2004
Monde en développement
Le développement durable comme pierre d’achoppement des relations Nord/Sud au sein des négociations commerciales multilatérales à l’Organisation mondiale du commerce
Béatrice Quenault
[1](*)
À partir des enjeux et des conflits Nord/Sud qui se nouent autour du concept
de développement durable, il s’agit d’évaluer la contribution des négociations
commerciales multilatérales dans l’évolution de ce débat et d’examiner
l’adéquation et les limites des instruments que l’Organisation mondiale du
commerce propose pour parvenir à concilier les trois piliers fondateurs du
développement durable.
Mots-clés :
Développement durable, Organisation mondiale du commerce, négociations commerciales multilatérales, normes sociales et environnementales, gouvernance mondiale.
This paper examines what are the stakes and conflicts between the developed
and the developing countries around the concept of sustainable development.
The aim is to appreciate the role of multilateral trade negotiations in the
evolution of this debate and the adequacy and limits of the tools mobilized by
World Trade Organisation to reach the objective of sustainable development.
Keywords :
Sustainable development, World Trade Organization, Multilateral trade negotiations, social and environmental standards, Global governance.
Pour l’Organisation mondiale du commerce (OMC), la libéralisation
généralisée des échanges est une condition nécessaire, voire suffisante, à
la promotion d’un développement durable (DD) (Damian et al., 1996). Il
apparaît, au contraire, que la mondialisation économique libérale, entendue
comme processus d’intégration et d’interdépendance accrue des économies
dans un contexte de libéralisation des échanges, œuvre à contre-courant de
celui-ci. Rappelons qu’il s’agit d’un mode de développement visant à réconcilier
l’efficacité économique avec l’équilibre écologique de notre planète et une plus
grande solidarité tant intra qu’intergénérationnelle (Commission mondiale sur
l’environnement et le développement, 1988). Malgré les engagements pris à Rio
en juin 1992, lors de la seconde Conférence mondiale sur l’environnement et le
développement (CMED) (Quenault, 2001a), les atteintes aux populations et à
l’environnement global n’ont cessé de se multiplier. Nous vivons dans un
monde globalisé où les écosystèmes et l’équilibre écologique de la planète sont
mis à rude épreuve, où la pauvreté et les inégalités, loin de reculer, se sont
amplifiées, avec plusieurs centaines de millions de personnes dont les besoins
les plus fondamentaux ne sont pas satisfaits (accès à l’eau potable, à
l’alimentation, à l’énergie, aux médicaments et aux soins, etc.). La diversité
biologique et culturelle diminue à un taux alarmant. Les pouvoirs économique
et financier sont détenus par quelques groupes multinationaux. Des normes
sociales et environnementales obtenues difficilement sont menacées. À
Johannesburg, en septembre 2002, lors du Sommet mondial pour le
développement durable (SMDD), la Communauté internationale a pourtant
réaffirmé sa volonté de promouvoir le DD comme principe d’action politique
et comme objectif à atteindre à l’aube du 21e siècle (Quenault, 2003). L’objectif
de DD suppose, en effet, que les biens publics mondiaux comme la protection
de l’environnement global, l’équité et la justice sociale, ou les droits
fondamentaux de la personne, soient garantis, ensemble de questions que l’on
retrouve avec une acuité particulière au sein des négociations commerciales
multilatérales. Les débats autour de cette notion témoignent de la nécessité de
renforcer la régulation économique mondiale, d’encadrer par des règles et des
normes autres que strictement commerciales le processus d’intégration
économique et les échanges internationaux. Dans ce contexte, l’objet de cet
article est triple :
- Dans un premier temps, apprécier si l’agenda retenu pour la reprise des
négociations commerciales sous l’égide de l’OMC, traduisant les
préoccupations politiques prioritaires de la communauté internationale, est
conforme à la promotion d’un DD. Il s’agit, également, d’évaluer les méfaits et
les bienfaits de la libéralisation des échanges au regard de l’objectif de DD.
- Ensuite, montrer que l’agenda adopté lors du lancement du cycle de Doha
pour le développement est très éloigné des préoccupations de DD : au-delà de
simples déclarations de principes sans engagements précis, la solidarité
Nord/Sud ne progresse guère, la négociation sur l’environnement piétine,
tandis que la question du respect des normes sociales est éludée.
- Enfin, indiquer que l’échec de la Conférence de Cancun laisse entrevoir un
avenir sombre pour toute tentative de régulation équilibrée des relations entre
les États et souligne l’urgence de repenser les instruments de la gouvernance
internationale pour la mise en œuvre effective d’un DD.
I. DEVELOPPEMENT DURABLE ET NEGOCIATIONS
COMMERCIALES MULTILATERALES :
CONVERGENCE OU ANTINOMIE DE LA
PERCEPTION DES URGENCES PLANETAIRES ?
Le fonctionnement de l’OMC prévoit la réunion de la Conférence ministérielle
au moins une fois tous les deux ans. C’est un événement important car les pays
membres de l’organisation décident de l’ordre du jour des négociations à venir ;
par conséquent, ces dernières traduisent les préoccupations politiques
prioritaires de la communauté internationale. C’est aussi à cette occasion que
l’on peut évaluer si l’agenda retenu est conforme à la promotion d’un
développement durable à l’échelle planétaire.
