2004
Monde en développement
Droits et lutte contre la pauvreté : où en sont les Institutions de Bretton Woods ?
Benoît Prévost
[*]
Benoît PREVOST
Droits et libertés sont au coeur du nouveau discours sur le développement.
Mais la mise en avant des principes de l’empowerment et de la bonne
gouvernance, fers de lance des nouvelles stratégies, ne sauraient être assimilés
aux droits de l’homme et à la démocratie : Banque mondiale et FMI s’inscrivent
dans une perspective instrumentale qui subordonne les dimensions politiques et
sociales du développement aux impératifs de l’orthodoxie économique libérale.
Mots-clés :
empowerment, gouvernance, pauvreté, démocratie, développement, Banque mondiale, Fonds monétaire international.
Benoît PREVOST
The new discourse on development holds that the fight against poverty
involves the respect of human rights and democracy. However, the principles
of enpowerment and good governance designed by the WB and the IMF are
led by an instrumental vision of rights and liberties : democracy and human
rights are ranked as mere means of development which could be neglected in
market-driven reforms.
Keywords :
empowerment, governance, democracy, development, poverty reduction, World Bank, International Monetary Fund.
"Les droits de l'Homme et la stabilité macroéconomique sont loin d'être incompatibles. Ils jouent même
ensemble un rôle crucial dans la lutte contre la pauvreté. En soutenant des politiques économiques saines et
en encourageant un dialogue constructif dans la société civile, le FMI contribue à la défense des droits de
l'Homme." (Leite, 2001)
La communauté internationale s’est engagée, au cours des années 1990,
dans un processus de reformulation des stratégies de développement
articulée autour de la réalisation des Objectifs du Millénaire. Cette évolution a
permis, en 2002, l’émergence d’un nouveau consensus, celui de Monterrey,
censé dépasser le Consensus de Washington
[1] incarné par les Institutions de
Bretton Woods (IBW)
[2]. Ces dernières ont d’ailleurs contribué au
renouvellement des approches du développement, ce qui a supposé un travail
d’introspection et de remise en question
[3].
Les efforts proclamés et répétés par la Banque mondiale et le Fonds monétaire
international pour "avoir une compréhension globale de la pauvreté et de ses
déterminants" (FMI, 1999b, 2) les ont ainsi conduit à adopter un nouveau
discours. Celui-ci se caractérise par un champ lexical nouveau et spécifique :
droits de l’Homme, démocratie, développement social, empowerment… font désormais
partie du vocabulaire officiel des IBW qui reconnaissent à présent en Amartya
Sen une influence majeure. Droits et libertés tiennent une place primordiale :
leur absence permet de définir la pauvreté et constitue un frein au
développement. Ces problèmes se retrouvent dans les deux grands axes qui
constituent la structure de base du
développement intégré
[4] : d’une part, la
reconnaissance du caractère multidimensionnel de la pauvreté ; d’autre part, la
réforme des institutions. C’est sur cette base que s’élaborent les nouvelles
stratégies, d’ailleurs le plus souvent qualifiées
stratégies de lutte contre la pauvreté,
plutôt que
stratégies de développement, et dont le principe général est ramené à un
impératif de "bonne gouvernance".
Ces évolutions impliquent que l’aide au développement ne se borne plus à
promouvoir des politiques économiques mais aussi un modèle social, la
démocratie libérale, dont les fondements philosophiques et idéologiques restent
flous, voire confus (Prévost, 2005). S’il est encore trop tôt pour mesurer les
conséquences pratiques de cette évolution, il est toutefois à notre portée
d’interroger la cohérence interne du discours tenu par les institutions
internationales. Cette cohérence peut être analysée sous différents aspects.
Si la référence aux droits et aux libertés devient récurrente, deux problèmes
méritent d’être soulevés. En premier lieu, ceux-ci sont rarement précisés. Les
termes "démocratie" et "droits de l’Homme" sont utilisés pour résumer à eux
seuls l’ensemble de ces droits et libertés auxquels les pauvres peuvent aspirer
grâce aux nouvelles stratégies. Ensuite, les droits et libertés sont le plus souvent
instrumentalisés et donc fragilisés, dans la mesure où, en tant qu’instruments du
développement, ils peuvent être subordonnés à des impératifs d’ordre
économique
[5].
