Mondes en développement
De Boeck Université

I.S.B.N.9782804154356
140 pages

p. 7 à 10
doi: en cours

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n° 137 2007/1

2007 Monde en développement

Introduction

De l’opposition entre l’Urgence et le Développement à la prise de conscience des spécificités des problèmes de gouvernance en période d’urgence

Stéphane Callens  [1] Jean Brot  [2] Hubert Gérardin  [3]
Doit-on encore opposer Urgence et Développement ? Les journées du année. La 22ème édition de cette rencontre des chercheurs en économie du Développement de l’Association Tiers-Monde se déroulent chaque développement a eu pour thème "Urgence, Solidarité, Gouvernance et Développement", et s’est tenue à Arras en mai 2006. Elle a dressé un état de l’art de la gestion des crises majeures dans un contexte de développement. Ce thème a permis d’aborder des questions d’actualité, comme les partages de compétence entre organisations, collectivités territoriales et administrations publiques, l’évaluation des opérations qui ont suivi le tsunami du 26 décembre 2004, l’actualité des crises internationales majeures… Ce colloque a fourni l’occasion de confronter les expériences de responsables locaux et d’analystes de nombreux pays du globe. Les exemples évoqués, et plus particulièrement dans le cas de la situation post-tsunami dans les pays riverains de l’Océan Indien, indiquent qu’un continuum entre l’intervention urgente et le développement à long terme est désormais recherché. Le temps de l’urgence se replace aujourd’hui dans une perspective qui est celle du temps long du développement.
La question de la gouvernance de l’urgence est alors posée. Elle apparaît sous l’emprise de défaillances qui n’atteignent pas seulement les pays en développement ou en transition. Les crises majeures de la canicule de l’été 2003 en Europe et du cyclone Katrina aux États-Unis ont marqué tous les esprits. Négligences dans la prévention, absence de réactivité, impréparation, mauvaise coordination entre les différents niveaux de décision : le profil de la mauvaise gouvernance de l’urgence est aujourd’hui mieux dessiné et illustré par des exemples qui ont une portée universelle.
 
Une explication théorique : le dilemme du bon Samaritain
 
 
James Buchanan avait proposé, dès 1975, un modèle pouvant expliquer une dégradation intrinsèque de la gouvernance. Or, nous constatons bien une dégradation générale dans le cas des risques majeurs : la croissance de la vulnérabilité, où les petites variations climatiques, ne peuvent expliquer des détériorations qui atteignent d’abord les risques infectieux et les risques liés aux transports terrestres. Les succès enregistrés dans la période allant de 1930 à 1970 n’ont pas été confirmés dans le dernier quart du vingtième siècle : un cycle de progrès et de régression est donc perceptible pour la gouvernance de l’urgence.
L’article de Jérôme Ballet, Sébastien Barillot et François-Régis Mahieu discute le dilemme du Samaritain. La note de François Enten fournit un exemple de comportements opportunistes constatés dans le fonctionnement d’un système d’alerte précoce en Éthiopie.
 
Catastrophe et gouvernance
 
 
L’article de Jean-Christophe Gaillard, Catherine C. Liamzon, Emmanuel A. Maceda explicite le rôle de plusieurs facteurs dans la dégradation de la gouvernance déduite de la croissance très importante du nombre de catastrophes ces dernières années. Dans le cas étudié aux Philippines, ces paramètres sont l’absence de maîtrise démographique, les difficultés dans l’accès à la terre, la corruption, maux habituels d’un mal-développement. Les facteurs liés à une mauvaise gouvernance amplifient de façon considérable une petite variation à la hausse d’un phénomène naturel.
 
Survie contre développement
 
 
L’article de Claudine Dumbi et Benoît Lallau illustre de quelles manières les urgences de la survie consolident une trappe de pauvreté. La débrouillardise est une nécessité pour la survie dans la filière maraîchère de Kinshasa. Les formes d’organisation et d’accumulation d’un capital social (entraide, secte magico-religieuse) ne permettent pas de sortir d’un cercle vicieux de la vulnérabilité et de l’insécurité. Cette éthique de survie dissout les règles, et contribue à une augmentation des comportements de prédation.
 
L’urgence : une gouvernance spécifique
 
 
La note d’Anne-Laure Maïola introduit les problèmes d’adaptation des organisations à l’urgence. Il a été relevé des différences importantes entre les modes d’organisation et la gouvernance des organisations qui fonctionnent à l’urgence, vis-à-vis des autres organisations. Quelques caractéristiques forment des traits communs aux gouvernances de l’urgence : une vigilance et une veille permanente, elles sont souvent fortement hiérarchisées, la gestion des ressources humaines est "inversée" (les compétences en intérimaires, un noyau de personnel moins spécialisé) par rapport à des organisations moins soumises à l’urgence. Cette dernière requiert souvent une performance de production "pure" en dehors du marché, révélant une dimension "industrielle" de l’ONG présentée dans la contribution d’Anne-Laure Maïola. Des inconvénients sont issus de ces particularismes, comme la difficulté à capitaliser les connaissances à cause de la forme spécifique de gestion du personnel.
 
