Mondes en développement
De Boeck Université

I.S.B.N.9782804158064
156 pages

p. 135 à 140
doi: 10.3917/med.144.0135

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n° 144 2008/4

 
Jean-Claude VÉREZ Pauvretés dans le monde Paris, Ellipses, 2007,144 pages
 
 
En 144 pages Jean-Claude Vérez ne prétend pas épuiser un sujet qui a posé au cours de l’histoire des sociétés humaines des questions sur la distribution des ressources, la répartition du travail et l’intégration sociale. Avec clarté et pédagogie, il invite son lecteur à le suivre sur un chemin balisé de cinq jalons. La première partie aborde la définition de la pauvreté. Si simple est la question, complexe est la réponse. Le rappel des grands travaux théoriques comme celui des différentes techniques ou instruments de mesure valident la conclusion selon laquelle le concept de pauvreté est pluriel. Les parties deux, trois et quatre brossent les visages essentiels de la pauvreté sous ses formes monétaire, humaine et sociale. Dans chaque cas, l’auteur définit les notions employées, précise les méthodes utilisées, puis fournit un bilan chiffré. L’ensemble des informations sélectionnées est particulièrement intéressant. Que ce soit, parmi d’autres, la variation du nombre de pauvres en France, la décomposition de l’indicateur sexospécifique du développement humain par pays, l’évolution de la pauvreté des enfants dans les pays riches, l’incidence des catastrophes naturelles et technologiques ou le lien entre conflits armés et taux d’alphabétisation, les statistiques présentées illustrent et positionnent les multiples aspects que revêt partout dans le monde le phénomène de pauvreté, notamment dans les pays en développement. Enfin, la cinquième et dernière partie explore quelques pistes susceptibles de réduire les risques relatifs aux pauvretés. L’apport de l’auteur est de montrer que le fait nouveau tient à la multiplication de ces risques à la fois complexes, disparates, multidimensionnels et souvent cumulatifs. Il stimule la réflexion en fournissant de nombreux exemples allant de la santé en Chine à l’accès à l’eau potable et à l’assainissement, du microcrédit de la Grameen Bank à l’objectif de réduction de moitié, à l’horizon 2020, de la mortalité imputable aux catastrophes naturelles d’origine météorologique, hydrologique et climatique. Les pages consacrées à l’allocation universelle (concept qui a bien d’autres appellations), aux débats théoriques qu’elle suscite, à ses conditions d’établissement, à ses modalités d’attribution… revêtent un intérêt particulier alors que se discute en France la mise en place du Revenu de solidarité active. Si chacun est favorable à la réduction des pauvretés, la méthode pour y parvenir autant que les moyens à réunir divisent.
D’accès facile, de lecture aisée, bien documenté, le grand mérite de ce petit livre est de fournir qualitativement et quantitativement l’information nécessaire à la compréhension du phénomène de pauvreté qui, loin d’être éradiqué, affecte les cinq continents. Il questionne les notions d’urgence et de solidarité. Mieux, il conduit les lecteurs à s’interroger sur leurs regards, leurs actes individuels et collectifs. Il invite à réfléchir sur les raisons de notre indifférence ou de notre générosité, de notre compassion ou de notre altruisme.
Jean BROT BETA CNRS, Nancy Université
 
Jérôme BALLET et Aurélie CARIMENTRAND Le commerce équitable Paris, Ellipses, coll. Transversale Débats, 2007,237 pages
 