Dans quelle mesure les droits et les libertés sont-ils véritablement intégrés aux
nouvelles stratégies de lutte contre la pauvreté, qui englobent à la fois des
réformes institutionnelles et la conduite de politiques économiques dont les
principes restent ceux du Consensus de Washington ?
Pour y répondre, il convient, en premier lieu, de rappeler les principaux aspects
du nouveau discours sur le développement et les conditions dans lesquelles il a
émergé ( 1) ; nous verrons ensuite comment l’empowerment et la participation
permettent d’assurer l’articulation des différentes dimensions de ce discours ( 2),
avant d’examiner comment les principes de la"bonne gouvernance"intègrent les
droits et les libertés (3).
I. L’ÉMERGENCE DE NOUVELLES
PROBLÉMATIQUES : RÉFORME
INSTITUTIONNELLE ET LUTTE CONTRE LA
PAUVRETÉ
A la fin des années 1990, la BM et le FMI se sont engagés sur la voie du
développement intégré dont les fondement sont : "assurer un environnement
macroéconomique stable et ouvert ; construire des institutions publiques
(légales, financières et politiques) responsables et inclusives ; investir dans la
santé, l’éducation et les programmes de sûreté sociale" (Ritzen, Easterly,
Woolcock, 2000,2).
Cette nouvelle approche était censée répondre aux critiques émises à l’encontre
des plans d’ajustement structurel (Ibid.) et diverses institutions internationales
avaient déjà signalé la nécessité de changer de perspective (Chavagneux et
Tubiana, 2000 ; Cheru, 2001). La BM a ainsi lancé des travaux afin de
"s’associer plus étroitement avec la communauté internationale dans
l’engagement pour le développement social" (World Bank, 2004a, 11). Cela l’a
conduite à des "changements significatifs", afin de pouvoir "attaquer les causes
profondes de la pauvreté et se concentrer sur les conditions nécessaires à un
développement durable" (Ibid., xi.).
Deux grands axes de recherche émergent clairement des synthèses réalisées par
les experts des IBW : les liens entre institutions et développement et l’évolution
des définitions de la pauvreté. Concernant le premier axe, la réflexion n’est pas
propre aux théories du développement. Les années 1980, puis 1990, avaient
constitué un mouvement de négation théorique et pratique de l’altérité
substantielle du sous-développement (Hugon, 2003) au profit de l’application
sans nuances de recettes "standard, archaïques et inadaptées" (Stiglitz, 2002,
22). Cette négation s’est traduite dans les réformes visant au désengagement de
l’État dans les processus de développement : réduction des déficits publics et
privatisations devinrent les piliers des réformes proposées (imposées) par les
IBW (Lafourcade, Guerard, 1994) dans une perspective identique à celle des
pays développés, au même moment (Halimi, 2004). D’une certaine manière, il
n’est pas étonnant que les IBW suivent aujourd’hui la même évolution que les
économistes standard qui semblent redécouvrir la nécessité de s’interroger sur la
place de l’État dans l’économie moderne (Stiglitz, 2003). La définition du "juste
rôle de l’État", c’est-à-dire "le juste équilibre entre l’État et le marché, entre
l’action collective locale, nationale et mondiale, entre le gouvernemental et le
non-gouvernemental" (Ibid., 12), sont des sujets sensibles auxquels les IBW
s’attaquent par le biais de la réforme institutionnelle et de la gouvernance.
Analyser les travaux de la BM et du FMI sur ces questions n’a donc d’intérêt
réel que si on les lie avec la redéfinition de la pauvreté qui, elle, s’inscrit plus
précisément dans le champ théorique du développement.
