Mondes en développement
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4432-1
128 pages

p. 111 à 117
doi: en cours

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no 125 2004/1

 
Joseph E. STIGLITZ Quand le Capitalisme perd la tête Editions Fayard, 2003,416 p.
 
 
Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie nous présente la suite de ses réflexions iconoclastes sur le développement du capitalisme. Après "La grande désillusion", c’est à un véritable réquisitoire auquel se livre l’auteur dans son récent ouvrage "Quand le capitalisme perd la tête". Qu’on en juge au travers ces quelques formules : " … c’est bien la carence de l’État, le manque et non l’excès de réglementation qui a été la source du problème des folles années 90 et de leurs suites… " ; " … le développement et la stabilité économique mondiale sont trop importants pour être laissés aux ministres des Finances, aux présidents des banques centrales des pays industriels avancés et aux institutions qu’ils dominent, la Banque mondiale et le FMI". Nul doute que ces propos, et quelques autres (" le vol dissimulé est une des composantes du capitalisme depuis longtemps" ) susciteront les foudres de l’Heritage Foundation qui avait déjà conseillé sur son site internet l’internement de l’auteur après la parution de "La grande désillusion".
Le titre français est certes alléchant, mais il traduit mal le fond de cet ouvrage fort différent du précédent. The Roaring NinetiesLes Rugissantes Années 1990 ), titre anglais, reflète bien les préoccupations personnelles de l’auteur dans cette publication. Délaissant les préoccupations macroéconomiques, Joseph Stiglitz revient sur un passé proche dans lequel il a joué un rôle important, tant au Council of Economic Advisers qu’à la Banque mondiale.
A de nombreux égards, ce livre nous fait part des réflexions désabusées, mais pertinentes de Stiglitz sur le capitalisme américain. Ses critiques portent sur la perte de crédibilité des institutions centrales de son pays (les églises, le patronat, la justice, les experts-comptables, les banques, les assurances… ). C’est également une attaque en règle contre une pensée unique molle et consensuelle, centrée autour du libéralisme et du renoncement à l’État, qui anime tant les démocrates que les républicains.
Quand l’État est absent, le marché ne peut se réguler par lui-même car comme le dit Stiglitz, "l’une des raisons pour lesquelles la main invisible est invisible, c’est peut-être qu’elle n’existe pas". L’intervention de l’État repose sur deux piliers de l’analyse économique chers à l’auteur : l’imperfection de l’information et la justice sociale. L’imperfection de l’information aux dépens des moins bien placés permet de dégager des rentes qui, au niveau collectif, jouent un rôle négatif sur le développement de l’économie. L’Etat se doit donc d’intervenir pour réguler les marchés, trouver les bonnes incitations. Il se doit également d’intervenir pour assurer une distribution équitable des revenus sans laquelle les disparités sociales et culturelles s’accroissent, générant ainsi une instabilité croissante. Mais l’intervention de l’État connaît ses propres limites et doit être relayée par de nouvelles formes de démocratie. On retrouve dans ce faisceau de réflexions, un keynésianisme renouvelé, s’appuyant à la fois sur l’État et le citoyen éclairé. Idéalisme peut-être, mais l’économie ne doit-elle pas redécouvrir l’humain ? Laissons, en guise de conclusion, la parole à Stiglitz : "Peut-être enfin l’Amérique et l’Europe, le monde développé et le monde en développement parviendront-ils à forger ensemble une forme nouvelle de démocratie mondiale, et un ensemble nouveau de stratégies économiques, qui fondera la prospérité sur d’autres bases et la fera partager par tous les citoyens du monde".
Sylvain ZEGHNI,
Université de Marne-la-Vallée
 
Jean-Paul CÉRON, Ghislain DUBOIS Le tourisme durable dans les destinations - Guide d’évaluation Université de Limoges Faculté de Droit et de Sciences Economiques, CRIDEAU, CNRS INRA, Presses Universitaires de Limoges, Limoges, 2002,169 p.
 
