2004
Monde en développement
Arrimer le global et le local ou le développement durable pour qui ? L’exemple de la gestion contractualisée de la forêt de Merikanjaka
Hervé Rakoto ramiarantsoa
[1]
Jean-Marie Samyn
[2] (*)
Toute action de développement durable doit arriver à établir une articulation
efficace entre l’échelle englobante des politiques, des institutions, des
régulations, et celle localisée de l’action. Une bonne connaissance préalable du
milieu est une condition indispensable, mais pas encore suffisante, pour garantir
le succès de l’action. Ce principe s’applique aussi à la gestion des ressources
naturelles. Il est illustré dans le cas d’une gestion contractualisée d’une relique
de forêt naturelle sur les hautes terres de Madagascar.
Mots-clés :
développement durable, immersion, globalisation, aménagement des ressources naturelles, participation, connaissance du milieu.
Sustainable development actions should create a link between the scale of
policies, institutions and regulations and the local level of the action. A good
knowledge of the local environment is a necessary prerequisite, but not always
sufficient, to guarantee the success of the action. This is particularly true in the
field of natural resource management. This principle is illustrated in an example
of contract-based management of a natural forest in the high plates of
Madagascar.
Keywords :
sustainable development, immersion, globalisation, natural resource management, participation, local context.
Dans le champ des concepts que la mondialisation a imposés, figure celui,
très présent, de développement durable. Ce dernier souligne la nécessité
de trouver un équilibre, dans sa dynamique actuelle, entre l’occupation sociale,
l’exploitation économique et le fonctionnement écologique, couplée d’un souci
d’équité intergénérationnelle. Ce concept central dans les relations
environnement - développement participe de la " médiatisation mondiale des
questions d’environnement global" (Chartier et Sellato, 2003,89). Mais de quel
environnement est-il question ? Celui des populations locales qui y vivent et en
tirent parti ? Celui des politiques et financeurs du développement pour qui les
problèmes environnementaux sont engendrés par l’action des hommes ? Ou
encore celui des logiques institutionnelles dont la priorité est, selon Rodary et
al. (2003,47), de " répondre durablement à des impératifs politiques et médiatiques
mondiaux" ?
L’interrogation est fondamentale dans le contexte d’une exigence
environnementale du développement ; elle doit toucher, de ce fait, des champs
relevant des réalités naturelles, du milieu social comme des opportunités
économiques, alors que prévalent surtout, dans les projets de mise en valeur
territoriale, des conditionnalités écologiques. Madagascar est ainsi le premier
pays du continent africain à adopter, en 1990, une Charte sur l’environnement.
La même année, l’île se dote, avec l’appui des principaux bailleurs de fonds
(Banque mondiale, Programme des Nations Unies pour le développement,
etc.), d’un plan d’action environnemental (PAE). La plupart des pays africains
vont d’ailleurs mettre en place des PAE au cours des années 1990. Ces plans,
cependant, ne vont pas nécessairement dans le sens du développement, car
souvent ils ne tiennent pas compte du contexte local : Bertrand ( 2000,8) met
en évidence " l’incompatibilité consubstantielle entre l’essence même des pays du Sud et les
politiques environnementales qu’on leur conseille ou leur impose". A l’aune de quels
critères sont établies les exigences environnementales ? Cela nous incite à poser
la question de l’articulation entre l’échelle englobante des politiques, des
institutions, des régulations, et celle localisée de l’action.