 
Depuis une dizaine d’années, le commerce équitable, qui vise à défendre la dignité des petits producteurs du Sud, connaît un développement fulgurant. Jérôme Ballet et Aurélie Carimentrand décrivent dans cet ouvrage ses différentes filières, en étudient l’impact sur les conditions de vie des producteurs et soulèvent des débats sur l’avenir de la démarche.
Les auteurs identifient les causes de la pauvreté des producteurs : dégradation des termes de l’échange, spécialisation dans des productions à faible valeur ajoutée et instabilité des prix. Ils énoncent les grands principes du commerce équitable : améliorer les conditions de vie des producteurs, imposer aux importateurs le paiement d’un prix tenant compte des coûts de production, inciter les consommateurs à concilier consommation et citoyenneté.
Le commerce équitable présente un échec quantitatif : pesant moins d’un pour cent du commerce mondial, plafonnant à un seuil de notoriété de 75% en France, il souffre du surcoût des produits équitables (5 à 15%), de "la schizophrénie du consommateur", motivé mais pas au point de changer ses habitudes, mais aussi d’un manque d’information. Il est pourtant possible de convaincre les consommateurs : 47% du marché suisse de la banane est équitable !
Les auteurs présentent l’historique du commerce équitable, né caritatif dans l’après-guerre, devenu politique dans les années 1960, puis pratique commerciale dans les années 1980.
Ils décrivent la situation actuelle, articulée en différentes filières : filières spécialisées (Artisans du Monde), basées sur des partenariats avec des groupements de producteurs ; filières labellisées (Max Havelaar), basées sur un système de certification des opérateurs, moyennant redevance, mais aussi d’autres filières : importateurs spécialisés, colabellisation bio-équitable, voire même labels créés par les multinationales de l’agroalimentaire. Face à cette multiplicité des approches, il leur paraît nécessaire, mais délicat, d’homogénéiser les pratiques. La lutte entre les différents labels risque de déboucher sur une sélection susceptible de voir la meilleure stratégie de communication l’emporter sur les meilleures garanties éthiques, entraînant une "homogénéisation par le bas". Même la voie législative ne constitue pas une garantie d’efficacité.
L’évaluation de l’impact du commerce équitable est problématique : ses "règles du jeu" sont partiellement implicites, ouvrant la porte à l’interprétation et à l’hétérogénéité des pratiques : qu’est-ce qu’un petit producteur ? Quelle partie de la filière doit être certifiée équitable ?
Dès lors, synthétiser les études d’impact est impossible, chacune se basant sur une approche particulière. De plus, l’impact même du commerce équitable dépend du niveau d’exigence édicté par la filière responsable. Certaines tendances peuvent cependant être avancées : le prix versé aux producteurs augmente bien que l’effet sur leur revenu reste faible, le coût de la certification est prohibitif pour les plus petits d’entre eux ; l’impact environnemental et les effets sur le développement sont encore mal évalués à ce jour.
Les auteurs clôturent leur ouvrage en posant certaines questions qui font débat aujourd’hui : le commerce équitable constitue-t-il un nouveau colonialisme ? Ne risque-t-il pas de créer des îlots de prospérité au détriment du développement local ? Peut-il modifier durablement les comportements de consommation ? Comment définir précisément le "juste prix" ? Comment interpréter l’allongement des circuits de distribution ?
Laurent HONOREZ Haute École Francisco Ferrer, Bruxelles
 
Elsa LAFAYE DE MICHEAUX, Éric MULOT et Pepita OULD-AHMED (Sous la direction de) Institutions et développement. La fabrique institutionnelle et politique des trajectoires de développement Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2007,322 pages
 
 
Le but de cet ouvrage qui réunit onze contributions n’est pas d’étudier les institutions en tant que telles mais de montrer comment et combien elles sont constitutives du phénomène de développement au Nord comme au Sud. Fruits d’un séminaire pluridisciplinaire, les textes proposés mobilisent des domaines de savoirs autres qu’économiques. Ces emprunts aux sciences sociales se révèlent particulièrement stimulants, sinon féconds. Dans les années 1960, période des indépendances, l’accent est porté sur l’industrialisation et le choix des secteurs à développer en priorité. L’État s’impose comme l’acteur fondateur des politiques et des stratégies mises en Å“uvre, tant dans les pays du Sud que du Nord. Du milieu des années soixante-dix à la fin des années quatre-vingt, dans un double contexte d’endettement et de globalisation, la prééminence a été donnée au marché. La fin des années quatre-vingt et les années quatre-vingt-dix, qui correspondent à la crise du consensus de Washington, se traduisent par le recul de l’Etat s’apparentant à un processus de privatisation de ses fonctions économiques, sociales et régaliennes. Ce retrait a favorisé l’émergence de nouveaux acteurs transformant un "tout au marché" en un "tout au citoyen" concrétisé dans la priorité aux communautés, aux organisations non gouvernementales et à la participation. La première partie, en s’interrogeant sur les capacités d’action de ces nouveaux intervenants ou les stratégies qu’ils poursuivent, amène à repenser la place que les États (souverains ?) peuvent encore occuper dans la mise en place de leurs (propres ?) politiques de développement. L’article consacré à l’impasse de l’anti-développement montre que les tenants de la radicalité rejoignent paradoxalement les thématiques néolibérales sur plusieurs points, dont celui de la méfiance à l’égard de l’État. La contribution centrée sur les illusions des Objectifs du Millénaire conclut sur l’impérieuse nécessité de placer la question des inégalités sociales au cÅ“ur des travaux académiques, des objectifs des organisations de la société civile et des dispositifs publics. L’analyse de la transition russe illustre les difficultés provoquées par le vide institutionnel intervenu entre le démantèlement des anciennes structures et infrastructures et le moment ou celles destinées à les remplacer parviennent à s’imposer. Cette période est propice à une situation de chaos généralisé et à l’apparition de comportements de prédation et de rentes. Les textes sur l’organisation sociale et le fonctionnement, ou celui qui inscrit la dynamique des institutions dans une perspective polanyenne, soulignent à la fois les apports et les faiblesses, voire les contradictions des nouvelles théories. La deuxième partie analyse les changements institutionnels et les transformations sociales dans des zones ou régions particulières (Iran, Équateur, Mali et Afrique de l’Ouest, Réunion). L’action politique est remise au centre des débats, l’économie dans la réalité sociale. La pluralité des disciplines mobilisées et le dialogue permanent entre elles confèrent beaucoup de saveur à la lecture de cet ouvrage alors même que le rôle des États et des institutions est placé au premier rang des préoccupations par l’actualité internationale.
Jean BROT BETA CNRS, Nancy Université
 