I. 1 De Singapour à Cancun : un redémarrage chaotique des
négociations sur fond de contestation civile
Les première (Singapour, décembre 1996) et deuxième (Genève, mai 1998)
Conférences ont eu un impact limité sur le fonctionnement de l’OMC, mais
elles ont permis de faire émerger des thèmes nouveaux relevant de
préoccupations liées au DD : respect des normes du travail internationalement
reconnues, respect des normes environnementales, mise en œuvre des
dispositions spécifiques en faveur des pays en développement (PED),
particulièrement ceux qui sont les plus endettés. La question du lancement d’un
nouveau cycle de négociations y a également été évoquée, avec des divergences
entre pays membres sur de nombreuses questions de fond, en premier lieu sur
la nécessité même d’ouvrir un nouveau cycle. Le débat a porté à la fois sur le
contenu et sur les modalités de conclusion de ces négociations (accord global
ou possibilités d’accords partiels sur des domaines spécifiques). En l’absence
d’accord, la Conférence de Seattle ( 1999) devait statuer sur ce point.
Une préparation insuffisante, une mauvaise compréhension des attentes des PED et
le manque de recul par rapport au cycle précédent se sont conjugués. La troisième
Conférence ministérielle (Seattle, États-Unis, 30 novembre-3 décembre 1999) a été,
par conséquent, marquée par l’échec du lancement du "Cycle du Millénaire"
(Jacquet et al., 1999 ; Marre, 1999). Cette Conférence a induit un tournant dans
la vie de l’OMC pour des raisons internes et externes. Sur un plan externe, des
manifestants venus du monde entier, représentant soit des groupes d’intérêts
particuliers, des syndicats de salariés ou des intérêts sectoriels, soit des
organisations non gouvernementales (ONG) réclamant des formes diverses de
régulation des échanges internationaux, ont fortement perturbé la tenue de la
Conférence. Les problèmes internes sont apparus dans trois domaines
principaux qui renvoyaient à la question du DD : l’agriculture, les normes
sociales, et la place des PED dans le commerce mondial. Dès lors, dans un
contexte de montée de la contestation anti-mondialisation libérale, le DD est
devenu une véritable pierre d’achoppement des relations Nord/Sud, à défaut
de devenir un enjeu de négociation de premier plan.
Deux ans après l’échec retentissant de la Conférence de Seattle, l’OMC a lancé,
à la quatrième Conférence ministérielle (Doha, Qatar, 9-14 décembre 2001), un
nouveau cycle de négociation, dont les débats ont été à nouveau marqués par
de nombreuses oppositions. Un accord, fragile, a été obtenu sur le principe
d’un cycle court sur trois ans maximum, avec un programme minimal de
négociations. Tirant les enseignements de la Conférence de Seattle, le nouveau
cycle a été placé sous le signe du développement, et le "Programme pour le
développement de Doha" doit prendre en compte de façon approfondie les
besoins spécifiques des PED (OMC, 2001). Ainsi, la mise en œuvre des accords
existants doit se faire à la lumière des particularités de ces pays. De même il est
prévu que le "traitement spécial et différencié" en faveur des PED (dont la
première introduction date de 1955) soit amélioré. Un programme d’assistance
technique en faveur du renforcement de leurs capacités commerciales doit être
mis en œuvre via le Fonds de développement de Doha. Il n’en reste pas moins
que l’intégration des pays les moins avancés (PMA) dans le commerce
international fait l’objet d’une simple déclaration de principes, reconnaissant les
efforts nécessaires de la part des membres de l’OMC, sans en préciser
véritablement les moyens.
Le seul point qui corresponde à une véritable avancée concerne les accords sur
les droits de la propriété intellectuelle (ADPIC) et leurs implications sur l’accès
aux médicaments pour les PED
[2].
Le programme de Doha pour le développement, tel qu’il a été a conçu
[3], ne
devait, en principe, comporter qu’une seule étape intermédiaire : la cinquième
Conférence ministérielle (Cancun, Mexique, 10-14 septembre 2003) où les 148
pays membres ne sont pas parvenus à un accord. Au fil des déclarations, les
priorités de négociation sont clairement apparues : l’agriculture, l’accès aux
marchés des produits industriels et les questions de la Conférence de Singapour
(concurrence, investissement, facilitation des échanges et transparence des
marchés publics). Les pays développés membres de l’OMC ont été invités à
faire preuve de plus de flexibilité avec les PED : l’ouverture des marchés doit
être réciproque et les pays du Nord doivent éliminer leurs barrières
protectionnistes. Il a été rappelé que l’aide versée aux PED ne peut être efficace
tant que des barrières commerciales subsistent. Enfin, comme l’ont souligné le
président Mexicain (Vicente Fox) et le Directeur Général de l’OMC (Supachai
Panitchpakdi), le cycle de Doha doit être mené de façon à répondre aux
"Objectifs du Millénaire pour le développement" (PNUD, 2003) concernant la
lutte contre la pauvreté. La question transversale du "traitement spécial et
différencié" a aussi été annoncée comme centrale.
La Conférence s’est soldée par un échec
[4], prévisible, tant le compromis avancé
par le Nord était inacceptable pour le Sud. Les propositions sur l’agriculture et
l’accès aux marchés des produits non agricoles n’étaient pas satisfaisantes pour
les PED, ces derniers estimant que les pays développés avaient, de nouveau, le
moins de contraintes. Concernant les sujets de Singapour, les PED ne voulaient
pas engager les discussions : depuis le lancement du cycle à Doha, ils n’ont eu
de cesse de revendiquer l’application du "traitement spécial et différencié" et de
demander une plus grande attention aux questions de mise en œuvre de
l’Accord de Marrakech
[5], en vain, puisque les propositions faites dans le projet
de texte étaient très timides et ne répondaient que très partiellement à leurs
préoccupations de développement. Les négociations étant dans l’impasse, le
ministre mexicain a été contraint d’annoncer l’échec de la conférence.