Améliorer les anticipations
 
 
Prépositionnement des services d’intervention, solutions assurantielles (prépaiement), exercices de simulation sont aujourd’hui discutés. La littérature contemporaine conclut à l’efficience de programme ex ante, des partenariats publics-privés avec une obligation d’assurance contre les catastrophes [4]. Trois arguments ici présentés confortent le tableau des défaillances des approches ex post du risque majeur :
  • il s’agit d’un pis-aller à la gestion et à la gouvernance intrinsèquement difficiles,
  • issu de situations de type dilemme du Samaritain, le risque de prolifération de comportements de prédation est important,
  • l’antinomie entre Survie et Développement peut ouvrir des trappes de pauvreté.
L’analyse rétrospective d’une transition progressive d’un système ex post en un système ex ante est proposée par Jean-Jacques Friboulet à travers l’exemple de la catastrophe de Bulle, survenue en 1805. Le grand élan de solidarité qui suivit la destruction complète de la ville n’a pas permis de couvrir les pertes. Le système ex ante mis en place dès 1812 dans le canton de Fribourg comporte des normes techniques pour le bâtiment, l’équipement des pompiers et une assurance obligatoire.
Dans un scénario de crise comme le connaît le Niger à partir des nuées de criquets de la fin 2003-2004, la formule d’assurance est l’élément manquant déclencheur de la plongée vers une situation de pré-famine. Les seuls moyens disponibles pour faire face aux aléas agricoles de façon ex ante sont : les "diètes flexibles", la diversification, les solidarités communautaires, les formules d’assurance. Pour les nuées de criquets, la diversification est un moyen approprié : les nuées s’attaquant surtout aux vergers et aux cultures aériennes de plein champ, la possession d’un cheptel fournit le moyen traditionnel de surmonter l’aléa des nuées de criquets. La solidarité communautaire offre, par contre, peu de protection : le plus souvent toute la communauté est touchée, les petits travaux non directement agricoles dépendent de la prospérité des cultures et ces ressources de solidarité se retrouvent affectées par l’aléa des nuées de criquets. Les agriculteurs présentent donc une vulnérabilité maximale pour des aléas covariés comme les phénomènes de sécheresse et de nuées de criquets. En l’absence d’assurance, la situation de préfamine commence quand les agriculteurs ont été obligés de vendre leur cheptel ; elle est donc liée à une sous-capitalisation, à laquelle diverses formes d’assurance agricole permettent de pallier. Ce maillon manquant l’est pour un pays comme le Niger, il ne l’est pas pour un pays comme le Mexique. Dans ce dernier cas, il existe des mutuelles agricoles et, aussi, un fonds public d’aide pour les petits exploitants. Pour la France, les mutuelles agricoles sont apparues avant même la phase de l’industrialisation du pays, il y a environ deux siècles. Elles sont toujours prospères depuis lors, ce qui indique une activité empiriquement moins risquée que le crédit bancaire, par exemple.
 
Mesurer localement les fragilités
 
 
Une bonne connaissance locale des fragilités est indispensable pour réduire la pauvreté, et prévenir de façon structurelle les impacts des risques majeurs. Les notes de François Enten et d’Anne-Laure Maïola indiquent des défaillances dans cette connaissance locale, causées par le turnover trop important des volontaires des ONG humanitaires et par l’intermédiation politisée d’une bureaucratie nationale.
Une méthodologie d’enquête locale permettant de confronter la pertinence des indicateurs de pauvreté est proposée dans la contribution de Claire Gondard-Delcroix. Il ne s’agit plus "seulement de rechercher une meilleure identification des personnes pauvres. Il est nécessaire de resituer la pauvreté et ses mécanismes dans un cadre plus large de compréhension des institutions sociales existantes".
Est-il possible d’enrayer la forte progression des catastrophes, aussi bien naturelles que technologiques ? La multiplication de l’intervention urgente, la diminution des politiques structurelles d’atténuation des risques majeurs ont pu contribuer à la dégradation d’une gestion des risques majeurs. Un retournement de cette tendance est possible, et c’est ce que laissent présager la richesse et l’orientation positive des débats du colloque "Urgence, Solidarité, Gouvernance et Développement".
 
NOTES
 
[1]EREIA, Université d’Artois. sstephane. callens@ univ-artois. fr
[2]BETA CNRS, Université Nancy2. Jean. BBrot@ univ-nancy2. fr
[3]BETA CNRS, Université Nancy2. Hubert. GGerardin@ univ-nancy2. fr
[4]Par exemple : Howard Kunreuther, Mark Pauly, Rules rather Than Discretion : Lessons From Hurricane Katrina, NBER Working Paper, 12503, août 2006.
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