Nous proposons une réflexion sur ces relations incontournables entre
approche globale et réalités locales à partir d’une expérience de gestion locale
sécurisée (Gelose), suivie d’une gestion contractualisée des forêts (GCF) menée
à Merikanjaka, commune rurale en bordure orientale des hautes terres centrales
malgaches. Le cadre d’étude est celui de la relique de forêt naturelle d’Antsapia
(350 ha), relique dans un paysage de collines recouvertes de boisements
d’eucalyptus, de cultures pluviales, de pâturages dégradés alternant avec les
rizières de bas-fonds. Une première partie décrit la complexité de la réalité
locale, un ensemble de fonctionnement social, d’activités économiques,
d’aménagements du milieu. Cette compréhension constitue un préalable
nécessaire à la construction d’une politique de développement appropriée. Une
seconde partie analyse la conduite de l’action menée par inter-coopération,
fondation suisse pour le développement, impliquée dans le cadre institutionnel
d’actions relatives aux ressources naturelles. Elle met en relief l’articulation
entre le global et le local et souligne les responsabilités des acteurs de
développement, tout en montrant aussi les limites de l’approche dans un
contexte social hétérogène.
I. ANTSAPIA : UNE FORET SACREE DANS UN
TERRITOIRE A MAILLE SOCIOECONOMIQUE
HETEROGENE
La forêt d’Antsapia est, avant tout, un repère culturel. Les populations locales
lui accordent une dimension religieuse : d’une manière générale en Imerina, les
formations "naturelles", parce qu’elles n’ont pas été perturbées par l’homme,
gardent encore les vertus de l’acte créationnel de leur mise en place. Antsapia
est particulièrement le lieu d’enracinement identitaire des Andrianefintany,
groupe noble local qui y effectue des pratiques rituelles. Ce clan cohabite avec
d’autres groupes : des hova, descendants de roturiers installés de longue date ou
plus récemment, comme ceux déplacés par la construction d’un grand barrage
dans les années 1950 ; des descendants du groupe statutaire des esclaves, qui
constituent toujours des entités isolées dans les villages ; d’autres groupes
nobles, héritiers d’émissaires du pouvoir royal avec l’unification de l’Imerina au
XIXème siècle.
Une des indications de la maille sociale fortement différenciée est la diversité de
la composition des villages aux environs d’Antsapia : certains sont constitués
dans leur quasi-totalité par des descendants de serviteurs ( Ambohijafy), d’autres
sont connus pour leur très grande majorité hova, d’autres encore se singularisent
par la présence de familles nobles, comme à Ambohitratsimo. L’est de l’Imerina
répond à un schéma où, historiquement, les trois groupes statutaires de la
société – nobles, roturiers, esclaves – sont présents. Les rapports sociaux sont
des rapports d’inégalité hérités du passé. A l’époque royale, les nobles étaient
les alliés du souverain et les roturiers bénéficiaient de sa confiance. Les esclaves,
par contre, ne bénéficiaient pas de ces faveurs et ne pouvaient pas, en outre,
accéder à la propriété foncière. Certes, le modèle statutaire est officiellement
révolu depuis la fin du XIXème siècle, avec l’abolition de l’esclavage, et l’égalité
entre les citoyens est prônée depuis l’indépendance de 1960. L’héritage
historique reste cependant très présent. Entre eux, les hommes, les familles, les
villages savent de quels ancêtres ils descendent et fonctionnent comme un
réseau de relations où chacun trouve sa place dans un ensemble structuré. C’est
dans ce contexte qu’il faut situer les relations privilégiées des Andrianefintany
avec l’îlot forestier d’Antsapia.
Les activités économiques de cette zone sont centrées sur l’agriculture, le
commerce ambulant et le travail du bois ; elles reflètent également les
différences statutaires signalées ci-dessus. Riziculture de bas-fond, que
complète de plus en plus la pomme de terre de contre-saison, et cultures
pluviales associant graines et tubercules sont pratiquement le lot de chaque
exploitant. Mais certaines productions sont assurées par un petit nombre,
comme les cultures maraîchères, ou l’élevage d’embouche, dont se trouvent
écartées les familles aux revenus monétaires limités.
Le commerce ambulant différencie encore plus fortement les groupes sociaux.
