Mondes en développement
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-5135-2
140 pages

p. 117 à 121
doi: en cours

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no 133 2006/1

 
Raymond BARRE, Gilbert BLARDONE, Henri SAVALL François Perroux. Le centenaire d’un grand économiste, Economica, Paris, 2005
 
 
En 1986, l’Association lyonnaise des Amis de François Perroux, créée sous l’impulsion de Gilbert Blardone, organisait un colloque sur le thème "Comment vaincre le chômage ?" auquel participaient François Perroux et l’un de ses anciens étudiants : Raymond Barre. Ce devait être l’une des dernières manifestations publiques de François Perroux. Après la mort de celui-ci et la création de la Fondation François Perroux (présidée par R. Barre), la Fondation et l’Association ont décidé de conjuguer leurs efforts en organisant les "Journées annuelles François Perroux" permettant de débattre de questions d’actualité dans les perspectives ouvertes par l’œuvre de François Perroux. Chaque année, les communications et les débats de ces journées ont été publiés dans un ouvrage dont le titre évoque un aspect de l’œuvre de François Perroux : "l’Europe sans rivages, quarante ans après" ( 1990), "La coexistence pacifique : vingt ans après" (1991), "La région motrice dans l’économie du 20ème siècle" (1993), etc.
À l’occasion du centenaire de la naissance de François Perroux, la dernière édition de ces journées a rendu hommage à la pensée dissidente et créatrice de cet économiste "hors pair" (dans tous les sens du terme), grâce aux contributions de Raymond Barre, Henri Bartoli, Gilbert Blardone, Jean-Pierre Brechet, Anne-Marie Comparini, François Denoël, Marie-Christine Leroy, Jacques Lesourne, Maurice Niveau et Henri Savall.
Cet ouvrage est particulièrement intéressant aussi bien pour le lecteur qui découvre les travaux de François Perroux que pour celui pour qui cette pensée originale est familière.
Le lecteur "non initié" y trouvera en effet, présentée de manière claire et synthétique, l’œuvre de François Perroux sous quasiment toutes ses facettes : l’analyse du pouvoir et des rapports de domination (R. Barre), le développement et le sous-développement (G. Blardone), la globalisation et la gouvernance globale (H. Bartoli, M. Niveau), l’économie du savoir (A.M. Comparini), la monnaie (M.C. Leroy), l’économie de la ressource humaine (F. Denoël), la dynamique spatiale et temporelle (H. Savall), la révision de la théorie de l’équilibre général en termes d’unités actives (J.-P. Brechet et J. Lesourne), etc. Ce livre constitue donc un instrument de travail utile parce qu’il offre une remarquable synthèse d’un nombre considérable de publications échelonnées sur la période 1930-1987. On peut mesurer l’intérêt d’une telle synthèse lorsque l’on sait que la recension la plus récente - et sans doute la plus complète - des travaux de François Perroux réalisée à ce jour par Christian De Bresson et Michel Chai a nécessité de nombreuses années d’investigations patientes et minutieuses et qu’elle compte pas moins de 880 références (Christian DeBresson ed. : François Perroux’s Economics of Asymmetry and Development. McGill-Queens' University Press, sous presse).
Mais, plus généralement, ce texte est particulièrement stimulant pour toute personne curieuse de comprendre le monde dans lequel nous vivons, en ce qu’il montre le caractère directement applicable et souvent en avance sur son temps des réflexions de F. Perroux et de ses "intuitions géniales" (M. Niveau). En particulier, R. Barre nous montre clairement comment les concepts d’asymétrie, de dominance, de domination et leurs multiples modalités d’expression (influence, coercition, subordination) nous aident à comprendre la situation géopolitique actuelle. Ils permettent, en particulier, de caractériser les facteurs qui contribuent à affirmer la position dominante des États-Unis aujourd’hui, en prenant en compte les déterminants structurels des rapports de pouvoir : dimension, recherche, taille du marché, prééminence financière, capacité d’impulsion conjoncturelle relativement autonome, etc. Les thèses développées par François Perroux donnent également un éclairage précieux de la politique extérieure des États-Unis, de la pensée néo-conservatrice et des "valeurs" qui l’inspirent. Admettons que cette politique soit effectivement guidée par la promotion messianique de ces valeurs, malgré la forte odeur de pétrole qu’elle dégage. En bonne logique, nous devons toutefois nous interroger sur la "soutenabilité" d’une telle politique extérieure de plus en plus éloignée des préconisations du néo-réalisme américain (R. Keohane, R. Gilpin, J. Nye, S. Krasner). La stabilité du monde suppose, de fait, une véritable symbiose entre un ordre de la puissance et un ordre du droit (régime coopératif) à l’échelle de la planète. Or si le premier est acquis, le second est pour le moins balbutiant et précaire, voire fragilisé par la politique américaine.
De même, les vues proposées par François Perroux avant même la conclusion du traité de Rome sont saisissantes par leur clairvoyance. Dans "L’Europe sans rivages" ( 1954), il prévoit en effet le rapprochement de "la vieille Europe et de la nouvelle Europe à l’Est du rideau de fer", la destruction de ce dernier, ainsi que la nécessité pour la communauté européenne de s’élargir à l’Angleterre en même temps que le refus britannique" à soumettre sa monnaie aux décisions d’un pouvoir européen". Pour qui s’intéresse à l’histoire de l’Union européenne, nul doute que cette vision du devenir de la communauté avant même sa création, 16 ans avant le plan Werner et 45 ans avant la création de la BCE a de quoi laisser songeur. Si cette pensée est si riche et stimulante, c’est - nous explique M. Niveau - parce que François Perroux était tout à la fois philosophe, sociologue, politologue, historien en même temps qu’économiste et surtout parce qu’il était doté d’une immense culture.
C’est certainement la vertu principale de ce livre que de montrer à quel point les enseignements de François Perroux, toujours soucieux de marier la réflexion théorique et l’analyse des "faits porteurs d’avenir", peuvent être utiles pour mieux comprendre le monde du 21ème siècle.
 