Si l’accent a certes été mis sur les liens entre commerce et développement, en
revanche, le qualificatif"durable"du développement semble avoir été oublié. Le
respect des engagements pris au Sommet de Johannesburg et le lien entre
environnement et pauvreté n’ont, à aucun moment, été mentionnés dans la
déclaration du représentant des Nations Unies. L’absence de référence au DD
n’était pas surprenante dans le discours du Directeur de l’OMC ; elle l’était en
revanche dans le discours de Kofi Annan, lu par le Secrétaire général de la
Conférence des Nations Unies pour le commerce et le développement
(CNUCED). Seul le Président mexicain a replacé la Conférence dans le
contexte de l’après Johannesburg, en insistant spécialement sur la notion de
responsabilité partagée dans la gestion durable des ressources naturelles. Cette
absence de référence aux engagements pris au SMDD révèle que l’agenda et le
déroulement des négociations ont été l’expression des rapports de force et de
l’opposition récurrente qui prévaut entre le Nord et le Sud, en particulier sur les
sujets qui renvoient à la question du DD. Cela traduit aussi la volonté de la
majorité des pays membres de l’OMC de procéder à la libéralisation des
échanges en occultant les autres sources de droit international. Une telle
attitude confirme la crise actuelle du système de gouvernance mondiale où
l’OMC ne tient pas compte des préoccupations d’environnement et de
développement exprimées dans d’autres enceintes (Tubiana, 1999).
I. 2 Le commerce international au service du développement
durable ?
Pour les partisans du libéralisme, l’ouverture aux mécanismes du commerce
mondial et à la concurrence mondiale devait permettre aux PED de modifier à
la fois le rythme et les caractéristiques de leur participation aux échanges
internationaux. Simultanément, ces pays étaient censés pouvoir surmonter leurs
problèmes de balance des paiements, accélérer leur croissance et rattraper les
pays industrialisés sur la voie du développement, et, de surcroît, se placer sur
une trajectoire de DD. Néanmoins, le bilan, à l’issue de près de deux décennies
de libéralisation des échanges dans les PED est plutôt mitigé.
Au Sud, il apparaît que, loin de réduire la pauvreté et les inégalités, la poursuite
de la libéralisation des échanges les accroît, et ce tant entre les nations qu’au
sein des nations elles-mêmes
[6]. La structure des flux du commerce mondial
reflète encore, pour la majorité des pays du Sud, la division internationale du
travail (DIT) traditionnelle, couplée à une dégradation des termes de l’échange
[7],
peu à même de faire reculer la pauvreté dans ces pays et de permettre à leur
population de satisfaire leurs besoins fondamentaux. Sauf pour quelques
nouveaux pays industrialisés (NPI) d’Asie du Sud-Est, les exportations des
PED sont encore concentrées sur des produits qui n’offrent que des
perspectives médiocres d’accroissement de la productivité et manquent de
dynamisme sur les marchés mondiaux, produits provenant essentiellement de
l’exploitation des ressources naturelles
[8] et de l’utilisation d’une main-d’œuvre
peu qualifiée. On comprend mieux, dès lors, l’opposition résolue des PED à la
prise en compte des normes sociales et environnementales dans les
négociations commerciales multilatérales qu’ils perçoivent comme de nouvelles
barrières dressées par les pays du Nord pour leur refuser l’accès à leurs
marchés. La politique commerciale des pays développés reste, en effet,
discriminante vis-à-vis des exportations des PED. Dans la zone OCDE, les
droits de douane appliqués aux produits manufacturés en provenance des PED
sont plus de quatre fois supérieurs à ceux frappant les biens manufacturés en
provenance des autres membres de l’OCDE (PNUD, 2003). De plus, la
libéralisation des échanges et la baisse des mesures tarifaires dans les PED ont
été favorables aux produits agricoles du Nord à des prix de
"dumping"
[9], en
raison des subventions à l’exploitation ou à l’exportation dont ils bénéficient,
au détriment des cultures vivrières, et, de fait, de la sécurité et de la
souveraineté alimentaires des pays du Sud. Pour certains produits agricoles,
notamment le coton et le sucre, les mesures de soutien appliquées par les pays
développés ont accentué la faiblesse des cours mondiaux
[10] et contribué à
évincer du marché mondial des produits pourtant compétitifs.
De ce point de vue, on pourrait être tenté d’interpréter l’échec de la conférence
de Cancun comme un coup porté au dogme dominant du libre-échange ; la part
prise par les PED dans cet échec traduirait alors une avancée de leur
revendication qui consiste à concevoir le commerce comme un des instruments
du développement, et non pas comme une finalité en soi. En réalité, leurs
revendications sont davantage basées sur les modalités d’aménagement des
règles commerciales, afin de tenir compte de leur niveau de développement,
que sur une refonte totale ou une contestation des principes de l’échange
international. Les négociations agricoles illustrent cet état de fait
[11]. Les PED
mettent en cause les mesures de politique agricole des pays du Nord qui
déstabilisent les marchés mondiaux et entraînent sur ces marchés une
concurrence déloyale. Mais ni les uns ni les autres n’ont inscrit dans leurs
priorités de négociation les problèmes plus cruciaux de la régulation de l’offre
mondiale et de la chute des prix des matières premières. Cependant, tant que le
problème des produits agricoles et des matières premières, de la dégradation
des termes de l’échange, de l’effondrement des cours des produits de base
(café, sucre, cacao, etc.) ne sera pas résolu par la mise en œuvre d’un échange
moins inégal, les pays du Sud, en particulier africains, ne pourront pas sortir de
l’impasse dans laquelle ils se trouvent et la pauvreté ne pourra pas reculer
(Diouf, 2004). Si cette situation insoutenable perdure, la double question du
respect des normes sociales et environnementales, et plus largement la question
du DD, ne pourront pas progresser dans les discussions à l’OMC.
