Mondes en développement
De Boeck Université

I.S.B.N.9782804154387
148 pages

p. 131 à 134
doi: en cours

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n° 140 2007/4

 
Pierre BÉNAZET Anthologie de la pensée politique dans le monde de l'antiquité au XIXe siècle La Société des écrivains, 2005, Paris, 1178 pages
 
 
L'ouvrage de P. Bénazet, récemment disparu, est singulier à plus d'un titre. Écrite par un ancien préfet et directeur de cabinet de deux ministres, cette somme anthologique, impressionnante par son volume, est d'abord réalisée par un praticien de la haute fonction publique, amateur éclairé - et néanmoins expert - de la pensée politique. L'auteur transgresse ainsi les frontières non seulement académiques, mais professionnelles ; le spécialiste de l'action publique "au concret" se fait historien de la pensée politique et par-là même le passeur entre deux univers ("cet ouvrage, dit l'auteur, n'est pas un cimetière des idées mortes"). L'autre originalité de ce livre est de constituer une anthologie à vocation encyclopédique qui manquait sans doute à tous ceux qui s'intéressent de près ou de loin à la pensée politique. Certes les manuels et les dictionnaires d'Histoire des idées ou de philosophie politique ne manquent pas et fournissent des panoramas pertinents de la pensée politique depuis les origines [1]. Les anthologies ont aussi été réalisées par des auteurs prestigieux, soit en philosophie générale [2], soit dans des domaines spécialisés [3], ou se rapportant à des aires spécifiques [4]. Elles concernent cependant le plus souvent un ou quelques auteurs par sensibilité politique ou philosophique. La démarche de P. Bénazet semble quantitativement plus ambitieuse, l'auteur assumant une quête d'exhaustivité (245 penseurs sont ici présentés), en découpant le large champ choisi (de l'antiquité au XIXe siècle) en neuf périodes qui constituent la trame diachronique de sa sélection de textes.
L'un des mérites de l'ouvrage est d'avoir évité de sacrifier à une conception restrictive et totémique de la philosophie politique des grands auteurs (Platon, Saint Augustin, Rousseau, Marx…), le rôle politique, religieux, moral ou stratégique d'acteurs aussi différents par leur statut intellectuel et social que Saint Luc, Sun Tzu, Hugues Capet, Léon Bourgeois, Castiglione… Si cette anthologie invite donc à redécouvrir, dans le texte, des auteurs trop souvent appréhendés par une approche de "seconde main", exégétique, elle permet aussi d'exhumer des auteurs plus rares ou moins développés dans les manuels habituels (Gerson, Barclay, Buchez…).
Si les deux tiers de l'ouvrage font la part belle à la pensée politique surgissant à partir du siècle des Lumières, P. Bénazet n'en manifeste pas moins une fine connaissance des penseurs de l'ensemble de la période. Chacun d'entre eux est contextualisé grâce à une notice biographique qui situe non seulement l'auteur dans son époque, mais aussi le texte sélectionné parmi l'ensemble de son Å“uvre, ou confronté à d'autres auteurs qui lui sont contemporains. L'ouvrage révèle une impressionnante érudition relative aux oeuvres, à la position sociale des auteurs et au rôle politique qu'ils ont pu jouer à des degrés divers, même s'il ne nous fournit pas, ce n'est pas son objet, un commentaire critique approfondi des textes présentés. Pour cette raison, P. Bénazet ne semble pas avoir voulu hiérarchiser les auteurs : l'Å“uvre d'Aristote, Bodin ou Hobbes est à peine plus exposée que celle de Rabaud-Saint Etienne ou de Prévost Parabol. Ce parti pris, pour audacieux qu'il soit, révèle la diversité des penseurs choisis, et la légitimité que l'auteur confère à chacun d'eux, même s'il pose la question de la sélection difficile, et nécessairement arbitraire, de l'extrait d'une Å“uvre parfois abondante (Marx) ; mais c'est là sans doute la rançon de la tentation de l'exhaustivité.
Un autre parti pris, implicite, est plus regrettable : celui d'une perspective quelque peu occidentalo-centrée de la sélection des Å“uvres. Ce choix pourrait paraître tout à fait pertinent et légitime si l'auteur n'avait ambitionné de nous livrer une anthologie de la pensée politique dans le monde. Or la pensée asiatique n'y a qu'une part restreinte (une dizaine de pages consacrées aux auteurs chinois sur les 1178 que compte l'ouvrage), la pensée arabo-musulmane est curieusement marginalisée, réduite à quelques versets du Coran et une page consacrée à Ibn Khaldun, alors que l'on aurait aimé pouvoir lire les textes d'Averroès et d'Avicenne. L'ouvrage de P. Bénazet n'en demeure pas moins un outil d'une grande richesse par son érudition et son statut original d'anthologie universelle. Il permettra à ses lecteurs de dépasser les catégories convenues de l'énonciation politique, en redécouvrant des textes moins souvent lus que les commentaires dont ils sont l'objet. Surtout, l'ouvrage renoue de façon salutaire avec une vision alternative aux lectures stratégiques ou communicationnelles du politique si souvent mobilisées aujourd'hui.
Laurent OLIVIER IRENEE, Université Nancy 2
 
