2007
Monde en développement
Lectures
Eric BERR, Jean-Marie HARRIBEY (dir.)
Le développement en question(s)
Pessac, Presses universitaires de Bordeaux, 2006,341 p.
L’ouvrage dirigé par Eric Berr et Jean-Marie Harribey retranscrit les débats des
"Premières journées du développement" du GRES qui se sont tenues, en
septembre 2004, à l’Université Montesquieu Bordeaux IV, autour du thème "Le
concept de développement en débat"
[1]. Les arguments des courants de
l’altermondialisme sont discutés dans cet ouvrage.
Après une préface de Philippe Hugon, l’ouvrage est divisé en deux parties.
Dans la première, les contributions d’Eric Berr, Christian Comeliau, Bernard
Billaudot, Catherine Baron, Mamadou Camara et Ricardo Caffe, Stéphanie
Treillet abordent la question "Où en est le développement aujourd’hui ?", dans
la seconde, celles de Geneviève Azam, René Passet, Yves Jamont, Junior
Duplan, Pierre Le Masne, Jean-Marie Harribey, Bruno Boidin explorent de
nouvelles pistes.
Comme l’explique Philippe Hugon dans sa préface, l’altermondialisme apparaît
partagé entre des tendances radicales basées sur un rejet de toute forme de
développement (Latouche, Rist) ou un catastrophisme naturaliste (Dupuy), et la
formulation positive d’un développement socialement et écologiquement
soutenable. Le courant anti-développement trouve plusieurs contradicteurs :
Christian Coméliau dit "ne pas croire à la possibilité, ni au caractère souhaitable
d’une décroissance", René Passet envisage une issue à travers un "progrès des
connaissances et non une évolution régressive des économies". Mais le
catastrophisme apparaît encore largement partagé. Ainsi la modification
profonde introduite par l’essor des géants asiatiques (Inde, Chine) n’est-elle
jamais évoquée. Ce catastrophisme entrave l’émergence de solutions alternatives
au développement, pourtant au coeur du projet même de l’altermondialisme.
"L’impulsion du changement vient donc moins d’un débat théorique que de la
réalité", conclut Catherine Baron. Les initiatives en faveur du développement
(microfinance, gouvernance des actifs environnementaux, commerce équitable,
logiciels libres) forment la réalité d’un développement alternatif. Pour fédérer
ces initiatives, Bruno Boidin recommande l’usage de deux types d’indicateurs,
des indicateurs synthétiques de bien-être et des indicateurs sectoriels
(environnementaux, sociaux, politiques).
Un commentateur politique a souligné l’apparent paradoxe entre les difficultés
de l’altermondialisme à créer des alternatives, là même où quelques initiatives
individuelles ont accompli d’incontestables percées, comme celle soulignée par
l’attribution du Prix Nobel de la Paix 2006 au propagateur de la microfinance,
Muhammad Yunus. Un article récent souligne le rôle néfaste de toute forme de
dualisme (Gary F. Jensen, Religious Cosmologies and Homicides Rates among
Nations, Journal of Religion and Society, 8,2006). Il ne faut pas croire au Diable, et
se situer par-delà une dichotomie du Bien et du Mal, contrairement à la
protestation de Dupuy devant l’élan de solidarité après le tsunami du 26
décembre 2004. Le catastrophisme de Dupuy est basé sur un dualisme, il
s’insurge devant la catastrophe qui ne peut s’inscrire dans un combat
manichéen du Bien contre le Mal. Ainsi, une ligne de séparation existe entre les
cosmologies dualistes et les phénomènes sectaires d’une part, et le rôle positif
des croyances de l’autre, là où un autre monde est possible. Cet exemple de
règle interprétative, qui permet d’expliquer le paradoxe de l’altermondialisme,
est une des pistes nouvelles pour l’économie du développement, comme
l’indique Catherine Baron. L’ouvrage concerne toutes les personnes intéressées
par les débats actuels suscités par les arguments de l’altermondialisme et
souligne, à de nombreux égards, la vitalité de l’économie du développement.
Stéphane CALLENS
Centre EREIA, Université d’Artois
Mathias CHAUCHAT
Vers un développement citoyen – perspectives d'émancipation pour la Nouvelle-Calédonie
Presses universitaires de Grenoble, 2006,229 p.
