2006
Monde en développement
Lectures
Sylvain ZEGHNI
Université de Marne-la-Vallée
Raymond BARRE, Gilbert BLARDONE, Henri SAVALL
François Perroux. Le centenaire d’un grand économiste,
Economica, Paris, 2005
En 1986, l’Association lyonnaise des Amis de François Perroux, créée sous
l’impulsion de Gilbert Blardone, organisait un colloque sur le thème "Comment
vaincre le chômage ?" auquel participaient François Perroux et l’un de ses
anciens étudiants : Raymond Barre. Ce devait être l’une des dernières
manifestations publiques de François Perroux. Après la mort de celui-ci et la
création de la Fondation François Perroux (présidée par R. Barre), la Fondation
et l’Association ont décidé de conjuguer leurs efforts en organisant les
"Journées annuelles François Perroux" permettant de débattre de questions
d’actualité dans les perspectives ouvertes par l’œuvre de François Perroux.
Chaque année, les communications et les débats de ces journées ont été publiés
dans un ouvrage dont le titre évoque un aspect de l’œuvre de François
Perroux : "l’Europe sans rivages, quarante ans après" ( 1990), "La coexistence
pacifique : vingt ans après" (1991), "La région motrice dans l’économie du 20ème
siècle" (1993), etc.
À l’occasion du centenaire de la naissance de François Perroux, la dernière
édition de ces journées a rendu hommage à la pensée dissidente et créatrice de
cet économiste "hors pair" (dans tous les sens du terme), grâce aux
contributions de Raymond Barre, Henri Bartoli, Gilbert Blardone, Jean-Pierre
Brechet, Anne-Marie Comparini, François Denoël, Marie-Christine Leroy,
Jacques Lesourne, Maurice Niveau et Henri Savall.
Cet ouvrage est particulièrement intéressant aussi bien pour le lecteur qui
découvre les travaux de François Perroux que pour celui pour qui cette pensée
originale est familière.
Le lecteur "non initié" y trouvera en effet, présentée de manière claire et
synthétique, l’œuvre de François Perroux sous quasiment toutes ses facettes :
l’analyse du pouvoir et des rapports de domination (R. Barre), le
développement et le sous-développement (G. Blardone), la globalisation et la
gouvernance globale (H. Bartoli, M. Niveau), l’économie du savoir (A.M.
Comparini), la monnaie (M.C. Leroy), l’économie de la ressource humaine (F.
Denoël), la dynamique spatiale et temporelle (H. Savall), la révision de la théorie
de l’équilibre général en termes d’unités actives (J.-P. Brechet et J. Lesourne),
etc. Ce livre constitue donc un instrument de travail utile parce qu’il offre une
remarquable synthèse d’un nombre considérable de publications échelonnées
sur la période 1930-1987. On peut mesurer l’intérêt d’une telle synthèse lorsque
l’on sait que la recension la plus récente - et sans doute la plus complète - des
travaux de François Perroux réalisée à ce jour par Christian De Bresson et
Michel Chai a nécessité de nombreuses années d’investigations patientes et
minutieuses et qu’elle compte pas moins de 880 références (Christian
DeBresson ed. : François Perroux’s Economics of Asymmetry and
Development. McGill-Queens' University Press, sous presse).
Mais, plus généralement, ce texte est particulièrement stimulant pour toute
personne curieuse de comprendre le monde dans lequel nous vivons, en ce qu’il
montre le caractère directement applicable et souvent en avance sur son temps
des réflexions de F. Perroux et de ses "intuitions géniales" (M. Niveau). En
particulier, R. Barre nous montre clairement comment les concepts d’asymétrie,
de dominance, de domination et leurs multiples modalités d’expression
(influence, coercition, subordination) nous aident à comprendre la situation
géopolitique actuelle. Ils permettent, en particulier, de caractériser les facteurs
qui contribuent à affirmer la position dominante des États-Unis aujourd’hui, en
prenant en compte les déterminants structurels des rapports de pouvoir :
dimension, recherche, taille du marché, prééminence financière, capacité
d’impulsion conjoncturelle relativement autonome, etc. Les thèses développées
par François Perroux donnent également un éclairage précieux de la politique
extérieure des États-Unis, de la pensée néo-conservatrice et des "valeurs" qui
l’inspirent. Admettons que cette politique soit effectivement guidée par la
promotion messianique de ces valeurs, malgré la forte odeur de pétrole qu’elle
dégage. En bonne logique, nous devons toutefois nous interroger sur la
"soutenabilité" d’une telle politique extérieure de plus en plus éloignée des
préconisations du néo-réalisme américain (R. Keohane, R. Gilpin, J. Nye, S.
Krasner). La stabilité du monde suppose, de fait, une véritable symbiose entre
un ordre de la puissance et un ordre du droit (régime coopératif) à l’échelle de
la planète. Or si le premier est acquis, le second est pour le moins balbutiant et
précaire, voire fragilisé par la politique américaine.
