers de Ceballos-Lascurain donnent une première définition
de l’écotourisme comme étant un " voyage calme et non contaminateur des espaces dont
l’objectif est d’étudier et de contempler les paysages, les animaux et les plantes sauvages, ainsi
que les manifestations culturelles (actuelles et passées) que l’on peut trouver dans ces espaces"
(Orams 1995,4). Cette définition donne un aperçu de l’objectif de
l’écotourisme : activité tournée vers la nature (vivant et non-vivant) et la culture
dans des endroits bien définis, en mettant l’accent sur la contrainte de non-perturbation de l’endroit en question. L’accent est davantage mis sur la
conservation de la biodiversité que sur sa valorisation. Cette définition traduit
également l’existence d’un débat sur la soutenabilité écologique de
l’écotourisme, c'est-à-dire le dilemme entre une activité qui s’effectue, par
nature, sur des sites peu ou faiblement anthropisés et par conséquent sur
l’existence d’un fort potentiel de perturbation environnementale (Weaver, 2002 ;
Garrod, 2002). Dans le même esprit, un autre point soulevé par les définitions
concerne les "écotouristes". L’écotourisme est considéré comme une activité
dont l’objectif principal est d’inciter les visiteurs à développer des pratiques
pro-environnementales, à faire émerger une responsabilité écologique (Orams,
1995).
Par la suite, les débats autour des définitions de l’écotourisme, particulièrement
dans les pays en développement, se sont orientés vers les liens entre
écotourisme et populations locales. La définition de l’écotourisme de Ceballos-Lascurain ( 1996), qui est d’ailleurs celle de l’IUCN et de la Commission des
Parcs Naturels et des Aires Protégées, reflète cette position : "voyage et visite
environnementalement responsables dans des espaces naturels relativement calmes dans le but
d’apprécier la nature (et n'importe quelles fonctions culturelles accompagnantes - tant passées
que présentes), qui promeuvent la conservation, créent de faibles impacts et participent
activement à l’amélioration socio-économique des populations locales" (20). Cette définition
met l’accent sur les populations locales sans toutefois s’attacher à définir les
modalités de cette liaison. Ainsi que le mentionnent Ross et Wall ( 1999,124) au
sujet des auteurs promouvant cette vision : "ils suggèrent que les aires naturelles et les
populations locales soient unies dans un rapport symbiotique par l'introduction de tourisme".
L’écotourisme apparaît comme un modèle vertueux, puisqu’il permettrait de
conserver la biodiversité tout en générant des opportunités économiques
faisant que la préservation profite aux populations locales ; c'est-à-dire
finalement de valoriser économiquement la biodiversité.
La référence à un modèle écotouristique s’explique par le fait que les définitions
de cette activité portent sur ses fonctions : il ne s’agit plus tant de définir ce
qu’est l’écotourisme mais ce qu’il est censé réaliser ; d’où une réflexion en
termes de principes de l’écotourisme davantage que de produit écotouristique
(Ross et Wall, 1999). Cette vision idyllique de l’écotourisme est aujourd’hui au
centre des discussions dans la littérature académique (Brandon 1996, Campbell
1999 et 2002, Ross et Wall 1999, Wunder 2000, Garrod 2002). Ces dernières
mettent l’accent sur le fait que le caractère vertueux de l’écotourisme suppose
une convergence de vue et d’actions des différentes parties prenantes.
Autrement dit, l’existence d’un modèle écotouristique vertueux nécessite une
réflexion sur les modalités de coordination des acteurs pouvant avoir, et ayant
la plupart du temps, des logiques différentes, et sur les variables clés qui
permettent de les faire converger.
1.2 Le modèle vertueux de l’écotourisme
En raison de ces différentes caractéristiques, le modèle de l’écotourisme s’avère
être plus complexe qu’une simple représentation offre et demande de biens et
services touristiques, telle qu’elle émergerait d’une seule analyse de filière. En
effet, on peut considérer les différents acteurs à la fois comme offreurs et
demandeurs de biens et services spécifiques. Les acteurs locaux seraient
offreurs de biens et services touristiques et demandeurs de services de base
(éducation, santé), de projets de développement et de ressources monétaires,
physiques et culturelles à travers l’activité touristique. Les organismes publics et
non gouvernementaux qui encadrent la gestion environnementale et orientent
le développement touristique offrent une compétence en planification, en
gestion de projet, servent de médiateurs et de caution dans l’accès aux
ressources des bailleurs de fonds. Ils exercent une demande en direction des
"communautés locales" en termes de participation et d’adhésion aux projets de
gestion décentralisée, de promotion locale des principes du développement
durable, de contrôle local de l’usage des ressources communes environnementales.
D’autres acteurs apparaissent, alors qu’ils ne sont pas parties prenantes
apparentes dans le modèle simple "offre-demande". Ainsi les bailleurs de fonds
internationaux, qui "orientent" à travers leurs offres et leurs choix de
financement, la gestion de l’environnement dans de nombreux pays en
développement, considèrent l’écotourisme comme un moyen d’intégrer une
dimension économique aux politiques et aux projets de conservation, qui
s’appuyaient jusqu’ici sur un argumentaire essentiellement écologique.
Une telle approche, d’inspiration systémique, n’est cependant pas suffisante
pour poser les bases d’un modèle vertueux de l’écotourisme. Il faut pour cela
que certaines hypothèses soient vérifiées, a) dans la nature des relations entre
acteurs, b) dans la capacité des acteurs à innover dans leurs comportements
individuels et collectifs en réponse aux opportunités nouvelles qui s’offrent à
eux. Nous illustrerons cette idée (encart 1) en nous inspirant de Wunder (2000)
sur le rôle économique incitatif de l’écotourisme.
revenus locaux institutionnels activités naturelles et
Le modèle de Wunder (2000) montre un exemple des liens possibles entre le
développement local du tourisme (c’est-à-dire avec la participation de la
population locale) et la conservation des ressources naturelles et de la
biodiversité. Ce cycle vertueux repose sur l’idée que la création et la distribution
de revenus par l’activité écotouristique induisent, encouragent ou accélèrent les
changements sociaux et institutionnels locaux. Dans le domaine environnemental, ces
derniers se traduisent par des transformations des modes d’usage, d’exploitation et
de gestion des écosystèmes et de leurs composantes particulières. Ces changements
peuvent prendre différentes formes. Tout d’abord, une orientation des modes de
production (agriculture, pêche, élevage… ) vers une plus grande soutenabilité.
