Mondes en développement
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-5136-0
150 pages

p. 7 à 11
doi: en cours

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no 134 2006/2

2006 Monde en développement

Présentation

Philippe Hugon  [1]
Ce numéro de Mondes en développement est centré sur la formation générale et professionnelle et les liens de celles-ci avec le travail, sous différentes facettes. Il traite du travail et de la formation en Chine, au Pérou, en Afrique et en Andalousie. Il est principalement axé sur le monde rural et aborde les éducations dites "informelles ou alternatives".
Thierry Pairault brosse l'évolution du système de formation en Chine en montrant comment celui-ci s'est transformé en relation avec le système économique et politique. Les entreprises d'Etat ont vu leur rôle se restreindre alors que se développaient des besoins en main-d'oeuvre pour des entreprises, notamment à capitaux étrangers. L'auteur précise en quoi la formation professionnelle est privilégiée aux dépens de la formation générale bénéficiant d'un faible appui des budgets publics. Ce choix immédiatement rentable risque de se faire aux dépens d'une adaptation nécessaire du système économique à moyen et long terme.
Pascale Phélinas, étudiant les effets sur l'emploi rural de la formation au Pérou, à partir d'enquêtes, souligne les limites des analyses sur la formation et le capital humain négligeant la diversification des activités. Elle montre en quoi les emplois sont segmentés avec vérification des hypothèses dualistes, rôle de l'auto-emploi et des "jobs makers". On constate des stratégies d'optimisation des revenus de la part des familles qui affectent les mieux formés aux emplois les plus rémunérés. L'auteur met en évidence le rôle clé de la formation dans les choix professionnels.
Frédéric Moens étalonne la contribution au développement de leurs pays de boursiers universitaires de troisième cycle, ceux-ci ayant réalisé une partie de leur cursus en Belgique. Sa recherche menée durant les années 2003 et 2004 dans cinq pays africains (Bénin, Cameroun, Maroc, République démocratique du Congo, Sénégal) porte sur le devenir d’anciens boursiers de troisième cycle. Leur passage à l’université, et plus encore leur formation supérieure acquise, pour partie, en dehors de leur pays d’origine, a été l’occasion d’une promotion sociale mais ils ne constituent pas aujourd’hui une élite émergente dans leur pays d’origine et ils n'ont pas su, ou pu, convertir le capital culturel acquis en une ressource reconnue et utilisable dans leurs contextes d’origine. La balance entre les avantages individuels tirés de la formation et les pressions structurelles révèle l’illusion d’un développement induit par la formation supérieure mais aussi, paradoxalement, l’impossibilité en termes d’équité de suspendre les mécanismes de bourses.
Mohammed Bougroum, Aomar Ibourk et Paul Löwenthal analysent la contribution du tissu associatif à l’accès à l’éducation de base au Maroc. Par son ampleur, l’analphabétisme au Maroc est un problème structurel qui peut hypothéquer la réussite de toute stratégie de développement économique et social. Les auteurs soulignent comment, en tant qu’acteur d’alphabétisation, le recours au tissu associatif, s’inscrit dans cette logique de mobilisation des ressources. Il n'est pas évident, toutefois, que le tissu associatif soit bien qualifié pour assurer une alphabétisation de masse et de qualité. Pour être effective, la mobilisation du secteur associatif devrait intervenir de manière progressive en mettant en place des programmes de qualification et de certification des associations.
Nadia Lamarkbi et Elsa Lafaye de Micheaux illustrent l'ouverture de l'éducation primaire rurale marocaine face à l'insuffisance d'offre de l'enseignement formel. À partir d’une enquête de terrain sur la Fondation Zakoura, elles étudient l’émergence d’un nouveau marché scolaire et tentent de cerner les contours de l’enseignement reçu par ces enfants. Le contenu et le niveau académique de l’enseignement offert ne sont pas à la hauteur du système éducatif national, malgré l’annonce d’innovations pédagogiques. Les écoles Zakoura proposent une école de proximité, ouverte aux enfants sans limite d'âge et recrutent des femmes enseignantes pour lever certaines réticences des familles à la scolarisation des filles. Dans un contexte de sous-scolarisation des enfants de paysans (eux-mêmes analphabètes en majorité), elles s'inscrivent dans un partenariat avec l'Etat sous les auspices des institutions internationales pour permettre la scolarisation d'enfants qui n'auraient pas d'autres possibilités de s'instruire sinon. Les résultats sont cependant largement insuffisants. Les carences de l’Etat en matière d’éducation en zones rurales ne sont que partiellement compensées par les ONG auprès des enfants de paysans pauvres. Selon François Vergès, le commerce équitable peut être un vecteur de formation et d’éducation. Cet impact est évalué à partir de quinze études menées et après vingt-cinq ans de pratiques d'Artisans du Monde. Le commerce équitable semble fortement lié à l’engagement des parents vis-à-vis de la scolarité de leurs enfants. Il favorise la prise de conscience de l’importance de la scolarisation et la mise en capacité d’apporter un soutien effectif aux enfants.
