2008
Monde en développement
Introduction
Fabienne Leloup
[1]
Le thème des XXIIIèmes Journées Internationales de l’Association Tiers Monde
[2] organisées aux Facultés Universitaires Catholiques de Mons en
mai 2007, "L’État malgré tout", a interrogé le rôle de l’acteur public dans le
développement. La question pouvait paraître inopportune à l’heure de la
mondialisation, des mouvements transnationaux ou encore du poids des ONG
et autres mouvements associatifs ou sociaux. Que reste-t-il à l’État ? Où et
comment agit-il ?
Depuis les années 1990, en réalité, nous ne comptons plus les rapports,
scientifiques parlant de développement et qui interpellent, peu ou prou, le rôle
de l’acteur public. Un premier ensemble d’énoncés le qualifie de dépensier,
sinon de gaspilleur, et prône la nécessité de moderniser, restructurer, manager
l’État et sa capacité de gouverner. D’un autre côté, qu’il s’agisse de la
privatisation de l’eau ou des chemins de fer, de la régulation financière ou
monétaire, l’État est jugé nécessaire pour ses fonctions d’allocation et de
redistribution. Le nombre de communications présentées lors des Journées de
2007 et la qualité des prestations ont démontré l’acuité de l’interrogation.
Certes, l’État ne se confond plus avec l’État centralisateur des politiques
économiques, patron privilégié des entreprises vitales du pays, ou encore
planificateur de la convergence régionale. Après un "tout par l’État", les années
1980 ont, en effet, assisté à un "tout au marché" ; pourtant, il ne se limite pas
non plus nécessairement au rôle d’exécutant en dernier ressort, aux domaines
d’action et aux moyens minimaux. L’État se voit contraint de composer avec
les acteurs privés, marchands et associatifs ; il occupe encore une place effective
sur la scène internationale, que ce soit dans le concert des organisations
internationales ou dans la construction des intégrations régionales de facto ou de
jure ; il devient également, sous des formes décentralisées ou de partenariat,
animateur et coordinateur du développement local.
Notons, en guise de préambule, que ce numéro n’entend aborder ni les modèles
de système politique aujourd’hui en Å“uvre, ni le fonctionnement interne du
processus de gouvernement. L’objet est ici de présenter le rôle de l’acteur
public dans le développement tel qu’il intervient aujourd’hui.
Nombre d’évolutions économiques, sociales et politiques, ont marqué le
passage de l’État monopoleur des années 1960 à celui de ce début de XXIème
siècle. Comme l’ont analysé d’autres numéros de la revue Mondes en
Développement, les problèmes d’urgence (n°137) ou de développement durable
(n°136) traversent les frontières des États et nécessitent une prise de conscience
supranationale. Les États, même réunis en Conseils, Forums ou autres
Groupes, ne suffisent pas ; les entreprises privées, tout comme les associations
ou le citoyen, prennent part à l’élaboration et à la mise en Å“uvre des solutions.
La globalisation financière et l’amplification des flux commerciaux (8% pour les
exportations mondiales en 2006, contre 3,7% pour le PIB mondial
[3] ) dessinent
une scène planétaire où les frontières et les mécanismes classiques de régulation
étatique deviennent inopérants. Les mouvements de biens et de services ainsi
que des pans entiers des chaînes productives sont coordonnés par des firmes
multinationales au marché planétaire. L’expansion des technologies de
l’information et de la communication, en ce compris le téléphone satellitaire,
l’internet et l’ensemble des mass media, s’adresse individuellement à chaque
interlocuteur et forge des modèles de comportement homogénéisé.
Cette individualisation de l’information va de pair avec une remise en cause du
système représentatif issu des élections, notamment dans les démocraties ouest-européennes, avec une conditionnalité à la participation citoyenne et avec
l’émergence d’idéologies régionalistes ou transnationales. L’État et le système
public y sont régulièrement remis en cause. En même temps, la décentralisation
et le développement par le "bas" multiplient les lieux d’action et complexifient
les portées décisionnelles.
Enfin, la rareté des recettes publiques, accrue, entre autres, par les politiques
d’ajustement structurel, les variations des prix mondiaux des principales
matières premières, ou encore les crises financières, amenuise la sphère
d’autonomie de l’État. Que ce soit par l’aide internationale, par le partenariat
avec le privé ou par rapport à un développement local, l’acteur public est amené
à réaffecter ses dépenses et à recomposer son action.
Les situations sont diverses
Comme le montrent les articles de ce numéro, l’impact des crises financières,
l’effet de la dette ou de l’évolution des prix mondiaux des principales matières
premières influencent globalement les économies, de l’Inde au Cameroun. De
nombreux États ont mis en place depuis une dizaine d’années, ou davantage,
des politiques de décentralisation visant à transmettre à des niveaux
administratifs infranationaux des compétences ainsi que - normalement - des
ressources ; tous sont engagés dans des processus d’intégration régionale "par le
haut", c’est-à-dire la mise en place d’une coordination interétatique plus ou
moins formalisée en matière commerciale ou douanière, financière ou de
politique économique.
Par ailleurs, à lire les rapports de la Banque mondiale et de l’OCDE (cf. la veille
internet), une redéfinition "universelle" de l’action publique s’imposerait. Au-delà
des objectifs de transparence et de lutte contre la corruption, elle implique une
gestion entrepreneuriale des organisations publiques, y compris dans ses modes
de gestion des ressources humaines ou de ses "produits" ; elle nécessite
également la limitation de son rôle dans de nombreux domaines.
Pourtant, l’évolution de l’action publique n’est pas homogène. Selon le degré
d’indépendance du pays par rapport au marché mondial ou à ses bailleurs, selon
les capacités financières des États, selon aussi la stabilité ou la cohésion sociale
et régionale, les acteurs publics verront leur marge d’action augmenter.