René SANDRETTO Gate CNRS, Université Lumière Lyon 2 Pierre JUDET Le tiers-monde n’est pas dans l’impasse Éditions Charles Léopold Mayer, Paris, 2005,115 p.
 
 
"Le tiers-monde n’est pas dans l’impasse" est un essai qui s’inscrit assez nettement à contre-courant de ce qu’on peut lire le plus souvent sur le développement. D’un optimisme évident, son auteur tente de montrer que les fatalités du sous-développement ne sont peut-être pas aussi inévitables que ce que l’on veut bien dire et que développement et sous-développement ne sont en rien des processus linéaires irrémédiables. En illustrant ses propos d’exemples historiques multiples, parfois bien connus comme ceux de la Chine ou de l’Argentine, parfois nettement moins comme dans le cas du Paraguay ou de Madagascar, Pierre Judet souligne à quel point le développement est un processus complexe qui ne peut véritablement s’appréhender que si on comprend bien le contexte historique dans lequel il s’enracine. Convaincant, cet argumentaire est ensuite suivi d’une série de réflexions sur quelques grands thèmes tels que l’agriculture, les politiques d’industrialisation ou l’importance de l’éducation et ce pour déboucher sur la deuxième partie essentielle de l’essai. Dans cette deuxième partie, sans angélisme, l’auteur tente toutefois de s’opposer aux visions pessimistes sur des thèmes tels que les pénuries d’énergie et/ou de matières premières, les évolutions démographiques, la faim, le développement durable et le commerce international. Il rappelle également l’importance du rôle des États et suggère diverses évolutions des institutions internationales si on souhaite que mondialisation et développement se renforcent au lieu de s’opposer.
"Le tiers-monde n’est pas dans l’impasse" est un essai agréable à lire, même si certains propos auraient mérité d’être argumentés et analysés de manière plus approfondie au vu de l’originalité des propos tenus. Reste que pour le lecteur soucieux de partager une vision optimiste des processus de développement en cours, il s’agit là d’un texte qui aborde l’essentiel des grands thèmes actuels en une centaine de pages à peine. À lire, donc.
 
Marc LABIE Centre de Recherche Warocqué Université de Mons-Hainaut (Belgique) ALESINA A. et GLAESER E.L.
 