 
Dans les recherches sur le développement durable, voici une démarche exemplairement pratique sur la durabilité du développement touristique. Elaboré en liaison avec le groupe de travail réuni par l’Agence Française d’Ingénierie Touristique dans le cadre du "programme expérimental pour la mise en place d’un tourisme durable sur les territoires", l’ouvrage de Jean-Paul Céron et de Ghislain Dubois [1] est un véritable mode d’emploi à destination des professionnels en charge de la gestion des territoires ou des entreprises touristiques. De prime abord, les auteurs entendent bien dépoussiérer les approches habituelles du développement durable, affirmant qu’« une dizaine d’années de discussions générales [… ] appellent à passer à autre chose : les notions de ce type risquent de s’user si on ne montre pas qu’elles débouchent sur des applications et la mise au point d’instruments pouvant aider sur le terrain, à la transcription, au suivi et à l’évaluation des politiques qui en sont issues". Ce guide doit permettre aux acteurs concernés d’évaluer et de situer leurs pratiques et leurs politiques en matière de tourisme dans une problématique de développement durable. Les référents implicites ou explicites, le rapport Brundltland ou l’Agenda 21 (même s’ils ne mentionnent pas directement le tourisme), renvoient à de nombreux enjeux plus ou moins explorés, comme les impacts du tourisme sur l’environnement ou la contribution du tourisme au développement des pays du Sud. La démarche proposée se décompose en deux temps forts. Une phase exploratoire brève permet d’abord, pour un territoire donné et ses entreprises, de repérer les menaces sur l’activité touristique ou les dangers que le tourisme fait peser sur le territoire. Il s’agit de discuter préalablement la priorité des critères, par rapport aux modèles du "tourisme durable", qu’il convient d’évaluer. La phase opératoire est l’évaluation approfondie, proprement dite, de la situation du tourisme par rapport aux critères et aux problématiques retenus précédemment. Les auteurs fournissent alors une grille d’évaluation, sorte de boîte à outils qui rassemble les moyens d’évaluation et les indicateurs pour un ensemble varié de critères recouvrant les dimensions environnementale, économique et sociale. Très détaillées, les fiches techniques informent le lecteur des différentes sources d’informations, des entretiens utiles avec les acteurs du tourisme ou des enquêtes locales spécifiques permettant d’affiner l’évaluation de chaque critère et donnent une appréciation qualitative du coût et de l’importance du travail nécessaire à la réalisation de la démarche. Le volet environnemental fait intervenir des critères comme la protection des milieux sensibles, la gestion du patrimoine bâti, la contribution à la gestion de l’eau ou à la pollution de l’air ou l’incidence sur l’environnement global. Les critères de rentabilité, de distribution des revenus du tourisme, de diversité économique ou de démocratie locale étoffent le volet économique. Enfin, l’insertion des acteurs du tourisme dans la société, la nature de la vie locale, le contenu et les valeurs du développement touristique sont évalués au sein du volet social. Cette évaluation pragmatique "correspond pour les territoires à un essai d’évaluation objective des problèmes, à une prise de distance temporaire pour confronter la situation du territoire avec les critères de tourisme durable et dans certains cas à une exploration des moyens d’action possibles". Evidemment, une telle démarche expérimentale, pilotée par exemple par une structure d’animation locale, doit fournir des outils précieux d’aide à la décision pour les responsables des politiques de développement touristique.
Standardisée, la démarche est d’emblée critiquable car tous les cas de figures (destinations, espaces touristiques, entreprises… ) n’y trouvent pas une méthode parfaitement adaptée et pertinente. Nous retiendrons néanmoins que Jean-Paul Céron et Ghislain Dubois ont le mérite de présenter des méthodologies pratiques, sous-tendues par des réflexions abouties, où de nombreuses pistes de recherche affleurent.
Vincent Andreu-Boussut
Géographe, Université de Marne-la-Vallée
 
Torben M., ANDERSEN and Per MOLANDER (Ed.) Alternatives for Welfare Policy Cambridge University Press, 2003,396 p.
 