L’action publique se recompose
L’État, donc, tout en étant remis en cause dans son rôle de direction de la
société et de garant de l’intérêt général n’en est pas pour autant absent du
développement. Ses leviers d’action deviennent de plus en plus conditionnés et
interdépendants, les produits sur lesquels il doit agir de plus en plus complexes,
le territoire-même sur lequel il intervient de plus en plus poreux.
Les articles entendent alors étudier les moyens, les contrôles, les outils et les
formes de régulation que l’État mobilise encore. Les textes réunis illustrent des
facettes différentes de cette évolution.
Jean-Marie Wautelet dresse un tableau évolutif de la dynamique État-marché
depuis les années 1990. Les pays en développement – pauvres – sont ainsi
passés d’une politique basée sur des capitaux publics extérieurs, un rôle moteur
de l’État et un marché intérieur croissant à une politique de rentabilité dictée
par le marché international. Pourtant l’économie de ces pays repose également
sur un ensemble de pratiques socio-économiques et culturelles, non réductibles
à l’expression d’économie informelle. Cette économie populaire engendre des
stratégies d’innovation et de création de capacités. Face à ces pratiques, l’État,
est associé à un "vide institutionnel" ou crée des espaces de négociation ou de
coordination avec les acteurs de l’économie populaire.
L’analyse d’Audrey Aknin et de Claude Serfati introduit dans la gestion des
ressources naturelles l’étude des conflits. Les conflits pour les ressources, initiés
par des "seigneurs" locaux, s’étudient traditionnellement comme une limite à un
accès ouvert et performant du marché global. L’hypothèse développée par A.
Aknin et C. Serfati entend démontrer que les conflits sont également nourris
par la mondialisation, qu’il s’agisse de la demande des pays du Nord pour ces
ressources, du rôle des sociétés transnationales ou de grands groupes industriels
et financiers, et par les élites nationales, exploitants "privés" de la ressource.
L’article redéfinit la notion de rente en incluant l’étude de son partage, entre
producteurs et consommateurs.
Alain Karsenty et Prudence Fournier présentent l’évolution du rôle d’États
"défaillants", en matière d’exploitation du produit forestier, de sa rente et de ses
circuits d’exportation. Pour répondre au double enjeu d’une valorisation
suffisante de la matière première et d’une protection environnementale durable,
les autorités d’Afrique centrale, et notamment du Cameroun, ont tenté, avec la
Banque mondiale, d’instaurer de nouveaux modes de régulation. L’analyse
proposée démonte le détournement des instruments, la primauté de l’intérêt
privé sur l’intérêt collectif et, en conclusion, l’inadéquation d’une structure
publique nationale isolée pour assurer une régulation pérenne du secteur.
La réalité indienne décrite par Satchidanand Seethanen démontre comment
le modèle économique centré sur l’État s’impose aujourd’hui encore en Inde.
Depuis la crise financière du début des années 1990, et après des décennies de
développement autocentré, l’économie indienne a connu diverses vagues de
libéralisation. Pourtant, et ce quel que soit le gouvernement en place,
l’économie reste profondément liée aux mécanismes étatiques, y compris dans
le cas des entreprises publiques.
Sans être ici exhaustif, divers constats se profilent : l’émergence de nouveaux
acteurs, l’enchevêtrement des pouvoirs, la nécessité d’une régulation ad finem. La
définition de nouveaux espaces d’action mettent autour de la table de nouveaux
acteurs. Il importe d’étudier les rôles respectifs de ces structures additionnelles
et de questionner les moyens attribués, la complémentarité ou la cohérence du
travail effectué. La présence de ces acteurs entraîne l’utilisation de nouveaux
instruments d’action, chartes, agences autonomes ou partenariat divers.
Une série de missions traditionnellement dévolues à l’État sont transférées : ce
transfert engendre alors un débat sur la légitimité et sur l’équité des services
produits. L’enchevêtrement des échelles d’action et de décision (des communes
au monde), l'ambivalence des statuts (les rôles à la fois locaux et internationaux
des ONG ou des experts), le poids des acteurs privés et associatifs
accompagnent, voire radicalisent, ces changements.
Enfin, de la gestion de crises ou de politiques de cohésion, le rôle de l’État reste
réquisitionné comme gardien de l’intérêt général. La notion de gouvernance,
en-dehors de la définition managériale de la good governance, propose un référent
utile pour aborder cette action publique recomposée. Rendant compte de la
fragmentation du pouvoir, de l’imbrication des systèmes décisionnels et de la
présence de multiples acteurs, cette notion inclut dans l’analyse les acteurs
publics et privés, les processus de régulation formelle et informelle,
l’enchevêtrement de divers niveaux dans le processus décisionnel, et ce sans en
déduire nécessairement le retrait pur et simple de l’acteur public, de l’État. Son
rôle, non couvert par nature par les autres acteurs du développement, reste
alors d’assurer les règles du jeu, de consolider une légitimation des acteurs et
des décisions et de protéger l’intérêt collectif.
[1]
Facultés Universitaires Catholiques de Mons – Académie Universitaire Louvain,
l
lleloup@ fucam. ac. be.
[2]
Elles ont été coordonnées par l’
Institut d’Etudes du Développement de l’Université
Catholique de Louvain, le
Bureau d’Economie Théorique et Appliquée (BETA-Nancy,
UMR-CNRS) et spécifiquement Hubert Gérardin de l’Université Nancy 2, le pôle de
recherches lorrain
Préludes, et particulièrement Jean Brot, l’
Association Tiers Monde et les
Facultés Universitaires Catholiques de Mons, dont le professeur Fabienne Leloup.
[3]
WTO (2007)
World Trade Report 2007, Publications de l’OMC, Genève, 45.