2004
Monde en développement
Ouverture économique et inégalités régionales de développement en Chine : le rôle des institutions
Maurice Catin
Christophe Van huffel
[*]
Maurice CATIN et Christophe VAN HUFFEL
La Chine connaît un fort développement économique depuis 1978 qui s’est
accompagné d’un dualisme croissant entre ses provinces côtières fortement
insérées dans l’économie mondiale et ses provinces intérieures dont les marchés
restent très cloisonnés. Cet article montre que les choix institutionnels du
gouvernement ont largement contribué à cette dichotomie, accentuant ainsi les
disparités régionales. D’une part, l’ouverture graduelle du territoire aux
échanges internationaux a conduit les provinces maritimes à devenir le moteur
de la croissance. D’autre part, de multiples freins à l’ouverture interne
ralentissent la diffusion du développement vers les provinces intérieures.
Mots-clés :
Chine, institutions, ouverture, disparités spatiales.
Maurice CATIN et Christophe VAN HUFFEL
Despite a dramatic growth since 1978, China shows an increasing dualism
between its coastal provinces highly integrated in the world economy and its
relatively autarkical hinterland provinces. This paper shows that government
institutional choices have largely contributed to this dichotomy, leading to
growing regional disparities. On the one hand, the country’s gradual opening to
trade has led the coastal region to become the driving force behind the Chinese
growth. On the other hand, the limited internal openness slows down the
diffusion of development through internal provinces.
Keywords :
China, institutions, openness, spatial disparities.
La Chine connaît une croissance remarquable depuis 1978 (autour de 9%
par an en moyenne). A ce rythme, elle pourrait atteindre le niveau de PIB
de l’Union européenne dans dix ans. Pourtant, la République Populaire de
Chine est une économie à deux vitesses : l’écart croissant entre, d’une part, les
régions côtières en expansion rapide et fortement insérées dans l’économie
mondiale et, d’autre part, les régions du Centre et de l’Ouest relativement
autarciques a conduit à un développement très déséquilibré du territoire.
L’objectif de cet article est de préciser dans quelle mesure les choix
institutionnels ont conditionné cette dichotomie entre ouverture extérieure
croissante et faiblesse de l’ouverture interne et d’en analyser les conséquences
sur la croissance et les inégalités régionales.
La "politique de la porte ouverte" au début des années 1980, la création des
"Zones Economiques Spéciales" puis l’ouverture de 14 villes côtières en 1984
ont conduit à faire des provinces côtières le moteur de la croissance chinoise.
Les sixième et septième plans ( 1983-1991) ont ainsi cherché à favoriser la
croissance au détriment de l’équilibre du territoire, estimant que le
développement économique se diffuserait progressivement vers les régions
intérieures (Brun, Combes et Renard, 2002). Ces choix institutionnels ont été
déterminants dans la tendance à la concentration spatiale des activités : en 1994,
le PIB par tête des provinces côtières représentait 2,24 fois celui des provinces
intérieures contre 1,76 fois en 1984 (Fujita et Hu, 2001). La localisation
préférentielle des investissements directs étrangers (IDE) pour les régions
côtières a renforcé cette tendance, puisqu’ils comptaient en 1996 pour 47,3%
du commerce extérieur chinois (Gipouloux, 1998).
En parallèle de cette forte ouverture extérieure, la Chine se caractérise par un
important protectionnisme dans les provinces intérieures. Les échanges interprovinciaux sont faibles et ont même baissé entre 1987 et 1997 (Poncet, 2003).
Paradoxalement, ce phénomène peut en partie s’expliquer par la
décentralisation qui a encouragé les gouvernements locaux à protéger les
entreprises placées sous leur autorité. De manière générale, le système industriel
de la Chine intérieure reste dominé par les entreprises publiques faiblement
rentables, mal desservies en terme d’infrastructures, et hautement intégrées
verticalement, ce qui limite la construction d’un tissu industriel au travers de
relations de complémentarité (Gipouloux, 1998). Enfin, les restrictions
institutionnelles à la mobilité de la main-d’œuvre (système de hukou en
particulier) constituent un frein important au développement des régions
intérieures : les migrations rurales/urbaines et intérieure/côte ne sont pas
suffisantes pour satisfaire une meilleure allocation des ressources (Cai, Wang et
Du, 2002).
Les institutions chinoises tendent ainsi à paralyser les dynamiques internes et la
diffusion du développement vers les régions intérieures, retardant le
ralentissement de la concentration spatiale et la réduction progressive des
inégalités régionales. Des études récentes ont mis l’accent sur les multiples
freins au commerce intérieur chinois (Kumar, 1994 ; Young, 2000 ; Amiti et
Javorcik, 2004) et les autorités en sont conscientes. Comme le notent Brun,
Combes et Renard ( 2002), cette menace a conduit le gouvernement central à
donner la priorité à l’investissement public dans les provinces intérieures dans le
cadre du dixième plan (2001-2005).
La première partie décrit la manière dont les politiques d’ouverture
internationale centrées sur les provinces maritimes ont conduit à accroître la
concentration spatiale des activités et les inégalités régionales. Dans la deuxième
partie, nous montrons que de nombreux freins institutionnels à l’ouverture
interne de la Chine, tels que le protectionnisme régional ou la mobilité limitée
de la main-d’œuvre, participent à la faible attractivité des provinces intérieures,
limitant ainsi la diffusion des fruits de la croissance dans l’ensemble du
territoire.
