2004
Monde en développement
Introduction
Nathalie Fabry
Ce numéro thématique de la Revue Mondes en développement porte sur le
thème du lien entre Tourisme et développement. Traditionnellement le
lien tourisme et développement fait référence aux pays en
développement en mal de spécialisation internationale et soucieux de gagner les
faveurs des touristes occidentaux. Ces derniers sont en effet, pour ces pays, une
source de devises et d’emplois, ce qui ne signifie pas pour autant l’émergence
d’un processus de développement, y compris dans le cas des petites îles. Depuis
quelques années, l’étude de la relation entre tourisme et développement a pris
un tour nouveau, centré sur le développement durable et/ou le tourisme
durable. Or la littérature sur ce thème est suffisamment abondante pour que
nous puissions nous autoriser à donner au lien "tourisme et développement"
une acception plus large et une portée empirique originale, voire déconcertante.
En effet, des contrées méditerranéennes, des bords du Danube, des confins
Géorgiens, nous passerons par Amnéville… Ce cheminement est porteur de
sens.
Par Tourisme et développement nous entendons montrer que, certes, les pays
en développement peuvent utiliser ce lien pour échafauder des plans de
développement. Mais dans les pays industrialisés le tourisme peut aussi être
une source de développement local et de croissance. Pour nous, la relation
entre Tourisme et développement fait référence à une appropriation par des
intérêts localisés d’un moyen (le tourisme et les loisirs) à des fins de
développement et de dynamisation d’un territoire. De fait, et quel que soit le
champ retenu, cette relation suppose une appropriation d’un espace par
différents acteurs qui interagissent pour construire une "image", une
attractivité. Sa logique revêt alors une portée large, à défaut d’être universelle,
qui s’articule autour de la question de savoir comment transformer des "vides"
ou des opportunités en forts potentiels de développement, de préférence ancrés
dans un horizon temporel long. Ce numéro thématique tente d’apporter, par
l’évocation d’exemples très localisés et de croisements d’expériences souvent
uniques, un faisceau de réponses.
L’écotourisme que l’on peut associer à du développement durable, tant il mêle
la dimension écologique, sociale et économique, est supposé être en mesure de
créer une dynamique de développement. Christian Chaboud, Philippe Méral
et Djohary Andrianambinina, vérifient Les vertus supposées de l’écotourisme à
partir de deux études de terrain réalisées dans le sud-ouest de Madagascar. Les
auteurs montrent que la mise en place d’un processus "vertueux" de
développement durable n’est pas aussi évident qu’il n’y paraît. Ils nous
présentent les conditions requises pour qu’un tel processus puisse se mettre en
œuvre.
Magalie Mollet et Houda Neffati comparent les trajectoires de la Hongrie et
de la Tunisie en matière d’attractivité touristique. Utilisant un outil désormais
classique - la matrice SWOT - les auteurs examinent les forces, les faiblesses, les
opportunités et les menaces du secteur touristique dans chaque pays. L’enjeu,
pour ces deux pays aux ancrages historiques, culturels et géographiques
éloignés, est de concevoir des stratégies de développement axées sur la qualité
des prestations offertes et sur un ciblage de la clientèle aisée. La Tunisie tente
de se soustraire d’une image négative de tourisme balnéaire de masse pour
monter en gamme en développant le tourisme thermal et la balnéothérapie.
Pour sa part, la Hongrie tente de se démarquer de son héritage socialiste pour
valoriser des atouts qui ont fait les heures glorieuses des thermes de Budapest.
Ces deux pays doivent valoriser leur patrimoine et asseoir leur avantage
comparatif touristique sur une image renouvelée. Il s’agit donc pour la Tunisie
d’effacer l’image de tourisme de masse et pour la Hongrie de réintégrer son
passé en réemployant (modernisant) et mettant en valeur son patrimoine. Les
externalités positives attendues, essentiellement en termes d’emplois et de
valorisation des ressources, passent par l’instauration d’une stratégie de
reconstruction de l’attractivité aidée, si possible, par les acteurs et les
investisseurs internationaux.
Edith Fagnoni prolonge et approfondit cette notion d’attractivité construite.
Son article porte sur une monographie peu étudiée - la ville d’Amnéville en
Lorraine - mais dont la problématique est aisément transposable à toute
destination en mal de reconversion. Déshéritée par la crise de la sidérurgie, la
ville refusa de subir le sort et se "créa son avantage touristique" au point de
faire du tourisme le secteur porteur de croissance et d’emplois. Signe de cette
révolution, la ville se dénomme désormais Amnéville-les-Thermes. Comme le
souligne l’auteur, cette rupture avec l’histoire des lieux résulte d’une "réécriture"
de l’espace dont le tourisme est le point de mire. L’attractivité créée repose sur
la ré-affectation des ressources et des facteurs. Ce basculement d’une
"attractivité répulsive" vers une "attractivité construite" est issu d’une initiative
spontanée, peu réfléchie (au grand dam des stratèges !). Mais imposée par les
circonstances. Au-delà de l’exemple, sont posés le statut des friches industrielles
dans les pays industrialisés et depuis peu dans les pays en transition, le
problème de la vocation des espaces et, plus généralement, l’enjeu de la
"patrimonisation" dans une perspective de développement durable.
Deux notes et documents complètent notre tour d’horizon.
La note de Udo Hirsch et de Marie-Christine lacour porte sur la Géorgie.
Ex-membre de l’URSS, la Géorgie est en mal de transition post-soviétique.
Sans moyens financiers ni compétences humaines capables de développer un
secteur touristique et surtout de le hisser aux standards occidentaux, la Géorgie
est peu attractive. Seules des initiatives locales de petite envergure peuvent être
mises en œuvre et générer des embryons de développement inscrits
délibérément dans une logique "durable". C’est le cas ici mentionné de la
Svanétie qui s’est positionnée sur le micro marché du tourisme individuel et des
touristes "voyageurs". Cet exemple montre combien le tourisme durable est
affaire d’appropriation par tous et à tous les niveaux des moyens de la
croissance.
Comment concilier la préservation des ressources naturelles, de surcroît rares et
menacées (lagon), et l’impératif de croissance économique, localement tirée par
les mines de nickel ? C’est en demeure la question que se posent Elodie
Cavigioli, Christophe Dominet Sophie Mage en présentant le lagon néo-calédonien, un des premiers espaces convoités et modifiés par le tourisme.
Quelle politique adopter afin de gérer les effets négatifs du développement
touristique sans pour autant refuser la présence humaine aux abords du lagon ?
Les acteurs et les autorités locales semblent divisées sur les moyens et les
méthodes à employer. Les auteurs, dans cette note, proposent une ligne
d’action.