Il s’agit de la vente d’objets de consommation courante, qu’ils soient utilitaires
ou de fantaisie, dans des régions éloignées réputées pour leur richesse. Les
transferts d’argent apportent une aisance matérielle à la famille restée sur place
pour assurer l’exploitation des champs. Ce commerce accentue les inégalités au
détriment de ceux qui ne peuvent y accéder, faute de capitaux ; inégalités
renforcées au sein des villages par le fait que le propriétaire de fonds choisit
personnellement ses employés. Ceux-ci ne sortent pas du cercle de
connaissance et de confiance du "patron", cercle qui reproduit souvent les
regroupements statutaires.
Enfin, les activités liées au bois, tout en révélant une société paysanne familière
avec la gestion d’un espace forestier, accentuent certaines inégalités.
L’"apprivoisement" de l’eucalyptus, introduit à la fin du XIXème siècle, a été
remarquable. Il a fait d’un espace dénudé ( a treeless landscape) une région où cet
arbre est désormais très présent. Rakotomahandry ( 1989) relève un taux
d’occupation de l’espace par l’eucalyptus qui passe de 10% en 1965, à plus de
70% en 1989. Imposé par l’administration coloniale, soucieuse des méfaits du
déboisement et de l’approvisionnement en bois des voies de chemin de fer, le
ligneux fut adopté pour deux raisons principales : tout en étant un élément
d’appropriation foncière, il représente une ressource, de surcroît renouvelable,
alors que "ni arrosage, ni fumage, ni sarclage" (Ranaivoarijaona, 1990) ne sont
nécessaires. La vente de charbon de bois profite aux intermédiaires entre
producteurs locaux et consommateurs urbains (Rakoto, 1995).
De cette évocation des principaux traits de la réalité locale, retenons
l’hétérogénéité socio-économique des populations riveraines de la forêt
d’Antsapia. La différence des statuts se traduit par un accès inégal aux
ressources et il y a une préséance très nette des
Andrianefintany sur cette forêt,
mais aussi sur les autres ressources du terroir. Les pressions de plus en plus
fortes exercées par certains individus influents ont constitué un risque réel pour
la forêt naturelle menacée de disparition au profit de l’eucalyptus. La gestion
communautaire de la forêt, qui s’inscrit dans le cadre de la politique nationale
de gestion durable des ressources naturelles, a été considérée comme une
option susceptible de préserver cet environnement unique
[3].
II. LA FORET RELIQUE D’ANTSAPIA :
UNE OPPORTUNITE DE DEVELOPPEMENT
DURABLE ? POUR QUI ?
Dans le contexte malgache d’une "mégabiodiversité" exceptionnelle marquée
par une "spirale de dégradation", tout espace perçu comme "naturel" mérite
attention, protection, valorisation : ce point est acquis pour les responsables
nationaux et "la question fondamentale est plutôt celle du comment faire" ( Intercoopération
et Miray/Conservation International, 2000,5). Les 350 hectares de la forêt
d’Antsapia rentrent dans ce cas de figure. Quelles ont été les modalités de
l’intervention de la coopération suisse ?
II. 1 Cadre et philosophie de l’intervention suisse
Foresterie et développement paysan (FDP) est le programme à l’origine de
l’intervention suisse dans la commune de Merikanjaka. Initié au début des
années 1990, FDP souligne une coopération avec les autorités malgaches dans
l’esprit de la déclaration de Rio, dont le premier principe place l’homme au
centre des préoccupations en matière de développement. L’appui aux
compétences locales est inscrit dans les grandes lignes de la coopération suisse,
ce que FDP privilégie clairement : la participation des populations locales est le
fondement même de son action. Le programme SAHA ( Sahan’ Asa
Hampandrosoana ny Ambanivohitra) prend la suite de FDP en 2001. Il confirme
l’importance accordée à l’échelle locale, en voulant prendre en compte plus
particulièrement les groupes les plus pauvres de la population. L’approche
opère par des réponses à des demandes de la société civile et les organisations
paysannes sont les maîtres d’ouvrage de l’action. Il y a une " inversion des
responsabilités et des flux financiers par rapport à la situation classique du bailleur qui
finance les prestataires" (Siegfried, 2004,14).