I. LES POLITIQUES D’OUVERTURE À
L’INTERNATIONAL ET LA CONCENTRATION
SPATIALE DES ACTIVITÉS
I. 1 Une polarisation dans les régions côtières liée à l’ouverture
et aux IDE
La volonté du gouvernement chinois de contrôler son passage à l’économie de
marché a conduit à mettre en place une politique d’ouverture graduelle depuis
le lancement des réformes au début des années 1980 (cf. carte 1). La "politique
de la porte ouverte" a ainsi été expérimentée au départ dans les provinces
côtières de Guangdong et Fujian, qui ont bénéficié d’un certain nombre
d’avantages comme les Zones Economiques Spéciales (ZES). Ces dernières ont
un statut proche de celui des zones franches et permettent d'expérimenter les
modes de gestion occidentaux. Quatre villes (Shenzhen, Zhuhai, Shantou dans
le Guangdong et Xiamen dans le Fujian) ont bénéficié de ce statut afin de
séduire les investisseurs chinois d’outre-mer, originaires en grande partie de ces
deux provinces. Formant à l'origine des enclaves étroitement surveillées et
réservées au commerce des élites du pays, ces zones se sont multipliées en 1984
(ouverture de 14 villes côtières) et en 1985 (ouverture des deltas du Yangtsé
(Yangzi), de la Rivière des Perles et du Minnan), au point de transformer toute
la façade maritime (deux cent cinquante millions d'habitants). Celle-ci est
devenue un vaste atelier de production pour l'exportation, bénéficiant de statuts
fiscaux spéciaux et de privilèges. Jones, Li et Owen (2003) montrent ainsi, en
analysant la croissance de 200 villes chinoises sur la période 1989-1999, que les
ZES et les villes côtières ouvertes présentent respectivement des taux de
croissance de 5,5 et de 3 points de pourcentage supérieurs à la moyenne.
En 1999, le PIB des zones économiques spéciales proprement dites s'est élevé à
44,2 milliards de dollars, 14,5 fois plus que celui réalisé au moment de leur
création, tandis que le volume de leur exportation a atteint 36 milliards de
dollars, soit plus de 20% du total du pays. Le développement rapide de ces
zones reflète bien la croissance économique générée par les importations de
capitaux étrangers. L'intégration des provinces maritimes chinoises dans les flux
économiques internationaux a ainsi fait de la République populaire, en l'espace
d'une génération, un acteur clé du commerce mondial (Golub, 1999). La Chine
est devenue au début des années 2000 la quatrième puissance économique sur
le plan commercial avec un poids de 6% dans le commerce international.
Carte 1
l’ouverture graduelle du territoire chinois
Luo ( 2003,25).
Le "centre économique" de la Chine se situe donc de fait sur la façade littorale.
L'écart s'est creusé depuis 1978 entre, d'une part, les provinces de l'Ouest et, de
l'autre, les provinces côtières de l’Est (cf. graphique 1). Ainsi, le revenu moyen
des provinces maritimes représentait une fois et demie celui de l'Ouest avant les
réformes, mais il était déjà plus de deux fois supérieur au début des années 90.
Le développement des exportations et des IDE a permis une croissance plus
forte de l’économie chinoise durant les années 1990, tirée par les régions
côtières (voir Fujita et Hu, 2001), dont le taux de croissance annuel moyen du
PIB réel par tête a été de l’ordre de 12,3% contre 9,7% pour les régions
intérieures entre 1992 et 1999 (voir tableau 1). Wen ( 2004), comparant les
niveaux de concentration de l’industrie manufacturière pour les années 1980,
1985 et 1995, montre bien que les industries sont devenues géographiquement
plus concentrées depuis les réformes économiques promouvant l’ouverture.
Graphique 1
L’évolution du PIB par tête des provinces côtières
Luo ( 2003,30).
Chai ( 1996), dans une étude sur les disparités régionales chinoises, note que la
politique de développement de la façade maritime n'a pas eu l'effet
d'entraînement espéré sur les provinces de l'Ouest. En 1996, l'auteur constatait
déjà que l'écart des revenus entre les provinces maritimes et les autres
représente une menace sérieuse pour la stabilité de la politique de réforme.
Kanbur et Zhang (1999), en étudiant l’évolution des inégalités ville/campagne
et littoral/intérieur de 1983 à 1995, font apparaître que si ce sont les inégalités
ville/campagne qui contribuent le plus à l’inégalité globale, elles tendent
néanmoins à rester constantes sur la période considérée, alors que les inégalités
littoral/intérieur ont fortement progressé. Chen et Fleisher (1996), Wei (2002)
et Luo ( 2003) parviennent aux mêmes conclusions (cf. graphique 2).
Fu ( 2004) suggère que les disparités régionales chinoises sont notamment liées à
la structure des exportations et aux IDE : l’accroissement des exportations pour
assemblage, intensives en main-d’œuvre et liées pour une large part aux
investissements étrangers, a attiré dans les régions côtières les ressources (en
inputs et en capitaux) des régions intérieures, mais sans offrir en retour d’effets
d’entraînement avec ces régions, exacerbant leur retard de développement. Il
faut rappeler que les firmes multinationales comptaient en 2001 pour 31,3% de
la production industrielle totale, mais que cette moyenne nationale masque de
profondes inégalités provinciales : de 2,4% dans le Xinjiang à 58% dans le
Tianjin, 61% dans le Guangdong et 65% dans le Fujian. Dans un certain
nombre de secteurs intensifs en technologie comme ceux des photocopieurs,
des ordinateurs, des équipements de communication ou des circuits intégrés, la
part des entreprises étrangères représente plus des trois-quarts de la production
industrielle totale. Ces inégalités ne se réduisent apparemment pas si l’on
observe les nouvelles implantations d’IDE : alors qu’en 2001 les provinces de
Guangdong et de Zhejiang ont accueilli environ 600 nouvelles firmes étrangères
chacune, aucune des provinces du Centre et de l’Ouest n’ont reçu plus de 40
projets d’implantation (Amiti et Javorcik, 2004). Conscientes de l'enjeu, les
autorités centrales tentent depuis quelques années de canaliser l'investissement
étranger vers l'intérieur du pays, mais avec peu de succès.
Tableau 1
PIB réel par tête des provinces chinoises
Tableau 1 : PIB réel par tête des provinces chinoises
Beijing
Tianjin
Hebei
Liaoning
Shanghai
Jiangsu
Zhejiang
Fujian
Shandong
Guangdong
Région côtière
Shanxi
Mong. int.