La thèse de la promotion du DD par le commerce et la libéralisation des
échanges semble sujette à caution si l’on considère, comme le fait la CMED,
que le DD doit passer par une répartition plus juste des richesses à l’échelle de
la planète
[12]. La poursuite de la libéralisation des échanges à l’échelle mondiale
semble ne tracer qu’une seule perspective : celle d’un développement
caractérisé par un échange inégal durable, dont on ne voit pas comment il
pourrait conduire à une solidarité tant intra qu’intergénérationnelle. Pourtant, la
finalité du développement à l’échelle mondiale devrait être de promouvoir le
mieux-être de chacun et de tous - personnes, peuples et nations - comme se
plaisait à le souligner François Perroux (Maréchal, 2001,80-83). En outre, audelà d’un certain degré d’ouverture des frontières entre des pays dont la
hiérarchie des valeurs collectives et les niveaux de vie sont très différents, c’est
la capacité souveraine des peuples à définir leur conception du bien-être qui se
trouve menacée par le libre-échange et la libre concurrence. Dès lors, la priorité
à Doha, comme à Cancun, n’aurait pas dû être, selon nous, la poursuite de la
libéralisation des échanges dans l’espoir d’obtenir un nouvel essor du
commerce international, mais la définition de nouvelles règles du jeu rendant ce
dernier plus équitable et plus cohérent avec le respect des principes du DD et
des normes qui les sous-tendent.
II. LE DEVELOPPEMENT DURABLE, SUJET
RECURRENT D’OPPOSITION NORD/SUD
Le développement durable est devenu une véritable pierre d’achoppement des
discussions Nord/Sud à l’OMC, où chacun des groupes défend des priorités
qui se rattachent, sous diverses formes, à l’un ou l’autre des piliers du DD, mais
rarement aux trois ensembles. Les États-Unis et leurs partenaires traditionnels
se préoccupent surtout du premier pilier, c’est-à-dire de l’efficacité économique,
qui, selon eux, passe par la poursuite du mouvement de libéralisation du
commerce mondial, pour autant qu’il soit mis au service de leurs intérêts et de
ceux de leurs puissantes multinationales. Les membres de l’Union européenne
(UE), et quelques autres pays du Nord, sous la pression d’une opinion publique
de plus en plus inquiète des effets néfastes de la mondialisation libérale sur
l’environnement, semblent avant tout soucieux des deux autres piliers, en se
déclarant favorables au respect de normes sociales et environnementales. Mais
ils n’y sont toutefois pas favorables au point de bouleverser leur mode de
développement actuel et de remettre en cause leurs subventions agricoles ou la
poursuite de la libéralisation des échanges. Si, dans les pays du Nord, les
gouvernements prennent progressivement conscience des menaces
environnementales qu’engendrent une compétition dérégulée et l’extension de
leur mode de développement au reste du monde, les pays du Sud refusent de
voir les préoccupations environnementales planétaires de long terme entraver
leurs possibilités de développement à court terme. La définition la plus souvent
avancée du développement durable, suivant laquelle il convient de "répondre aux
besoins du présent sans compromettre la possibilité des générations futures de satisfaire les
leurs" (CMED, 1988,51), ne saurait, selon eux, faire oublier la nécessité
première du développement immédiat, avec les implications d’équité et de
solidarité entre générations présentes que cela suppose. Les PED espèrent ainsi
un élargissement de leurs débouchés extérieurs et une plus grande solidarité
Nord/Sud, mais refusent que les pays développés marchandent l’accès à leurs
marchés en contrepartie du respect de normes sociales et environnementales
qu’ils dénoncent comme autant de formes déguisées de protectionnisme à
l’égard de leurs produits. En conséquence, à l’issue de la Conférence de
Cancun, la négociation sur l’environnement piétine, tandis que la question des
normes sociales est éludée.
II. 1 La négociation sur l’environnement piétine
L’échec de la Conférence de Seattle a révélé combien la protection de
l’environnement est devenue une des pierres d’achoppement de la poursuite du
mouvement de libéralisation des échanges. Certains pays du Nord, en
particulier les membres de l’UE, la Suisse et la Norvège, plaidaient pour
l’inclusion des normes environnementales à l’OMC. Mais leur volonté s’est
heurtée à une vive hostilité de la part des gouvernements du Sud. La
conséquence de ce conflit Nord/Sud est qu’il n’existe pas actuellement de
règles soumises à la compétence de l’OMC pour régir les conflits possibles
entre les dispositions du commerce international et les préoccupations
écologiques. Pour remédier à cette insuffisance, les objectifs du DD et de la
protection de l’environnement ont été reconnus dans le Préambule de l’Accord
instituant l’OMC, et un groupe de travail sur l’environnement (Comité du
commerce et de l’environnement ou CCE) a été créé à la fin du cycle de
l’Uruguay
round, avec pour mission de préciser l’articulation entre les deux
sources de règles. Mais l’inscription de ces préoccupations écologiques dans le
préambule ne règle pas les conflits d’objectifs entre la libéralisation des
échanges et les politiques de protection de l’environnement global. De fait, la
hiérarchie des priorités à l’OMC subordonne les normes environnementales
aux normes commerciales. Et, d’ores et déjà, on voit apparaître des conflits qui
ne manqueront pas d’opposer les deux types d’instances et les logiques qu’elles
portent (Quenault, 2000,171-188 et 2001b, 17-22). C’est la raison pour laquelle
certains pays développés ont voulu améliorer les synergies entre l’essor des
échanges, la protection de l’environnement et le DD. L’environnement est ainsi
devenu un sujet de négociations depuis la Conférence de Doha. Ces
négociations portent sur : (1) la clarification de l’articulation entre les règles de
l’OMC et les mesures commerciales contenues dans les accords multilatéraux
environnementaux (AME) ; (2) les échanges de renseignements entre les
secrétariats des AME et l’OMC, ainsi que leur accès au statut d’observateur à
l’OMC ; ( 3) la réduction, ou l’élimination, des obstacles tarifaires et non
tarifaires au commerce des biens et services environnementaux
[13].