Ensuite, une transformation des systèmes économiques locaux par l’adoption
de nouvelles activités à la place d’autres, moins favorables à la durabilité
environnementale. Enfin, un renforcement et des innovations institutionnelles
propices à un usage durable des ressources naturelles. Ces transformations
permettent, à terme, une amélioration du statut et de l’état des ressources et de
la biodiversité. Le développement touristique est à son tour stimulé par
l’amélioration de la qualité environnementale des services offerts aux visiteurs.
Pour être vérifié, cet enchaînement de causalités repose sur deux hypothèses
principales. Premièrement, le développement du tourisme induit la création et
la distribution de revenus locaux "significatifs", susceptibles d’être ressentis
comme tels par la population locale. Ceci suppose une participation locale
importante dans les choix de développement et la gestion courante des activités
touristiques. La nature des agents économiques impliqués dans l’activité (tours
opérateurs nationaux ou étrangers versus opérateurs locaux), les rapports de
force économiques, voire sociocritiques, entre ces opérateurs et la population
locale influeront fortement sur la répartition finale du flux de richesse créée par
l’écotourisme. D’après Gössling (1999), seuls 20 à 40 % des dépenses des
écotouristes originaires des pays industrialisés reviendraient en définitive aux
pays du Sud visités. La part des dépenses susceptibles d’un partage au niveau
local ne représente à leur tour qu’une fraction de cette valeur, qui, si elle peut
sembler importante au regard des standards économiques des populations
locales, apparaît faible par rapport aux dépenses totales des touristes. La
seconde condition relative à la création de revenus est une capacité locale à
répondre aux opportunités d’emploi et d’activité suscitées par l’écotourisme. La
disponibilité et la qualité de l’offre de travail locale doivent pouvoir répondre
aux besoins de cette nouvelle activité. L’investissement dans l’hébergement, la
restauration, le commerce et la production d’artisanat suppose une propension
à l’innovation et une ouverture culturelle pour satisfaire les besoins des clients
étrangers.
Deuxièmement, les revenus additionnels induisent des dynamiques socio-économiques dans l’ensemble de la communauté qui encouragent des
changements de comportement et d’attitude par rapport à l’environnement. La
valeur des actifs environnementaux est désormais reconnue. L’émergence d’une
vision à plus long terme irait de pair avec une réduction de la pauvreté. Les
arbitrages entre exploitation intensive à court terme et usages durables des
ressources deviennent plus favorables à ces derniers, de nouvelles normes et
règles tendent à être adoptées. La valorisation des ressources environnementales par
l’écotourisme conduirait ainsi les populations locales à se comporter comme
des "gardiens" de leur environnement et à le protéger contre les acteurs locaux
ou extérieurs qui le menacent. Le bouclage du modèle se réaliserait par
l’accroissement de l’activité écotouristique induite par cette gestion durable.
Cette boucle rétroactive positive, visible sur l’encart n°1, alimenterait ainsi la
dynamique vertueuse du modèle et son caractère auto-régulateur.
2. LES VERTUS SUPPOSÉES DE L’ÉCOTOURISME :
L’EXEMPLE DE MADAGASCAR
Le cas de Madagascar illustre bien les enjeux liés à l'écotourisme, et notamment
le recours dans le discours politique au modèle vertueux. En effet, une grande
partie de sa population, confrontée depuis plusieurs décennies à un phénomène
de paupérisation, tire des ressources renouvelables l’essentiel de ses moyens
d’existence à travers des activités (extractivisme, agriculture sur abattis-brûlis,
pêche traditionnelle… ) dont les modes de gestion sont apparemment peu
compatibles avec les principes de durabilité. Ensuite, Madagascar, reconnue
pour l'endémisme de ses écosystèmes, est considérée comme un pays à "méga
biodiversité", ce qui justifie la présence active de nombreuses ONG
internationales de conservation. Enfin, selon la CNUCED ( 2001), Madagascar
fait partie des principaux pays en développement pouvant développer une
activité d’écotourisme
[6].
2.1 La place de l’écotourisme dans la politique
environnementale malgache
Dans ce contexte, Madagascar, appuyé par les bailleurs de fonds, a élaboré un
Plan National d’Action Environnemental (PNAE). La réalisation de ce plan,
amorcée en 1990 avec l’adoption de la Charte de l’environnement, se
décompose en trois phases quinquennales durant lesquelles l’écotourisme
occupe une place importante, comme en atteste la Charte de l’environnement
(République de Madagascar, 1998,38) qui précise : "
L’avantage de Madagascar par
rapport à d’autres pays est de pouvoir combiner la gestion et la protection de son patrimoine
écologique exceptionnel avec un tourisme nouveau : le tourisme écologique". Durant la phase 1
(1991-1996), la promotion de l'écotourisme s’est traduite par la création de
l’Association Nationale pour la Gestion des Aires Protégées (ANGAP), une des six
agences d’exécution du PNAE dont l’un des principes stratégiques précise : "
La
gestion des aires protégées doit permettre le développement de l'écotourisme qui se caractérise
par son souci de la conservation de la nature et ses retombées bénéfiques pour les populations
locales, sans déculturation"
[7]. Tout en confortant les acquis de la phase initiale, la
phase 2 (1998 - 2002) a été l’occasion pour ces agences d’exécution de
développer des programmes (inter)communaux de gestion durable de la
biodiversité, à l’intérieur desquels l'écotourisme apparaît comme une des trois
activités génératrices de revenus, au même titre que l’apiculture et les plantes
médicinales et aromatiques (Froger et al., 2003). La mise en œuvre actuelle de la
phase 3 du PNAE repose également en grande partie sur l'écotourisme.