Jilin
Heilongjiang
Anhui
Jiangxi
Henan
Hubei
Hunan
Région centrale
Guangxi
Sichuan
Guizhou
Yunnan
Shaanxi
Gansu
Qinghai
Ningxia
Xinjiang
Région de l’Ouest
PIB réel par tête
(en centaine de yuan de 1978)
1978 1985 1992 1999
12,5 21,1 33,6 62,2
11,4 19,4 27,1 56,6
3,6 5,9 9,9 22,4
6,8 11,1 17,6 31,6
24,8 40,3 61,6 140,7
4,3 8,7 17,2 40,8
3,3 8,1 15,3 38,0
2,7 5,7 11,0 29,0
3,1 6,1 11,0 26,1
3,6 7,3 16,4 36,0
4,9 9,1 16,1 36,3
3,6 6,4 9,0 16,1
3,2 6,3 9,6 17,5
3,8 6,7 11,0 21,2
5,6 8,3 12,2 21,0
2,4 4,8 6,6 15,5
2,7 4,9 7,8 16,2
2,3 4,5 7,0 14,8
3,3 6,6 9,7 21,1
2,8 4,6 7,0 13,6
3,1 5,6 8,4 16,9
2,2 3,3 5,3 10,6
2,5 4,8 7,4 13,6
1,7 3,3 4,7 7,7
2,2 3,9 6,5 11,4
2,9 5,0 7,8 14,2
3,5 5,1 8,4 14,9
4,3 6,3 8,0 13,6
3,7 6,2 8,9 15,3
3,2 6,2 11,0 17,7
2,5 4,5 7,0 12,6
Taux de croissance annuel moyen
(%)
78-92 92-99 78-99
7,3 9,2 7,9
6,4 11,1 7,9
7,5 12,3 9,1
7,1 8,8 7,6
6,7 12,5 8,6
10,5 13,1 11,3
11,6 13,9 12,3
10,5 14,8 11,9
9,3 13,2 10,6
11,3 11,9 11,5
8,9 12,3 10,0
6,7 8,6 7,4
8,2 8,9 8,4
7,9 9,8 8,5
5,7 8,1 6,5
7,4 13,0 9,2
7,8 11,0 8,9
8,3 11,2 9,3
8,0 11,7 9,2
6,7 10,0 7,7
7,3 10,5 8,4
6,4 10,3 7,7
8,0 9,2 8,4
7,4 7,2 7,3
7,9 8,4 8,1
7,3 8,8 7,8
6,6 8,4 7,2
4,6 7,7 5,7
6,5 8,1 7,1
9,3 7,1 8,5
7,5 8,7 7,9
Source : A partir des China Statistical Yearbooks. Les données de Chongqing sont incluses dans Sichuan pour
une meilleure cohérence ; Hainan (une île et une zone économique spéciale) et le Tibet sont négligés pour
leurs caractéristiques particulières.
A partir des China Statistical Yearbooks. Les données de Chongqing sont incluses dans Sichuan pour
Les investissements directs étrangers, en parallèle du processus d’ouverture,
contribuent également à accélérer l’évolution des spécialisations productives
vers des activités à plus forte intensité technologique (voir Lemoine et Ünal-Kesenci, 2002). L’influence des IDE est ici manifeste puisque en 1999, plus des
deux tiers du commerce d’assemblage dans les industries technologiques ont été
réalisés par des filiales d’entreprises étrangères, même si les effets
d’entraînement et les retombées sur les firmes locales restent pour l’instant
limités. Notons que les IDE dans les activités de recherche et développement
(R&D), inexistants en 1986, sont en forte croissance, même s’ils ne
représentent encore qu’une faible part du total (0,44% en 2002). Shanghai abrite
par exemple en 2003 pas moins de 106 centres de recherche étrangers. Selon
Cheung et Lin (2004), il existe une relation positive et significative entre le
montant des IDE et le nombre de brevets déposés par les firmes chinoises,
même si cette relation joue surtout pour les innovations "mineures". L’analyse
de Hu et Jefferson (2002), basée sur un échantillon de grandes et moyennes
entreprises des secteurs électronique et textile, montre que les firmes à
participation étrangère présentent de meilleurs niveaux de productivité. Si, à
court terme, l’effet de concurrence exercé par ces firmes tend à réduire la
productivité des firmes domestiques, à long terme en revanche, les firmes
domestiques ayant survécu à la concurrence parviennent à bénéficier des effets
d’entraînement originaires des firmes à participation étrangère.
Graphique 2
L’évolution des inégalités des régions chinoises
Luo ( 2003). L’indice de Theil prend une valeur nulle lorsque la répartition (ici du PIB réel) est
L’ouverture internationale tend à accentuer la concentration des activités sur la
côte puisque se cumulent là les effets d’agglomération liés au développement
avec ceux liés à la nécessité de se rapprocher des marchés d’exportation, et
donc des ports (voir Zhang, 2001). Entre 1993 et 2002, la part des provinces
côtières dans les exportations totales passe de 78,8% à 91,5%, aux dépens des
provinces du Centre et de l’Ouest (dont les volumes d’exportation ont
néanmoins fortement augmenté). A titre d’exemple, le Delta de la Rivière des
Perles, lieu de transit privilégié, représentait à lui seul 4,7% des échanges
mondiaux de marchandises en 2001 ! Luo ( 2001) vérifie d’ailleurs au travers
d’un modèle de gravité que les exportations des provinces chinoises vers le
Japon sont d’autant plus fortes que le niveau de développement des
infrastructures de transport est élevé. La faiblesse du réseau de transport
chinois entre les provinces côtières et intérieures accentue ainsi la concentration
des activités sur les côtes. Les firmes orientées à l’exportation se localisent dans
les grands ports de la côte plutôt que dans les villes intérieures du fait de
l’importance des coûts de transport inter-régional, et ce même dans le cas de
produits manufacturés très standardisés à faibles coûts de main-d’œuvre.
Pour Léon (1998), le développement très polarisé sur les zones côtières n’a pas
été accompagné d’investissements infrastructurels permettant un aménagement
de l’ensemble du territoire. L’ouverture s’est traduite par des processus de
croissance régionale cumulatifs venant renforcer les disparités intra-nationales.
Ce n’est que récemment, avec le développement des infrastructures de
transport, que certaines activités industrielles se délocalisent vers les régions
périphériques pour profiter d’une rente spatiale et de coûts de main-d’œuvre
plus faibles (Ng et Tuan, 2003 ; He, 2003). Ces délocalisations, notamment
d’activités banalisées, s’effectuent principalement dans des régions voisines des
régions côtières les plus développées.