Les autres volets de la négociation environnementale sont encore en phase
exploratoire et continuent de susciter d’importants affrontements quant à
l’opportunité d’éventuelles négociations, en particulier en ce qui concerne : (1) l’écoétiquetage et sa compatibilité avec les règles de l’OMC sur les obstacles techniques
au commerce ; (2) les droits de propriété intellectuelle, en vue notamment de définir
les relations entre le droit de l’OMC et la Convention sur la biodiversité pour
parvenir à une gestion équitable des revenus tirés de l’exploitation commerciale des
matériels génétiques ; (3) les effets des mesures environnementales sur les
exportations des PED.
Depuis le lancement du cycle de Doha, les pays membres de l’OMC - excepté
une minorité d’entre eux - ont manifesté peu d’intérêt pour les négociations sur
le volet environnement. Cette inertie s’explique principalement par l’opposition
systématique des PED à progresser sur ce terrain. Le projet de texte de
Cancun, de faible portée, s’en est ressenti à plusieurs niveaux, avec :
- L’absence de décision forte sur le statut d’observateur des secrétariats des
AME, leur participation, comme celle du Programme des Nations Unies pour
l’environnement (PNUE), restant limitée. Ces institutions ne peuvent participer
qu’au seul CCE, selon une base ad hoc, sans marge de manœuvre pour faire
valoir leur expertise. En d’autres termes, elles ne peuvent pas intervenir dans les
autres comités de l’OMC où se prennent des décisions ayant un impact
important sur l’environnement (agriculture, conseil des ADPIC).
- L’absence de référence à la coopération entre l’OMC et le PNUE. Cet
impératif de coopération, rappelé à Johannesburg, a été laissé dans l’ombre.
Pourtant, dans le projet de texte ministériel sur la cohérence, le renforcement
de la collaboration de l’OMC avec les institutions économiques mondiales était
vigoureusement encouragé. On créé ainsi un pôle de domination économique,
sur lequel le contrôle politique ne pourra pas facilement s’exercer. Les
institutions internationales environnementales sont écartées du jeu
économique.
- L’absence de propositions sur l’assistance technique aux PED en vue du DD.
Ces derniers n’ont pas les capacités techniques de faire face à la multiplication
des normes environnementales et sanitaires des pays du Nord. La solution
résiderait, notamment, dans des programmes d’assistance technique d’appui à la
mise aux normes sur la base d’une étroite collaboration entre l’OMC, le PNUE
et le PNUD (Programme des Nations Unies pour le développement). De telles
considérations étaient totalement absentes du projet de texte. Cela ne pouvait
que conforter les PED dans l’idée que ces normes constituent une nouvelle
approche protectionniste des pays du Nord destinée à ériger de nouvelles
barrières pour l’accès à leurs marchés.
I. 2 Les normes sociales fondamentales : une question éludée
Présentée dans les dernières semaines du Cycle de l’
Uruguay round par les États-Unis et quelques pays européens (dont la France), soutenue par l’Organisation
internationale du travail (OIT) et des organisations syndicales inquiètes du
risque de remise en cause des modèles de protection sociale sous l’effet de la
concurrence mondiale et par des défenseurs des droits de l’Homme,
l’introduction de cette "clause sociale" dans l’Accord de Marrakech (1994) a été
très controversée. Estimant que les conditions de travail dans les PED
constituaient une concurrence déloyale à l’égard des travailleurs mieux protégés
des pays les plus riches, certains pays développés demandaient, en effet, que
l’OMC impose le respect de normes sociales
[14]. Il s’agit de défendre l’approche
normative de la question sociale qui se fonde sur le respect des droits
économiques et sociaux fondamentaux de la Déclaration universelle des droits
de l’homme, traduits sous forme de conventions internationales de l’OIT
[15].
La Déclaration finale de la Conférence ministérielle de Singapour ( 1996) a
certes stipulé que l’OIT était l’organe compétent pour définir et traiter ces
normes, mais elle a souligné le refus des États membres de lier le
développement du commerce international au respect et à la promotion des
normes fondamentales du travail (NFT). Lors de la Conférence de Seattle, les
États-Unis ont de nouveau soulevé la question de l’intégration de cette question
dans l’agenda du nouveau cycle de négociation et appelé de leurs vœux la
formation d’un groupe de travail au sein de l’OMC, chargé de présenter un
rapport sur les relations entre le commerce international et l’emploi, la
protection sociale et les normes sociales essentielles. Devant le refus des PED,
le texte de l’accord de Doha s’est contenté de relever que les pays prenaient
" note des travaux en cours à l’OIT sur la dimension sociale de la mondialisation", sans
aucun engagement. La Conférence de Cancun, conformément au texte de
Doha, a éludé la question. Dans ce débat, les pays développés ont fait preuve
de maladresse, en particulier des États-Unis, qui se sont prononcés pour des
sanctions commerciales contre les États qui ne respecteraient pas les normes
sociales fondamentales. Dès lors, à Doha, cette question a soulevé de fortes
réactions chez plusieurs PED qui ont dénoncé une manœuvre protectionniste
destinée à annuler les avantages comparatifs des pays à faibles coûts salariaux.
Elle n’a pas fait non plus l’unanimité au sein des pays du Nord, certains d’entre
eux soulignant les difficultés d’application de dispositions de cette nature et les
risques d’effets pervers en faveur du travail clandestin.
III. QUELLES REFORMES DES INSTANCES DU SYSTEME
COMMERCIAL MULTILATERAL POUR LE
DEVELOPPEMENT DURABLE ?