L’analyse coûts-bénéfices effectuée par la Banque mondiale pour justifier
l’octroi du financement de cette troisième phase montre que l’écotourisme
contribue à 20 % des bénéfices totaux de la conservation (World Bank, 2003).
De plus, promouvoir l’écotourisme, c'est-à-dire orienter les flux d’aide
internationale vers cette activité, se justifie par le fait que :
"la probabilité de succès
d’une gestion forestière communautaire (par la gestion durable des bois de feux et des produits
forestiers non ligneux) devrait être plus faible que la probabilité de voir se poursuivre la visite
des aires protégées par les écotouristes. Par conséquent, les investissements dans [… ]
les
transferts de gestion sont plus risqués que dans les aires protégées" (Ibid., 31).
Globalement, quelle que soit la phase, c’est implicitement le modèle vertueux
de l'écotourisme qui est mobilisé, comme l’exprime le Ministère de
l’Environnement et des Eaux et Forêts ( 2003,138) lorsqu’il évalue les bénéfices
au niveau local de la politique environnementale :
"si les tendances actuelles dans le
développement de l'écotourisme dans les aires protégées et les autres sites naturels identifiés
dans le programme se poursuivent, les impacts économiques pour les populations locales et le
secteur privé s’accroîtront également". Autrement dit, autant par ses caractéristiques
que par l’évolution de sa politique environnementale, le cas malgache révèle un
ancrage de l'écotourisme et de ses vertus supposées dans le discours politique.
Pour évaluer la pertinence de ce modèle, nous proposons une étude de cas dans
le Sud-Ouest de Madagascar.
2.2 L’écotourisme dans les faits :
l’exemple de la région Sud-O uest
Cette étude a été réalisée, entre septembre 2001 et octobre 2003, dans la région
de Tuléar, deuxième site le plus visité par les touristes après l’île de Nosy Be, et
plus particulièrement sur la partie littorale du
Fivondronana
[8]
de Tuléar II. Cette
région dispose, en effet, de nombreux atouts favorables au développement de
l’écotourisme grâce notamment à son littoral (récifs coralliens, mangroves,
plages et dunes) (Lebigre, 2000). Ce dernier fait d’ailleurs l’objet d’un projet de
création d’aire protégée marine et côtière, ayant reçu en 2003 le label "Réserve
de Biosphère Marine" de l’UNESCO.
La zone côtière du
Fivondronana de Tuléar II se caractérise par l’existence de
deux principaux sites touristiques. Le premier, Anakao, propose une activité
écotouristique structurée autour d’un aquarium marin qui ne possède pas le
statut d’aire protégée marine, mais dont les logiques sont similaires, et d’une île
sacrée. L’autre site comparatif, composé de deux villages Ifaty et Mangily,
connaît davantage une activité touristique traditionnelle hors aire protégée
[9].
Dans ces deux zones, le développement touristique est un phénomène récent.
La construction du premier hôtel d’Anakao date de 1985. A Ifaty/Mangily cette
activité a débuté dans les années soixante-dix, et a connu une accélération à
partir de 1990. Début 2002, la capacité hôtelière était estimée à près de 200 nuitées à
Anakao (8 hôtels) et à 700 nuitées à Ifaty/Mangily (22 établissements)
[10]. Dans les
deux zones, les activités des touristes reposent à la fois sur un tourisme
balnéaire et sur la visite et l’observation des écosystèmes locaux. A Anakao, le
principal attrait écotouristique est l’Ile de Nosy Ve, petit îlot de 25 ha situé à 5
km au large du site proprement dit d’Anakao. Cette île est un lieu sacré pour les
pêcheurs
Vezo qui la considèrent habitée par des esprits
Vorombe dont le culte
de possession est placé sous la responsabilité de clans
Vezo Sara résidant
aujourd’hui à Anakao (Chaudat, 1993). Des interdits traditionnels (
fady) y sont
attachés
[11]. L’intérêt écologique du site est reconnu depuis longtemps : dès 1923
les autorités coloniales l’avaient déclaré réserve pour la protection des tortues
marines nidifiantes
[12]. Il s’agit aujourd’hui de l’unique site de nidification à
Madagascar d’une espèce très rare d’oiseau de mer : le phaéton à queue rouge.
Son récif, qui constitue le prolongement sud du grand récif de Tuléar, est
encore considéré par certains spécialistes comme d’un grand intérêt écologique,
tout en ayant été, il y a encore quelques années, l’un des sites de plongée les
plus spectaculaires de la région. Les lieux de pêche autour de Nosy Ve sont
parmi les plus fréquentés par les pêcheurs
Vezo d’Anakao et des villages
environnants
[13]. Cette île fait partie des sites touristiques importants de la région
de Tuléar. Elle serait visitée par 75 % des touristes séjournant à Anakao. Par
ailleurs ce village sert de point de départ pour la visite de l’aire protégée de
Tsimananpetsotsa
[14], 40 km plus au sud.
Le site d’Ifaty/Mangily est, quant à lui, très fréquenté par les ornithologues
occidentaux en raison de la proximité de la forêt des Mikea, laquelle s’est vue
attribuer le statut de
"hot-spot" écologique par les ONG internationales de
conservation. Depuis 2000, un parc privé d’une quarantaine d’hectares a été
créé à Mangily. Il permet aux touristes d’observer facilement cette biodiversité
locale. En dehors de l’activité touristique, l’économie locale repose
essentiellement sur les activités traditionnelles. A Anakao, la pêche reste l’activité
par excellence des
Vezo Sara qui constituent encore l’essentiel du peuplement
(Fauroux, 1992 ; Da Sylva, 1994). A Ifaty/Mangily, où l’origine du peuplement est
plus composite
[15], le système de production apparaît plus diversifié : pêche,
charbonnage, culture sur brûlis… Bien que "traditionnelles" ces activités exercent des
pressions importantes sur l’environnement. Les récifs de Tuléar et d’Ifaty ainsi
que les ressources marines associées apparaissent surexploités voire en danger
(Vasseur, 1997). Le charbonnage constitue une menace pour les ressources
forestières le long des voies d’accès vers Tuléar (Lupo, 2000).
