2008
Monde en développement
Notes de lecture
Jean-Claude VÉREZ
Pauvretés dans le monde
Paris, Ellipses, 2007,144 pages
En 144 pages Jean-Claude Vérez ne prétend pas épuiser un sujet qui a posé au
cours de l’histoire des sociétés humaines des questions sur la distribution des
ressources, la répartition du travail et l’intégration sociale. Avec clarté et
pédagogie, il invite son lecteur à le suivre sur un chemin balisé de cinq jalons.
La première partie aborde la définition de la pauvreté. Si simple est la question,
complexe est la réponse. Le rappel des grands travaux théoriques comme celui
des différentes techniques ou instruments de mesure valident la conclusion
selon laquelle le concept de pauvreté est pluriel. Les parties deux, trois et quatre
brossent les visages essentiels de la pauvreté sous ses formes monétaire,
humaine et sociale. Dans chaque cas, l’auteur définit les notions employées,
précise les méthodes utilisées, puis fournit un bilan chiffré. L’ensemble des
informations sélectionnées est particulièrement intéressant. Que ce soit, parmi
d’autres, la variation du nombre de pauvres en France, la décomposition de
l’indicateur sexospécifique du développement humain par pays, l’évolution de la
pauvreté des enfants dans les pays riches, l’incidence des catastrophes naturelles
et technologiques ou le lien entre conflits armés et taux d’alphabétisation, les
statistiques présentées illustrent et positionnent les multiples aspects que revêt
partout dans le monde le phénomène de pauvreté, notamment dans les pays en
développement. Enfin, la cinquième et dernière partie explore quelques pistes
susceptibles de réduire les risques relatifs aux pauvretés. L’apport de l’auteur est
de montrer que le fait nouveau tient à la multiplication de ces risques à la fois
complexes, disparates, multidimensionnels et souvent cumulatifs. Il stimule la
réflexion en fournissant de nombreux exemples allant de la santé en Chine à
l’accès à l’eau potable et à l’assainissement, du microcrédit de la Grameen Bank
à l’objectif de réduction de moitié, à l’horizon 2020, de la mortalité imputable
aux catastrophes naturelles d’origine météorologique, hydrologique et
climatique. Les pages consacrées à l’allocation universelle (concept qui a bien
d’autres appellations), aux débats théoriques qu’elle suscite, à ses conditions
d’établissement, à ses modalités d’attribution… revêtent un intérêt particulier
alors que se discute en France la mise en place du Revenu de solidarité active. Si
chacun est favorable à la réduction des pauvretés, la méthode pour y parvenir
autant que les moyens à réunir divisent.
D’accès facile, de lecture aisée, bien documenté, le grand mérite de ce petit livre
est de fournir qualitativement et quantitativement l’information nécessaire à la
compréhension du phénomène de pauvreté qui, loin d’être éradiqué, affecte les
cinq continents. Il questionne les notions d’urgence et de solidarité. Mieux, il
conduit les lecteurs à s’interroger sur leurs regards, leurs actes individuels et
collectifs. Il invite à réfléchir sur les raisons de notre indifférence ou de notre
générosité, de notre compassion ou de notre altruisme.
Jean BROT
BETA CNRS, Nancy Université
Jérôme BALLET et Aurélie CARIMENTRAND
Le commerce équitable
Paris, Ellipses, coll. Transversale Débats, 2007,237 pages
Depuis une dizaine d’années, le commerce équitable, qui vise à défendre la
dignité des petits producteurs du Sud, connaît un développement fulgurant.
Jérôme Ballet et Aurélie Carimentrand décrivent dans cet ouvrage ses
différentes filières, en étudient l’impact sur les conditions de vie des
producteurs et soulèvent des débats sur l’avenir de la démarche.
Les auteurs identifient les causes de la pauvreté des producteurs : dégradation
des termes de l’échange, spécialisation dans des productions à faible valeur
ajoutée et instabilité des prix. Ils énoncent les grands principes du commerce
équitable : améliorer les conditions de vie des producteurs, imposer aux
importateurs le paiement d’un prix tenant compte des coûts de production,
inciter les consommateurs à concilier consommation et citoyenneté.
Le commerce équitable présente un échec quantitatif : pesant moins d’un pour
cent du commerce mondial, plafonnant à un seuil de notoriété de 75% en
France, il souffre du surcoût des produits équitables (5 à 15%), de "la
schizophrénie du consommateur", motivé mais pas au point de changer ses
habitudes, mais aussi d’un manque d’information. Il est pourtant possible de
convaincre les consommateurs : 47% du marché suisse de la banane est
équitable !
Les auteurs présentent l’historique du commerce équitable, né caritatif dans
l’après-guerre, devenu politique dans les années 1960, puis pratique
commerciale dans les années 1980.