La première question à laquelle il nous faut répondre au terme de ce débat est
double. Il s’agit d’abord de savoir si, et à quel degré, la régulation du commerce
international doit prendre en compte des normes externes au champ de
l’échange. Il s’agit, ensuite, de déterminer s’il appartient à l’OMC d’intégrer ces
normes dans son propre corpus de règles, ou s’il faut organiser à cette fin une
coopération entre institutions.
III. 1 La question des normes sociales
Au-delà du débat Nord/Sud sur la question des NFT, il convient de
s’interroger sur la pertinence de la proposition d’inclusion de normes sociales à
l’OMC, car plus que juridique ou technique, la question centrale est politique.
L’OMC a-t-elle une quelconque légitimité en la matière et faut-il lever les
obstacles interdisant à l’organe de règlement des différents (ORD) de traiter ces
questions
[16] ? Ou bien faut-il établir un partage des tâches entre l’OIT et l’ORD,
et donc donner les moyens juridiques à l’OIT de faire appliquer ses
conventions ?
Si l’OMC n’est pas le lieu pour définir la norme sociale
[17], si l’idée d’une clause
sociale "à l’ancienne" telle que proposée en 1996 à Singapour semble
définitivement exclue
[18], le nécessaire rééquilibrage entre droit du commerce et
droits fondamentaux passe par un renforcement des capacités et des pouvoirs
de l’OIT. Pour certains, ce renforcement signifie une application plus
contraignante de la déclaration de 1998 de l’OIT relative aux NFT. Pour
d’autres, cela revient à instaurer un dialogue plus intense entre l’OMC et l’OIT ;
ce dialogue pourrait prendre la forme de l’inclusion, dans les revues de
politiques commerciales des États membres de l’OMC, d’un volet sur la
cohérence avec mise en œuvre des NFT produites par l’expertise de l’OIT.
III. 2 La question des normes environnementales
Actuellement, il n’est pas étonnant que la relation entre les règles commerciales
et les règles environnementales se révèle de plus en plus difficile à gérer. Les
différents AME, qui ne relèvent pas de structures institutionnelles, contiennent
certaines dispositions pouvant restreindre la liberté des échanges. De fortes
pressions s’exercent alors sur l’OMC pour qu’elle devienne le lieu de définition
et de mise en application des normes environnementales, ce qui dépasse
manifestement son champ de compétences en termes de définition des règles.
Cela devrait être du ressort d’une organisation spécifiquement en charge de
l’environnement, qui peut être soit un PNUE rénové, soit une Organisation
mondiale de l’environnement à créer (Quenault, 2001a), qui aurait en charge la
gestion des quelque 200 AME existants.
En ce qui concerne les problèmes d’environnement globaux, il est souhaitable
que la définition des règles et des principes environnementaux continue à
incomber aux AME, dans l’attente de la rénovation et de la réactivation du
PNUE. Si de façon générale, des progrès considérables doivent être accomplis
dans la coopération interinstitutionnelle, il convient d’identifier des domaines
où une approche concertée sert l’objectif commun du DD, tout en respectant
le principe de spécialité des organisations internationales, inscrit dans la Charte
des Nations Unies, tant pour les organisations qui en sont issues que pour
celles, telle l’OMC, qui sont en dehors.
Une clarification des relations, sur le plan juridique, entre les règles de l’OMC et
des AME doit permettre cette avancée de la coopération interinstitutionnelle,
sans porter préjudice aux règles édictées par les AME, qui restent le meilleur
moyen de traiter les problèmes environnementaux globaux. Il faudrait, dans ce
but, parvenir à une reconnaissance a priori des AME par l’OMC, celle-ci devant
retenir comme légitime et juridiquement compatible avec ses règles, toute
mesure commerciale à but environnemental prise dans un cadre multilatéral. Le
multilatéralisme des AME devrait être considéré en soi comme une garantie
contre une action unilatérale, en offrant l’assurance que cette mesure n’est pas
appliquée à des fins protectionnistes (OMC, 1999a).
III. 3 La question de l’articulation des normes :
Quel rôle pour l’OMC ?
Face à la multiplication des interrelations entre commerce, normes sociales,
droit de la concurrence, droit de la propriété intellectuelle, et environnement, le
véritable problème réside dans le statut et dans l’étendue de l’action de l’OMC
dans ces différents champs. Cette organisation est compétente dans le domaine
du commerce et des politiques liées au commerce, bien qu’elle puisse être
amenée à examiner le rapport entre son ensemble de règles et d’autres
politiques ayant une incidence sur le commerce. Chaque institution doit
continuer à agir de façon autonome, conformément à son mandat et en évitant
tout élément de conditionnalité croisée, il est cependant nécessaire
d’encourager la complémentarité des politiques des institutions concernées en
faveur d’un objectif global, celui d’intégrer tous les pays dans l’économie
mondiale et de promouvoir un DD à l’échelle de la planète (OMC, 1999b).