P. BARTHELEMY, R. GRANIER et M. ROBERT Démographie et société Armand Colin, coll. Cursus, Paris, 2007,206 pages
 
 
La démographie était autrefois enseignée dans les facultés de sciences économiques. Elle faisait l'objet d'un cours dispensé en deuxième année. L'étudiant qui sortait avec une maîtrise, voire une licence, savait donc ce qu'était un indice de fécondité ou un taux brut de mortalité ; il savait aussi comment on pouvait calculer un indice de dépendance ou mesurer le vieillissement d'une population ; il savait à quel point la démographie pouvait avoir un impact considérable sur l'activité économique, surtout à long terme, et il savait qu'on pouvait difficilement comprendre les mécanismes économiques sans tenir compte de l'évolution de la population. Cela est vrai au niveau d'un pays. Cela l'est aussi au niveau international.
L'étudiant qui sort aujourd'hui d'une faculté d'économie, quel que soit son diplôme, ne sait plus grand-chose de tout cela. Il y a bien sûr quelques exceptions, ici ou là, mais la démographie en tant que telle est pratiquement exclue des programmes. Un ouvrage comme celui-ci nous aide à mesurer ce qu'une telle erreur peut avoir de tragique. Les auteurs, trois collègues des universités d'Aix-Marseille 3 et de Toulon, n'ont pas eu la prétention d'écrire un traité de démographie. Ils veulent simplement mettre l'accent sur quelques-uns des défis que les changements démographiques nous obligent, en particulier nous autres Européens, à relever, et ils nous aident à réfléchir aux différentes solutions qui sont mises en place ou qui sont envisagées.
Cet ouvrage met en évidence la complexité de ces problèmes. Celle-ci apparaît bien quand on considère l'évolution de la population mondiale qui a été multipliée par quatre pendant le XXème siècle et dont on n'ose plus prévoir comment elle va évoluer. Il y a 50 ans, on prévoyait 14 milliards d'habitants sur la terre en 2100. On table maintenant sur neuf/dix milliards (un tiers en moins !) et on pense qu'à cette date la décrue devrait commencer… Cette complexité tient aussi aux changements qui affectent de nos jours les conditions dans lesquelles on vit et on travaille. C'est l'allongement continu de l'espérance de vie ; c'est l'entrée tardive dans le monde du travail et le départ anticipé à la retraite… C'est l'explosion des familles monoparentales, l'accès grandissant de femmes au travail… et que dire des différences que l'on constate aujourd'hui non seulement entre l'Europe, la Chine, les États-Unis, mais même au sein de l'Europe où la différenciation démographique est énorme. La position de la France n'est pas la moins originale : l'emploi des seniors et surtout des jeunes y est sensiblement inférieur à la moyenne des autres pays, mais en 2003 c'est l'augmentation de sa population qui a assuré, pour sa quasi-totalité, l'augmentation de la population de l'Europe des 25 !
Ces observations ont toutes des conséquences sur l'économie des pays concernés, et sur les politiques qu'il convient d'adopter. Ces conséquences et ces politiques ne sont pas faciles à déceler. C'est l'intérêt de cet ouvrage d'en proposer une analyse minutieuse et cohérente en se référant aux travaux menés depuis Quesnay jusqu'aux théoriciens du capital humain et de la croissance endogène. Avant d'examiner l'impact des politiques familiales et la nécessité d'une certaine solidarité entre les générations, les auteurs montrent bien ce qu'ont eu de particulier les Trente glorieuses et ce qu'est toujours l'impact du Baby Boom. Leur analyse fait apparaître, sous une lumière aveuglante, la nécessité de réintégrer la démographie dans les programmes d'économie et d'en tenir davantage compte dans l'analyse économique.
Mais l'évolution de la démographie n'est pas partout la même, elle n'a pas les mêmes conséquences pour tous les pays et elle peut affecter les relations internationales. Il serait intéressant de poursuivre l'analyse à ce niveau. Les auteurs de cet ouvrage, qui connaissent bien les pays en développement, seraient inspirés de poursuivre ensemble leurs travaux dans cette voie.
Michel LELART Directeur de Recherche émérite au CNRS, Laboratoire d'Économie d'Orléans
 