 
" Combattre les inégalités et la pauvreté : Les États-Unis face à l’Europe" Flammarion, Paris, février 2006,374p. (Traduction par Paul CHEMLA) Edition originale " Fighting Poverty in the US and Europe -A World of Difference", Harvard University Press, 2004 En 1906, l’économiste allemand Werner Sombart posa une question célèbre : "Pourquoi n’y a-t-il pas de socialisme aux États-Unis ?". Depuis lors, de nombreux sociologues ont proposé leur réponse. Le plus connu d’entre eux, Seymour Martin Lipset, a passé la plus grande partie de sa carrière à s’interroger sur ce qu’il a appelé "l’exception américaine". Aucun d’entre eux n’apporta une réponse définitive.
Dans leur ouvrage les économistes Alberto Alesina et Edward L. Glaeser utilisent les outils de l’économie moderne pour tenter de répondre à une question proche : Pourquoi les pays européens ont-ils un système d’État-Providence beaucoup plus développé qu’aux États-Unis ?
Dès l’introduction, les auteurs montrent que si les différences de systèmes se sont accrues dans les années 1950 et 1960, les racines de ces différences doivent être recherchées dans le processus de développement lui-même depuis le début du 19ème siècle.
L’explication par de prétendus facteurs économiques
Comme leurs prédécesseurs, les auteurs invoquent des facteurs économiques pour justifier ces différences. Mais ces facteurs se révèlent être inopérants. Ainsi, la théorie économique prévoit-elle que la demande de redistribution est plus forte dans les pays où l’inégalité des revenus avant impôt est la plus élevée. Mais les États-Unis ont un degré d’inégalité de revenu avant impôt beaucoup plus élevé que les états européens, et ce sont ces derniers qui redistribuent le plus.
Un autre argument, celui de la plus forte mobilité sociale aux États-Unis par rapport à l’Europe est étudié. Après une argumentation serrée sur la mesure de la mobilité sociale, les auteurs constatent que la mobilité des classes moyennes aux États-Unis est bien supérieure à celle des classes moyennes européennes. Cependant, la différence est relativement faible par rapport aux attentes et aux croyances. De plus, il s’avère que la mobilité des plus démunis est supérieure en Europe par rapport aux États-Unis. L’argument souvent invoqué de la mobilité sociale forte des États-Unis perd alors beaucoup de sa force !
D’autres arguments telle l’efficacité des systèmes fiscaux ou la demande de stabilité économique sont étudiés sans plus de succès.
L’explication par les facteurs politiques
L’explication par les facteurs purement économiques les plus couramment avancés par la théorie économique ayant échoué, Alesina et Glaeser s’intéressent aux facteurs politiques. Les États-Unis et les pays de l'Europe continentale qu'Alesina et Glaeser examinent sont des démocraties libérales. Comment, alors, les systèmes politiques de ces pays pourraient-ils expliquer la différence d’ampleur de leurs États-Providence ? La réponse tient en ce que la plupart des démocraties européennes ont des systèmes de représentation intégrant plus ou moins de proportionnelle qui rendent possible l’entrée des petits partis au Parlement. Ainsi, à la fin du 19ème siècle et au début de 20ème siècle la revendication de la proportionnelle a permis aux partis socialistes et communistes européens d’émerger et de former des coalitions avec le centre. Une fois dans le système, les partis extrêmes peuvent influencer la plate-forme d’une large coalition de gauche, la poussant à adopter des propositions plus radicales, qui mènent à une plus grande redistribution du revenu.
En revanche, le système américain du " winner takes all" tend à encourager les candidats à se conformer plus étroitement aux positions de l'électeur médian comme l’a expliqué Anthony Downs en 1957 dans son ouvrage An Economic Theory of Democracy. Ainsi, sur les 435 membres de la chambre des représentants, 434 appartiennent à l’un des deux grands partis, seul le représentant du Vermont est indépendant. Cela pose la question suivante : Quels facteurs ont fait adopter à la plupart des états de l'Europe continentale des systèmes comportant plus ou moins de proportionnelle ? Alesina et Glaeser offrent deux explications. La première tient aux grèves générales du début du 20ème siècle dans les petits états européens (Belgique, Pays-Bas, Suisse), ainsi que dans ceux où la population est très concentrées dans les villes (Finlande et Suède). Compte tenu de la faible taille des pays, ou de la forte concentration urbaine, les grèves générales seraient plus efficaces dans ces pays et cela expliquerait l’adoption d’un système de proportionnelle dès avant 1914. La seconde explication tient en la défaite en 1918 de grands états (Allemagne et Autriche) ou de la déception de certains (Italie), qui favorise la chute de régimes politiques forts et la fraternisation d’une partie de l’armée avec le peuple.
À l’inverse, les États-Unis sont un grand pays et une grève générale a peu de chance de survenir avec succès même si localement, des grèves importantes ont pu se développer. De plus, le territoire des États-Unis n’a jamais été envahi, provoquant ainsi la déshérence du pouvoir politique. Plus fondamentalement, le rôle joué par la Cour Suprême et le Sénat dans le conservatisme social est, pour les auteurs, sans équivalent en Europe.
Les explications par la discrimination raciale
Alesina et Glaeser montrent que la discrimination raciale joue un rôle fort dans les différences de systèmes (50%). En effet, les États-Unis sont un pays beaucoup moins homogène que les pays européens de par leur histoire. La discrimination raciale apparaît être déterminante dans le choix du système d’État-Providence. Celui-ci laisse une large part à la charité aux États-Unis car on veut pouvoir “choisir son pauvre”. À travers la “républicanisation du Sud” dans les années 1960, les auteurs montrent comment la révolte fiscale a porté Ronald Reagan au pouvoir et a contribué à un recentrage très net du parti démocrate.
Selon les auteurs, les racines sont donc à chercher dans le domaine du fractionnement racial de la société américaine et dans les facteurs politiques. Il nous semble cependant que les auteurs n’ont pas prêté une attention suffisante à l'idéologie des pères fondateurs. C'est compréhensible : Il est difficile de mesurer l’idéologie. De plus, les auteurs s’arrêtent en chemin et évitent de poser une question essentielle : ces différences entre les systèmes d’État-Providence américain et européens ont-elles un impact sur le bien-être des habitants ? En tout état de cause, un livre stimulant.
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