3. L’ÉCOTOURISME DANS LA RÉGION SUD-OUEST
CORRESPOND-IL AU MODÈLE ÉVOQUÉ ?
Les différentes contributions théoriques de la littérature internationale, qui
participent à la construction du modèle vertueux de l’écotourisme, reposent sur
deux d’hypothèses que nous proposons de vérifier à partir de ces deux sites
d’étude.
3.1 La création et la distribution de revenus locaux (hypothèse 1)
Les enquêtes réalisées ont identifié trois sources de revenus : à travers l’emploi,
la vente de produits ou de services aux touristes et le reversement de taxes
communales par les hôteliers. L’emploi de salariés originaires des villages
d’accueil apparaît logiquement comme l’une des modalités principales de
redistribution des dépenses touristiques. Cependant, dans notre zone d’étude, il
semble que le recrutement local ne soit pas systématique. En 2001, la moitié de
la masse salariale des hôtels d’Anakao était destinée à des employés locaux, soit
40 emplois. A Ifaty une répartition similaire a été observée, tandis qu’à Mangily,
82 % des employés sont originaires du village. Dans l’ensemble le niveau de
qualification des emplois occupés par les villageois reste limité (gardien,
jardinier, tâches de nettoyage) et les salaires mensuels obtenus sont faibles, de
l’ordre de 250 000 FMG
[16]. Ce niveau de participation relativement limité dans
l’emploi touristique proviendrait du faible niveau de qualification dans les métiers
du tourisme mais aussi d’une aversion certaine des villageois
Vezo, majoritaires
à Anakao et à Ifaty, à l’égard de l’autorité. Formés à la relative indépendance du
pêcheur piroguier, les villageois n’apprécieraient pas la hiérarchie et
l’organisation du travail dans les structures touristiques. Les salaires proposés
paraissent surtout peu incitatifs par rapport aux revenus des pêcheurs. Ces
derniers, sans être astreints à un travail quotidien, perçoivent des revenus
supérieurs, dépassant 300 000 FMG par mois
[17].
La seconde source de revenus provient de la vente de biens et services locaux.
Les hôtels achètent une partie de leur approvisionnement en nourriture dans les
villages. A Anakao, l’approvisionnement en poisson des hôtels a été estimé à
1,5 tonne par mois. Ce débouché est donc loin d’être négligeable, d’autant plus
que le prix obtenu auprès des hôtels (5000 FMG) est supérieur à celui offert
pas les collecteurs ou sur le marché de Tuléar. Certains villageois se sont ainsi
spécialisés dans la fourniture de services tels que le transport en pirogue ou en
charrette, les excursions "à thème", la vente d’objets artisanaux ou de coquillages,
des représentations de danse et musique locales. Au cours d’un séjour, les
touristes feraient au moins une excursion en pirogue dont le tarif varie de 15 000
FMG par personne pour une promenade sur le lagon d’Ifaty, à 25 000 FMG
(transport Anakao-Nosy Ve), voire 60 000 FMG pour une promenade avec visite
d’un village de pêcheurs et repas. Les promenades en charrette à zébu (20 à 30 000
FMG) sont proposées à Ifaty/Mangily pour visiter la forêt sèche. Certains hôteliers
semblent attentifs à ne pas concurrencer l’offre de service touristique des
villageois, en raison des risques potentiels de conflits mais aussi pour garantir
un intérêt local dans le développement du tourisme.
Les opérateurs touristiques contribuent au financement des communes rurales.
Les structures hôtelières sont soumises à une fiscalité locale dont les modalités
d’application sont variables suivant les sites et dont l’impact sur les finances
publiques des communes n’est pas négligeable. Ainsi à Anakao, l’essentiel de la
taxe d’hébergement est versé à la commune de Soalary pour un montant proche
de 10 millions de FMG, ce qui équivaudrait à un tiers du budget alloué par
l’Etat. Les hôteliers contribuent aussi aux dépenses villageoises (organisation de
fêtes) par des dons de faible montant. Des opérateurs touristiques peuvent
également financer de petits projets, comme ce fut le cas à Mangily où deux
hôtels se sont associés à une ONG (Médecins sans frontières) pour la
construction d’un dispensaire.
3.2 Les améliorations induites (hypothèse 2)
La vérification de la seconde hypothèse repose sur la durabilité des modes de
production existants, la substitution au profit d’activités plus durables et les
changements ou renforcements institutionnels qui iraient dans le sens d’une
plus grande durabilité.
La durabilité des modes de production existants
Dans la région littorale de Tuléar, les menaces environnementales liées à des
activités économiques traditionnelles sont relativement bien identifiées et sont
largement prises en compte dans les préoccupations environnementales au
niveau régional et local. Les problèmes les plus mentionnés sont la sur-pêche et la
sédimentation dans les zones récifales et lagonaires (Vasseur, 1997) ; la déforestation
liée à la culture sur brûlis ou à la production de charbon de bois pour les écosystèmes
terrestres (Mana et al., 1999; Casse et al., 2003).
A Anakao, l’association FIMIMANO
[18], créée en 1998 avec l’appui de plusieurs
organismes pour la gestion et la valorisation du site de Nosy Ve, outre la mise
en défends d’une zone à vocation touristique, encourage les pêcheurs de la
région à abandonner les modes de pêches mettant en danger des espèces
protégées (tortues marines, dauphins) ou bien considérés comme trop agressifs
pour l’écosystème marin en général (pêche au poison
laro). Ces interdictions
figurent dans le
dina (convention locale) adopté par les représentants des six
villages présents dans l’association. Bien que l’effet biologique de la mise en
défends d’une zone aussi réduite que celle de Nosy-Ve soit discutable, et
discuté
[19], des négociations sont en cours entre l’association, les pêcheurs, les
institutions environnementales et scientifiques pour étendre la mise de défense à
d’autres zones marines proches de Nosy Ve. L’association semble avoir joué un
rôle efficace de sensibilisation et d’éducation environnementale auprès des
pêcheurs de la région d’Anakao. En contrepartie elle perçoit les droits d’entrée
touristiques sur l’île de Nosy Ve qui seront partiellement utilisés pour financer
des investissements collectifs villageois. Mais l’expérience semble encore trop
récente pour que des conclusions plus définitives puissent être arrêtées. Plus au
Nord dans la zone d’Ifaty/Mangily, les hôteliers, regroupés au sein d’une
association professionnelle, ont incité les pêcheurs à la senne de plage à changer
de technique et de zone de pêche.
