2005
Monde en développement
Présentation
Bruno Boidin
Abdelillah Hamdouch
[1]
Les contributions réunies dans le cadre de ce numéro thématique sont
issues d’une Journée d’étude tenue en décembre 2004 à l’Université des
Sciences et Technologies de Lille, sous l’égide du Centre Lillois d’Études et de
Recherches Sociologiques et Économiques et de la Faculté des Sciences
Économiques et Sociales. Ces articles s’efforcent d’éclairer certaines facettes
importantes des liens entre institutions et santé dans les pays en
développement. Cette réflexion nous semble particulièrement justifiée dans la
mesure où, jusqu’à une période récente, le rôle des institutions a été très
largement sous-estimé, voire ignoré par la problématique du développement.
En effet, face à l’enlisement de nombreux pays dans un sous-développement
durable, les experts et les théoriciens mettaient principalement l’accent sur
l’insuffisance des moyens alloués au développement et sur l’inadaptation des
politiques mises en œuvre dans les pays concernés. Ce constat, vérifié sur un
plan très général, tant au niveau de la littérature spécialisée qu’à celui des
orientations privilégiées par les organisations internationales, vaut tout
particulièrement pour la question de l’amélioration des conditions d’accès des
populations à la santé et aux soins essentiels.
Nous montrons tout d’abord brièvement pourquoi et comment le rôle des
institutions dans la santé a émergé comme thème central au cours de la période
récente. Nous cherchons ensuite à cerner les limites et les points
d’achoppement clés ressortant des travaux menés dans ce domaine. Enfin,
nous esquissons la manière dont les différentes contributions de ce numéro
spécial se positionnent pour éclairer la question cruciale de l’impact des facteurs
institutionnels sur l’accès à la santé des populations des pays pauvres.
C’est seulement au cours des années 1990 que la prise en considération du rôle
clé des institutions dans la dynamique du développement a émergé
progressivement, sous l’effet respectif des débats autour des réformes
préconisées par le "Consensus de Washington" et du changement de
perspective dans l’appréhension de la question du développement au sein de la
Banque mondiale - notamment sous l’impulsion de Joseph Stiglitz et James
Wolfensohn - préconisant une "approche globale" du développement.
L’impact décisif des facteurs institutionnels dans l’explication de la persistance
du sous-développement s’est fait jour de plus en plus nettement sous l’effet
conjugué de trois facteurs principaux : (i) le constat de l’échec des politiques
d’ajustement et de réforme préconisées (et souvent imposées) par le FMI et la
Banque mondiale depuis la crise de l’endettement des années 1970 et 1980 ; (ii)
l’augmentation de la pauvreté, la malnutrition et les situations récurrentes de
famine dans nombre de pays, combinées fréquemment à d’autres problèmes
politiques et sociaux (guerres civiles ou interethniques, déplacements massifs
des populations, etc.) ; (iii) enfin, la prise de conscience des effets de l’ouverture
croissante des frontières en termes d’inégalités entre pays en matière de
croissance et de développement, mais aussi en termes de montée des
incertitudes et de l’instabilité au plan international.
C’est dans ce contexte que se sont multipliées les analyses autour des questions
de "qualité" des institutions nationales et de réforme des institutions
internationales comme conditions essentielles de promotion du
développement, de la croissance et de la stabilité à l’échelle mondiale.
Dans le même temps, le renouveau des théories de la croissance et du
développement a permis de souligner le rôle clé de l’éducation, de la santé et
des infrastructures collectives dans l’impulsion et l’entretien d’une dynamique
de progrès économique et social cumulatif ("endogène"). D’où, ici aussi, la mise
en évidence de l’importance des systèmes institutionnels permettant d’engager
les investissements requis dans ces domaines et d’organiser la production et les
modalités d’accès des populations à ces services et infrastructures.
Concernant, de manière plus spécifique, la question de l’accès à la santé dans les
pays en développement, la reconnaissance du rôle central des facteurs
institutionnels s’est faite de manière plus brutale suite aux ravages provoqués
par le sida et les autres "maladies des pauvres", notamment en Afrique
subsaharienne. En effet, au-delà de la discussion sur la nécessité d’augmenter
l’aide internationale pour juguler ces fléaux sanitaires et améliorer l’accès des
populations aux soins essentiels, la problématique centrale pour faire face à
cette situation s’articule depuis ces dernières années autour de questions de
nature clairement institutionnelle, et ce sur trois plans principaux.
Premièrement, les questions jumelles des brevets sur les médicaments et des
médicaments génériques, soulevées par les discussions (toujours en cours) sur
les "ADPIC"
[2] au sein de l’OMC, posent clairement le problème des réformes
ou des adaptations institutionnelles nécessaires au plan international pour
favoriser l’accès des populations aux thérapeutiques permettant de juguler la
pandémie du sida et la cohorte des autres maladies invalidantes ou mortelles.
Deuxièmement, la réflexion porte sur l’adaptation ou la réforme des canaux et
des moyens d’action des organisations internationales et des pays donateurs
pour favoriser l’accès à la santé du plus grand nombre, notamment, et de
manière urgente, dans les pays les plus pauvres. Troisièmement, enfin, la
question du changement institutionnel concerne les pays eux-mêmes, à la fois
au niveau de leurs institutions "de base" (politiques, économiques et sociales) et
des systèmes institutionnels spécifiques concernant le financement,
l’organisation et la délivrance des soins.