Cependant, l’intervention suisse reconnaît l’imbrication complexe des échelles.
Siegfried ( 2004,15) précise : "la durabilité de l’action SAHA ne peut être garantie si
ses activités s’inscrivent dans un contexte de gouvernement local". Les objectifs du
programme s’intègrent ainsi dans les orientations du document stratégique de
réduction de la pauvreté (DSRP), document cadre de toutes les actions de
coopération internationale à Madagascar. Sur les plans pratique et opérationnel,
le programme SAHA s’inscrit dans le plan d’action pour le développement
rural (PADR) et le plan d’action environnemental (PAE), conduits sous la
responsabilité des autorités nationales.
II. 2 De la connaissance du milieu à l’action :
l’importance du rôle d’interface
Dans son approche, FDP accorde une très grande importance à la
connaissance du milieu (Samyn, 2000), de l’espace de vie des paysans. Cette
connaissance du milieu s’entend à deux niveaux, suivant des regards qui
apportent des éclairages rarement identiques : d’un côté, celui des "intéressés"
eux-mêmes, liés à leur espace et exploitant leur milieu suivant les contraintes
et/ou les opportunités du lieu et du moment ; de l’autre côté, celui
"extérieur"(technicien, développeur), qui, avec son recul et ses normes,
propose des alternatives pour améliorer la situation observée.
Avec le premier regard, FDP a adopté une approche basée sur la connaissance
et l’interprétation des moyens d’existence des populations, concentrée sur 4
thèmes : social, foncier, technique et économique
[4]. Avec le regard extérieur,
FDP a considéré en priorité les préoccupations nationales car c’est à ce niveau,
à travers les lois, que se trouvent précisés les objectifs et les modes
d’intervention. La loi Gelose, en 1996, marque la volonté de l’Etat malgache de
mettre en place une gestion locale des ressources naturelles renouvelables. Elle
prévoit, notamment : (1) la possibilité de confier la gestion des ressources naturelles
à la communauté de base ; (2) l’établissement de rapports entre les membres de la
communauté de base et l’Administration locale par référence à un cahier de charges
: la décentralisation impose ici l’échelle communale ; (3) un règlement intérieur pour
régir les rapports entre les membres de la communauté de base : c’est l’échelle
locale. En 1997, une nouvelle loi forestière établit la gestion contractualisée des
forêts, plus simple car elle considère uniquement les forêts
[5].
La loi Gelose et le processus GCF introduisent deux autres catégories
d’intervenants extérieurs qui ont été pris en compte par FDP : ( 1) le service
forestier, qui assure l’encadrement technique, tout en étant la seule institution
habilitée à réprimer en cas de délits constatés ; ( 2) la commune, garante du
suivi du transfert de gestion. C’est seulement à son niveau que peuvent être
évalués les frais d’un service forestier pour superviser toutes les actions
forestières à mener sur son territoire.
La connaissance de cette configuration du milieu associant différents acteurs a
mis FDP en position d’interface. Interface entre les paysans, d’abord, avec la
réalisation d’un diagnostic participatif (avril 2000) : 53 participants du groupe
noble des Andrianefintany (terroir d’Ambohitratsimo) " ont procédé à l’identification
des potentialités et des facteurs de blocages au développement, en se basant non seulement sur
l’analyse des éléments du terroir, mais en y intégrant également les aspects concernant
l’éducation, les infrastructures, l’organisation paysanne et les moyens de communication"
(Samyn, 2000,77). Interface des paysans avec les structures extérieures, aussi.
Information a ainsi été faite du cadre légal de processus de transfert (Gelose).
La demande locale de gestion des reliques de la forêt d’Antsapia se précise
alors rapidement : un groupement paysan formel se constitue, il établit des
propositions de cahier des charges et de plan de gestion de la relique. Le
dossier de transfert est déposé, soumis. La signature du contrat de gestion
entre cette communauté de base, la commune et le Service des eaux et forêts a
lieu avant la fin de la même année ; le groupement gérera 44 hectares de forêt
dense humide, entre 1200 et 1600 mètres, située à l’intérieur de son terroir.