La BM s’est ralliée, progressivement, à l’idée que la pauvreté est
multidimensionnelle : divers facteurs empêchent les pauvres de transformer le
peu de ressources dont ils disposent en instruments du développement et ces
facteurs concernent l’ensemble des aspects de la vie sociale et non pas
seulement le domaine purement économique (Kanbur, Lustig, 1999). La BM
parviendra ainsi, en 2000, à la conclusion que la lutte contre la pauvreté
suppose de s’attaquer à deux problèmes de base : accroître les ressources à la
disposition des pauvres est nécessaire, mais non suffisant ; il faut également les
aider à transformer ces ressources en "fonctionnements", autrement dit,
accroître leurs "capacités". Alors que son influence était jusque là surtout
sensible au sein du PNUD, Amartya Sen est cité en référence principale par le
Département Développement Social de la BM (Kanbur, Lustig, 1999,7). La
notion de "capacité" devient centrale (Elwan, 1999) et, avec elle, l’idée d’un
renforcement des droits et des libertés. C’est ainsi que va s’opérer l’articulation
entre les deux axes de réflexion des IBW : les droits et les libertés assureront le
lien entre institutions et pauvreté dans le cadre des réformes de "seconde
génération" mises en place à la fin des années 1990.
Cette articulation repose sur la notion d’empowerment et sur le principe de
participation, qui se décline à la fois au niveau des populations dans leur rapport
à l’État et aux politiques économiques, et au niveau des États des pays en
développement dans leur rapport aux institutions internationales.
II. EMPOWERMENT, PARTICIPATION ET
COHÉRENCE DU NOUVEAU DISCOURS
Les différents travaux sur la pauvreté, réalisés pour l’élaboration du Rapport sur
le développement dans le monde 2000, conduisent la BM à définir les pauvres comme
des "sans voix", incapables de se faire entendre, défendre et respecter (WB,
2000).
Ces conclusions s’appuient à la fois sur les réflexions théoriques des
économistes du développement et sur des enquêtes de terrain commencées en
1993, les
Participatory Poverty Assesments (Narayan, 1999). En ressortent deux
dimensions de la pauvreté qui échappaient jusque là aux études
conventionnelles : la vulnérabilité et le manque de pouvoir politique (Kanbur,
Squire, 2001). Ces deux dimensions sont en fait imbriquées : "la vulnérabilité a
deux faces : la première, externe, être exposé aux chocs, au stress, au risque ; la
seconde, interne, être sans défense, autrement dit ne pas avoir les moyens de
s’en sortir sans des pertes dommageables" (Chambers, 1995,175). Cela
correspond à un manque de pouvoir à différents niveaux : économique
(vulnérabilité aux chocs macroéconomiques, météorologiques, etc.), mais aussi
politique et social (avec le sentiment de ne compter pour rien dans le collectif).
Puisque les pauvres sont des hommes "sans pouvoir", il convient, dans les
nouvelles stratégies de lutte contre la pauvreté, de leur en redonner, de les
"renforcer" (WB, 2002,10). C’est le principe de l’
empowerment
[6], conçu comme
une "expansion de la liberté de choix et d’action"
[7], ou comme une "expansion
des ressources et capacités des pauvres à influencer, contrôler et tenir pour
responsables les institutions qui affectent leurs vies" (Ibid., 11).
L’empowerment passe par quatre éléments clés :
1. l’accès à l’information ; 2. l’inclusion et la participation ; 3. la responsabilité ;
4. la capacité organisationnelle locale (Ibid., vi).
Quels droits et quelles libertés trouve-t-on ? La Banque mondiale fait
essentiellement référence au droit d’expression, appuyé sur la liberté de
l’information, parce que "l’information c’est le pouvoir". "Des citoyens
informés sont mieux armés pour profiter des opportunités, pour avoir accès
aux services, pour exercer leurs droits et pour assigner les acteurs
gouvernementaux et non gouvernementaux à leur responsabilité (Ibid., vi).
En ce qui concerne la participation et l’inclusion, la responsabilité et la
transparence des institutions, les IBW sont plus prudentes. Il n’est pas évoqué
directement une participation démocratique constitutionnellement formalisée :
l’essentiel est avant tout d’écouter les pauvres et de leur permettre de savoir
qu’ils ont été entendus… La forme de cette participation reste non définie,
même si les IBW considèrent que les organisations non gouvernementales
(ONG) ont un rôle essentiel à jouer grâce à leurs actions de terrain. C’est le
sens des Documents stratégiques de réduction de la pauvreté (DSRP).