Ils décrivent la situation actuelle, articulée en différentes filières : filières
spécialisées (Artisans du Monde), basées sur des partenariats avec des
groupements de producteurs ; filières labellisées (Max Havelaar), basées sur un
système de certification des opérateurs, moyennant redevance, mais aussi
d’autres filières : importateurs spécialisés, colabellisation bio-équitable, voire
même labels créés par les multinationales de l’agroalimentaire. Face à cette
multiplicité des approches, il leur paraît nécessaire, mais délicat, d’homogénéiser
les pratiques. La lutte entre les différents labels risque de déboucher sur une
sélection susceptible de voir la meilleure stratégie de communication l’emporter
sur les meilleures garanties éthiques, entraînant une "homogénéisation par le
bas". Même la voie législative ne constitue pas une garantie d’efficacité.
L’évaluation de l’impact du commerce équitable est problématique : ses "règles
du jeu" sont partiellement implicites, ouvrant la porte à l’interprétation et à
l’hétérogénéité des pratiques : qu’est-ce qu’un petit producteur ? Quelle partie
de la filière doit être certifiée équitable ?
Dès lors, synthétiser les études d’impact est impossible, chacune se basant sur
une approche particulière. De plus, l’impact même du commerce équitable
dépend du niveau d’exigence édicté par la filière responsable. Certaines
tendances peuvent cependant être avancées : le prix versé aux producteurs
augmente bien que l’effet sur leur revenu reste faible, le coût de la certification
est prohibitif pour les plus petits d’entre eux ; l’impact environnemental et les
effets sur le développement sont encore mal évalués à ce jour.
Les auteurs clôturent leur ouvrage en posant certaines questions qui font débat
aujourd’hui : le commerce équitable constitue-t-il un nouveau colonialisme ? Ne
risque-t-il pas de créer des îlots de prospérité au détriment du développement
local ? Peut-il modifier durablement les comportements de consommation ?
Comment définir précisément le "juste prix" ? Comment interpréter
l’allongement des circuits de distribution ?
Laurent HONOREZ
Haute École Francisco Ferrer, Bruxelles
Elsa LAFAYE DE MICHEAUX, Éric MULOT
et Pepita OULD-AHMED (Sous la direction de)
Institutions et développement.
La fabrique institutionnelle et politique des trajectoires de développement
Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2007,322 pages
Le but de cet ouvrage qui réunit onze contributions n’est pas d’étudier les
institutions en tant que telles mais de montrer comment et combien elles sont
constitutives du phénomène de développement au Nord comme au Sud. Fruits
d’un séminaire pluridisciplinaire, les textes proposés mobilisent des domaines
de savoirs autres qu’économiques. Ces emprunts aux sciences sociales se
révèlent particulièrement stimulants, sinon féconds. Dans les années 1960,
période des indépendances, l’accent est porté sur l’industrialisation et le choix
des secteurs à développer en priorité. L’État s’impose comme l’acteur fondateur
des politiques et des stratégies mises en Å“uvre, tant dans les pays du Sud que du
Nord. Du milieu des années soixante-dix à la fin des années quatre-vingt, dans
un double contexte d’endettement et de globalisation, la prééminence a été
donnée au marché. La fin des années quatre-vingt et les années quatre-vingt-dix, qui correspondent à la crise du consensus de Washington, se traduisent par
le recul de l’Etat s’apparentant à un processus de privatisation de ses fonctions
économiques, sociales et régaliennes. Ce retrait a favorisé l’émergence de
nouveaux acteurs transformant un "tout au marché" en un "tout au citoyen"
concrétisé dans la priorité aux communautés, aux organisations non
gouvernementales et à la participation. La première partie, en s’interrogeant sur
les capacités d’action de ces nouveaux intervenants ou les stratégies qu’ils
poursuivent, amène à repenser la place que les États (souverains ?) peuvent
encore occuper dans la mise en place de leurs (propres ?) politiques de
développement. L’article consacré à l’impasse de l’anti-développement montre
que les tenants de la radicalité rejoignent paradoxalement les thématiques
néolibérales sur plusieurs points, dont celui de la méfiance à l’égard de l’État. La
contribution centrée sur les illusions des Objectifs du Millénaire conclut sur
l’impérieuse nécessité de placer la question des inégalités sociales au cÅ“ur des
travaux académiques, des objectifs des organisations de la société civile et des
dispositifs publics. L’analyse de la transition russe illustre les difficultés
provoquées par le vide institutionnel intervenu entre le démantèlement des
anciennes structures et infrastructures et le moment ou celles destinées à les
remplacer parviennent à s’imposer. Cette période est propice à une situation de
chaos généralisé et à l’apparition de comportements de prédation et de rentes.
