2006
Monde en développement
Présentation
Philippe Hugon
[1]
Ce numéro de Mondes en développement est centré sur la formation générale
et professionnelle et les liens de celles-ci avec le travail, sous différentes
facettes. Il traite du travail et de la formation en Chine, au Pérou, en Afrique et
en Andalousie. Il est principalement axé sur le monde rural et aborde les
éducations dites "informelles ou alternatives".
Thierry Pairault brosse l'évolution du système de formation en Chine en
montrant comment celui-ci s'est transformé en relation avec le système
économique et politique. Les entreprises d'Etat ont vu leur rôle se restreindre
alors que se développaient des besoins en main-d'oeuvre pour des entreprises,
notamment à capitaux étrangers. L'auteur précise en quoi la formation
professionnelle est privilégiée aux dépens de la formation générale bénéficiant
d'un faible appui des budgets publics. Ce choix immédiatement rentable risque
de se faire aux dépens d'une adaptation nécessaire du système économique à
moyen et long terme.
Pascale Phélinas, étudiant les effets sur l'emploi rural de la formation au
Pérou, à partir d'enquêtes, souligne les limites des analyses sur la formation et le
capital humain négligeant la diversification des activités. Elle montre en quoi les
emplois sont segmentés avec vérification des hypothèses dualistes, rôle de
l'auto-emploi et des "jobs makers". On constate des stratégies d'optimisation des
revenus de la part des familles qui affectent les mieux formés aux emplois les
plus rémunérés. L'auteur met en évidence le rôle clé de la formation dans les
choix professionnels.
Frédéric Moens étalonne la contribution au développement de leurs pays de
boursiers universitaires de troisième cycle, ceux-ci ayant réalisé une partie de leur
cursus en Belgique. Sa recherche menée durant les années 2003 et 2004 dans cinq
pays africains (Bénin, Cameroun, Maroc, République démocratique du Congo,
Sénégal) porte sur le devenir d’anciens boursiers de troisième cycle. Leur passage à
l’université, et plus encore leur formation supérieure acquise, pour partie, en dehors
de leur pays d’origine, a été l’occasion d’une promotion sociale mais ils ne
constituent pas aujourd’hui une élite émergente dans leur pays d’origine et ils n'ont
pas su, ou pu, convertir le capital culturel acquis en une ressource reconnue et
utilisable dans leurs contextes d’origine. La balance entre les avantages individuels
tirés de la formation et les pressions structurelles révèle l’illusion d’un
développement induit par la formation supérieure mais aussi, paradoxalement,
l’impossibilité en termes d’équité de suspendre les mécanismes de bourses.
Mohammed Bougroum, Aomar Ibourk et Paul Löwenthal analysent la
contribution du tissu associatif à l’accès à l’éducation de base au Maroc. Par son
ampleur, l’analphabétisme au Maroc est un problème structurel qui peut
hypothéquer la réussite de toute stratégie de développement économique et
social. Les auteurs soulignent comment, en tant qu’acteur d’alphabétisation, le
recours au tissu associatif, s’inscrit dans cette logique de mobilisation des
ressources. Il n'est pas évident, toutefois, que le tissu associatif soit bien qualifié
pour assurer une alphabétisation de masse et de qualité. Pour être effective, la
mobilisation du secteur associatif devrait intervenir de manière progressive en
mettant en place des programmes de qualification et de certification des
associations.
Nadia Lamarkbi et Elsa Lafaye de Micheaux illustrent l'ouverture de
l'éducation primaire rurale marocaine face à l'insuffisance d'offre de
l'enseignement formel. À partir d’une enquête de terrain sur la Fondation
Zakoura, elles étudient l’émergence d’un nouveau marché scolaire et tentent de
cerner les contours de l’enseignement reçu par ces enfants. Le contenu et le
niveau académique de l’enseignement offert ne sont pas à la hauteur du système
éducatif national, malgré l’annonce d’innovations pédagogiques. Les écoles
Zakoura proposent une école de proximité, ouverte aux enfants sans limite
d'âge et recrutent des femmes enseignantes pour lever certaines réticences des
familles à la scolarisation des filles. Dans un contexte de sous-scolarisation des
enfants de paysans (eux-mêmes analphabètes en majorité), elles s'inscrivent
dans un partenariat avec l'Etat sous les auspices des institutions internationales
pour permettre la scolarisation d'enfants qui n'auraient pas d'autres possibilités
de s'instruire sinon. Les résultats sont cependant largement insuffisants. Les
carences de l’Etat en matière d’éducation en zones rurales ne sont que
partiellement compensées par les ONG auprès des enfants de paysans pauvres.