La question du marché du travail est abordée par Bernard Roux par une étude des liens en Andalousie entre l'agriculture (fruits et légumes) et l'immigration. Fondamentalement utilisée pour rendre compte de la situation du secteur industriel, la théorie de la segmentation du travail est moins appliquée à des secteurs où le salariat est peu présent et où les entreprises sont de petite dimension. C’est le cas de l’agriculture où, pourtant, le salariat qu’on y rencontre est une preuve de la permanence d’un segment défavorisé du marché du travail. L'article apporte une contribution à la connaissance empirique du segment secondaire du marché du travail. L’étude du cas d’Almeria contribue à expliquer comment les exploitations intensives de fruits et légumes méditerranéens tirent parti d’un segment du marché du travail qu’alimentent les immigrés, caractérisé par la flexibilité, les bas salaires et l’excédent de travailleurs. Cette combinaison socio-économique, devenue structurelle, alliant l’agriculture et le travail des immigrés, peut être qualifiée de "modèle andalou".
Au-delà de la diversité des objets, des terrains et des méthodes, ces différents articles constituent une contribution importante à l'analyse du rôle de la formation dans la croissance et à la compréhension de l'hétérogénéité des systèmes de formation en relation avec le travail.
Les enjeux de la formation et du travail dans le développement
Il existe un consensus de la communauté internationale à propos du rôle déterminant de la formation et de l’éducation dans le processus de développement. La formation, comme le rappelle Thierry Pairault, est un facteur de croissance, d'amélioration de la productivité et d'absorption des technologies étrangères. Ce rôle est renforcé dans la nouvelle économie de l’information et de la connaissance. Or, il y a peu de domaines, en fait, où les enjeux ne soient aussi conflictuels, que ce soit en termes de valeurs et de connaissances transmises, de tensions entre l’universalisme et le particularisme, d’accès différenciés à l’école selon les catégories sociales ou de divergences entre les Etats. Certes, pour Frédéric Moens, les capacités minimales (savoir lire, écrire et calculer) sont corrélées positivement à l’indice de développement. Toutefois, ni les théories du capital humain (version occidentale d’une vulgate qui lie la formation au développement) ni les visions développementalistes n’arrivent à vérifier une liaison stricte entre le développement et l’apprentissage. Pascale Phélinas illustre, en revanche, en quoi la formation accroît la diversité des choix des familles et contribue de la sorte à relier formation et rémunération.
La formation est elle-même, comme en rend compte ce numéro, multiforme. Elle est générale et professionnelle ; elle concerne les jeunes scolarisés (scolarisation) mais également les adultes (alphabétisation) ou les adolescents (formation professionnelle, apprentissage). L'enseignement et la scolarisation sont des processus institutionnalisés de formation et de transmission des connaissances qui développent des aptitudes, des habitudes et des attitudes. Ils se réalisent au sein d'une institution, l'école, qui se caractérise par plusieurs traits : hiérarchie des cycles de formation, séparation vis-à-vis de la production, corps spécialisé d'enseignants rémunérés, sanction des acquisitions des savoirs par des promotions et par des diplômes. La formation fait en amont l’objet de choix et de décision de la part des individus ou des ménages. Ce processus de formation concerne des individus hétérogènes ; il se réalise dans des institutions différenciées, se déroule dans un temps long et s’effectue en univers risqué ou incertain. L'institution scolaire, soutenue par les pouvoirs publics, ne parvient pas dans les pays pauvres à toucher la totalité de la population et l'on voit se développer, notamment en zone rurale, de nombreuses expériences alternatives dont les succès sont limités, comme le soulignent, pour le Maroc, les contributions de Mohammed Bougroum, Aomar Ibourk, Paul Löwenthal ou Nadia Lamarkbi et Elsa Lafaye de Micheaux.
La formation conduit, en aval, à insérer les élèves sur un marché du travail. Elle accroît, selon Pascale Phélinas, les possibilités de choix des familles. L'enseignement est en relation avec le système d'emploi par les capacités du système productif de financer l'école et d'absorber les sortants du système scolaire. On peut observer un écart croissant entre les flux d'élèves sortant et leur emploi dans le système officiel, d'où un chômage intellectuel, une déqualification, une émigration des compétences ou une informalisation des emplois. Il existe de nombreux liens entre la formation et le marché du travail, lui-même segmenté, comme l'analyse Bernard Roux. La théorie de la segmentation a été élaborée pour rendre compte de la structure globale du marché du travail, avec ses marchés internes, où se trouvent les salariés bénéficiant de conditions favorables, et son marché secondaire (ou inférieur), qui soumet les travailleurs à des conditions défavorables (instabilité, faible qualification, bas salaires).