Dans les provinces côtières, l’ouverture croissante permet une montée en
gamme des structures productives au travers d’une diversification des biens
importés. Lemoine et Ünal-Kesenci (2002) notent que les importations
chinoises sont dominées à 69% par les produits intermédiaires en 1999. Ce type
d’importation permet de disposer d’une plus grande variété d’intrants et
d’améliorer les combinaisons productives : avec un contenu moyen de 15% en
haute technologie, les importations chinoises paraissent plus à même de
moderniser les capacités productives que l’Inde (4%) ou même que la Turquie
( 12%) et de favoriser les transferts de technologie. Les exportations aussi se
diversifient, évoluant vers des activités moins banalisées (la part du textile dans
le total des exportations passe de 32 à 26% entre 1990 et 2000) et plus
technologiques (la part des exportations de matériel électrique et électronique
passe de 11 à 33% sur la même période), même s’il s’agit plus d’activités
d’assemblage que de secteurs réellement innovants.
A Shenzhen au sud par exemple, le secteur de haute technologie représente
désormais 46% de la production industrielle totale (11% en 1991), avec un taux
de croissance de 50% par an (Marti, 2003). Cette région est ainsi devenue un
des principaux pôles technologiques chinois, attirant les grands noms de la high
tech mondiale (IBM, Compaq, Sanyo, Olympus… ). Plus au nord, dans le Delta
du Yangtsé, la zone de Pudong concentre 87 centres de R&D et 303 entreprises
de haute technologie (TIC, biotechnologies) qui contribuent pour 42,6% du
PIB de la zone. Avec l’ouverture et la participation de plus en plus forte de la
Chine à la division internationale du travail, les spécialisations productives
régionales se modifient : les tests économétriques réalisés par Brun, Combes et
Renard (2002) montrent à cet égard comment l’ouverture incite les firmes à
exploiter les économies d’échelle et à accroître la spécialisation régionale. Les
auteurs soulignent néanmoins que dans les régions côtières, la croissance de
l’activité économique peut encourager une certaine diversification, le
phénomène de concentration reposant alors davantage sur l’exploitation
d’économies d’urbanisation. Les provinces côtières sont particulièrement
sensibles à la diffusion des externalités de connaissance et la croissance d’un
secteur est d’autant plus importante qu’il bénéficie d’un tissu industriel local
diversifié (Batisse, 2002). Pour Naughton (2002) ou Kraay (2002), les écarts de
compétitivité de l’industrie manufacturière expliquent la presque totalité des
différentiels de croissance entre provinces : les exportations, la productivité et la
croissance des régions du Sud-Est contrastent avec la perte de compétitivité des
provinces du Nord où prédominent des industries lourdes inefficientes.
Les politiques visant à promouvoir l’ouverture dans certaines régions ciblées
ont largement participé aux inégalités de croissance au sein du territoire chinois,
en créant un environnement plus favorable à la production et en encourageant
l’implantation d’IDE. La politique commerciale chinoise a discriminé les
industries traditionnelles et peu intensives en technologie, par rapport aux
secteurs extravertis, compétitifs et intégrés dans les circuits internationaux de
production et d’échange de haute technologie. Avec la poursuite de l’intégration
(entrée dans l’OMC), estiment Lemoine et Ünal-Kesenci ( 2002), la baisse des
droits de douane qui frappent les importations des firmes chinoises pourrait
aider à terme à réduire ce différentiel de compétitivité entre les secteurs
"traditionnel"et "moderne".
I. 2 Une concentration spatiale renforcée par le processus
d’industrialisation
Différents travaux théoriques et empiriques ont essayé de retracer de manière
générale l’évolution des inégalités régionales et les trajectoires de concentration
urbaine qui caractérisent un pays donné au cours des grandes étapes de son
développement.
Un ensemble de travaux empiriques, à la suite de Williamson ( 1965), ont
notamment été proposés par Wheaton et Shishido (1981) puis Hansen (1990),
Mac Kellar et Vining ( 1995), Ades et Glaeser ( 1995), Moomaw et Shatter
(1996), Henderson ( 2000), Henderson, Shalizi et Venables (2001), plus
particulièrement axés sur le degré de concentration urbaine consécutif au
processus de développement. Il se dégage de ces recherches un relatif
consensus pour ce que Mac Kellar et Vining ( 1995) ont appelé "la règle des
5000 $": au-delà de ce seuil de revenu par tête, il semblerait en effet que la
concentration urbaine tende dans un pays à se réduire, ou du moins à se
ralentir. Le seuil dégagé de 5000 $ (de 1985) à partir duquel la déconcentration
urbaine se manifeste correspond à un niveau de produit par tête de 2000 $ (de
1970) mis en évidence par Wheaton et Shishido (1981).
Catin et Van Huffel ( 2003b) ont distingué dans ce cadre trois grandes étapes
pour les pays en développement : une étape 1, préindustrielle, où le revenu par
tête et la concentration urbaine sont faibles, une étape 2 où le processus
d’industrialisation conduit au développement et à la polarisation des activités
banalisées, et une étape 3 où, avec la concentration des industries
technologiques et la diffusion des industries banalisées, le creusement des
inégalités régionales se ralentit plus ou moins avant de se réduire lorsque le PIB
par tête tend à atteindre le seuil des 5000 $ (de 1985).
Avec le décollage industriel, la réalisation d’économies d’échelle, les économies
d’agglomération et la réduction des coûts de transport conduisent à l’émergence
d’un certain nombre d’unités de production et de régions urbaines de grande
taille. Ce schéma de forte polarisation où se combinent baisse des coûts de
transport et hausse de la productivité (permise par les économies d’échelle
internes et externes) décrit l’étape 2 où urbanisation et industrialisation vont de
pair. L’histoire économique des pays aujourd’hui développés fournit de
nombreux exemples de concentration urbaine-régionale des activités dans la
période d’industrialisation – constitution de la ceinture industrielle ( industrial
belt) américaine de la deuxième moitié du XIXe siècle (Krugman, 1991a et b),
accroissement des disparités entre les régions de l’Est et de l’Ouest en France
dans le courant du XIXe siècle et le début du XXe siècle (Catin et Van Huffel,
2003a), etc. – et une concentration urbaine davantage déséquilibrée encore si
l’on examine l’industrialisation des pays en développement actuels (Puga, 1998).