Les textes sur l’organisation sociale et le fonctionnement, ou celui qui inscrit la
dynamique des institutions dans une perspective polanyenne, soulignent à la
fois les apports et les faiblesses, voire les contradictions des nouvelles théories.
La deuxième partie analyse les changements institutionnels et les
transformations sociales dans des zones ou régions particulières (Iran,
Équateur, Mali et Afrique de l’Ouest, Réunion). L’action politique est remise au
centre des débats, l’économie dans la réalité sociale. La pluralité des disciplines
mobilisées et le dialogue permanent entre elles confèrent beaucoup de saveur à
la lecture de cet ouvrage alors même que le rôle des États et des institutions est
placé au premier rang des préoccupations par l’actualité internationale.
Jean BROT
BETA CNRS, Nancy Université
Naomi KLEIN
La stratégie du choc. La montée d’un capitalisme du désastre
Lemeac/Actes Sud, 2008,672 pages
(traduction de The Shock Doctrine. The Rise of Disaster Capitalism, Knopf, Toronto, 2007)
Qu’y a-t-il de commun entre le coup d’État de Pinochet en 1973, la crise
inflationniste bolivienne, la guerre en Irak, les privatisations en Russies après
1990 ou encore la reconstruction des pays ravagés par le Tsunami ? Tout, nous
dit en substance Naomi Klein : ce sont tous des événements qui ont permis à
certains programmes d’ajustement structurel de s’imposer dans des pays qui, a
priori, y étaient hostiles : ces programmes qu’appelait de ses vÅ“ux l’École de
Chicago, qu’ont longtemps mis en Å“uvres les organisations internationales
(FMI, Banque mondiale) et que l’on a l’habitude de résumer sous l’expression
de "consensus de Washington". Partant d’un parallèle audacieux entre les
expériences menées dans les années 1950 en psychologie et les plans
d’ajustement structurel, la stratégie du choc consiste, selon Naomi Klein, à
placer les sociétés, principalement dans les pays en développement, dans des
situations de souffrance et de fragilité telles qu’il devient plus aisé d’imposer des
réformes radicales qui, sinon, n’auraient pu voir le jour.
L’intérêt de l’ouvrage réside d’abord sur les éléments factuels. Naomi Klein
reconsidère l’histoire économique récente et met en évidence le rôle
fondamental qu’ont joué dans la gestion des crises qui ont émaillé les années
récentes (Argentine, Bolivie, Russie, crise asiatique) des économistes de renom
tel que Milton Friedman, bien sûr, mais aussi Arnold Harberger, John
Williamson, Stanley Fisher, Jeffrey Sachs ou encore Andrei Shleifer.
Il réside, ensuite, dans le fait que l’auteure donne corps à l’idée que la révolution
conservatrice américaine est bien une "Révolution" : révolution intellectuelle à
n’en pas douter, mais révolution en acte également sur un certain nombre de
théâtres. Et comme toute révolution, elle entretient des rapports ambigus avec
la politique, avec l’histoire et avec les crises. Avec les crises d’abord, qu’elles
soient politiques, naturelles, sociales, militaires, car elles offrent l’occasion de
mettre en Å“uvre les idées du consensus de Washington. L’ouvrage est assez
convaincant sur ce point : il met en lumière combien l’idée de la table rase a
constitué, pour certain décideurs politiques et intellectuels, un "idéal", sorte
d’utopie de la renaissance, pouvant fournir l’occasion de reconstruire de fond
en comble les structures et les rapports sociaux et économiques.
Avec la politique, également, car toute révolution s’oppose nécessairement aux
pouvoirs établis et doit les contourner. À ce titre, le libéralisme économique
entre en tension, voire en contradiction, avec le libéralisme politique. Naomi
Klein rappelle des éléments précieux sur les années noires des relations entre
l’école de Chicago et les dictatures d’Amérique latine, mais étend également ses
investigations à d’autres épisodes moins connus, comme ceux du Sri Lanka ou
de la Russie.
Avec l’histoire, enfin. C’est sûrement l’un des traits les plus marquants de
l’ouvrage : l’absence de compréhension par un certain nombre de décideurs
politiques et d’intellectuels de l’épaisseur historique des sociétés. C’est bien
parce que l’histoire n’est pas conçue comme un élément déterminant de
l’organisation des sociétés que l’on peut croire au succès de la table rase. Et l’on
comprend alors que les idées de Fukuyama sur la fin de l’histoire aient pu être si
populaires en dépit de leur faiblesse initiale.