Pendant le processus, FDP a assuré un appui pour toute forme de prise en
charge (aide des forestiers pour les documents techniques, suivi du dossier par
le médiateur), permettant la mise aux normes de la demande et, par
conséquent, sa recevabilité. La démarche est celle, englobante, de la procédure
Gelose, mais la réalité est une GCF : en effet, l’association de base s’intéresse
uniquement à la gestion de la forêt relique. Depuis 2001, neuf autres
communautés riveraines de la forêt d’Antsapia ont demandé et obtenu leur
contrat de transfert de gestion, le programme SAHA accordant les mêmes
appuis pour la constitution du dossier que ceux assurés lors de la phase FDP.
Est-ce dire que la formule répond aux besoins de développement de la
population ?
II. 3 Une action adaptée ?
Pour la communauté d’Ambohitratsimo, pionnière en la matière, ce transfert
de gestion représente le pouvoir de protéger la forêt contre toute forme
d’intrusion et d’extraction extérieure. La GCF légitime désormais son action en
ce sens. Dans le même temps que la procédure de transfert, les membres de la
communauté de base ont reçu des informations, suivi des formations, acquis
des compétences en matière de négociations avec des structures extérieures :
adduction d’eau et construction du marché ont ainsi été obtenues. De plus, la
présence de plusieurs communautés de base a engendré une dynamique
d’union, pour accéder à la gestion des affaires communales. Par ailleurs, audelà du transfert de gestion, l’entrée par la GCF a apporté diverses ouvertures.
SAHA intervient aussi en agro-foresterie, il appuie des activités artisanales
féminines, soutient des actions spécifiques comme la formation de guides
touristiques (perspective d’écotourisme) ou l’amélioration de l’apiculture. Ces
différents aspects du programme font que SAHA, jugé en cohérence avec le
plan d’action pour le développement rural, est apprécié au niveau national
surtout pour sa dimension économique et son rôle dans l’appui à la
gouvernance locale.
On peut cependant se demander si ces apports extérieurs profitent aux
groupes défavorisés, ceux que vise plus particulièrement la coopération suisse.
Une première réflexion concerne le diagnostic participatif. Le "participatif"
véhiculé suivant les pratiques de la démocratie occidentale n’est pas approprié
dans les campagnes
merina, même s’il y a apparence de décision du plus grand
nombre. En effet, ne s’exprime pas qui veut, dans les réunions collectives, et
les décisions sont prises suivant la position du groupe dominant.
Ambohitratsimo est une communauté
Andrianefintany. Le groupe a ainsi
renforcé sa position en se voyant offrir le contrôle de l’accès à la forêt
d’Antsapia. La perspective nationale de transfert de gestion rejoint ici les
préoccupations locales du groupe. L’accord est conclu, mais il exclut les autres
composantes de la trame sociale hétérogène. En effet, les besoins dominants
au niveau régional concernent le désenclavement (Rakoto, 1995), car
l’accessibilité difficile de la commune handicape l’économie et renforce la
position privilégiée des intermédiaires dans les circuits commerciaux. Par
ailleurs, les besoins en ressources monétaires sont très présents dans une
commune où les conditions naturelles de moyenne montagne et l’extension des
eucalyptus limitent l’usage agricole des terres. Samyn ( 2000) pose la question
de la compatibilité entre gestion conservatoire de cette forêt, sans bénéfice
monétaire immédiat, et maintien d’une motivation de gestion pérenne. Un
projet d’écotourisme est certes prévu, mais, actuellement, éloignement et
difficultés d’accès n’augurent pas d’une forte fréquentation. Enfin, au-delà du
thème de transfert de gestion, SAHA a ouvert son champ à d’autres activités,
précédemment évoquées : celles-ci profitent d’abord aux mêmes groupes
Andrianefintany qui ont saisi l’opportunité de cette intervention technique. Les
moyens mobilisés apparaissent accaparés par ceux qui, dans la vie des terroirs
et de la commune, en auraient le moins besoin. Cet exemple illustre le fait que
les politiques de dévolution de la gestion des ressources naturelles aux
communautés locales ne sont pas dénuées d’ambiguïtés
[6].
