2004
Monde en développement
NOTES DE LECTURE
Joseph E. STIGLITZ
Quand le Capitalisme perd la tête
Editions Fayard, 2003,416 p.
Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie nous présente la suite de ses réflexions
iconoclastes sur le développement du capitalisme. Après "La grande désillusion",
c’est à un véritable réquisitoire auquel se livre l’auteur dans son récent ouvrage
"Quand le capitalisme perd la tête". Qu’on en juge au travers ces quelques formules
: " … c’est bien la carence de l’État, le manque et non l’excès de réglementation qui a été la
source du problème des folles années 90 et de leurs suites… " ; " … le développement et la
stabilité économique mondiale sont trop importants pour être laissés aux ministres des
Finances, aux présidents des banques centrales des pays industriels avancés et aux
institutions qu’ils dominent, la Banque mondiale et le FMI". Nul doute que ces propos,
et quelques autres (" le vol dissimulé est une des composantes du capitalisme depuis
longtemps" ) susciteront les foudres de l’Heritage Foundation qui avait déjà conseillé
sur son site internet l’internement de l’auteur après la parution de "La grande
désillusion".
Le titre français est certes alléchant, mais il traduit mal le fond de cet ouvrage
fort différent du précédent. The Roaring Nineties ( Les Rugissantes Années 1990 ),
titre anglais, reflète bien les préoccupations personnelles de l’auteur dans cette
publication. Délaissant les préoccupations macroéconomiques, Joseph Stiglitz
revient sur un passé proche dans lequel il a joué un rôle important, tant au
Council of Economic Advisers qu’à la Banque mondiale.
A de nombreux égards, ce livre nous fait part des réflexions désabusées, mais
pertinentes de Stiglitz sur le capitalisme américain. Ses critiques portent sur la
perte de crédibilité des institutions centrales de son pays (les églises, le patronat,
la justice, les experts-comptables, les banques, les assurances… ). C’est
également une attaque en règle contre une pensée unique molle et consensuelle,
centrée autour du libéralisme et du renoncement à l’État, qui anime tant les
démocrates que les républicains.
Quand l’État est absent, le marché ne peut se réguler par lui-même car comme
le dit Stiglitz, "l’une des raisons pour lesquelles la main invisible est invisible, c’est peut-être
qu’elle n’existe pas". L’intervention de l’État repose sur deux piliers de l’analyse
économique chers à l’auteur : l’imperfection de l’information et la justice
sociale. L’imperfection de l’information aux dépens des moins bien placés
permet de dégager des rentes qui, au niveau collectif, jouent un rôle négatif sur
le développement de l’économie. L’Etat se doit donc d’intervenir pour réguler
les marchés, trouver les bonnes incitations. Il se doit également d’intervenir
pour assurer une distribution équitable des revenus sans laquelle les disparités
sociales et culturelles s’accroissent, générant ainsi une instabilité croissante.
Mais l’intervention de l’État connaît ses propres limites et doit être relayée par
de nouvelles formes de démocratie. On retrouve dans ce faisceau de réflexions,
un keynésianisme renouvelé, s’appuyant à la fois sur l’État et le citoyen éclairé.
Idéalisme peut-être, mais l’économie ne doit-elle pas redécouvrir l’humain ?
Laissons, en guise de conclusion, la parole à Stiglitz : "Peut-être enfin l’Amérique et
l’Europe, le monde développé et le monde en développement parviendront-ils à forger ensemble
une forme nouvelle de démocratie mondiale, et un ensemble nouveau de stratégies économiques,
qui fondera la prospérité sur d’autres bases et la fera partager par tous les citoyens du
monde".
Sylvain ZEGHNI,
Université de Marne-la-Vallée
Jean-Paul CÉRON, Ghislain DUBOIS
Le tourisme durable dans les destinations - Guide d’évaluation
Université de Limoges
Faculté de Droit et de Sciences Economiques, CRIDEAU, CNRS
INRA, Presses Universitaires de Limoges, Limoges, 2002,169 p.
Dans les recherches sur le développement durable, voici une démarche
exemplairement pratique sur la durabilité du développement touristique.