L’
empowerment va donc rapidement être assimilé à la participation
[8], devenue
maître mot des nouvelles stratégies de lutte contre la pauvreté (FMI, 1999b) et
qui s’appuie sur une approche procédurale de la démocratie
[9].
La participation des pauvres est censée jouer plusieurs rôles. En amont, elle doit
permettre de mieux cerner les différentes dimensions de la pauvreté sur
lesquelles la politique peut être menée, afin de déterminer à la fois les objectifs
et les méthodes de la lutte contre la pauvreté (les stratégies). En aval, elle
contrôle que les politiques engagées correspondent aux attentes et que les
ressources mobilisées y sont effectivement affectées.
Le concept d’
empowerment, par l’intermédiaire des principes d’expression, de
participation et de responsabilisation, assure donc la jonction entre les
différents objectifs de la BM et du FMI en matière de réduction de la pauvreté,
de lutte contre la corruption et de soutien à la bonne gouvernance. Si l’on
compare les clefs de l’
empowerment à celles de la lutte contre la corruption et de la
bonne gouvernance
[10], le dénominateur commun est la participation. Lutter
contre la corruption, mettre en place les conditions d’une bonne gouvernance,
assurer une meilleure lutte contre la pauvreté, sont autant d’objectifs liés et se
définissant mutuellement. Les réformes institutionnelles qui se déduisent de
l’
empowerment sont censées faire progresser les pays en développement vers la
démocratie grâce à la mise en place d’un système légal équitable (
fair) "favorable
au développement, c’est-à-dire, par exemple, qu’il favorise la croissance ou qu’il
répond aux besoins des pauvres" (WB, 1992,30). Les stratégies de lutte contre la
pauvreté supposent donc deux volets : d’une part une dimension institutionnelle ;
d’autre part la conduite de politiques économiques adaptées. Quelle place est
accordée aux droits et aux libertés au niveau des politiques économiques ?
III. DROITS, LIBERTÉS ET POLITIQUES
ÉCONOMIQUES
Au cours des années 1990, de nombreux travaux tentent d’appréhender dans
quelle mesure les libertés civiles et politiques influent sur la performance des
politiques de développement (Ibid., 30). La problématique de la bonne
gouvernance se met alors en place à partir de deux axes de recherche : d’une
part les liens entre démocratie et performances économiques (en fait, la
croissance) et, d’autre part, les liens entre démocratie et réduction de la
pauvreté.
Comme l’explique Kaufman, la démocratie concerne le "comment" de la
gouvernance (Isham, Kaufmann, Pritchett, 1997), avec pour interrogation de
savoir si la démocratie est utile ou non à la croissance et à la prise de "bonnes"
décisions politiques. A cet égard, les analyses
[11], parfois contradictoires,
soulèvent la difficulté à appréhender la démocratie comme instrument de la
croissance et de la lutte contre la pauvreté. Globalement, de nombreuses études
sur les liens entre droits, démocratie, institutions, croissance et lutte contre la
pauvreté, passent outre les difficultés méthodologiques qui fragilisent les
résultats obtenus (Aron, 2000 ; Temple, 1999)
[12].
Les effets sur la croissance sont supposés dus à la transparence et à la
responsabilité des institutions, lesquelles permettent à la fois un climat
favorable à l’investissement et une limitation des ressources détournées au
profit d’intérêts privés par le biais de la corruption (Kaufman et alii, 2003,
Kaufman, Kraay, 2002 et 2003). Mais de très nombreux travaux sur la
croissance, entrepris au cours des années 1990, ont déplacé le débat sur les liens
entre démocratie et pauvreté
[13]. Parce qu’elles sont sensibles à la pression "par le
bas" (Varshney, 1999), les démocraties devraient être les premières à mettre en
œuvre des politiques de lutte contre la pauvreté. Mais les résultats sont assez
contrastés car la démocratie joue aussi de façon négative sur le choix des
politiques. Ces effets négatifs correspondent à deux types de problèmes (audelà des questions traitées par l’économie publique sur les choix collectifs).