De même, les vues proposées par François Perroux avant même la conclusion
du traité de Rome sont saisissantes par leur clairvoyance. Dans "L’Europe sans
rivages" ( 1954), il prévoit en effet le rapprochement de "la vieille Europe et de
la nouvelle Europe à l’Est du rideau de fer", la destruction de ce dernier, ainsi
que la nécessité pour la communauté européenne de s’élargir à l’Angleterre en
même temps que le refus britannique" à soumettre sa monnaie aux décisions
d’un pouvoir européen". Pour qui s’intéresse à l’histoire de l’Union
européenne, nul doute que cette vision du devenir de la communauté avant
même sa création, 16 ans avant le plan Werner et 45 ans avant la création de la
BCE a de quoi laisser songeur. Si cette pensée est si riche et stimulante, c’est -
nous explique M. Niveau - parce que François Perroux était tout à la fois
philosophe, sociologue, politologue, historien en même temps qu’économiste
et surtout parce qu’il était doté d’une immense culture.
C’est certainement la vertu principale de ce livre que de montrer à quel point les
enseignements de François Perroux, toujours soucieux de marier la réflexion
théorique et l’analyse des "faits porteurs d’avenir", peuvent être utiles pour
mieux comprendre le monde du 21ème siècle.
René SANDRETTO
Gate CNRS, Université Lumière Lyon 2
Pierre JUDET Le tiers-monde n’est pas dans l’impasse
Éditions Charles Léopold Mayer, Paris, 2005,115 p.
"Le tiers-monde n’est pas dans l’impasse" est un essai qui s’inscrit assez nettement à
contre-courant de ce qu’on peut lire le plus souvent sur le développement.
D’un optimisme évident, son auteur tente de montrer que les fatalités du sous-développement ne sont peut-être pas aussi inévitables que ce que l’on veut bien
dire et que développement et sous-développement ne sont en rien des
processus linéaires irrémédiables. En illustrant ses propos d’exemples
historiques multiples, parfois bien connus comme ceux de la Chine ou de
l’Argentine, parfois nettement moins comme dans le cas du Paraguay ou de
Madagascar, Pierre Judet souligne à quel point le développement est un
processus complexe qui ne peut véritablement s’appréhender que si on
comprend bien le contexte historique dans lequel il s’enracine. Convaincant, cet
argumentaire est ensuite suivi d’une série de réflexions sur quelques grands
thèmes tels que l’agriculture, les politiques d’industrialisation ou l’importance
de l’éducation et ce pour déboucher sur la deuxième partie essentielle de l’essai.
Dans cette deuxième partie, sans angélisme, l’auteur tente toutefois de
s’opposer aux visions pessimistes sur des thèmes tels que les pénuries d’énergie
et/ou de matières premières, les évolutions démographiques, la faim, le
développement durable et le commerce international. Il rappelle également
l’importance du rôle des États et suggère diverses évolutions des institutions
internationales si on souhaite que mondialisation et développement se
renforcent au lieu de s’opposer.
"Le tiers-monde n’est pas dans l’impasse" est un essai agréable à lire, même si
certains propos auraient mérité d’être argumentés et analysés de manière plus
approfondie au vu de l’originalité des propos tenus. Reste que pour le lecteur
soucieux de partager une vision optimiste des processus de développement en
cours, il s’agit là d’un texte qui aborde l’essentiel des grands thèmes actuels en
une centaine de pages à peine. À lire, donc.
Marc LABIE
Centre de Recherche Warocqué
Université de Mons-Hainaut (Belgique)
ALESINA A. et GLAESER E.L.
" Combattre les inégalités et la pauvreté : Les États-Unis face à l’Europe"
Flammarion, Paris, février 2006,374p. (Traduction par Paul CHEMLA)
Edition originale " Fighting Poverty in the US and Europe
-A World of Difference", Harvard University Press, 2004
En 1906, l’économiste allemand Werner Sombart posa une question célèbre :
"Pourquoi n’y a-t-il pas de socialisme aux États-Unis ?". Depuis lors, de
nombreux sociologues ont proposé leur réponse. Le plus connu d’entre eux,
Seymour Martin Lipset, a passé la plus grande partie de sa carrière à s’interroger
sur ce qu’il a appelé "l’exception américaine". Aucun d’entre eux n’apporta une
réponse définitive.
Dans leur ouvrage les économistes Alberto Alesina et Edward L. Glaeser utilisent
les outils de l’économie moderne pour tenter de répondre à une question proche :
Pourquoi les pays européens ont-ils un système d’État-Providence beaucoup plus
développé qu’aux États-Unis ?
Dès l’introduction, les auteurs montrent que si les différences de systèmes se
sont accrues dans les années 1950 et 1960, les racines de ces différences doivent
être recherchées dans le processus de développement lui-même depuis le début
du 19ème siècle.
L’explication par de prétendus facteurs économiques
Comme leurs prédécesseurs, les auteurs invoquent des facteurs économiques
pour justifier ces différences. Mais ces facteurs se révèlent être inopérants.