Les travaux entrepris depuis une dizaine d’années autour de ces questions
convergent ainsi pour souligner le rôle central des déficiences et des
dysfonctionnements institutionnels dans le rationnement sanitaire des
populations et/ou l’inadaptation des systèmes de délivrance des soins et
d’administration des médicaments.
Ceci nous amène au deuxième point abordé dans cette introduction : quelles
questions demeurent posées, malgré les avancées qui résultent des travaux
engagés dans ce domaine ? En premier lieu, si ces travaux ont le mérite de
progresser vers un diagnostic de plus en plus affiné des dysfonctionnements
institutionnels en cause et de leurs mécanismes d’action et de pérennisation,
peu d’efforts ont été consentis jusqu’à présent pour identifier et analyser la
nature des changements institutionnels (ou des "créations institutionnelles")
requis, et, surtout, pour définir les conditions d’engagement, de légitimation et
d’implémentation efficace et pérenne de ces évolutions institutionnelles. Or, ces
conditions s’avèrent cruciales dès qu’il s’agit de modifier un "ordre établi" (fût-il
sous-optimal et reconnu comme tel) ou de changer des modes de
comportement installés dans la durée.
Parallèlement, l’analyse des dysfonctionnements institutionnels dans les pays en
développement se situe encore à un niveau très général et nécessite des études
de terrain spécifiques permettant de saisir les particularités culturelles,
historiques, sociales… des pays et des populations concernés, y compris au
niveau régional et à celui des communautés locales. Cette analyse reste
également insuffisante concernant les dysfonctionnements institutionnels
propres aux pays donateurs et aux organisations multilatérales, susceptibles
d’expliquer, eux aussi, certaines dimensions importantes de la situation sanitaire
des populations dans les pays pauvres.
Enfin, s’il semble exister un consensus, depuis ces dernières années, entre les
organisations internationales (Banque mondiale, OMS, PNUD et autres
organisations multilatérales) sur la nécessité de décentraliser l’aide et les
modalités d’intervention afin de toucher les populations de manière plus ciblée
- précisément pour tenir compte des spécificités institutionnelles locales -,
beaucoup reste à faire dans ce sens et le "retour d’expérience" à partir du
terrain est encore très partiel, peu étudié et insuffisamment valorisé.
On le constate, les questions en suspens restent nombreuses. Dans ce contexte,
l’objectif de ce numéro est nécessairement limité. Ainsi, en privilégiant des
angles d’analyse variés mais convergents, en se focalisant sur des questions
différentes mais complémentaires, en associant réflexion théorique et
préoccupations pratiques, les articles présentés tentent de souligner quelques-uns des "points fixes" de l’impact des facteurs institutionnels sur les conditions
d’accès à la santé dans les pays en développement.
La réflexion est organisée selon trois axes principaux :
- La définition des repères et des enjeux
- Le rôle des acteurs
- L’accès aux soins en pratique.
Les deux premières contributions tentent de définir quelques repères et enjeux
importants de la problématique explorée, tant sur le plan théorique qu’au
niveau de l’appréhension des problèmes institutionnels et des perspectives
d’évolution envisageables en matière d’accès à la santé dans les pays en
développement. Abdelillah Hamdouch et Marc-Hubert Depret cherchent à
montrer que c’est l’inexistence d’institutions adaptées, aux différents plans
nationaux (des pays du Sud, mais également des pays du Nord) comme au
niveau multilatéral, qui explique très largement la persistance d’un état sanitaire
critique des populations des pays défavorisés. Bruno Boidin, pour sa part,
s’interroge sur la pertinence respective d’une approche plutôt orientée "biens
publics santé" ou plutôt axée sur la santé comme "droit humain", dans le cadre
de la "gouvernance mondiale" de la santé.
Le deuxième groupe de contributions aborde, selon des approches variées, la
question du rôle des acteurs dans l’accès à la santé au sein des pays en
développement. Stéphane Tizio propose une analyse des systèmes de santé et
du rôle de l’État dans les pays du Sud fondée sur les développements récents de
l’économie des règles et des conventions. Bruno Meessen et Wim Van
Damme, pour leur part, examinent les lacunes dans la performance des
systèmes de santé et les options institutionnelles alternatives. Enfin, Samira
Guennif et Claude Mfuka traitent du jeu institutionnel autour de la stratégie
offensive de brevetage déployée dans la période récente par les grands
laboratoires pharmaceutiques en matière d’accès aux traitements antisida dans
les pays en développement.
Les deux dernières contributions de ce numéro examinent la question des liens
entre institutions et accès à la santé sur un plan pratique, en s’attachant
respectivement aux cas de la Mauritanie et du Burkina Faso. L’accent est ici mis
sur les conditions locales spécifiques déterminant l’accès aux soins. Dans le cas
de la Mauritanie, Jérôme Ballet et Fah Ould Brahim Jiddou se proposent
d’appréhender les problèmes d’accès aux soins en se basant sur une grille
d’analyse inspirée du concept de capabilities développé par A. Sen. Enfin, la
contribution de Gérard Foulon et Romaric T. Some s’intéresse aux
conditions de financement des soins au Burkina Faso en positionnant l’analyse
à un niveau fin, qui lui paraît le plus pertinent, celui du "district sanitaire", pour
souligner une perte générale d’efficacité de l’offre de soins au fil du temps.
***
[1]
(CLERSE-CNRS, Université des Sciences et Technologies de Lille) b
bruno. boidin@ univlille1. frAbdel.
Hamdouch@ univ-lille1. fr
[2]
Accords relatifs aux Aspects des Droits de Propriété Intellectuelle qui touchent au
Commerce.