Elaboré en liaison avec le groupe de travail réuni par l’Agence Française
d’Ingénierie Touristique dans le cadre du "programme expérimental pour la
mise en place d’un tourisme durable sur les territoires", l’ouvrage de Jean-Paul
Céron et de Ghislain Dubois
[1] est un véritable mode d’emploi à destination des
professionnels en charge de la gestion des territoires ou des entreprises
touristiques. De prime abord, les auteurs entendent bien dépoussiérer les
approches habituelles du développement durable, affirmant qu’« une dizaine
d’années de discussions générales [… ] appellent à passer à autre chose : les
notions de ce type risquent de s’user si on ne montre pas qu’elles débouchent
sur des applications et la mise au point d’instruments pouvant aider sur le
terrain, à la transcription, au suivi et à l’évaluation des politiques qui en sont
issues". Ce guide doit permettre aux acteurs concernés d’évaluer et de situer
leurs pratiques et leurs politiques en matière de tourisme dans une
problématique de développement durable. Les référents implicites ou explicites,
le rapport Brundltland ou l’Agenda 21 (même s’ils ne mentionnent pas
directement le tourisme), renvoient à de nombreux enjeux plus ou moins
explorés, comme les impacts du tourisme sur l’environnement ou la
contribution du tourisme au développement des pays du Sud. La démarche
proposée se décompose en deux temps forts. Une phase exploratoire brève
permet d’abord, pour un territoire donné et ses entreprises, de repérer les
menaces sur l’activité touristique ou les dangers que le tourisme fait peser sur le
territoire. Il s’agit de discuter préalablement la priorité des critères, par rapport
aux modèles du "tourisme durable", qu’il convient d’évaluer. La phase
opératoire est l’évaluation approfondie, proprement dite, de la situation du
tourisme par rapport aux critères et aux problématiques retenus précédemment.
Les auteurs fournissent alors une grille d’évaluation, sorte de boîte à outils qui
rassemble les moyens d’évaluation et les indicateurs pour un ensemble varié de
critères recouvrant les dimensions environnementale, économique et sociale.
Très détaillées, les fiches techniques informent le lecteur des différentes sources
d’informations, des entretiens utiles avec les acteurs du tourisme ou des
enquêtes locales spécifiques permettant d’affiner l’évaluation de chaque critère
et donnent une appréciation qualitative du coût et de l’importance du travail
nécessaire à la réalisation de la démarche. Le volet environnemental fait
intervenir des critères comme la protection des milieux sensibles, la gestion du
patrimoine bâti, la contribution à la gestion de l’eau ou à la pollution de l’air ou
l’incidence sur l’environnement global. Les critères de rentabilité, de distribution
des revenus du tourisme, de diversité économique ou de démocratie locale
étoffent le volet économique. Enfin, l’insertion des acteurs du tourisme dans la
société, la nature de la vie locale, le contenu et les valeurs du développement
touristique sont évalués au sein du volet social. Cette évaluation pragmatique
"correspond pour les territoires à un essai d’évaluation objective des problèmes, à une prise de
distance temporaire pour confronter la situation du territoire avec les critères de tourisme
durable et dans certains cas à une exploration des moyens d’action possibles". Evidemment,
une telle démarche expérimentale, pilotée par exemple par une structure
d’animation locale, doit fournir des outils précieux d’aide à la décision pour les
responsables des politiques de développement touristique.
Standardisée, la démarche est d’emblée critiquable car tous les cas de figures
(destinations, espaces touristiques, entreprises… ) n’y trouvent pas une méthode
parfaitement adaptée et pertinente. Nous retiendrons néanmoins que Jean-Paul
Céron et Ghislain Dubois ont le mérite de présenter des méthodologies
pratiques, sous-tendues par des réflexions abouties, où de nombreuses pistes de
recherche affleurent.
Vincent Andreu-Boussut
Géographe, Université de Marne-la-Vallée
Torben M., ANDERSEN and Per MOLANDER (Ed.)
Alternatives for Welfare Policy
Cambridge University Press, 2003,396 p.
Le sujet de cet ouvrage est l’évolution de la protection sociale dans les pays
scandinaves, sous le double effet de la mondialisation et du vieillissement
démographique.