Cette démarche collective des opérateurs s’explique par leur souhait de freiner
la dégradation de la qualité des sites de plongée touristique. La senne de plage,
utilisée par la majorité des pêcheurs de la zone, détruit les herbiers sous-marins
indispensables à l’équilibre écologique du lagon et notamment au
renouvellement des stocks de poissons. Pour ce faire, une association similaire
au FIMIMANO a été créée, regroupant hôteliers et représentants villageois.
L’ONE (Office National pour l’Environnement), à travers sa représentation locale
a soutenu cette expérience. Le dina fondateur de l’association prévoit l’interdiction
de l’emploi des sennes de plage dans le lagon. La contrepartie attendue est le
financement par les hôteliers des embarcations des équipements de pêche
permettant la reconversion vers la pêche au large.
Ces deux exemples concernant la pêche montrent l’impact possible du tourisme
en faveur d’une adaptation des techniques de pêche traditionnelle. Dans les deux
cas, l’acceptation par les communautés locales d’une modification de leurs
pratiques ne repose pas que sur le simple effet incitatif de la valorisation de la
biodiversité par les activités touristiques. A Ifaty les pêcheurs demandent une
compensation de la part des opérateurs touristiques. A Anakao l’acceptation
d’une mise en défends d’une zone de pêche peut s’expliquer par la
compensation que représentent les droits de visite touristique pour la
communauté villageoise.
Il ne semble pas cependant pas qu’une dynamique similaire soit observable
pour le charbonnage, principale activité posant problème sur les milieux
littoraux terrestres de la zone d’Ifaty et Mangily. Bien que la visite de la forêt
xérophile côtière (baobabs, épineux) fasse partie du programme de visite de
nombreux touristes qui utilisent pour cela les services de guides locaux, il n’y
pas d’inflexion sur l’activité de charbonnage, qui aurait même bénéficié d’une
demande locale accrue, stimulée par les revenus du tourisme. Différentes
explications peuvent être proposées. A la différence des pêcheurs, tous
membres de l’ethnie Vezo, la majorité des charbonniers est constituée de
ménages masikoro, antandroy ou mahafale qui ne sont pas considérés comme
autochtones ( tompon-tany) et membres à part entière des communautés
villageoises essentiellement Vezo. La majorité de ces ménages seraient des
migrants poursuivant des stratégies de survie, et donc moins soucieux d’un
usage durable des ressources.
La substitution au profit d’activités plus durables
À l’exception de la création d’emplois directs dans le tourisme, dont une partie
seulement bénéficie à la population locale, il ne semble pas y avoir de
substitution significative d’activités dans le sens d’une durabilité accrue. A
Anakao, quelques piroguiers se sont certes spécialisés dans le transport des
touristes vers l’île de Nosy Ve ou pour des excursions en mer qui garantissent
des revenus satisfaisants. Il en est de même à Ifaty/Mangily. Toutefois, rien ne
garantit que cette reconversion soit permanente ou définitive. La production et
la vente d’objets artisanaux locaux ne semblent pas s’être développées. Par
contre il existe un commerce assez important de coquillages, qui encourage une
exploitation très intensive de ces ressources, en dépit des campagnes de
sensibilisation auprès des touristes. Deux contraintes principales semblent
expliquer cette forte résilience des systèmes d’activités locaux. Premièrement,
une aversion pour le risque de trop dépendre d’activités issues d’initiatives
externes et soumises à des aléas non contrôlables. Ensuite, la volonté de ne pas
trop vite abandonner un savoir-faire traditionnel qui a assuré jusqu’ici la survie
de la communauté villageoise. En conséquence, on acceptera une diversification, à
la marge, des activités, sans pour autant remettre en cause celles qui
apparaissent fondamentales.
Les renforcements ou changements institutionnels
A Anakao, la création de l’association FINIMANO peut être considérée
comme un exemple d’innovation institutionnelle directement liée à l’action
concertée de divers acteurs ayant en commun la volonté d’associer protection
de l’environnement et développement local
[20]. La création du FINIMANO a été
encouragée et encadrée par divers organismes (ONE, WWF, ANGAP,
Frontier), ainsi que par des hôteliers. Six villages de pêcheurs Vezo y sont
représentés (désignés dans son statut par les termes "propriétaires et utilisateurs
de Nosy Ve") chacun par quatre membres. Les organismes extérieurs ont un
statut de membres conseillers. L’association dispose d’un statut officiel où sont
mentionnés les objectifs et les principes de gestion sous formes d’interdits.
L’objectif affiché est "la protection de l’île et du récif". Les interdits consistent
en un rappel des
fady traditionnels, auxquels se sont ajoutées des prescriptions
sur les pratiques de pêche (interdiction du poison, de retourner les coraux, de
pêcher les dauphins, de capturer les tortues en période de reproduction),
reprenant en partie la réglementation nationale existante mais d’application
locale jusqu’ici limitée. La transgression d’interdits (concernant les populations
locales) est passible d’amendes dont le montant est dissuasif (50 000 à 100 000 FMG).
Les deux interdits concernant les seuls usages touristiques ne sont pas assortis
d’amendes. Les actions concrètes réalisées à Nosy Ve sont la délimitation d’une
zone strictement interdite à la pêche (l’aquarium), réservée à la plongée
touristique et la mise en place d’une signalisation ; un gardien équipé d’une
pirogue a été recruté.