On peut considérer que la Chine, prise globalement, se caractérise par un
niveau de développement correspondant à l’étape 2, avec 4020 $ par tête (en
parité de pouvoir d’achat) en 2001, soit environ 2500 $ de 1985. En parallèle,
comme on l’a vu, elle connaît une polarisation croissante de ses activités
économiques. Les choix politiques en terme d’ouverture internationale se sont
donc conjugués aux mécanismes de marché liés à la deuxième étape de
développement pour renforcer le processus de polarisation. Différents
processus cumulatifs tendent ainsi à induire le développement d’un schéma
centre/périphérie, accentuant le creusement des disparités régionales au profit
des régions côtières, où se conjuguent industrialisation et urbanisation,
investissements directs étrangers, différentiel de productivité et économies
d’agglomération, avec une diffusion limitée de la croissance de ces régions vers
les régions centrales et laissant complètement à l’écart les régions reculées de
l’Ouest (voir Cheng et Kwan, 2000 ; Brun, Combes et Renard, 2002 ; Catin et
Van Huffel, 2004).
II. LES FREINS INSTITUTIONNELS À L’OUVERTURE
INTERNE ET À LA RÉDUCTION DES INÉGALITÉS
RÉGIONALES
Au cours de l’étape 3, les inégalités urbaines et régionales se creusent encore
avec la croissance économique mais avec une intensité plus limitée. Si les
industries technologiques privilégient leur implantation dans les régions
centrales, des forces centrifuges se manifestent qui viennent progressivement
atténuer l’extension des polarisations spatiales initiales : des régions
périphériques accueillent notamment des industries banalisées, sensibles aux
coûts des facteurs, et connaissent un certain développement industriel qui
contrebalance la concentration de l’activité économique dans le ou les centres
urbains majeurs où la congestion s’accentue.
En Chine, cependant, de multiples freins institutionnels risquent de bloquer la
diffusion du développement vers les régions périphériques du Centre et de
l’Ouest. La faiblesse du commerce interne, les restrictions à la mobilité de la
main-d’œuvre, les régimes de propriété des entreprises et l’urbanisation
insuffisante contribuent à limiter l’attractivité des régions intérieures et donc
leur potentiel de croissance.
II. 1 Le protectionnisme régional et la faiblesse
du commerce interne
Diverses études ont montré qu’un système politique décentralisé contribue de
manière générale à réduire le phénomène de concentration économique
(Wheaton et Shishido, 1981 ; Henderson, 2000). Paradoxalement, en Chine, le
processus de décentralisation a plutôt renforcé la segmentation territoriale.
Zhao et Zhang (1999), Young (2000) ou encore Amiti et Javorcik ( 2004)
décrivent en particulier comment la décentralisation fiscale a conduit les régions
souveraines à utiliser leurs pouvoirs administratifs pour contrôler et protéger,
dans le cadre du commerce inter-régional, les intérêts des travailleurs et des
entreprises placés sous leur autorité. L’entrée des produits extérieurs s’est ainsi
trouvée entravée par de multiples discriminations (droits de douane, attribution
de permis d’entrée sur le marché local, immobilisation prolongée du fret entre
les provinces… ) (voir Wedeman, 2002).
Poncet ( 2003) applique la méthode des effets-frontières aux provinces chinoises
sur la période 1987-1997 et souligne cette dichotomie entre ouverture
croissante à l’international et relative fermeture interne. L’auteur observe que
les échanges inter-provinciaux sont faibles et ont même baissé entre 1987 et
1997. Au-delà des effets du protectionnisme local, le rôle des infrastructures de
transport est ici manifeste : les régions intérieures connaissent des effetsfrontières plus importants que les régions côtières qui bénéficient
d’infrastructures plus développées. Le rôle des infrastructures de transport et de
télécommunication dans les différentiels de croissance entre provinces
chinoises est dans ce cadre largement souligné par la littérature. Démurger
(2001) vérifie cette relation dans une étude en données de panel sur 24
provinces pour la période 1985-1998. Amiti et Javorcik (2004), à partir d’une
analyse empirique portant sur 515 secteurs industriels au niveau provincial sur
la période 1998-2001, montrent que les provinces dotées des meilleures
infrastructures et les plus ouvertes aux échanges inter-provinciaux attirent aussi
davantage d’IDE. Dans le cadre du plan 2001-2005, le gouvernement central a
d’ailleurs donné la priorité à l’investissement public dans les régions de l’Ouest,
en particulier en ce qui concerne les infrastructures de transport.
Shantong et Fan (2002) et Fu (2004) soulignent cependant que, du fait de
l’importance du commerce d’assemblage, le lien entre le commerce extérieur et
l’économie domestique est faible. Le secteur exportateur des zones côtières
dépend davantage des migrations de main-d’œuvre des régions intérieures que
de ses inputs intermédiaires. La croissance des exportations n’implique donc pas
forcément une augmentation des importations inter-régionales. Les auteurs
estiment ainsi nécessaire de réduire la fracture institutionnelle entre le secteur
exportateur et l’économie domestique.
II. 2 Les restrictions à la mobilité de la main-d’œuvre
Le système des certificats de résidence ( hukou), instauré à l’époque de
l’économie planifiée des années cinquante, a été conservé jusqu’à aujourd’hui,
dans la mesure où il s’avérait efficace dans le nouveau contexte économique
(voir Chan, 2003). Ce système limite fortement la mobilité des travailleurs
(barrières à l’accès de certains emplois, au logement, aux soins médicaux, à
l’éducation des enfants… ), permettant de réguler les déplacements de maind’œuvre au gré des besoins. En 1996, par exemple, environ 100 000 travailleurs
migrants ont été renvoyés vers les campagnes.