L’objet de cette étude est centré sur les pays scandinaves, mais nombre des
conclusions exposées peuvent être étendues à l’ensemble des pays européens. Il
n’en reste pas moins que l’exemple suédois (le plus souvent cité et analysé) est
spécifique. Les auteurs distinguent entre trois catégories déterminées : les pays
libéraux, comme les pays anglo-saxons, où l’initiative privée est prépondérante ; les
pays scandinaves où, à l’inverse, le rôle de l’Etat est déterminant ; enfin l’Europe
occidentale, dans une situation intermédiaire. Quoi qu’il en soit, l’effort à
accomplir dans les pays scandinaves, pour tenir compte de la mondialisation et
du vieillissement est important ; il est estimé dans le cas de la Suède de 6 à 10%
du Pib (de 1 à 3 % pour le vieillissement, le reste pour la mondialisation).
L’effet du vieillissement est évident ; celui de la mondialisation est plus
complexe. Une concurrence internationale accrue joue d’abord sur les prix,
mais indirectement sur l’environnement économique et social des pays en
compétition. D’où le problème des niveaux de salaires, des délocalisations, des
immigrations provoquées par les avantages de l’Etat-Providence, des
émigrations (de cadres notamment) pour échapper au poids de la fiscalité, etc.
Le rôle de l’Etat est diversifié et se manifeste dans trois domaines :
- l’organisation de la protection sociale, qui ne peut, semble-t-il, être
abandonnée purement et simplement à l’initiative privée ;
- le financement (par des taxes, des cotisations professionnelles ou la
participation des usagers). C’est par ce biais qu’une politique de
redistribution peut se développer ;
- l’exécution des prestations, en espèces ou en nature. La part du public et du
privé est très variable selon les secteurs et les pays ; une certaine
compétition est recommandée par les responsables de l’ouvrage, résultant
d’un partage avisé entre les deux.
Si une réduction de la protection sociale paraît inévitable à terme, les auteurs de
l’ouvrage ont, de manière très visible, la préoccupation de ne pas détruire le
système de redistribution auquel les pays scandinaves paraissent très attachés :
- une préférence pour les systèmes centralisés est assez clairement exprimée.
La décentralisation est présentée comme une cause de renchérissement
plutôt que d’économie. Les disciplines du contrôle budgétaire central sont
considérées comme essentielles. L’élargissement de l’assiette de la
protection sociale est recommandé, comme facteur déterminant de la
mutualisation des risques.
- Les sources de financement doivent être diversifiées. La participation des
employeurs (en Suède le financement est principalement étatique) est une
solution possible. Elle est déjà mise en pratique pour le financement des
arrêts de travail (15 jours à la charge des employeurs) ; il convient,
cependant, de relever qu’une telle solution ne peut aller très loin : le
transfert de la charge de l’impôt sur les cotisations professionnelles
atteindrait la compétitivité des entreprises, dans un cadre mondialisé.
La participation des usagers peut prendre diverses formes : des cotisations, un
recours partiel à l’assurance privée, volontaire ou obligatoire et différentes
mesures, telles que l’accroissement de l’âge de la retraite. Dans l’ensemble,
l’examen de l’évolution à réaliser dans le cas de la Suède est minutieux, mais
peu chiffré et d’une inspiration assez conservatrice : garder le système actuel en
en réduisant les effets.
La seule innovation véritable de l’étude se rapporte la constitution d’un
"compte social individuel" ( Welfare Account). Un tel compte a été introduit dans
le régime des pensions suédois. Pour résumer, il s’agirait :
- d’obliger tous les assujettis à faire, au long de leur existence professionnelle,
des versements en partie obligatoires, et volontaires, pour constituer un
patrimoine social,
- d’autoriser des retraits, variables selon les périodes et les besoins, dans
certaines limites contrôlées,
- d’apporter l’appoint d’un complément public, pour les cas d’urgence ou
d’insuffisance notoire.
Le système devrait coûter moins cher à la collectivité, dès lors que c’est la
notion de "patrimoine social" sur une longue période et non celle de revenu
potentiel qui serait prise en considération. On retrouve une telle innovation
chez certains auteurs français ( L’insécurité sociale de Robert Castel, 2003). Il s’agit,
en fait, d’une adaptation du régime de protection sociale à la précarité de
l’emploi. A cette exception près, l’ouvrage se situe à mi-chemin de
l’hyperlibéralisme, qui préconise une très forte réduction de la protection
sociale, et du conservatisme intégral, qui entend maintenir un système approuvé
par l’ensemble de la population.