L'ouvrage rédigé par Mathias Chauchat (ancien directeur de cabinet de la
Présidence du Gouvernement de la Nouvelle-Calédonie), en collaboration avec
Cécile Perret pour le troisième chapitre, est une analyse des institutions de la
Nouvelle-Calédonie, de sa situation politique et de ses perspectives de
développement. L’originalité du cadre tient au fait que ce territoire d’outre-mer
est inscrit officiellement dans un processus d'émancipation vis-à-vis de la
métropole, devant conduire à un référendum d'autodétermination à partir de
2014. L'ouvrage est divisé en trois chapitres.
Le premier chapitre, "La collégialité contre le désordre" est une réflexion
poussée sur les caractéristiques du gouvernement calédonien (issu de la loi
organique n°99-209 du 19 mars 1999, traduction juridique de l'Accord de
Nouméa de 1998) dont la spécificité unique est d'être composé à la
proportionnelle intégrale. Cette caractéristique est analysée au regard d'autres
expériences de fonctionnement collégial de gouvernements (Suisse, Fidji…). La
spécificité même de la collégialité calédonienne est démontrée et expliquée
comme une condition nécessaire à la stabilité des institutions calédoniennes et
au modus laborandi entre partis indépendantistes et loyalistes.
Le deuxième chapitre, "Construire la citoyenneté par la réforme fiscale" explore
les enjeux des différentes réformes possibles des fiscalités en vigueur dans le
but de faire de la politique fiscale un outil concret de l'émancipation et du
destin commun auquel invite l’Accord de Nouméa (et qui est supposé
commencer par une équitable participation aux dépenses communes).
Sont présentées les spécificités ("archaïsmes") de la fiscalité calédonienne,
comme l'absence de sanction pour fraude fiscale (non reconnue comme un
délit en NC). Sont proposées l'instauration d'une CSG et d'une TVA. Les
aspects politiques de la réforme sont évoqués, qu'il s'agisse de la nécessité de ne
pas mécontenter les classes moyennes pour maintenir une assise politique
majoritaire, ou des freins catégoriels à l'instauration de la TVA (trop
transparente pour permettre des marges prohibitives). Les coûts des
mécanismes locaux de défiscalisation (jugée ruineuse pour les finances
calédoniennes) sont analysés. Au terme d'une réflexion juridique souvent ardue,
les enjeux d'une réforme de la fiscalité minière sont présentés.
Le troisième chapitre, "Désindexer pour un développement durable", analyse
l'impact des surrémunérations des fonctionnaires (+73%) et des pensionnés de
la fonction publique d'État (+75%) sur l'économie et la société calédonienne.
Là encore des pistes de réformes sont explorées. Après un historique des
surrémunérations (débutant en 1950), les auteurs mettent en évidence les enjeux
afférents à l’afflux en Nouvelle-Calédonie de retraités métropolitains, les
pressions sur les prix et l'immobilier via l’indexation des salaires, la "fuite" des
diplômés vers la fonction publique et le renforcement "artificiel" des inégalités
(le salaire minimum est largement plus faible qu'en métropole). Prônant le
"sortir de l'impuissance publique", les auteurs suggèrent de supprimer les
majorations de traitement en présentant deux possibilités : la "thérapie
graduelle" et la "thérapie de choc". Les débats métropolitains sur cette politique
sont présentés au fil de leur argumentation. La faisabilité juridique de la
"désindexation" est questionnée et des solutions proposées. Un cercle vertueux
de la désindexation sur la croissance est esquissé. Enfin, revenant sur la
question de l'autonomie économique, un lien est fait entre une dévaluation du
Franc CFP et la désindexation des fonctionnaires payés en euros.
Cet ouvrage riche et argumenté, qui a largement contribué à alimenter le débat
public en Nouvelle-Calédonie, concerne toutes les personnes intéressées aux
problématiques ultramarines (social, économie, fiscalité), à la réforme de l'État
et des institutions et aux questions de développement.
Gaël LAGADEC
Université de Nouvelle-Calédonie
Maurice CATIN et Henri REGNAULT
Le Sud de la Méditerranée face aux défis du libre-échange
Paris, L’Harmattan, 2006,308 p.