Dans une analyse des migrations entre 1985 et 1995, Poncet ( 2004) souligne
que même si les restrictions à la migration semblent s’être réduites au cours des
réformes, les surcoûts induits par le passage des frontières ont largement freiné
les migrations inter-provinciales. Cai, Wang et Du ( 2002) décrivent bien
l’impact de ces restrictions sur le fonctionnement du marché du travail et les
inégalités régionales : la migration rurale-urbaine et intérieure-côte est
insuffisante pour réduire les mauvaises allocations de ressources, et les
migrations autorisées sont trop limitées régionalement. Dans les régions
côtières, grâce au fort développement et à la présence des firmes
multinationales, de nombreux travailleurs des zones rurales ont pu trouver un
emploi dans les secteurs urbains et les entreprises villageoises ( Town and Village
Enterprises, TVEs). Les Deltas du Yangtsé et de la Rivière des Perles sont les
grands bénéficiaires de l’assouplissement de la politique de contrôle des
migrations : ils accueillent environ 90% de la "population flottante" alimentée
par un chômage rural de l’ordre de 50%. Luo ( 2003) souligne que ces
entreprises industrielles rurales, très dynamiques à l’origine (elles étaient 20
millions en 1999, employant 130 millions de personnes et contribuant à un tiers
du PIB) et bien adaptées au marché, se sont surtout concentrées dans les
régions côtières. A l’inverse, dans les régions intérieures, le sous-emploi dans le
secteur agricole est resté beaucoup plus important que dans les régions de l’Est,
accentuant la divergence des revenus. Ainsi, la possibilité d’une meilleure
réallocation des ressources à l’Est et les gains de productivité réalisés ont
contribué à accroître le différentiel de croissance avec les provinces du Centre
et de l’Ouest.
Hu (2002), dans un modèle théorique à trois régions inspiré du cas chinois,
distingue une mobilité inter-régionale et une mobilité rurale-urbaine : les
restrictions à la mobilité inter-régionale en Chine n’ont pas conduit, comme le
voudraient les résultats de la nouvelle économie géographique, à une réduction
des disparités entre les régions côtières et intérieures. Cela s’explique par le fait
que le processus d’industrialisation sur la côte a été permis par un transfert de
main-d’œuvre entre les zones rurales et urbaines. La levée des restrictions à la
mobilité rurale-urbaine dans les régions intérieures pourrait ainsi constituer une
politique forte de réduction des inégalités côtières/intérieures en permettant
d’alimenter par l’exode rural le processus d’industrialisation en périphérie. Un
des buts des autorités dans ce domaine est d’ailleurs d’assouplir
progressivement les règles de mobilité des personnes, par exemple les chinois
peuvent désormais immigrer librement dans 20 000 villes de taille moyenne.
II. 3 Le régime de propriété des entreprises et les politiques
d’urbanisation
Au-delà du protectionnisme régional et des restrictions à la mobilité de la maind’œuvre, d’autres facteurs institutionnels contribuent à réduire l’attractivité des
régions intérieures, grevant leur possibilité de rattrapage des régions côtières.
La Chine est devenue, en 2003, la première zone d’accueil des IDE (53,5
milliards de dollars) devant les Etats-Unis. L’analyse de leur localisation donne
une image assez nette de l’attractivité des différentes régions chinoises et
permet de souligner le rôle des institutions dans la dichotomie Chine
côtière/Chine intérieure. Les IDE sont concentrés à plus de 80% dans les
régions côtières. Si certains facteurs de localisation bien connus (PIB
provinciaux, niveaux d’infrastructure et d’éducation) et déjà suggérés à la
section précédente peuvent être avancés, Gipouloux (1998) estime que deux
facteurs d’ordre institutionnel méritent une considération particulière : le régime
de propriété et le degré d’urbanisation.
La répartition spatiale des IDE semble largement influencée par le poids de la
propriété publique dans l’industrie
[1]. Gipouloux ( 1998, p. 8) note que "l’IDE
progresse là où se désagrège l’emprise des entreprises d’Etat sur le système
industriel". En Chine Centrale et de l’Ouest, les entreprises publiques
contrôlent plus de 60% de la production industrielle totale, ces industries étant
de surcroît très polluantes, faiblement rentables, isolées du tissu local et mal
desservies en terme d’infrastructures. Les régions côtières ne présentent pas
cette forte dépendance au secteur public, qui contrôle rarement plus de 20% de
la production industrielle. Le développement de Wenzhou, dans la province du
Zhejiang, est emblématique du soutien au secteur privé, qui représente ici 85%
des entreprises. La nature très intégrée des entreprises publiques limite d’autant
le développement d’un tissu industriel diversifié et de relations amont/aval que
recherchent les IDE : Amiti et Javorcik (2004) montrent, à cet égard, que
l’existence d’une offre d’inputs intermédiaires au sein d’une province est
positivement corrélée avec l’entrée de firmes étrangères. Ce constat rejoint les
résultats de Batisse et Poncet (2004) qui étudient la localisation de 20 secteurs
industriels dans les provinces chinoises entre 1992 et 1997 : les liens avec les
fournisseurs expliquent près d’un quart de la localisation des activités.
L’urbanisation "constitue un autre facteur déterminant la frontière entre les
régions irriguées par l’IDE et celles où il pénètre difficilement" (Gipouloux,
1998, p. 10). L’accroissement de la population urbaine signifie l’accueil d’un plus
grand nombre de migrants ruraux et l’élargissement des marchés solvables, mais
également l’exploitation de différentes économies d’agglomération favorisant le
développement (tissu industriel plus diversifié, développement des services et
des fonctions marchandes au détriment des fonctions administratives… ). Alors
que le nombre de villes (de 200 000 à 500 000 habitants) est passé de 347 à 640
entre 1986 et 1996, leur répartition est très inégale : le rythme d’urbanisation est
lent dans les provinces du Centre et de l’Ouest et beaucoup plus marqué sur la
façade maritime, caractérisée par un fort déclin de la population agricole et une
industrialisation réalisée en dehors du secteur étatique. En 2000, près de 50%
de la population urbaine sont localisés dans les provinces côtières (40% de la
population totale), pour 30% dans les provinces centrales et 20% dans les
provinces de l’Ouest. En outre, les provinces les plus urbanisées présentent des
inégalités de revenu rural/urbain nettement moins marquées (Chen, 2002). Le
rééquilibrage des niveaux d’urbanisation entre régions côtières et intérieures
constitue en ce sens un puissant levier d’augmentation de la productivité (Au et
Henderson, 2002) et de réduction des inégalités de revenu au sein des régions
du Centre et de l’Ouest. En particulier, des capitales des provinces
périphériques font l’objet de programmes importants de rénovation urbaine et
de croissance immobilière intense, où se conjuguent un accès facilité au crédit,
une spéculation immobilière et la diffusion d’un mode de consommation
propre à des "couches moyennes" ; Xining, Chengdu et Kunming, par exemple,
représentent de tels pôles dans des provinces "pauvres".