Bien entendu, on peut regretter le côté unilatéral de l’ouvrage. Comme tout
livre de dénonciation, depuis la corruption à l’impéritie de certaines élites,
comme ce fut le cas pendant la reconstruction en Irak, l’auteure ne donne que
les éléments à charge et laisse peu de place à la discussion. On pourra arguer
que c’est la loi du genre. Plus gênante est sûrement la tentation
conspirationniste de l’auteure, à savoir que ce "capitalisme du désastre" dérive
d’un plan élaboré de manière conjointe et réfléchi, d’une "stratégie". Sur ce
point, l’auteure ne donne pas d’éléments d’explication suffisamment précis et il
manque un cadre d’analyse des rapports entre idée, voir idéologie, et pratique.
Ne serait-ce que parce que l’auteure passe finalement peu de temps à définir
précisément les éléments constitutifs essentiels de la révolution néo-libérale.
Enfin, on peut également regretter le caractère trop flou de certains concepts.
En effet, en parlant indistinctement d’économie de marché, de libéralisme et de
capitalisme, l’auteure assimile des phénomènes qui doivent être distingués.
Suivant la distinction classique de Braudel, on pourrait dire que la stratégie du
choc, si elle est avérée, a plus à voir avec le capitalisme, fait d’opacité, de
corruption, de surprofit, d’informations cachées, qu’avec l’économie de marché
et donc un peu moins à voir avec la tradition libérale. Au-delà de ces limites, la
lecture de La Stratégie du choc reste stimulante et donne incontestablement envie
d’en savoir plus.
Samuel FEREY
BETA CNRS, Nancy Université
Virginie BRIAND
Manger au quotidien. La vulnérabilité des familles urbaines en Afrique
Paris, IRD-Karthala, 2007,262 pages
Alors que le dernier Rapport sur le développement dans le monde (2008) de la Banque
mondiale, consacré à l’agriculture, délivre une analyse essentiellement
macroéconomique, il est intéressant, sinon indispensable, d’en prolonger la
lecture par des ouvrages comme celui de Virginie Briand qui traite de la
question du manger au quotidien chez les familles urbaines en Afrique. Trois
séries d’enquête menées à Bouaké en Côte d’Ivoire entre 1998 et 2000
fournissent les matériaux de l’analyse de la multidimensionnalité de l’insécurité
alimentaire des citadins africains. La première partie apprécie leurs capacités à
sécuriser leur alimentation. Paradoxalement, si la sécurité alimentaire se situe au
cÅ“ur des difficultés économiques des ménages, elle n’en constitue pas pour
autant un objectif premier. Les parties deux, trois et quatre fournissent les
éléments d’explication en abordant successivement la dynamique de leur mode
de fonctionnement interne, les réseaux et transferts communautaires, enfin
l’incidence sur les pratiques alimentaires des instabilités de prix et de revenus.
Parvenue à ce stade, l’observatrice, déroutée par les stratégies parfois adoptées,
analyse les conditions dans lesquelles s’effectue la prise de décision préalable à
l’action. La cinquième partie, centrée sur la dimension temporelle, dégage les
trois principaux facteurs pesant sur la prise de décision : l’incertitude, la
réduction de l’horizon temporel et le renforcement des instabilités sociales. Il
est difficile quand on a le sentiment de se trouver "à l’aventure" d’être acteur.
Aussi la dernière partie étudie-t-elle la dimension cognitive de la décision des
ménages. Information, connaissances et représentations constituent le cadre à
partir duquel les agents appréhendent leur environnement. Elles forment le
prisme à travers lequel ils l’analysent et le comprennent. Elles sont les leviers de
l’action. Les savoirs sont donc au cÅ“ur de la dynamique de l’insécurité
alimentaire. Or, les représentations (ou "savoirs naïfs") des ménages
restreignent l’accès à une alimentation variée et diversifiée. En associant "bien
manger" et "manger beaucoup" elles contribuent à accroître la vulnérabilité. De
plus, elles constituent un frein informationnel en limitant la circulation de
nouvelles informations ou en participant à leur déformation. Souvent la norme
comble le vide laissé par le manque de connaissances. En conclusion,
l’insécurité alimentaire, dont la dimension économique est évidente, relève de
ressources monétaires et non monétaires. Elle est éminemment un problème
humain lié à l’incertitude du lendemain, aux inquiétudes de ne pas pouvoir
nourrir sa famille, de ne pas savoir quand aura lieu le prochain repas. Elle est un
acte par lequel se font la socialisation et l’ouverture aux autres. Les capacités, au
sens de Sen, sont ainsi introduites dans les interrogations actuelles sur la
résilience des populations urbaines confrontées à l’instabilité des revenus, des
approvisionnements et des prix.
Jean BROT
BETA CNRS, Nancy Université