Ainsi, la théorie économique prévoit-elle que la demande de redistribution est
plus forte dans les pays où l’inégalité des revenus avant impôt est la plus élevée.
Mais les États-Unis ont un degré d’inégalité de revenu avant impôt beaucoup
plus élevé que les états européens, et ce sont ces derniers qui redistribuent le
plus.
Un autre argument, celui de la plus forte mobilité sociale aux États-Unis par
rapport à l’Europe est étudié. Après une argumentation serrée sur la mesure de
la mobilité sociale, les auteurs constatent que la mobilité des classes moyennes
aux États-Unis est bien supérieure à celle des classes moyennes européennes.
Cependant, la différence est relativement faible par rapport aux attentes et aux
croyances. De plus, il s’avère que la mobilité des plus démunis est supérieure en
Europe par rapport aux États-Unis. L’argument souvent invoqué de la mobilité
sociale forte des États-Unis perd alors beaucoup de sa force !
D’autres arguments telle l’efficacité des systèmes fiscaux ou la demande de
stabilité économique sont étudiés sans plus de succès.
L’explication par les facteurs politiques
L’explication par les facteurs purement économiques les plus couramment
avancés par la théorie économique ayant échoué, Alesina et Glaeser
s’intéressent aux facteurs politiques. Les États-Unis et les pays de l'Europe
continentale qu'Alesina et Glaeser examinent sont des démocraties libérales.
Comment, alors, les systèmes politiques de ces pays pourraient-ils expliquer la
différence d’ampleur de leurs États-Providence ? La réponse tient en ce que la
plupart des démocraties européennes ont des systèmes de représentation
intégrant plus ou moins de proportionnelle qui rendent possible l’entrée des
petits partis au Parlement. Ainsi, à la fin du 19ème siècle et au début de 20ème
siècle la revendication de la proportionnelle a permis aux partis socialistes et
communistes européens d’émerger et de former des coalitions avec le centre.
Une fois dans le système, les partis extrêmes peuvent influencer la plate-forme
d’une large coalition de gauche, la poussant à adopter des propositions plus
radicales, qui mènent à une plus grande redistribution du revenu.
En revanche, le système américain du " winner takes all" tend à encourager les
candidats à se conformer plus étroitement aux positions de l'électeur médian
comme l’a expliqué Anthony Downs en 1957 dans son ouvrage An Economic
Theory of Democracy. Ainsi, sur les 435 membres de la chambre des représentants,
434 appartiennent à l’un des deux grands partis, seul le représentant du
Vermont est indépendant. Cela pose la question suivante : Quels facteurs ont
fait adopter à la plupart des états de l'Europe continentale des systèmes
comportant plus ou moins de proportionnelle ? Alesina et Glaeser offrent deux
explications. La première tient aux grèves générales du début du 20ème siècle
dans les petits états européens (Belgique, Pays-Bas, Suisse), ainsi que dans ceux
où la population est très concentrées dans les villes (Finlande et Suède).
Compte tenu de la faible taille des pays, ou de la forte concentration urbaine,
les grèves générales seraient plus efficaces dans ces pays et cela expliquerait
l’adoption d’un système de proportionnelle dès avant 1914. La seconde
explication tient en la défaite en 1918 de grands états (Allemagne et Autriche)
ou de la déception de certains (Italie), qui favorise la chute de régimes
politiques forts et la fraternisation d’une partie de l’armée avec le peuple.
À l’inverse, les États-Unis sont un grand pays et une grève générale a peu de
chance de survenir avec succès même si localement, des grèves importantes ont
pu se développer. De plus, le territoire des États-Unis n’a jamais été envahi,
provoquant ainsi la déshérence du pouvoir politique. Plus fondamentalement,
le rôle joué par la Cour Suprême et le Sénat dans le conservatisme social est,
pour les auteurs, sans équivalent en Europe.
Les explications par la discrimination raciale
Alesina et Glaeser montrent que la discrimination raciale joue un rôle fort dans
les différences de systèmes (50%). En effet, les États-Unis sont un pays
beaucoup moins homogène que les pays européens de par leur histoire. La
discrimination raciale apparaît être déterminante dans le choix du système
d’État-Providence. Celui-ci laisse une large part à la charité aux États-Unis car
on veut pouvoir “choisir son pauvre”. À travers la “républicanisation du Sud”
dans les années 1960, les auteurs montrent comment la révolte fiscale a porté
Ronald Reagan au pouvoir et a contribué à un recentrage très net du parti
démocrate.
Selon les auteurs, les racines sont donc à chercher dans le domaine du
fractionnement racial de la société américaine et dans les facteurs politiques. Il
nous semble cependant que les auteurs n’ont pas prêté une attention suffisante
à l'idéologie des pères fondateurs. C'est compréhensible : Il est difficile de
mesurer l’idéologie. De plus, les auteurs s’arrêtent en chemin et évitent de poser
une question essentielle : ces différences entre les systèmes d’État-Providence
américain et européens ont-elles un impact sur le bien-être des habitants ? En
tout état de cause, un livre stimulant.