La volonté du gouvernement chinois de contrôler la libéralisation progressive
de son économie a conduit à des choix institutionnels discriminants en faveur
des régions côtières. Ces dernières, à la différence des régions intérieures,
témoignent d’un véritable décollage économique articulé sur une forte insertion
dans les échanges internationaux. De manière générale, la croissance et la
diversification des importations et des exportations permettent dans les régions
dynamiques une "montée en gamme" des systèmes productifs et l’acquisition de
nouvelles technologies. Les IDE participent à ce processus en offrant
également des salaires plus attractifs et davantage d’emplois. Progressivement,
les villes absorbent le surplus de main-d’œuvre en provenance des zones
rurales, réduisant les inégalités de revenu internes dans les régions côtières.
Dans la phase de développement où la Chine se trouve, la concentration
spatiale est un phénomène qui tend à accompagner "naturellement"
l’industrialisation. Néanmoins, les choix institutionnels d’aujourd’hui
conditionneront largement les capacités de la Chine à passer à l’étape suivante
qui doit amener un ralentissement dans la progression des inégalités régionales.
La croissance économique tirée par les politiques d’ouverture internationale
peut buter sur l’insuffisance symétrique de l’ouverture interne. La
décentralisation et la faiblesse des infrastructures inter-régionales ont conduit à
cloisonner les marchés des provinces intérieures. Les restrictions à la mobilité
de la main-d’œuvre, le poids encore important de l’Etat dans le système
productif et les politiques d’urbanisation limitées contribuent également à la
faible attractivité des régions du Centre et de l’Ouest.
La littérature consacrée à la Chine, de plus en plus abondante, est relativement
unanime pour souligner les dangers de ce dualisme croissant entre régions
côtières et intérieures, mais aussi entre secteurs rural et urbain, pour la stabilité
et la cohésion sociale du pays. La poursuite des réformes, la libéralisation des
échanges et des marchés paraissent nécessaires pour que l’économie chinoise
puisse maintenir un rythme de croissance élevé et elles semblent devoir passer
avant tout par des politiques spécifiques dans certaines régions intérieures et par
une meilleure circulation des facteurs et des biens entre les provinces côtières et
des régions du Centre et de l’Ouest. La croissance chinoise basée sur de bonnes
performances à l’exportation risque à terme de s’essouffler. Etant donné sa
taille, la Chine devrait aussi s’orienter vers une croissance tirée par le marché
intérieur, ce qui ne pourra se réaliser sans un développement régional plus
équilibré.
De manière plus générale, l’exemple de la Chine suggère que les facteurs
institutionnels peuvent constituer un déterminant de premier ordre des
processus de concentration/dispersion des activités économiques et qu’ils
devraient être plus directement pris en compte par les modèles
centre/périphérie de la nouvelle économie géographique.
·
BIBLIOGRAPHIE
·
ADES A. F., GLAESER E. L. ( 1995) Trade and circuses : explaining urban giants,
Quarterly Journal of Economics, 110,195-227.
·
AMITI M., JAVORCIK B. S. ( 2004) Trade costs and location of foreign firms in
China, Economist Forum, Annual Bank Conference on Development Economics ;
Communication to the International Conference on China’s economic geography
and regional development, Hong Kong, 2003.
·
AU C. C., HENDERSON J. V. ( 2002) How migration restrictions limit agglomeration
and productivity in China, NBER Working Paper No. 8707.
·
BATISSE C. ( 2002) Structure industrielle et croissance locale en République Populaire
de Chine, Région et Développement, 16,85-110.
·
BATISSE C., PONCET S. ( 2004) Protectionism and Industry Localization in Chinese
Provinces, Journal of Chinese Economic and Business Studies, à paraître.
·
BRUN J-F., COMBES J-L., RENARD M-F. ( 2002) Y-a-t-il une diffusion de la
croissance entre les provinces chinoises ?, Revue d’Economie du Développement, 3-4,61-72.
·
CAI F., WANG D., DU Y. ( 2002) Disparités régionales et croissance économique en
Chine : l’impact des distorsions dans le marché du travail, Revue d’Economie du
Développement, 3-4,113-134.
·
CATIN M., VAN HUFFEL C. ( 2003a) Inégalités spatiales et développement
économique : le cas français ( 1850-2000), Revue d’Economie Régionale et Urbaine, 5,
799-814.
·
CATIN M., VAN HUFFEL C. ( 2003b) Concentration urbaine et industrialisation,
Mondes en Développement, 31,121,85-107.
·
CATIN M., VAN HUFFEL C. ( 2004) L’impact de l’ouverture économique sur la
concentration spatiale dans les pays en développement, Région et Développement, 20,
123-158.
·
CHAI J. C. H. ( 1996) Divergent development and regional income gap in China, Journal
of Contemporary Asia, 26,1.
·
CHAN A. ( 2003) Toujours plus bas ! Les effets de la mondialisation sur les conditions
de travail en Chine, Perspectives Chinoises, 75.
·
CHEN A. ( 2002) Urbanization and disparities in China : challenges of growth and
development, China Economic Review, 13,407-411.
·
CHEN J., FLEISHER B. M. ( 1996) Regional income inequality and economic growth
in China, Journal of Comparative Economics, 22,141-164.
·
CHENG L. K., KWAN Y. K. ( 2000) What are the determinants of the location of
foreign direct investments ? The Chinese experience, Journal of International Economics,
51,379-400.
·
CHEUNG K., LIN P. ( 2004) Spillover effects of FDI on innovation in China :
evidence from the provincial data, China Economic Review, 15,25-44.
·
DÉMURGER S. ( 2001) Infrastructure development and economic growth : an
explanation for regional disparities in China ?, Journal of Comparative Economics, 29,
95-117.
·
DONG X., BOWLES P. ( 2002) Segmentation et discrimination dans le marché du
travail émergent de l’industrie chinoise, Revue d’Economie du Développement, 3-4,73-111.
·
FU X. ( 2004) Limited linkages from growth engines and regional disparities in China,
Journal of Comparative Economics, 32,148-164.
·
FUJITA M., HU D. ( 2001) Regional disparity in China 1985-1994 : the effects of
globalization and economic liberalization, The Annals of Regional Science, 35,3-37.
