2006
Monde en développement
Notes de lecture
Géraldine FROGER, Claire MAINGUY, Jean BROT,
Hubert GERARDIN (dir.)
"Quels acteurs pour quel développement ?", Editions GEMDEV-KARTHALA, Paris,
2005,288 p
Sylvain Zeghni
Université de Marne-la-Vallée
Le "succès" du néo-libéralisme et le Nouveau Consensus de Washington ont
favorisé l’idée d’un rôle stratégique incontournable de la participation de la
société civile au processus de développement.
L’ouvrage ici proposé, résultant d’un colloque de l’Association Tiers-Monde
organisé en partenariat avec le GEMDEV (Groupement pour l’étude de la
mondialisation et du développement), pose trois questions essentielles. La
première, largement débattue dans la première partie, est celle du rôle croissant
de la participation de la société civile dans les politiques des organisations
internationales. On peut ainsi s’interroger sur l’identité, le statut et le rôle
ambigu de la société civile, comme le montre l’intéressante contribution de
Stéphanie Treillet. Se pose ainsi la question des liens entre la société civile,
souvent réduite aux organisations non gouvernementalismes (ONG) du Sud et
du Nord, l’État et les bailleurs de fonds internationaux. Coopération implique
rarement co-décision et implication. On peut même se demander si les ONG
ne calquent pas leur agenda sur celui des bailleurs de fonds, raccourcissant ainsi
l’horizon de leurs actions dans un souci de captation de fonds.
[1]
La seconde question, traitée dans la seconde partie, est celle des champs
d’investigation de la participation. Ici, le hasard ne joue aucun rôle, les secteurs
concernés par la participation sont d’abord ceux désertés par les États, devenus
incapables de jouer leur rôle. Le risque est alors de voir la participation de la
société civile servir des logiques court-termistes aux profits de certains groupes
sociaux et/ou ethniques. De plus, la logique de projet ne facilite guère le
développement, processus de long terme qui obéit à une logique de
planification. Une lecture de François Perroux se révèlerait sans doute utile
dans ce cadre pour penser le développement de la ressource humaine.
La troisième question, abordée dans la dernière partie, est celle de la
compatibilité entre la gestion des biens communs de l’humanité, alors même
que la problématique d’une gouvernance mondiale basée sur des valeurs
partagées semble s’éloigner. Dans un tel cadre, la gestion locale de problèmes
globaux peut-elle se révéler efficace ? On peut, bien sûr, avec les auteurs, penser
qu’un tel système de gestion de l’appropriation des biens communs se révèlera
négatif à long terme.
Cet ouvrage, cohérent et rigoureux, en s’appuyant sur de nombreuses études
empiriques, montre à quel point la question de la participation de la société
civile au développement, dans le cadre néo-libéral du Nouveau Consensus de
Washington, est ambiguë.
En se gardant de trop trancher sur le plan théorique, l’ouvrage a le mérite de
dresser une synthèse forte des débats et des enjeux en cours, sans négliger, pour
autant, le caractère ouvert de nombreux débats en cours. En faisant le choix de
s’appuyer sur des terrains empiriques, l’ouvrage permet de faire émerger un
questionnement théorique fécond sur la nature des problèmes que le néo-libéralisme tente ici de résoudre : accroissement de la pauvreté, accroissement
des inégalités, dégâts environnementaux…
Nous conclurons avec Jacques Ellul :
"On ne peut pas créer une société juste avec des
moyens injustes. On ne peut pas créer une société libre avec des moyens d’esclaves"
[2]
[1]
Sur ce point, voir l’intéressante contribution de Sarah C. White "Depoliticising
development : The Uses and Abuses of Participation" in Head D. (2000),
Development,
NGOs and Civil Society, Kumarian Press and Oxfam Publishing.
[2]
Chastenet P. (1994),
Entretien avec Jacques Ellul, La table Ronde, p. 52.