Bernard VIEUX
Inspecteur Général honoraire des Finances
Yves THÉPAULT
Pouvoir, Information, Economie
Préface de Roland Lantner, Editions Economica, 2002
Le concept de pouvoir a longtemps été négligé dans la tradition économique où
l’absence de frottement est la règle dominante. C’est après la Seconde Guerre
mondiale que ce thème, déjà bien développé pendant l’entre-deux-guerres, va
prendre une nouvelle dimension avec, notamment, les travaux de François
Perroux (1948)
[2]. Chez Perroux, le pouvoir repose sur la constatation qu’il existe
des agents au pouvoir asymétrique rendant ainsi possible des effets de
domination (Perroux, 1973 ; Denoël, 1987). Ce qu’il s’agit ici de critiquer est
bien le concept d’équilibre général qui repose sur une physique idéale du 18ème
siècle : une mécanique sans frottement. Il ne s’agit pas de confondre asymétrie
d’information et influence asymétrique. L’information n’est que l’une des
composante du pouvoir en tant que capacité :
" le pouvoir relatif d’un agent sur un
autre est fonction de ses actifs patrimoniaux, de ses moyens de liquidité, de son information"
(Perroux, 1973). Le pouvoir est certes une capacité d’influence, mais il est aussi
une relation entre des individus et/ou des groupes. En ce sens, l’information
doit être replacée dans le contexte plus large de la relation de pouvoir en tant
qu’organisation réticulaire de dépendance (Delaunay, 2003).
Une autre façon d’aborder la relation entre pouvoir et information dans la
tradition "hétérodoxe" est formulée par Olivier Favereau ( 2000). Celui-ci
suggère, dans une pure tradition conventionnaliste, que le pouvoir économique
tire sa source dans la construction des règles communes que se donnent les
agents se substituant au marché inefficace. De cette socialisation cognitive entre
individus inégaux dans la production et la maîtrise de l’information naît le
pouvoir.
La thèse d’Yves Thépault se range incontestablement dans cette lignée de
travaux. En effet, selon cet auteur, l’information, bien à rendement croissant, a
un statut de "variable d’influence et de pouvoir". L’asymétrie d’information, mais
plus encore la dominance informationnelle, donne pouvoir à celui qui possède
l’information, de manipuler, influencer et dominer autrui. Certes, l’idée n’est
pas nouvelle et l’auteur ne nous épargne pas de longs détours qui nuisent à la
lisibilité de l’ouvrage. Cependant, l’étudiant studieux et le chercheur y
trouveront de nombreuses références. On peut regretter que l’auteur s’attarde
beaucoup sur la théorie des graphes, dont le Professeur Lantner (1974) a déjà
montré toute la fécondité dans la théorie de la dominance. On aurait aimé plus
d’esprit d’aventure vers les chemins de l’analyse politique. Dans le cadre de la
mondialisation, une réflexion sur le pouvoir et l’information ne peut s’épargner
une critique des fondements des inégalités de développement que constituent
aujourd’hui encore l’accès et le partage de l’information.
Sylvain ZEGHNI
Maître de Conférences,
Laboratoire ISIS, Université de Marne-la-Vallée
·
DELAUNAY J.-C. (2003) Perroux et le pouvoir économique, Cité, n°40,1er trimestre,
5-26.
·
DENOËL F. (1987) L’Homme centre de l’économie. La pensée de François Perroux,
Projet, n°208,75-80.
·
FAVEREAU O. (2000) Note sur la théorie de l’information à laquelle pourrait
conduire l’économie des conventions, in PETIT P. ( 2000), L’économie de l’information,
les enseignements des théories économiques, La Découverte, Paris, 195-249.
·
LANTNER R. (1974) Théorie de la dominance économique, Dunod, Paris.
·
PERROUX F. ( 1948) Esquisse d’une théorie de l’économie dominante, Economie
Appliquée, n°2-3,243-300.
·
PERROUX F. ( 1973) Pouvoir et économie, Bordas études n°222, Paris.
[1]
Voir également C. Rechatin, G. Dubois, A. Pelletreau et al.,
Tourisme, Environnement, Territoires - Les
indicateurs, Ed. IFEN, Orléans, 2000,262 p, un ouvrage de synthèse particulièrement bien documenté.
[2]
Sur ce thème, on consultera avec profit l’intéressant article de Jean-Claude Delaunay ( 2003) qui montre
comment le concept de pouvoir est utilisé par Perroux pour remettre en cause l’idée d’équilibre général.