Le transfert de gestion de la forêt-relique d’Antsapia à des groupements
paysans de la commune de Merikanjaka relève d’une politique nationale, elle-même en phase avec la volonté à l’échelle planétaire de préserver la biodiversité
par des actions de gestion durable des ressources. Il s’est réalisé grâce au cadre
institutionnel élaboré dans le champ des ressources naturelles. L’action, initiée
par la coopération suisse, apporte de réelles avancées dans la vie des terroirs :
acquisition d’un savoir-faire local en matière de gestion et de négociation,
réalisations dans le domaine social et économique, mise en place d’une
structure légale contrôlant l’utilisation de cette forêt, etc. ; sous cet angle, le
développement durable accompagne la dynamique de la commune.
Cependant, deux aspects de l’action méritent réflexion. D’une part, dans le
contexte environnementaliste du cadre légal de transfert de gestion des années
1990, il s’agit d’une mise de réalités locales aux normes d’une idéologie globale.
On peut se demander si cette orientation est bien la priorité locale, même si
des organisations locales se sont constituées dans ce sens, après consultations
"participatives" à la base. Mais un diagnostic participatif ne peut pas refléter les
analyses du plus grand nombre dans le contexte culturel des campagnes merina.
La grande hétérogénéité sociale et économique de la population de la
commune accompagne une urgence d’autres thèmes : le désenclavement, les
activités génératrices de revenus. Comment ces priorités seront-elles prises en
compte ? D’autre part, l’action semble avoir renforcé les inégalités sociales au
profit des Andrianefintany : le transfert assied encore plus leur légitimité sur la
gestion d’Antsapia. De plus, par leur structuration formelle, ces derniers tirent
le plus profit des actions de développement que le programme SAHA apporte.
A Merikanjaka, par l’action de transfert de gestion, la consolidation des
organisations de la société civile ( empowerment) ne s’est pas faite, pour l’instant,
au profit des plus vulnérables, ce qui est source de marginalisation, elle-même
porteuse de crise qui nuit potentiellement au développement.
·
BIBLIOGRAPHIE
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[1]
Professeur, Icotem, Poitiers, 86022 Poitiers, Herve.
Rakoto-Ramiarantsoa@ mshs. univ-poitiers. fr
[2]
Ingénieur forestier, Intercooperation, Berne/Suisse, CH-3001 Berne,
jsamyn@ intercooperation. ch
[3]
Depuis la conférence de Rio ( 1992), nombre de bailleurs de fonds ont souligné l’importance
des pratiques et des institutions locales de gestion des ressources forestières pour en assurer
l’utilisation durable :
"la dévastation actuelle des massifs forestiers serait due
essentiellement au manque de reconnaissance des droits des populations locales, et il
suffirait de redonner pouvoir et légitimité aux communautés forestières pour inverser les
dynamiques de destruction. Tradition, participation, gouvernance locale,
communautarisme deviennent les maîtres mots du nouveau discours idéologique sur la
forêt" (Michon, 2002,188).
[4]
Sur ces points, l’exploitation de la documentation existante a fourni les premiers
fondements de la connaissance. Les informations ainsi collectées ont été confrontées à une
observation directe sur le terrain, par un séjour prolongé (Andriantseheno et Fornells,
2000), qui a permis la production d’autres données, dans un contexte de relations bien
établies avec les villageois.
[5]
Pour un historique des dispositifs institutionnels sur la gestion des ressources naturelles,
voir Intercoopération et Miray/Conservation International ( 2000).
[6]
Platteau et Abraham ( 2001) ont d’ailleurs souligné que les communautés ne sont pas des
organisations sociales idéales et que leurs actions peuvent aller à l’encontre d’un
développement durable.