Mondes en développement
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4434-8
134 pages

p. 125 à 126
doi: en cours

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no 127 2004/3

 
G. A. CORNIA (Sous la direction de) “Inequality, Growth, And Poverty In An Area Of Liberalization And Globalization” Oxford : Oxford University Press, mars 2004,60 £, 438 p.
 
 
L’intitulé de l’ouvrage est quelque peu trompeur. Il ne s’attaque pas au triptyque inégalités, croissance et pauvreté, mais analyse l’évolution des inégalités de revenu au cours des deux dernières décennies, qualifiées d’ère de libéralisation et de globalisation. L’impact des inégalités sur la croissance ne fait l’objet que d’une section du second chapitre, tout comme le lien entre inégalité et pauvreté, quoique l’évolution de la pauvreté soit parfois effleurée par la suite.
Partant du constat que les inégalités se sont accrues récemment dans la plupart des pays, mettant fin à la période de baisse de l’après-guerre, les auteurs essaient d’identifier les causes de ce retournement. Tout au long de ce parcours, ils doublent d’analyses qui leur sont propres une revue de la riche littérature. Cornia conclut de cette recherche que les causes traditionnellement avancées pour expliquer les inégalités de revenu (les inégalités dans la répartition des terres, d’accès à l’éducation ainsi que les inégalités urbains-ruraux) ne permettent pas d’expliquer de façon satisfaisante le retournement de tendance. Les véritables explications seraient plutôt à rechercher dans la globalisation et les libéralisations prônées par le "consensus de Washington".
A la lecture de l’ouvrage, on ne peut que regretter la hausse, parfois importante, des inégalités, bien que celle-ci soit loin d’être universelle, puisque elle n’affecte selon les auteurs "que" les deux tiers des 70 pays examinés. Mais une question se pose : au moins pour les pays en développement, le plus important est-il la baisse de la pauvreté ou l’évolution des inégalités de revenu ? Cette question s’impose au lecteur pour au moins deux raisons.
La première est que Cornia met en cause le consensus de Washington, ce qui vise en général les institutions de Bretton-Woods installées dans la capitale américaine. Celles-ci ont clairement choisi de se concentrer sur la lutte contre pauvreté. La Banque mondiale a pris pour slogan "Notre rêve c’est un monde sans pauvreté" et la plupart des programmes du FMI sont soutenus par la "Facilité pour la réduction de la pauvreté et pour la croissance". Ce choix semble partagé par l’ensemble de la communauté internationale : les objectifs de développement pour le millénaire qu’ont soutenu à l’unanimité les membres des Nations-Unies font une référence explicite à la pauvreté mais pas aux inégalités de revenu.
La seconde raison est que les quelques données empiriques sur la pauvreté fournies dans l’ouvrage montrent clairement qu’inégalité et pauvreté n’évoluent pas nécessairement en parallèle. L’ouvrage cite le cas de plusieurs pays où les inégalités se sont accrues parfois fortement mais où la pauvreté a chuté. Qui plus est, un tableau de Ravallion, reproduit au second chapitre, indique que le facteur déterminant pour la baisse de la pauvreté c’est la croissance : que l’inégalité dans la distribution des revenus s’accroisse ou se réduise, la croissance réduit la pauvreté, mais que la croissance disparaisse, la pauvreté s’accroît quelle que soit l’évolution des inégalités. Cornia oublie de souligner l’importance du lien croissance-pauvreté, tant il est occupé à démontrer que les inégalités peuvent affecter négativement la croissance. Certes les inégalités peuvent détendre le lien croissance-pauvreté mais elles ne semblent pas le remettre en question. L’impact des inégalités est cependant un facteur important pour les politiques de développement et de lutte contre la pauvreté qui, il est vrai, tendent parfois à l’oublier. Dès lors, on ne peut que regretter que cette idée ne fasse l’objet que d’une section et ne bénéficie pas, comme d’autres thèses défendues dans l’ouvrage, d’une revue étendue de la littérature ou d’une analyse empirique plus poussée. Ainsi, il aurait été intéressant de doubler les analyses approfondies du coefficient de Gini, de références plus fréquentes à des mesures de pauvreté ou d’indicateurs comme le revenu médian, afin d’illustrer si les inégalités se sont accompagnées, ou non, d’une baisse de la pauvreté et d’une amélioration du niveau de vie.
Comme déjà souligné, Cornia cède à la tentation de rendre responsable de la hausse récente des inégalités les réformes inspirées par le consensus de Washington. Mais comme les chapitres suivants s’avèrent généralement plus pondérés, force lui est de conclure qu’il n’a pas été possible de tirer des conclusions solides sur ce point. La place manque ici pour passer en détail les différences de ton entre le réquisitoire de Cornia et les chapitres techniques, mais le lecteur pourra trouver intérêt à comparer, par exemple, la condamnation des libéralisations commerciales au premier chapitre avec l’analyse approfondie présentée au chapitre 6, qui montre que "d’autres facteurs que le commerce expliquent la hausse des inégalités" et que les évolutions technologiques expliquent davantage les inégalités dans les pays en développement que la globalisation. Atkinson conclut, quant à lui, son analyse de l’impact des politiques budgétaire des pays riches en indiquant qu’elle "illustre la richesse de l’histoire à raconter, une histoire qui défie un résumé simple". Cette conclusion vaut pour l’ensemble des études de l’ouvrage ; la cause de la hausse des inégalités ne peut se résumer aux réformes et aux libéralisations. D’une part, certains chapitres suggèrent que des évolutions qui ne sont du ressort ni des politiques ni des réformes, tel le vieillissement démographique, sont à prendre en compte. D’autres part, les analyses de cas fournissent une liste de pays qui sont loin de s’être pliés aux recommandations du consensus de Washington et qui ont pourtant aussi connu une hausse des inégalités. Ainsi, la Thaïlande a enregistré à la fois une chute spectaculaire de la pauvreté et une hausse presque constante des inégalités aux cours des quatre dernières décennies et cela que la politique économique ait été à l’opposé ou en phase avec ce que promeut le consensus de Washington. Finalement, coïncidence des reformes et hausse des inégalités n’est pas nécessairement signe de causalité. Les réformes entreprises au cours des années récentes sont multiples et n’ont pas toutes le même impact. Certaines augmentent les inégalités, d’autres les réduisent. Est-il alors possible d’identifier autre chose que l’effet net de réformes (qu’elles soient nationales ou inspirées par le FMI et la Banque mondiale), prises simultanément, souvent graduellement, dans un ordre différent et avec une force différente d’un pays à l’autre, et dont l’impact peut prendre du temps à se révéler ? L’ouvrage relève le défi en ayant recours à diverses méthodes et en analysant divers cas, mais ne parvient pas à des conclusions définitives. Toutefois, cette entreprise a le grand mérite de documenter amplement un sujet important, de montrer, qu’en effet, l’histoire de la hausse des inégalités est riche, complexe et ne peut faire l’objet d’un résumé simple.
Jean-Jacques HALLAERT Groupe d'Economie Mondiale de Sciences-Po, IEP de Paris
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