·
GIPOULOUX F. ( 1998) Intégration ou désintégration : les effets spatiaux de
l’investissement direct étranger en Chine, Perspectives Chinoises, 46,6-14.
·
GOLUB P. S. ( 1999) Recentrer la croissance, Le Monde Diplomatique, janvier.
·
HAN Z. ( 2004) De l’autonomie des entreprises d’Etat en droit chinois, Coll. Logiques
Juridiques, L’Harmattan, Paris.
·
HANSEN N. ( 1990) Impacts of small and intermediate-sized cities on population
distribution : issues and responses, Regional Development Dialogue, 11,60-76.
·
HE C. ( 2003) Location of foreign manufacturers in China : agglomeration economies
and country of origin effects, Papers in Regional Science, 82,3,351-372.
·
HENDERSON J. V. ( 2000) The effects of urban concentration on economic growth,
NBER working paper, n° 7503.
·
HENDERSON J. V., SHALIZI Z., VENABLES J. ( 2001) Geography and
development, Journal of Economic Geography, 1,81-105.
·
HU A. G. Z., JEFFERSON G. H. ( 2002) FDI impact and spillover : evidence from
China’s electronic and textile industries, World Economy, 25,8,1063-1076.
·
HU D. ( 2002) Trade, rural-urban migration, and regional income disparity in
developing countries : a spatial general equilibrium model inspired by the case of
China, Regional Science and Urban Economics, 32,311-338.
·
JONES D. C., LI C., OWEN A. L. ( 2003) Growth and regional inequality in China
during the reform era, China Economic Review, 14,186-200.
·
KANBUR R., ZHANG X. ( 1999) Which regional inequality ? The evolution of ruralurban and inland-coastal inequality in China from 1983 to 1995, Journal of
Comparative Economics, 27,686-701.
·
KRAAY A. ( 2002) Exports and economic performance : evidence from a panel of
Chinese enterprises, in Renard (ed.), China and its Regions : Economic Growth and Reform
in Chinese Provinces, Edward Elgar, Cheltenham, UK.
·
KRUGMAN P. R. ( 1991a) Geography and trade, Leuven University Press and the MIT
Press, Cambridge, Mass.
·
KRUGMAN P. R. ( 1991b) Increasing returns and economic geography, Journal of
Political Economy, 99,483-499.
·
KUMAR A. ( 1994) China : internal market development and regulation, World Bank
Country Study, Washington DC, World Bank.
·
LEMOINE F., ÜNAL-KESENCI D. ( 2002) Les industries extraverties en Chine :
source de dépendance ou rattrapage technologique ?, La lettre du CEPII, n° 213, juin.
·
LÉON A. ( 1998) Pôles de croissance régionaux et intégration mondiale : Afrique
australe/aire économique chinoise, Revue Tiers Monde, 155,623-645.
·
LUO X. ( 2001) La mesure de la distance dans le modèle de gravité : une application au
commerce des provinces chinoises avec le Japon, Région et Développement, 13,163-180.
·
LUO X. ( 2003) Impact des investissements en infrastructure sur la croissance régionale : le cas des
provinces chinoises, Thèse de Doctorat, CERDI, Université d’Auvergne Clermont 1.
·
MAC KELLAR F. L., VINING D. R. ( 1995) Population concentration in less
developed countries : new evidence, Papers in Regional Science, 74,3,259-293.
·
MARTI S. ( 2003) La Chine, atelier du monde, joue la carte du high-tech, Le Monde
Economie, 8 avril.
·
MOOMAW R. L., SHATTER A. M. ( 1996) Urbanization and economic development :
a bias toward large cities ?, Journal of Urban Economics, 40,13-37.
·
NAUGHTON B. ( 2002) Provincial economic growth in China : causes and
consequences of regional differentiation, in Renard (ed.), China and its Regions :
Economic Growth and Reform in Chinese Provinces, Edward Elgar, Cheltenham, UK.
·
NG L. F. Y., TUAN C. ( 2003) Location decisions of manufacturing FDI in China :
implications of China’s WTO accession, Journal of Asian Economics, 14,51-72.
·
PONCET S. ( 2003) Measuring chinese domestic and international integration, China
Economic Review, 14,1,1-21.
·
PONCET S. ( 2004) La dynamique des migrations intérieures en Chine, Revue
Economique, 55,33,623-632.
·
PUGA D. ( 1998) Urbanization patterns : Europeans versus Less Developed Countries,
Journal of Regional Science, 38,2,231-252.
·
SHANTONG L., FAN Z. ( 2002) China’s WTO accession and implications for its
regional economies, Economie Internationale, 4,67-102.
·
WEDEMAN A. ( 2002) From Mao to market : rent seeking, local protectionism, and
marketization in China, Cambridge University Press.
·
WEI S. J. ( 2002) Chine : la mondialisation profite-t-elle aux plus démunis ?, Finances &
Développement, 39,3 ; reproduit dans Problèmes Economiques, n° 2819,30 juillet 2003,
29-32.
·
WEN M. ( 2004) Relocation and agglomeration of chinese industry, Journal of Development
Economics, 73,329-347.
·
WHEATON W., SHISHIDO H. ( 1981) Urban concentration, agglomeration
economies, and the level of economic development, Economic Development and
Cultural Change, 30,1,17-30.
·
WILLIAMSON J. G. ( 1965) Regional inequality and the process of national
development : a description of the patterns, Economic Development and Cultural Change,
13,2,3-84.
·
YOUNG A. ( 2000) The razor’s age : distortions and incremental reform in the People’s
Republic of China, Quarterly Journal of Economics, 115,1091-1135.
·
ZHANG W. ( 2001) Rethinking regional disparity in China, Economics of Planning, 34,1-2,
113-138.
·
ZHAO X. B., ZHANG L. ( 1999) Decentralization reforms and regionalism in China : a
review, International Regional Science Review, 22,3,251-281.
***
[*]
CRERI, Université du Sud Toulon-Var. c
catin@ univ-tln. fr ;ch
h. vanhuffel@ univ-tln. fr
Ce travail s’inscrit dans la lignée d’un article publié dans
the European Journal of
Development Research, vol. 16, n° 4,2004, et en reprend largement l’analyse et les
conclusions.
[1]
Voir Dong et Bowles ( 2002) ou Han ( 2004) pour une description des modes de propriété des
entreprises chinoises.