Six ans après la création de l’association, un premier bilan permet de faire le
point sur les acquis et les limites de l’expérience.
- Du côté des acquis, peut être mentionné un début de gestion
environnementale locale, s’appuyant sur des mesures concrètes (aquarium,
gardiennage), avec des implications économiques incitatives (perception
des droits d’entrée). Ainsi, pour l’ANGAP, l’expérience de Nosy Ve
préfigurerait le modèle des futures Aires Protégées Volontaires prévues
dans le nouveau Code des Aires Protégées. Un autre élément très positif est
la sensibilisation environnementale locale. Actuellement, il ne semble pas
réaliste d’évoquer pour l’instant une profonde modification dans les
rapports entre les populations et leur environnement. Par contre, les
"questions environnementales" et leurs implications économiques
constituent désormais des éléments débattus dans l’arène politique
villageoise et communale. Parmi les sujets évoqués au sein de l’association
figurent, notamment, l’opportunité d’étendre l’expérience de l’aquarium à
d’autres zones, ainsi que le montant de droits de visite et l’usage des fonds
collectés.
- Un certain nombre de difficultés ont marqué la vie de l’association, dont la
principale est liée à la collecte des droits d’entrée. Il était initialement prévu
que les hôteliers, lorsqu’ils organisent des visites à Nosy Ve, prennent en
charge la collecte des droits de visite pour les reverser ensuite à
l’association. Certains hôteliers ne tiennent pas cet engagement, se
plaignant de l’insuffisance des prestations garanties par l’association dans la
gestion du site. En raison des difficultés de gardiennage, un certain nombre
de visiteurs ne payent donc pas de droit d’entrée. Initialement fixé à 1000
FMG, ce dernier est passé à 3000 FMG en 1999, puis à 10 000 FMG en
2003. Pourtant, une étude, fondée sur une estimation de la compensation à
accorder aux pêcheurs si la pêche était interdite dans l’ensemble du secteur
de l’île, a conclu que le droit de visite devrait s’élever à 25 000 FMG
[21].
- Parallèlement, une enquête auprès de touristes séjournant à Anakao indique que
ces derniers ne sont pas prêts à payer plus de 11 000 FMG par visite, sachant que
le coût de transport en pirogue est déjà de 25 000 FMG. Sans une négociation
combinée sur le montant du droit d’entrée et sur les prestations fournies, la
pérennité du montage institutionnel risque d’être compromis, limitant par-là même les opportunités économiques d’une conservation élargie des
ressources marines de la zone.
Pour pouvoir conclure sur l’exemplarité du cas, il importe de savoir si des effets
écologiques positifs sont déjà perceptibles dans la zone où intervient
l’association, ce qui préfigurerait l’existence de la boucle rétroactive positive du
modèle de Wunder ( 2000). Force est de reconnaître qu’il s’agit d’un sujet très
controversé et que les positions des acteurs apparaissent souvent plus
stratégiques que fondées sur des critères objectifs. Si les observateurs
scientifiques s’accordent généralement sur la difficulté d’un diagnostic, tant en
raison du caractère récent des mesures que de l’existence d’importants
cofacteurs
[22], d’autres acteurs considèrent qu’un effet bénéfique est déjà visible
dans les rendements de pêche, attestant d’une amélioration des ressources
halieutiques. Quant à l’état du récif corallien, il semble encore très dégradé. Le
coût de l’information scientifique indispensable à un avis objectif dépasse
largement les moyens disponibles à court terme
[23].
Cet exemple est-il reproductible ? Comme mentionné précédemment, l’ONE a
encouragé la reproduction de cette expérience dans la zone d’Ifaty/Mangily,
pour inciter les pêcheurs à exercer leurs activités en dehors du lagon, en
abandonnant la pêche à la senne de plage, avec une participation des opérateurs
touristiques pour le financement des équipements. Ici, la dynamique
institutionnelle "vertueuse" n’a encore pas opéré. Une des raisons invoquées
tient au manque de solidarité entre opérateurs touristiques qui auraient bloqué
le financement des équipements. Les autorités villageoises refusent d’imposer le
dina en l’absence de cette compensation. Une autre hypothèse est relative à la
nature des relations entre opérateurs touristiques et villageois. Dans la zone
d’Ifaty/Mangily le développement touristique, plus ancien, atteint une échelle
qui échappe progressivement au contrôle des communautés locales, comme en
atteste la spéculation foncière très visible sur le littoral de la zone. L’effet
incitatif institutionnel ne fonctionnerait que si la "capacité de charge" locale est
respectée, et dont les limites ne se sont souvent révélées qu’ex post.
3.3 Modèle vertueux et modèle réel : quelles perspectives ?
L’évaluation réalisée sur ces deux sites d’étude permet de constater l’écart entre
le modèle théorique et la réalité, et par conséquent de relativiser l’effet vertueux
de l’écotourisme tel qu’il est souvent mis en avant, autant dans la littérature
académique que dans le discours des institutions internationales et nationales à
Madagascar. Si le cercle vertueux de l'écotourisme n’apparaît pas comme
systématique au regard de ces expériences, les enchaînements qu’il suggère à
travers les deux hypothèses et les variables cibles méritent selon nous d’être
explorés plus avant. Ainsi, au lieu de poser comme un a priori les relations
vertueuses et autorégulatrices de l'écotourisme sur la conservation, le
développement économique et le renforcement des capacités locales, il est
possible d’envisager l’ensemble des effets que peut engendrer l'écotourisme à
travers un gradient représentant l’ensemble des cas possibles. Par exemple, au
lieu de juger si l'écotourisme crée des richesses pour les populations locales
(oui/non), l’évaluation porterait sur la nature (positive, nulle, voire négative) et
l’intensité (faible ou forte) de la relation entre écotourisme et création de
richesses. Cette logique de mesure d’indicateurs permettrait de représenter les cas
observés autour d’un double axe : l’axe horizontal correspond à l’hypothèse 1 et l’axe
vertical à l’hypothèse 2, comme l’indique le schéma suivant (encart 2) :
l’ensemble des configurations possibles. Le modèle vertueux théorique se
situerait dans le quadrant I. Le cas d’Ifaty/Mangily se situerait dans le quadrant
II, puisque les enquêtes menées montrent que si l’écotourisme génère des
richesses pour les populations locales, il n’induit pas de changement
institutionnel permettant aux populations locales d’insuffler une dynamique
vertueuse de gestion de la biodiversité. A l’inverse, la dynamique
institutionnelle observée à Anakao permettrait de classer ce site dans le
quadrant I, avec toutefois une création de richesse moindre qu’à Ifaty en raison
du faible nombre de touristes. Ce type de positionnement permettrait ainsi de
montrer les points positifs et négatifs de chaque cas et d’orienter les politiques
de manière à tendre vers le modèle vertueux.