 
Le sujet de cet ouvrage est l’évolution de la protection sociale dans les pays scandinaves, sous le double effet de la mondialisation et du vieillissement démographique.
L’objet de cette étude est centré sur les pays scandinaves, mais nombre des conclusions exposées peuvent être étendues à l’ensemble des pays européens. Il n’en reste pas moins que l’exemple suédois (le plus souvent cité et analysé) est spécifique. Les auteurs distinguent entre trois catégories déterminées : les pays libéraux, comme les pays anglo-saxons, où l’initiative privée est prépondérante ; les pays scandinaves où, à l’inverse, le rôle de l’Etat est déterminant ; enfin l’Europe occidentale, dans une situation intermédiaire. Quoi qu’il en soit, l’effort à accomplir dans les pays scandinaves, pour tenir compte de la mondialisation et du vieillissement est important ; il est estimé dans le cas de la Suède de 6 à 10% du Pib (de 1 à 3 % pour le vieillissement, le reste pour la mondialisation).
L’effet du vieillissement est évident ; celui de la mondialisation est plus complexe. Une concurrence internationale accrue joue d’abord sur les prix, mais indirectement sur l’environnement économique et social des pays en compétition. D’où le problème des niveaux de salaires, des délocalisations, des immigrations provoquées par les avantages de l’Etat-Providence, des émigrations (de cadres notamment) pour échapper au poids de la fiscalité, etc.
Le rôle de l’Etat est diversifié et se manifeste dans trois domaines :
  • l’organisation de la protection sociale, qui ne peut, semble-t-il, être abandonnée purement et simplement à l’initiative privée ;
  • le financement (par des taxes, des cotisations professionnelles ou la participation des usagers). C’est par ce biais qu’une politique de redistribution peut se développer ;
  • l’exécution des prestations, en espèces ou en nature. La part du public et du privé est très variable selon les secteurs et les pays ; une certaine compétition est recommandée par les responsables de l’ouvrage, résultant d’un partage avisé entre les deux.
Si une réduction de la protection sociale paraît inévitable à terme, les auteurs de l’ouvrage ont, de manière très visible, la préoccupation de ne pas détruire le système de redistribution auquel les pays scandinaves paraissent très attachés :
  1. une préférence pour les systèmes centralisés est assez clairement exprimée. La décentralisation est présentée comme une cause de renchérissement plutôt que d’économie. Les disciplines du contrôle budgétaire central sont considérées comme essentielles. L’élargissement de l’assiette de la protection sociale est recommandé, comme facteur déterminant de la mutualisation des risques.
  2. Les sources de financement doivent être diversifiées. La participation des employeurs (en Suède le financement est principalement étatique) est une solution possible. Elle est déjà mise en pratique pour le financement des arrêts de travail (15 jours à la charge des employeurs) ; il convient, cependant, de relever qu’une telle solution ne peut aller très loin : le transfert de la charge de l’impôt sur les cotisations professionnelles atteindrait la compétitivité des entreprises, dans un cadre mondialisé.
La participation des usagers peut prendre diverses formes : des cotisations, un recours partiel à l’assurance privée, volontaire ou obligatoire et différentes mesures, telles que l’accroissement de l’âge de la retraite. Dans l’ensemble, l’examen de l’évolution à réaliser dans le cas de la Suède est minutieux, mais peu chiffré et d’une inspiration assez conservatrice : garder le système actuel en en réduisant les effets.
La seule innovation véritable de l’étude se rapporte la constitution d’un "compte social individuel" ( Welfare Account). Un tel compte a été introduit dans le régime des pensions suédois. Pour résumer, il s’agirait :
  • d’obliger tous les assujettis à faire, au long de leur existence professionnelle, des versements en partie obligatoires, et volontaires, pour constituer un patrimoine social,
  • d’autoriser des retraits, variables selon les périodes et les besoins, dans certaines limites contrôlées,
  • d’apporter l’appoint d’un complément public, pour les cas d’urgence ou d’insuffisance notoire.
Le système devrait coûter moins cher à la collectivité, dès lors que c’est la notion de "patrimoine social" sur une longue période et non celle de revenu potentiel qui serait prise en considération. On retrouve une telle innovation chez certains auteurs français ( L’insécurité sociale de Robert Castel, 2003). Il s’agit, en fait, d’une adaptation du régime de protection sociale à la précarité de l’emploi. A cette exception près, l’ouvrage se situe à mi-chemin de l’hyperlibéralisme, qui préconise une très forte réduction de la protection sociale, et du conservatisme intégral, qui entend maintenir un système approuvé par l’ensemble de la population.
Bernard VIEUX
Inspecteur Général honoraire des Finances
 
Yves THÉPAULT Pouvoir, Information, Economie Préface de Roland Lantner, Editions Economica, 2002
 