Les liens entre formation, éducation et développement
Au-delà des liens entre formation et travail, ces contributions abordent les relations complexes entre l'éducation et le développement.
La fonction éducative et la formation ne peuvent être réduites à leur fonction économique et à leurs liens avec le marché du travail. L’éducation, dont la scolarisation n’est qu’une composante, est historiquement au cœur de la construction de la citoyenneté et de la nation, du fonctionnement de l'Etat, de la langue de communication et de diffusion de savoirs spécifiques attachés aux diverses cultures. Elle est, en même temps, un lieu de diffusion de savoirs universels, de maîtrise des mécanismes fondamentaux, d'apprentissage de langues de communication véhiculaires internationales et de connaissances favorisant les compétences et les innovations au sein des unités productives.
L’éducation est un processus de socialisation ; elle vise à intégrer les élèves dans la société, tout en développant leurs capacités. Ses effets sur le développement économique sont fonction : du milieu éducogène conditionnant l’éducabilité des enfants ; du contenu et de la qualité des connaissances véhiculées par le système d’enseignement qui détermine l’intégration de celles-ci par l’élève ; de la présence d’un milieu professionnel et social qui permet la rétention et la valorisation des connaissances.
La formation est un support. Son efficacité quant au développement économique dépend des modèles qu’elle propose, des motivations qu’elle suscite, des valeurs qu’elle transmet. L’enseignement scolaire participe de l’apprentissage des mécanismes fondamentaux de la pensée (lire, écrire, compter dans une langue écrite), des découvertes de la notion de causalité et de temps linéaire, de la mise en contact avec les jeux et les formes. L'investissement scolaire est ainsi un facteur potentiel important du développement en propageant les valeurs motrices de la croissance, en diffusant l'innovation, l'esprit expérimental ou les aptitudes. Mais, en même temps, il est ancré dans des systèmes socio-historiques, il aboutit à des habitudes et à des attitudes et filtre certains systèmes de valeur. L’innovation, que peut favoriser la formation, est elle-même non pas fonction de savoirs unifiés mais de la diversité culturelle en phase avec des projets personnalisés des acteurs.
Dans la théorie économique standard, le savoir est traité comme une information, c'est-à-dire un flux de données codifiées ou un ensemble fini d’états auxquels on peut assigner des probabilités. Au contraire, la connaissance est un processus, une capacité d’engendrer de nouveaux acquis par apprentissage et par capacité cognitive. La connaissance est un stock qui a une dimension en partie non codifiable et qui inclut la notion de compétences. Une information devient connaissance dans la mesure où celui qui la détient est capable de la comprendre, de la combiner avec d'autres savoirs, de l'utiliser et de la stocker. Elle résulte d'un processus d'apprentissage individuel et collectif.
Les effets redistributifs de la formation, elle-même différenciée, sont fortement contrastés selon les groupes sociaux. L'enseignement est à la fois un facteur et un reflet de la stratification sociale. On constate une disparition du mythe de l’école unique intégratrice et une diversification des filières de formation nationales et internationales, ces évolutions, reflétant largement la stratification sociale, font de l’école une instance de reproduction sociale.
Tout système éducatif s’insère dans une matrice socio-culturelle et socio-politique. On constate, dans de nombreux pays en développement, comme le montrent plusieurs contributions, notamment celle de Frédéric Moens, une implosion et une décomposition des systèmes éducatifs rendant illusoire un pilotage interne et une mesure quantitative ou qualitative. On notait, après les indépendances, le passage à un système national, la constitution de formations et de recherches impulsées par l'État assurées par des fonctionnaires et répondant à des objectifs nationaux. Ce système était appuyé par la coopération internationale bilatérale. Il s'est transformé aujourd’hui en un développement d’universités privées, un libre marché du travail scientifique répondant aux besoins du Nord, avec une régulation par le marché. L’enseignement s’est mondialisé ou "triadisé". Les élites formées dans les pays pauvres sont attirées dans les pôles de croissance, traduisant les asymétries internationales entre les savoirs, les pouvoirs et les avoirs.
 
NOTES
 
[1]Professeur émérite, Université Paris X-Nanterre..
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