Jules GAZON Ni chômage, Ni assistance. Du choix éthique à la faisabilité économique L'Harmattan, coll. Questions contemporaines, Paris, 2007,283 pages
 
 
Échec individuel ou collectif, le chômage est devenu la préoccupation majeure des acteurs économiques et sociaux. Il serait le fruit de la mondialisation et du progrès technique pour les uns, des acquis sociaux et d'un coût du travail élevé pour les autres. Au-delà des craintes et des incertitudes, Jules Gazon réinvente "autrement" la fable économique des Trente glorieuses : le plein emploi. Entre mythe et réalité, il s'interroge : une société sans chômage est-elle envisageable ? Est-il possible de dépasser le chômage comme fatalité (Part.1) pour poser le choix éthique d'une société sans chômage (Part.2), tout en mesurant sa faisabilité économique (Part.3). Jules Gazon, en inversant les ordres économique, politico-juridique et éthique, introduit un nouveau paradigme de gouvernance. Il constate que "vouloir un marché du travail solidaire c'est confondre l'ordre économique et éthique" (87). Avant d'énoncer des propositions concrètes, l'auteur précise la philosophie d'une société sans chômage aux fondements plus éthiques et moraux. Est-il moral que le "piège" du chômage se referme sur les plus fragilisés ? Certes, le chômage de masse réduirait, selon les sociologues du travail, le sentiment de culpabilité individuelle, mais il ne dédouane pas pour autant de la perte de l'estime de soi et de la démotivation accrue. Par ailleurs, l'arbitrage coûts/avantages, qui consiste à opter pour l'inactivité plutôt que pour la reprise d'un emploi ("je suis mieux payé à ne rien faire plutôt que travailler et perdre plus de revenus en transports, garde des enfants etc."), implique un mauvais calcul, écartant de toute considération des enjeux plus profonds comme l'usure du capital économique, culturel et social au sens bourdieusien du terme. À l'inemployabilité économique se conjugue à terme l'inutilité sociale. Quel futur pour ces victimes du chômage structurel devenu chômage de masse qui traduit l'incapacité de nos économies à mettre en adéquation les compétences requises par le système productif et celles supposées, ou perdues, de ces milliers de chômeurs ? Quel horizon pour ces jeunes sans qualifications, ces femmes ou ces hommes ayant dépassé la cinquantaine pour qui trouver un emploi relève plus de l'illusion que de la réalité. Selon Jules Gazon, le pari à relever par nos décideurs politiques est de considérer le chômage ni comme "l'amortisseur" de l'activité économique ni, à l'image de la critique de Laurent Cordonnier dans Pas de Pitié pour les gueux (2000), comme la menace crédible. Pour l'auteur, des viviers d'emplois vont émerger avec les besoins nouveaux comme l'autonomie des personnes âgées et les services de proximité. Susciter cette demande, requalifier des chômeurs de longue durée nécessitent des décisions fortes et des politiques actives. Le socle de cette approche nouvelle, non sans obligation de repenser les politiques fiscales et d'emploi, non sans débat sur la flexi-sécurité nécessaire au marché du travail, repose pour l'auteur sur un dogme nouveau : la citoyenneté passe par le droit au travail et le devoir de travailler.
Vincent MATHERON BETA-CNRS, Université Nancy 2
 
NOTES
 
[1]Voir Histoire de la philosophie politique, dirigée par A. Renaut, (Calmann-Levy 1999), ou le Dictionnaire de philosophie politique, P. Raynaud et S. Rials (Dir.) (PUF, 2003), 928 p.
[2]M. Foucault, Philosophie : anthologie, Gallimard, 2004,944 p.
[3]Les libéraux par P. Mament (anthologie), coll. Tel, Gallimard, 2001,891 p.
[4]Y. Lamonde et C. Corbo, Le rouge et le bleu : une anthologie de la pensée politique au Québec de la Conquête à la Révolution tranquille, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 1999,576 p.
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[1]
Voir Histoire de la philosophie politique, dirigée par A. R...
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[2]
M. Foucault, Philosophie : anthologie, Gallimard, 2004,944 ...
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[3]
Les libéraux par P. Mament (anthologie), coll. Tel, Gallima...
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[4]
Y. Lamonde et C. Corbo, Le rouge et le bleu : une anthologi...
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