D’une part, en période de crise, l’obtention du consensus démocratique fait
perdre un temps précieux qui fragilise les démocraties (Aron, 2000) ; d’autre
part, la "pression par le bas" peut conduire à choisir des politiques efficaces à
court terme mais pas à long terme, au détriment de politiques difficiles à court
terme, mais bénéfiques à long terme. Cette sensibilité à la pression populaire
pourrait expliquer les résultats plutôt médiocres enregistrés par la plupart des
pays en développement au cours des vingt dernières années (Varshney, 1999).
On peut voir ici les limites du discours sur l’empowerment. La démocratie réduirait
la capacité de réponse aux crises et donc le traitement des situations dans
lesquelles les pauvres sont les plus vulnérables. D’où la nécessité de mettre en
place des "filets de sécurité", nouveau thème développé par les IBW, et qui font
par exemple partie des recommandations pour mieux "Gérer les dimensions
sociales des crises" (FMI, 1999c et 1999d). Quels sont précisément ces filets de
sécurité, dont on trouve d’ailleurs l’idée chez Sen ? Celui-ci fait valoir que, pour
que le droit à l’alimentation soit respecté, droit fondamental et essentiel, l’État
doit intervenir dans les situations de famines, notamment grâce aux emplois
publics restaurant la capacité d’accès au marché des biens de subsistance (Sen,
2003). Une telle mesure peut être alors contradictoire avec les "saines"
politiques soutenues par les IBW et qui passent par la réduction des dépenses
publiques et du nombre d’emplois publics. Les filets de sécurité restent donc à
définir, à partir de critères d’efficacité économique et non pas sociale.
Quelle est alors la place de la démocratie dans l’élaboration des stratégies de
lutte contre la pauvreté ? Un vœu pieux : "rien n’empêche les Etats membres
d’intégrer eux-mêmes la dimension des droits de l’Homme dans leurs efforts de
lutte contre la pauvreté" (Leite, 2001). Mais les droits civils et politiques qui
constituent le premier axe des nouvelles stratégies de lutte contre la pauvreté
sont instrumentalisés : ils sont considérés comme des outils, dont on peut
aisément se passer lorsqu’il s’agit d’appliquer les bonnes politiques. Pourtant,
l’histoire des démocraties occidentales montre que la construction d’un
consensus social est indispensable à la définition de la protection sociale et des
filets de sécurité dont peuvent bénéficier les individus. Ce consensus passe par
des choix fondamentaux concernant la manière de respecter les droits de
l’Homme. Les Etats-Unis font ainsi prévaloir le droit au travail sur l’assistance
qui pourrait limiter les capacités d’ajustement du marché du travail. Le taux de
chômage y est plus étroitement surveillé que celui de la pauvreté. La France,
pour sa part, a développé un système d’assistance qui rend le marché du travail
moins flexible. Elle consacre alors plus d’attention au taux de pauvreté qu’à
celui du chômage (Solow, 2003). La mondialisation d’une norme libérale
inspirée du modèle américain correspond-elle à un processus démocratique ?
La
bonne gouvernance démocratique préconisée par les IBW laisse peu de place aux
droits de l’Homme et à la démocratie. Certes, les IBW peuvent invoquer le fait
qu’il n’entre pas dans leurs prérogatives d’inclure le respect des droits de
l’Homme et l’instauration d’un régime démocratique réel dans la conditionnalité
des prêts. Une telle ingérence serait d’ailleurs contraire au droit
d’autodétermination. Néanmoins, leur discours entretient une confusion
permanente. Lorsqu’elles définissent les bonnes politiques de lutte contre la
pauvreté, elles mettent les droits et les libertés en avant, et indiquent que les
nouvelles stratégies doivent aller dans ce sens, comme si elles incluaient, de fait,
des volets spécifiques aux droits et aux libertés conçus comme des fins
essentielles du développement ou comme l’objectif de la lutte contre la
pauvreté. Mais cette place de choix se limite aux discours et aux déclarations de
bonnes intentions
[14].