L’ouvrage dirigé par Maurice Catin et Henri Regnault reprend des contributions
présentées lors d’un colloque tenu à Madrid, en juin 2004, sur le thème
"Europe-Méditerranée : relations économiques internationales et recomposition
des espaces". Pour respecter les normes imposées par l’Organisation mondiale
du commerce, il a été progressivement instauré une zone de libre-échange entre
l’Union européenne et les pays du Sud et de l’Est de la Méditerranée (PSEM),
succédant au système préférentiel non réciproque de la politique
méditerranéenne globale, mis en place au milieu des années 1970, qui autorisait
la libre entrée dans l’Union européenne, sans droits ni quotas, de tous les
produits industriels en provenance des pays tiers méditerranéens. Les
protections dont ont bénéficié les PSEM ont, par ailleurs, ralenti la
"dynamisation" de leur industrie. L’ouvrage, dans sa présentation en quatre
parties, met en évidence les quatre défis que doivent maintenant relever les
PSEM, le défi de la mondialisation, lié à la montée de la concurrence
internationale à laquelle les pays méditerranéens sont confrontés, le défi de la
productivité, résultant des blocages de l’industrialisation, le défi démocratique,
dépendant des blocages institutionnels et politiques et le défi migratoire,
conséquence des blocages précédents.
À la suite de l’élargissement de l’Union européenne aux pays d’Europe centrale
et orientale (PECO) et de la signature de plusieurs accords de libre-échange, les
PSEM pourraient être victimes d’un effet d’éviction du marché européen. Dalila
Nicet-Chenaf et Arnaud Wachs estiment que ces pays n’ont pas les mêmes
capacités d’adaptation au nouvel environnement international que les PECO.
Claude Berthomieu et Hajer El Ouardani se demandent si le marché tunisien
est capable d’attirer les investissements des grandes firmes. Imène Guetat et
Francisco Serranito étudient le processus de convergence des revenus par tête
des pays du Maghreb et du Moyen-Orient. Le défi de la productivité est abordé
par Jamal Bouoiyour ainsi que par Mohammed-Karim Abdellaoui et Laurent
Grimal qui font ressortir l’inadaptation, au Maroc et en Tunisie, du capital
humain aux exigences technologiques nouvelles. Selon Adel Ben Youssef, une
fracture numérique entre les pays du Nord et les PSEM explique, en partie, la
faible croissance de la productivité globale des facteurs de production. La
réduction du risque juridico-économique encouru par les investisseurs dans les
PSEM est étroitement liée au processus de démocratisation analysé par Martin
Jerch. Kivanc Ulusoy examine le comportement des dirigeants turcs qui
suscitent par leur discours une défiance populaire à l’égard de l’adhésion de leur
pays à l’Union européenne. Pour les PSEM, l’émigration apparaît comme un
amortisseur de tensions internes en contribuant à réduire le taux de chômage et
à accroître le niveau de revenu de la population. Delphine Nakache, après avoir
comparé la gestion de flux migratoires aux États-Unis et en l’Europe,
s’interroge sur la cohérence d’un système de libre-échange qui ne concernerait
que les marchandises, tandis que El Mouhoub Mouhoud et Joël Oudinet
comparent les comportements des migrants communautaires et ceux venant de
l’extérieur de l’Union européenne.
Pour M. Catin et H. Regnault, "l’identification des défis que suscite la nouvelle
donne commerciale euro-méditerranéenne montre bien les limites explicatives
des raisonnements de l’économie internationale traditionnelle seule et la
nécessité de coupler différents domaines des sciences économiques et, au-delà,
d’autres sciences sociales", ce que soulignent la grande variété et la qualité des
contributions de cet ouvrage.
Jacques POIROT
BETA CNRS, Université Nancy 2
[1]
Ces journées ont également fait l’objet de la publication d’un dossier dans la revue
Économies et Sociétés (n° 3/2005,461-593) sur "le concept de développement", qui
rassemble cinq autres contributions (Éric Berr et Jean-Marie Harribey, Benoît Prévost,
Michel Barillon, Hubert Gérardin et Jacques Poirot, Alexandre Bertin).