Encart n° 2
représentation des différents cas de figure de l’écotourisme
Plus généralement, plusieurs conditions semblent devoir être vérifiées pour
parvenir ou se maintenir, dans le quadrant I. La première est relative au degré
d’adhésion collective indispensable pour que s’opèrent les changements espérés
dans les usages et les attitudes. Une large adhésion peut sembler difficile à
atteindre si les retombées économiques de l’écotourisme ne concernent qu’une
minorité d’individus au sein de la communauté. De même le recours à une
vision à plus long terme n’est pas forcément rationnel de la part d’individus
vivant dans un univers très précaire et risqué à court et moyen terme. Une des
conséquences de la pauvreté matérielle présente dans de nombreuses
destinations touristiques est l’existence d’une très forte préférence pour le
présent, qui s’exprime dans des comportements de "survie". L’incitation à la
modification des modes de production existants, dans la mesure où elle peut
conduire à moyen terme à une soutenabilité accrue des activités traditionnelles,
semble une perspective réaliste. Par contre, la substitution d’usages durables liés
à l’écotourisme aux modes d’exploitation intensifs et à court terme n’est
souhaitable, faut-il le rappeler, que si la viabilité à long terme de l’activité
touristique est elle-même garantie, ce qui est loin d’être évident
[24].
L’innovation institutionnelle dans de nouvelles normes et règles, dans le sens
d’un usage durable des ressources naturelles et de la biodiversité relève de
conditions particulières de bonne gouvernance. Le schéma idéalisé de la
communauté villageoise locale auquel se réfèrent nombre d’auteurs renvoie à
un modèle de gouvernance implicitement favorable aux innovations
institutionnelles renforçant la soutenabilité. Or la diversité des systèmes
politiques locaux invalide l’emploi de telles généralisations (Fauroux, 2003).
Ainsi, dans certaines conditions de gouvernance, l’évolution institutionnelle
locale peut se faire au profit d’intérêts particuliers, voire conduire à l’exclusion
de groupes ou d’individus (par exemple les migrants). Une conséquence
possible serait alors une aggravation de la pression sur les ressources et la
biodiversité en dehors de l’espace initialement concerné. Enfin l’impact
environnemental attendu suppose la compatibilité entre les échelles auxquelles
s’exercent les changements impulsés par l’écotourisme et celles nécessaires à un
maintien ou à une amélioration de la biodiversité.
L’écotourisme, dans les pays du sud confrontés aux défis du développement
durable, est considéré comme un moyen privilégié pour concilier les nécessités
du développement local, de la réduction de la pauvreté et de la conservation
des écosystèmes et de la biodiversité. Si l’écotourisme apparaît souvent à
l’origine comme un moyen de conforter économiquement et ex post des
décisions de création d’aires protégées dans une optique conservationniste, ce
sont ses vertus incitatives qui sont désormais mises en avant. L’écotourisme
encourage les acteurs locaux à modifier leurs activités dans le sens de la
durabilité, à adopter ou à produire de nouvelles institutions, à privilégier les
objectifs à long terme sur les urgences immédiates. Ce processus que nous
avons qualifié de "modèle vertueux" de l’écotourisme, a été évalué à la lumière
de deux exemples locaux qui le relativisent et permettent d’identifier les
conditions de sa réussite. L’action collective locale, telle qu’elle se manifeste
dans les associations, semble l’un des moyens indispensables pour influer sur
les représentations, les attitudes et les comportements. L’action collective
comme base d’un modèle vertueux ne semble cependant envisageable, à la
lumière de nos exemples, qu’à partir d’une situation initiale où existe une réelle
marge de choix pour les acteurs locaux. Dans les pays à fort potentiel
écotouristique comme Madagascar, où l’Etat et les bailleurs de fonds espèrent
une croissance rapide de l’écotourisme, il faudra veiller à l’appropriation locale
des enjeux, des contraintes et des bénéfices de cette activité.
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***
[1]
Cet article est le résultat de travaux de recherche réalisés grâce au soutien de l’Institut
Français de la Biodiversité. Les auteurs tiennent à remercier les rapporteurs anonymes pour
leurs commentaires et suggestions. Toutefois, les auteurs restent seuls responsables de la
version finale de cet article ainsi que des erreurs subsistantes.
[2]
C 3ED UMR IRD/UVSQ n°063, Centre IRD de Montpellier, BP 64501,34394 Montpellier
Cedex 5, France; mail :
christian. chaboud@ mpl. ird. fr
[3]
C 3ED UMR IRD/UVSQ n°063 et C 3ED-Madagascar – Représentation IRD, BP 434,101
Antananarivo, Madagascar; Tél : + 261 20 22 559 47 ; mail :
pmeral@ ird. mg
[4]
C 3ED UMR IRD/UVSQ n°063, C 3ED-Madagascar Madagascar – Représentation IRD, BP
434,101 Antananarivo, Madagascar, Tél : + 261 20 22 557 88 ; mail :
djohary@ ird. mg
[5]
Chaboud et
alii ( 2003) considèrent que le lien entre l’écotourisme et la gestion
communautaire, tel qu’il est de plus en plus souvent exprimé dans la littérature et dans les
discours des organisations internationales, est symptomatique d’une croyance grandissante
dans les vertus de la communauté (Bromley, 1999 ; Tisdell, 2001 ; Wells et Brandon,
1992). Ainsi que l’exprime Tisdell ( 2001,31) : "
L’idée est que les petites communautés
démocratiques, dans lesquelles les individus ont la possibilité d’intervenir dans la prise de
décision, sont idéales (…). Il est avancé que lorsque l’humanité a la possibilité de
communier avec la nature et de poursuivre des objectifs en harmonie avec elle, cela permet
de garantir la stabilité et l’harmonie de la communauté elle-même".