Selon François Vergès, le commerce équitable peut être un vecteur de
formation et d’éducation. Cet impact est évalué à partir de quinze études
menées et après vingt-cinq ans de pratiques d'Artisans du Monde. Le
commerce équitable semble fortement lié à l’engagement des parents vis-à-vis
de la scolarité de leurs enfants. Il favorise la prise de conscience de l’importance
de la scolarisation et la mise en capacité d’apporter un soutien effectif aux
enfants.
La question du marché du travail est abordée par Bernard Roux par une étude
des liens en Andalousie entre l'agriculture (fruits et légumes) et l'immigration.
Fondamentalement utilisée pour rendre compte de la situation du secteur
industriel, la théorie de la segmentation du travail est moins appliquée à des
secteurs où le salariat est peu présent et où les entreprises sont de petite
dimension. C’est le cas de l’agriculture où, pourtant, le salariat qu’on y
rencontre est une preuve de la permanence d’un segment défavorisé du marché
du travail. L'article apporte une contribution à la connaissance empirique du
segment secondaire du marché du travail. L’étude du cas d’Almeria contribue à
expliquer comment les exploitations intensives de fruits et légumes
méditerranéens tirent parti d’un segment du marché du travail qu’alimentent les
immigrés, caractérisé par la flexibilité, les bas salaires et l’excédent de
travailleurs. Cette combinaison socio-économique, devenue structurelle, alliant
l’agriculture et le travail des immigrés, peut être qualifiée de "modèle andalou".
Au-delà de la diversité des objets, des terrains et des méthodes, ces différents
articles constituent une contribution importante à l'analyse du rôle de la
formation dans la croissance et à la compréhension de l'hétérogénéité des
systèmes de formation en relation avec le travail.
Les enjeux de la formation et du travail dans le développement
Il existe un consensus de la communauté internationale à propos du rôle
déterminant de la formation et de l’éducation dans le processus de
développement. La formation, comme le rappelle Thierry Pairault, est un
facteur de croissance, d'amélioration de la productivité et d'absorption des
technologies étrangères. Ce rôle est renforcé dans la nouvelle économie de
l’information et de la connaissance. Or, il y a peu de domaines, en fait, où les
enjeux ne soient aussi conflictuels, que ce soit en termes de valeurs et de
connaissances transmises, de tensions entre l’universalisme et le particularisme,
d’accès différenciés à l’école selon les catégories sociales ou de divergences
entre les Etats. Certes, pour Frédéric Moens, les capacités minimales (savoir
lire, écrire et calculer) sont corrélées positivement à l’indice de développement.
Toutefois, ni les théories du capital humain (version occidentale d’une vulgate
qui lie la formation au développement) ni les visions développementalistes
n’arrivent à vérifier une liaison stricte entre le développement et l’apprentissage.
Pascale Phélinas illustre, en revanche, en quoi la formation accroît la diversité
des choix des familles et contribue de la sorte à relier formation et
rémunération.
La formation est elle-même, comme en rend compte ce numéro, multiforme.
Elle est générale et professionnelle ; elle concerne les jeunes scolarisés
(scolarisation) mais également les adultes (alphabétisation) ou les adolescents
(formation professionnelle, apprentissage). L'enseignement et la scolarisation
sont des processus institutionnalisés de formation et de transmission des
connaissances qui développent des aptitudes, des habitudes et des attitudes. Ils
se réalisent au sein d'une institution, l'école, qui se caractérise par plusieurs
traits : hiérarchie des cycles de formation, séparation vis-à-vis de la production,
corps spécialisé d'enseignants rémunérés, sanction des acquisitions des savoirs
par des promotions et par des diplômes. La formation fait en amont l’objet de
choix et de décision de la part des individus ou des ménages. Ce processus de
formation concerne des individus hétérogènes ; il se réalise dans des
institutions différenciées, se déroule dans un temps long et s’effectue en univers
risqué ou incertain. L'institution scolaire, soutenue par les pouvoirs publics, ne
parvient pas dans les pays pauvres à toucher la totalité de la population et l'on
voit se développer, notamment en zone rurale, de nombreuses expériences
alternatives dont les succès sont limités, comme le soulignent, pour le Maroc,
les contributions de Mohammed Bougroum, Aomar Ibourk, Paul Löwenthal
ou Nadia Lamarkbi et Elsa Lafaye de Micheaux.
La formation conduit, en aval, à insérer les élèves sur un marché du travail. Elle
accroît, selon Pascale Phélinas, les possibilités de choix des familles.