La politique économique des pays en développement est soumise à des
impératifs qui leur échappent : impératifs financiers qui limitent leurs choix
budgétaires ; impératifs institutionnels, comme l’indépendance des Banques
centrales ou les privatisations, qui limitent leur capacité d’influence sur l’activité
économique ; impératifs commerciaux de l’OMC…; les impératifs, d’un ordre
économique qui transforme le gouvernement en gouvernance, le choix
politique en choix d’experts supposés. Un ordre économique qui, aussi bien au
Sud qu’au Nord, réduit le choix démocratique au choix des gestionnaires de
réformes prétendues incontournables qui peuvent remettre en cause le
développement social et la lutte contre la pauvreté.
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[*]
Centre d’étude des marchés et des inégalités, Université Montpellier 3
b
benoit. prevost@ univ-montp3. fr
[1]
Les textes sont nombreux sur le sujet ; les publications officielles du FMI sont intéressantes
pour mesurer l’évolution de l’institution (voir par exemple Clift , 2003 ou Qureshi, 2004).
[2]
Le terme "Institutions de Bretton Woods" (IBW) est utilisé par référence à la Banque
mondiale (BM) et au Fonds monétaire international (FMI).
[3]
Ce revirement prend parfois les accents de la repentance. Joseph Stiglitz en est le meilleur
exemple.
[4]
Le développement intégré (
comprehensive development) a été présenté, au cours des années
1990, comme le nouveau paradigme du développement soutenu par la BM.
[5]
Lorsque Sen définit le développement comme "processus d’expansion des libertés réelles
dont jouissent les individus" (Sen, 2003,15), il affirme qu’un ensemble de "libertés
fondamentales" (ou "capacité élémentaires") sont "consubstantielles au processus de
développement" (Sen, 2003,57) et que leur privation définit la pauvreté (Sen, 2003,123).
Pour Sen, droits et libertés doivent être recherchés comme des biens en soi. Ils ne peuvent
être limités à un rôle instrumental, quand bien même ils sont
aussi des moyens du
développement.
[6]
La traduction du terme pose question car il est porteur de sens distincts suivant les auteurs.
Pour une synthèse des différentes acceptions du terme, voir Palier ( 2005).
[7]
La définition invite directement au parallèle avec l’œuvre d’A. Sen et sa conception du
développement comme "processus d’expansion des libertés réelles dont jouissent les
individus" (Sen, 2003,15).
[8]
Sur la question, voir par exemple Cling JP, Razafindrakoto M. et Roubaud F., 2002.
[9]
Cette approche procédurale est liée à l’approche schumpéterienne de la démocratie, que l’on
retrouve en filigrane derrière les réflexions de la plupart des économistes (Vreeland, 2003).
[10]
La politique anti-corruption se décline autour de cinq principes : 1) augmenter la
responsabilité politique; 2) renforcer la participation de la société civile; 3) créer un secteur
privé compétitif; 4) assumer un contrôle institutionnel du pouvoir; 5) améliorer la gestion
du secteur public
(World Bank, h
http :// www1. worldbank. org/ publicsector/ anticorrupt/ index. cfm). La bonne
gouvernance implique : 1) l’expression et la responsabilisation; 2) la stabilité politique; 3)
l’efficacité du gouvernement), 4) l’absence de tracasseries administratives; 5) la primauté
du droit; 6) le contrôle de la corruption (World Bank ( 2002). Cette approche a été
développée par D. Kaufman, qui est la référence principale du FMI et de la BM sur le sujet.
Voir, notamment, Kaufman et
alii ( 1999a, 1999b), Kaufman ( 2000).
[11]
Aron ( 2000) donne un aperçu très complet des différents types de travaux empiriques
menés dans les années 1990 sur le sujet.
[12]
En particulier, les institutions sont définies de différentes manières mais avec peu de
rigueur (Aron, 2000).
[13]
Les effets sur la lutte contre la pauvreté doivent être distingués entre problèmes distributifs
et choix de politiques. Seuls ces derniers nous intéressent ici.
[14]
Et encore, tous les DSRP ne prennent pas la peine de mentionner les droits de l’Homme
(Leite, 2001).