 
Le concept de pouvoir a longtemps été négligé dans la tradition économique où l’absence de frottement est la règle dominante. C’est après la Seconde Guerre mondiale que ce thème, déjà bien développé pendant l’entre-deux-guerres, va prendre une nouvelle dimension avec, notamment, les travaux de François Perroux (1948) [2]. Chez Perroux, le pouvoir repose sur la constatation qu’il existe des agents au pouvoir asymétrique rendant ainsi possible des effets de domination (Perroux, 1973 ; Denoël, 1987). Ce qu’il s’agit ici de critiquer est bien le concept d’équilibre général qui repose sur une physique idéale du 18ème siècle : une mécanique sans frottement. Il ne s’agit pas de confondre asymétrie d’information et influence asymétrique. L’information n’est que l’une des composante du pouvoir en tant que capacité : " le pouvoir relatif d’un agent sur un autre est fonction de ses actifs patrimoniaux, de ses moyens de liquidité, de son information" (Perroux, 1973). Le pouvoir est certes une capacité d’influence, mais il est aussi une relation entre des individus et/ou des groupes. En ce sens, l’information doit être replacée dans le contexte plus large de la relation de pouvoir en tant qu’organisation réticulaire de dépendance (Delaunay, 2003).
Une autre façon d’aborder la relation entre pouvoir et information dans la tradition "hétérodoxe" est formulée par Olivier Favereau ( 2000). Celui-ci suggère, dans une pure tradition conventionnaliste, que le pouvoir économique tire sa source dans la construction des règles communes que se donnent les agents se substituant au marché inefficace. De cette socialisation cognitive entre individus inégaux dans la production et la maîtrise de l’information naît le pouvoir.
La thèse d’Yves Thépault se range incontestablement dans cette lignée de travaux. En effet, selon cet auteur, l’information, bien à rendement croissant, a un statut de "variable d’influence et de pouvoir". L’asymétrie d’information, mais plus encore la dominance informationnelle, donne pouvoir à celui qui possède l’information, de manipuler, influencer et dominer autrui. Certes, l’idée n’est pas nouvelle et l’auteur ne nous épargne pas de longs détours qui nuisent à la lisibilité de l’ouvrage. Cependant, l’étudiant studieux et le chercheur y trouveront de nombreuses références. On peut regretter que l’auteur s’attarde beaucoup sur la théorie des graphes, dont le Professeur Lantner (1974) a déjà montré toute la fécondité dans la théorie de la dominance. On aurait aimé plus d’esprit d’aventure vers les chemins de l’analyse politique. Dans le cadre de la mondialisation, une réflexion sur le pouvoir et l’information ne peut s’épargner une critique des fondements des inégalités de développement que constituent aujourd’hui encore l’accès et le partage de l’information.
Sylvain ZEGHNI
Maître de Conférences, Laboratoire ISIS, Université de Marne-la-Vallée
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  DELAUNAY J.-C. (2003) Perroux et le pouvoir économique, Cité, n°40,1er trimestre, 5-26.
·  DENOËL F. (1987) L’Homme centre de l’économie. La pensée de François Perroux, Projet, n°208,75-80.
·  FAVEREAU O. (2000) Note sur la théorie de l’information à laquelle pourrait conduire l’économie des conventions, in PETIT P. ( 2000), L’économie de l’information, les enseignements des théories économiques, La Découverte, Paris, 195-249.
·  LANTNER R. (1974) Théorie de la dominance économique, Dunod, Paris.
·  PERROUX F. ( 1948) Esquisse d’une théorie de l’économie dominante, Economie Appliquée, n°2-3,243-300.
·  PERROUX F. ( 1973) Pouvoir et économie, Bordas études n°222, Paris.
 
NOTES
 
[1] Voir également C. Rechatin, G. Dubois, A. Pelletreau et al., Tourisme, Environnement, Territoires - Les indicateurs, Ed. IFEN, Orléans, 2000,262 p, un ouvrage de synthèse particulièrement bien documenté.
[2] Sur ce thème, on consultera avec profit l’intéressant article de Jean-Claude Delaunay ( 2003) qui montre comment le concept de pouvoir est utilisé par Perroux pour remettre en cause l’idée d’équilibre général.
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Voir également C. Rechatin, G. Dubois, A. Pelletreau et al....
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