En ce qui concerne l’OMC, de nombreuses questions sont à explorer si l’on
entend effectivement promouvoir un DD : comment réformer l’OMC pour
rendre le processus de négociation plus efficace et plus équitable ? Pour quels
objectifs ? Quels sujets traiter en priorité lors des négociations ? Répondre à ces
questions est le préalable incontournable à la mise en œuvre d’une régulation
internationale des échanges favorisant effectivement le développement des plus
pauvres et l’équité dans les échanges mondiaux. Une réorientation de l’action et
une transformation du fonctionnement de l’OMC sont dès lors nécessaires. Il
ne s’agit pas de contester la fonction de régulation et de réglementation
internationale de l’OMC, rôle qu’elle aspire naturellement à jouer en qualité
d’instance en charge du commerce international, mais d’affirmer que l’OMC n’a
pas vocation à devenir l’institution normative des relations économiques
internationales : c’est là le rôle de l’ONU (Tubiana, 1999). Bien que, sur le
principe, nous soyons en faveur d’une intégration institutionnelle dans le
système de l’ONU de tous les organismes internationaux normatifs, en
particulier de l’OMC, on ne saurait méconnaître la difficulté de cette tâche et le
fait qu’elle prendra du temps. Mais, dès à présent, il est néanmoins possible de
s’orienter vers une architecture des relations internationales qui permette de
prendre en compte tous les aspects de la mondialisation, que l’on ne saurait
réduire à une dimension purement commerciale. Par conséquent, lorsqu’une
organisation internationale compétente existe dans un domaine particulier, cette
dernière doit rester le lieu de négociation et de définition des normes
[19].
À notre sens, au libre-échange universel s’oppose la nécessité de la concertation
internationale, car dans un contexte de globalisation économique et écologique,
le nouvel ordre économique ne pourra s’organiser sans quelques préalables. À
l’heure actuelle, on assiste à une hiérarchisation
de facto dans les priorités
internationales qui joue en faveur des normes commerciales, au détriment des
normes environnementales et sociales (Quenault, 2000). Il serait donc
souhaitable d’inverser le sens des priorités dans le cadre des négociations
internationales, en réglementant les échanges à l’OMC pour ce qui concerne les
matières purement commerciales et en y intégrant les règles édictées par les
autres instances internationales, chacune dans leur domaine respectif (Tubiana,
1999). Dans un cadre marqué par une pluralité d’institutions internationales,
l’OMC doit, en effet, se charger de faire appliquer les règles définies par les
différentes organisations ou accords internationaux émanant du"système
onusien", pour autant qu’il s’agisse de conflits touchant à l’échange
international, en liaison avec des mesures destinées à résoudre les problèmes
globaux d’environnement ou au respect des droits sociaux fondamentaux. Mais
pour cela, il faudra, au préalable, parvenir à surmonter les oppositions
récurrentes entre pays du Nord et du Sud autour de la question du DD dans les
échanges commerciaux mondiaux. Pour promouvoir un DD, il est essentiel que
le politique prenne enfin le pas sur l’économique : les normes sociales et
environnementales ne doivent pas être subordonnées aux règles commerciales ;
une hiérarchie des normes internationales doit être établie pour garantir la
primauté des droits de l’homme (droit à l’alimentation, par exemple) sur le droit
commercial ; l’OMC doit cesser de décider seule, à l’écart du système
institutionnel des Nations Unies et coopérer plus étroitement avec ses
organisations (CNUCED, FAO
[20], PNUE, OIT). Il est important, en particulier,
qu’elle intègre les Objectifs du Millénaire et les principes du DD, réaffirmés à la
Conférence de Johannesburg, comme socle commun à la reprise des
discussions.
·
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mondiale sur l’environnement et le développement ( 1988), Notre Avenir à Tous,
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[1]
LESSOR (Laboratoire d’économie et de sciences sociales de Rennes), Université Rennes 2
Haute-Bretagne, Campus Villejean, Place du Recteur Henri Le Moal, CS 24307,35043
Rennes cedex. Mail :
beatrice. quenault@ uhb. fr
[2]
Grâce au travail diplomatique de l’Afrique du Sud et du Brésil, notamment, l’accord final
autorise tout pays qui le souhaite à produire et à distribuer des médicaments pour protéger
la santé de sa population, sans craindre d’être attaqué pour non-respect des brevets des
firmes multinationales qui les ont inventés. Concrètement, les pays du Sud peuvent copier
des médicaments existants et les vendre à des prix beaucoup moins élevés que ceux fixés
par les entreprises du Nord. C’est une remise en cause importante des ADPIC.
[3]
Le processus de négociation du cycle lancé à Doha est censé s’achever au plus tard le 31
décembre 2004.
[4]
Pour des analyses détaillées de la Conférence de Cancun, voir Centre international pour le
commerce et le développement durable (ICTSD) et Institut international pour le
développement durable (IISD) ( 2003) ; Chetaille et Tavernier ( 2003) ; Tubiana ( 2003) ;
Direction des relations économiques extérieures ( 2003a, 2003b) ; European Commission
( 2003).
[5]
Signé le 14 avril 1994 par 119 pays, l’Accord de Marrakech est l’acte final du cycle
d’Uruguay lancé en 1986. Il créé l’OMC, enregistre des progrès dans les règles
internationales du commerce et décide une nouvelle étape de démantèlement des obstacles
au commerce international (Caron de la Carrière, 2001).
[6]
Pour de nombreux pays du Sud, la dernière décennie du 20
e siècle a été dramatique. Plus de
1,2 milliard de personnes, soit un habitant de la planète sur cinq, vit avec moins d’un dollar
par jour ; si l’on exclut la Chine, le nombre d’individus extrêmement pauvres a augmenté de
28 millions et celui des personnes connaissant la faim s’est accru. De même, dans 34 pays,
l’espérance de vie décline et, dans 14 pays, la mortalité des enfants de moins de cinq ans
s’est aggravée. Autre signe de la crise du développement humain dans les PED : le déclin de
l’indicateur du développement humain (IDH) dans 21 pays. Au rythme actuel, l’Afrique
subsaharienne ne remplirait pas les objectifs du Millénaire concernant la pauvreté avant
2147 et, ceux relatifs à la mortalité des enfants avant 2165 (PNUD, 2003).