[6]
Le nombre de touristes fréquentant Madagascar est en augmentation constante depuis 10 ans
(tout au moins jusqu’aux récents évènements politiques de 2002), avec un taux de croissance
annuel moyen de 12 %, ce qui est supérieur à la moyenne mondiale, estimée à 4 %.
[7]
Ce qui permet à Sarrasin ( 2002, p. 221) d’écrire : "le potentiel écotouristique a souvent servi
de justification au Plan Environnemental, en particulier à la mise en place des aires
protégées".
[8]
Circonscription administrative comprise entre la province et la commune ; tantôt traduite
par sous-préfecture, tantôt par préfecture.
[9]
La visite de ces deux sites apparaît souvent comme la poursuite logique du circuit qui,
partant de la capitale, passe par les parcs nationaux de l’Isalo et de Zombitse. Tuléar est
accessible par route (deux jours de voyage à compter de la capitale) ou par ligne aérienne
intérieure. Ifaty/Mangily, à une trentaine de kilomètres au nord de Tuléar, est accessible par
la piste. Anakao est situé au sud de l’estuaire du Fleuve Onilahy. La plupart des touristes y
accèdent par vedette motorisée ou en pirogue, à partir de Tuléar.
[10]
La majorité des propriétaires sont des étrangers. A Anakao, seuls deux hôtels sont la
propriété de malgaches, et huit à Ifaty/Mangily. Il s’agit alors de structures modestes, peu
capables de satisfaire les attentes de la clientèle internationale la plus prospère.
[11]
Il est interdit de résider en permanence sur l’île, d’y apporter de la viande de porc ou de
chien, d’y chasser ou pratiquer la cueillette.
[12]
La nidification des tortues marines à Nosy Ve se serait maintenue jusque dans les années
soixante-dix. Ces espèces font l’objet d’une pêche traditionnelle importante pour la
consommation familiale des pêcheurs et l’approvisionnement des centres urbains. En
raison de la diminution de la ressource, elles ne seraient plus pêchées que dans les villages
vezo les plus au sud (Itampolo, Androka).
[13]
Chez les
Vezo il n’y pas de délimitation de terroirs de pêche villageois, dont
s’accommoderaient d’ailleurs peu les pratiques de nomadisme marin de ce groupe
(Koechlin, 1975).
[14]
A l’origine une Réserve Nationale Intégrale créée en 1927, déclassée récemment en Parc National.
[15]
Vezo sur la côte et
Masikoro dans les terres auxquels sont venus s’adjoindre des migrants
originaires majoritairement du sud mais aussi des plateaux.
[16]
En 2001,1000 FMG équivalait environ à 1 FRF, soit 0,15.
[17]
Une autre source de revenus tirés du tourisme est constituée, à Anakao, par les
compensations accordées par les hôteliers à des familles en contrepartie du droit
d’occupation et d’usage de la plage située devant leur hôtel. Les premières compensations
s’élevaient à 1 million de FMG. Elles ont connu une très forte augmentation avec la
croissance du tourisme. Ceci traduit une compétition entre les usages traditionnels
(parcage des pirogues et équipements de pêche, séchage du poisson) et touristiques de la
plage, et pourrait conduire à terme à l’apparition d’une quasi-spéculation foncière.
[18]
FIMIMANO ou
Fikambanana Miaro sy Mampandros an’l Nosy Ve, qui peut être traduit
par "association pour la sauvegarde et le développement de Nosy Ve".
[19]
Pour certains membres d’institutions environnementales appuyant l’initiative du
FIMIMANO, une augmentation significative des rendements de pêche au cours des
années récentes à Anakao attesterait de l’efficacité de la mise en défends sur les
ressources marines. Les biologistes marins représentants de l’ONG "Frontier" présents à
Anakao considèrent qu’il est difficile d’évaluer objectivement cet impact.
[20]
Parmi les menaces identifiées sur l’écosystème de Nosy Ve, sont principalement cités : une
pression de pêche excessive sur les ressources en poisson, l’ensablement du lagon et la
sédimentation sur le récif (liés à l’augmentation des apports solides du fleuve Onilahy) et,
plus récemment, le blanchiment des coraux.
[21]
En estimant la fréquentation quotidienne du site à 12 personnes.
[22]
Parmi lesquels les apports en sédiments, les paramètres de l’hydroclimat, la pression de
pêche dans la périphérie de la zone.
[23]
Deux sources d’informations scientifiques sont présentes : l’Institut d’Halieutique et des
Sciences Marines de Tuléar, dont les ressources sur fonds propres nationaux sont très
insuffisantes ; l’ONG britannique Frontier, dont les ressources proviennent de dons ou de
contributions propres des stagiaires.
[24]
Après une période de croissance soutenue, l’industrie touristique en direction des pays du
Sud s’est fortement ralentie depuis deux ans. La fréquentation par pays semble très
sensible aux aléas politiques locaux. Les projections de l’OIT qui prévoyaient une
croissance annuelle de 4 % jusqu’en 2010 (Campbell 1999) sont remises en cause.
L’instabilité politique est également une contrainte pour le développement pérenne de
cette activité (CNUCED, 2001). Ainsi, l’emploi touristique dans notre zone d’étude a
connu, au cours de l’année 2002, une très importante régression en raison de la crise
politique nationale. La plupart des hôtels ont arrêté leur activité et licencié leur personnel.
L’image de l’activité touristique auprès des villageois s’en est trouvée dégradée ; ce
secteur est apparu très dépendant de facteurs exogènes.