L'enseignement est en relation avec le système d'emploi par les capacités du
système productif de financer l'école et d'absorber les sortants du système
scolaire. On peut observer un écart croissant entre les flux d'élèves sortant et
leur emploi dans le système officiel, d'où un chômage intellectuel, une
déqualification, une émigration des compétences ou une informalisation des
emplois. Il existe de nombreux liens entre la formation et le marché du travail,
lui-même segmenté, comme l'analyse Bernard Roux. La théorie de la
segmentation a été élaborée pour rendre compte de la structure globale du
marché du travail, avec ses marchés internes, où se trouvent les salariés
bénéficiant de conditions favorables, et son marché secondaire (ou inférieur),
qui soumet les travailleurs à des conditions défavorables (instabilité, faible
qualification, bas salaires).
Les liens entre formation, éducation et développement
Au-delà des liens entre formation et travail, ces contributions abordent les
relations complexes entre l'éducation et le développement.
La fonction éducative et la formation ne peuvent être réduites à leur fonction
économique et à leurs liens avec le marché du travail. L’éducation, dont la
scolarisation n’est qu’une composante, est historiquement au cœur de la
construction de la citoyenneté et de la nation, du fonctionnement de l'Etat, de
la langue de communication et de diffusion de savoirs spécifiques attachés aux
diverses cultures. Elle est, en même temps, un lieu de diffusion de savoirs
universels, de maîtrise des mécanismes fondamentaux, d'apprentissage de
langues de communication véhiculaires internationales et de connaissances
favorisant les compétences et les innovations au sein des unités productives.
L’éducation est un processus de socialisation ; elle vise à intégrer les élèves
dans la société, tout en développant leurs capacités. Ses effets sur le
développement économique sont fonction : du milieu éducogène conditionnant
l’éducabilité des enfants ; du contenu et de la qualité des connaissances
véhiculées par le système d’enseignement qui détermine l’intégration de celles-ci
par l’élève ; de la présence d’un milieu professionnel et social qui permet la
rétention et la valorisation des connaissances.
La formation est un support. Son efficacité quant au développement
économique dépend des modèles qu’elle propose, des motivations qu’elle
suscite, des valeurs qu’elle transmet. L’enseignement scolaire participe de
l’apprentissage des mécanismes fondamentaux de la pensée (lire, écrire,
compter dans une langue écrite), des découvertes de la notion de causalité et de
temps linéaire, de la mise en contact avec les jeux et les formes.
L'investissement scolaire est ainsi un facteur potentiel important du
développement en propageant les valeurs motrices de la croissance, en diffusant
l'innovation, l'esprit expérimental ou les aptitudes. Mais, en même temps, il est
ancré dans des systèmes socio-historiques, il aboutit à des habitudes et à des
attitudes et filtre certains systèmes de valeur. L’innovation, que peut favoriser la
formation, est elle-même non pas fonction de savoirs unifiés mais de la
diversité culturelle en phase avec des projets personnalisés des acteurs.
Dans la théorie économique standard, le savoir est traité comme une
information, c'est-à-dire un flux de données codifiées ou un ensemble fini
d’états auxquels on peut assigner des probabilités. Au contraire, la connaissance
est un processus, une capacité d’engendrer de nouveaux acquis par
apprentissage et par capacité cognitive. La connaissance est un stock qui a une
dimension en partie non codifiable et qui inclut la notion de compétences. Une
information devient connaissance dans la mesure où celui qui la détient est
capable de la comprendre, de la combiner avec d'autres savoirs, de l'utiliser et
de la stocker. Elle résulte d'un processus d'apprentissage individuel et collectif.
Les effets redistributifs de la formation, elle-même différenciée, sont fortement
contrastés selon les groupes sociaux. L'enseignement est à la fois un facteur et
un reflet de la stratification sociale. On constate une disparition du mythe de
l’école unique intégratrice et une diversification des filières de formation
nationales et internationales, ces évolutions, reflétant largement la stratification
sociale, font de l’école une instance de reproduction sociale.
Tout système éducatif s’insère dans une matrice socio-culturelle et socio-politique. On constate, dans de nombreux pays en développement, comme le
montrent plusieurs contributions, notamment celle de Frédéric Moens, une
implosion et une décomposition des systèmes éducatifs rendant illusoire un
pilotage interne et une mesure quantitative ou qualitative. On notait, après les
indépendances, le passage à un système national, la constitution de formations
et de recherches impulsées par l'État assurées par des fonctionnaires et
répondant à des objectifs nationaux. Ce système était appuyé par la coopération
internationale bilatérale. Il s'est transformé aujourd’hui en un développement
d’universités privées, un libre marché du travail scientifique répondant aux
besoins du Nord, avec une régulation par le marché. L’enseignement s’est
mondialisé ou "triadisé". Les élites formées dans les pays pauvres sont attirées
dans les pôles de croissance, traduisant les asymétries internationales entre les
savoirs, les pouvoirs et les avoirs.
[1]
Professeur émérite, Université Paris X-Nanterre..