[7]
Selon la CNUCED ( 2000), pour la période 1996-1997, l’Afrique subsaharienne a exporté,
en quantité, 25 % de plus qu’en 1980-1981, alors que la valeur relative de ces exportations
a baissé de 35 %. En Afrique, le volume des importations et des exportations a augmenté de
2,6 % en 2002, mais les termes de l’échange se sont détériorés pour la 2
e année
consécutive : en valeur, la croissance des importations a été largement supérieure à celle des
exportations (CNUCED, 2003, p. 38).
[8]
Le PNUD ( 2003) estime que 900 millions de pauvres, vivant en zones rurales, tirent la
majeure partie de leur subsistance des ressources naturelles.
[9]
Les subventions agricoles distribuées par les pays du Nord à leurs producteurs domestiques -
300 milliards $ par an, soit six fois le montant de l’aide publique au développement (APD)
- s’apparentent à une véritable concurrence déloyale (PNUD, 2003).
[10]
La tendance globale à la baisse des prix des produits primaires dont l’exportation compte
pour les PED, amorcée en 1996-1997, s’est poursuivie jusqu’en 2001-2002, avec
d’importantes divergences selon les produits (CNUCED, 2003,39).
[11]
Les PED, groupés au sein du G 21, ont fondé leur alliance sur la demande de libéralisation
des politiques de soutien menées par les États-Unis et l’Union européenne en faveur de
leur agriculture. Les dispositions qu’ils ont proposées en matière de"traitement spécial et
différencié" n’étaient pas très ambitieuses : globalement, ils défendaient surtout le
statu
quo, excepté en matière d’accès aux marchés, où ils demandaient la reconnaissance de
produits spéciaux et une mesure de sauvegarde spéciale pour les PED. Pour leur part, les
pays africains groupés au sein d’une nouvelle alliance réunissant les PMA, les pays de
l’Union africaine (UA) et les pays du groupe d’États d’Afrique, des Caraïbes et du
Pacifique (ACP) centraient également leurs positions sur l’amélioration de l’accès aux
marchés des pays développés et le démantèlement des soutiens internes dans ces pays, tout
en mettant davantage l’accent sur le "traitement spécial et différencié".
[12]
Le rapport Brundtland précise que
"même au sens le plus étroit du terme, le développement
soutenable présuppose un souci d’équité sociale entre les générations, souci qui doit
s’étendre, en toute logique, à l’intérieur d’une même génération". Il attire également
l’attention sur les relations entre le niveau de revenu et la protection de l’environnement :
"la diminution de la pauvreté est, par elle-même, une condition préalable d’un
développement respectueux de l’environnement" (CMED, 1988,51 et 82).
[13]
Les négociations sur les services environnementaux sont désormais engagées et un travail
préliminaire de définition et de classification est en cours pour identifier les biens
environnementaux.
[14]
Soulignons, à cet égard, que le terme
dumping social, parfois employé, est particulièrement
inopportun : pour que le
dumping existe, il faut que les exportateurs pratiquent une
discrimination du prix entre les ventes sur leur territoire national et les ventes à l’étranger.
Il s’agit de l’existence d’un traitement différent de la main-d’œuvre dans les pays
industrialisés et dans nombre de PED, où ne sont pas respectées les conventions de l’OIT.
Ces caractéristiques s’appliquent à toute la main-d’œuvre et pas seulement aux individus
travaillant pour l’exportation. Il ne s’agit donc pas, rigoureusement, d’un
dumping ; il est
préférable de parler de respect de normes sociales.
[15]
L’OIT a adopté, en 1998, une Déclaration qui institue comme normes fondamentales du
travail, huit conventions de base, relatives à la liberté syndicale (n°87), au droit à
l’organisation et à la négociation collective (n°98), contre le travail forcé ou obligatoire
(n°29 et 105), pour l’égalité de la rémunération entre hommes et femmes (n°100), contre
toute discrimination dans l’emploi (n°111), sur l’âge minimum et le travail des enfants
(n°138), et selon les acteurs, sur le temps de travail (n°1) et sur le salaire minimum (n°26 et
131). Cette déclaration énonce que tous les États membres de l’OIT doivent, même
lorsqu’ils n’ont pas ratifié ces conventions, respecter les principes concernant les droits
fondamentaux suivants : liberté d’association et reconnaissance effective du droit de
négociation collective ; élimination de toute forme de travail forcé ou obligatoire ;
abolition effective du travail des enfants ; élimination de la discrimination en matière
d’emploi et de profession.
[16]
Le principe de non-discrimination entre produits similaires, quels que soient leurs méthodes
et procédés de production, et donc des politiques sociales dont ces produits sont issus, fait
obstacle à la prise en compte des normes sociales fondamentales en cas de litiges
commerciaux.
[17]
Il n’existe qu’une seule référence à une norme sociale fondamentale dans les dispositions
de l’OMC (Art XX, GATT, 1947, §e) qui autorise la mise en place de mesures restrictives
à l’encontre des articles fabriqués dans les prisons. En 1947-1948, certaines délégations
ont souhaité étendre cette clause aux autres formes de travail involontaire. La jurisprudence
est de plus très pauvre, seules deux plaintes ayant comporté l’invocation de normes
sociales par une partie.
[18]
Si l’OMC n’a pas vocation à se substituer à l’OIT, enceinte compétente pour l’élaboration
de ces normes, elle pourrait avoir, en revanche, vocation à traiter de leur articulation avec
les disciplines du commerce international.
[19]
D’une manière générale, il faut rechercher plus de cohérence dans l’action des
organisations internationales, ce qui signifie que l’OMC doit coopérer avec les institutions
de
Bretton Woods et les organisations de l’ensemble onusien, chacune dans son domaine
de compétence (Marre, 1999,34).
[20]
Food and Agriculture Organization of the United Nations/Organisation des Nations Unies
pour l’alimentation et l’agriculture.