Naomi KLEIN La stratégie du choc. La montée d’un capitalisme du désastre Lemeac/Actes Sud, 2008,672 pages (traduction de The Shock Doctrine. The Rise of Disaster Capitalism, Knopf, Toronto, 2007)
 
 
Qu’y a-t-il de commun entre le coup d’État de Pinochet en 1973, la crise inflationniste bolivienne, la guerre en Irak, les privatisations en Russies après 1990 ou encore la reconstruction des pays ravagés par le Tsunami ? Tout, nous dit en substance Naomi Klein : ce sont tous des événements qui ont permis à certains programmes d’ajustement structurel de s’imposer dans des pays qui, a priori, y étaient hostiles : ces programmes qu’appelait de ses vÅ“ux l’École de Chicago, qu’ont longtemps mis en Å“uvres les organisations internationales (FMI, Banque mondiale) et que l’on a l’habitude de résumer sous l’expression de "consensus de Washington". Partant d’un parallèle audacieux entre les expériences menées dans les années 1950 en psychologie et les plans d’ajustement structurel, la stratégie du choc consiste, selon Naomi Klein, à placer les sociétés, principalement dans les pays en développement, dans des situations de souffrance et de fragilité telles qu’il devient plus aisé d’imposer des réformes radicales qui, sinon, n’auraient pu voir le jour.
L’intérêt de l’ouvrage réside d’abord sur les éléments factuels. Naomi Klein reconsidère l’histoire économique récente et met en évidence le rôle fondamental qu’ont joué dans la gestion des crises qui ont émaillé les années récentes (Argentine, Bolivie, Russie, crise asiatique) des économistes de renom tel que Milton Friedman, bien sûr, mais aussi Arnold Harberger, John Williamson, Stanley Fisher, Jeffrey Sachs ou encore Andrei Shleifer.
Il réside, ensuite, dans le fait que l’auteure donne corps à l’idée que la révolution conservatrice américaine est bien une "Révolution" : révolution intellectuelle à n’en pas douter, mais révolution en acte également sur un certain nombre de théâtres. Et comme toute révolution, elle entretient des rapports ambigus avec la politique, avec l’histoire et avec les crises. Avec les crises d’abord, qu’elles soient politiques, naturelles, sociales, militaires, car elles offrent l’occasion de mettre en Å“uvre les idées du consensus de Washington. L’ouvrage est assez convaincant sur ce point : il met en lumière combien l’idée de la table rase a constitué, pour certain décideurs politiques et intellectuels, un "idéal", sorte d’utopie de la renaissance, pouvant fournir l’occasion de reconstruire de fond en comble les structures et les rapports sociaux et économiques.
Avec la politique, également, car toute révolution s’oppose nécessairement aux pouvoirs établis et doit les contourner. À ce titre, le libéralisme économique entre en tension, voire en contradiction, avec le libéralisme politique. Naomi Klein rappelle des éléments précieux sur les années noires des relations entre l’école de Chicago et les dictatures d’Amérique latine, mais étend également ses investigations à d’autres épisodes moins connus, comme ceux du Sri Lanka ou de la Russie.
Avec l’histoire, enfin. C’est sûrement l’un des traits les plus marquants de l’ouvrage : l’absence de compréhension par un certain nombre de décideurs politiques et d’intellectuels de l’épaisseur historique des sociétés. C’est bien parce que l’histoire n’est pas conçue comme un élément déterminant de l’organisation des sociétés que l’on peut croire au succès de la table rase. Et l’on comprend alors que les idées de Fukuyama sur la fin de l’histoire aient pu être si populaires en dépit de leur faiblesse initiale.
Bien entendu, on peut regretter le côté unilatéral de l’ouvrage. Comme tout livre de dénonciation, depuis la corruption à l’impéritie de certaines élites, comme ce fut le cas pendant la reconstruction en Irak, l’auteure ne donne que les éléments à charge et laisse peu de place à la discussion. On pourra arguer que c’est la loi du genre. Plus gênante est sûrement la tentation conspirationniste de l’auteure, à savoir que ce "capitalisme du désastre" dérive d’un plan élaboré de manière conjointe et réfléchi, d’une "stratégie". Sur ce point, l’auteure ne donne pas d’éléments d’explication suffisamment précis et il manque un cadre d’analyse des rapports entre idée, voir idéologie, et pratique. Ne serait-ce que parce que l’auteure passe finalement peu de temps à définir précisément les éléments constitutifs essentiels de la révolution néo-libérale.
Enfin, on peut également regretter le caractère trop flou de certains concepts. En effet, en parlant indistinctement d’économie de marché, de libéralisme et de capitalisme, l’auteure assimile des phénomènes qui doivent être distingués. Suivant la distinction classique de Braudel, on pourrait dire que la stratégie du choc, si elle est avérée, a plus à voir avec le capitalisme, fait d’opacité, de corruption, de surprofit, d’informations cachées, qu’avec l’économie de marché et donc un peu moins à voir avec la tradition libérale. Au-delà de ces limites, la lecture de La Stratégie du choc reste stimulante et donne incontestablement envie d’en savoir plus.
Samuel FEREY BETA CNRS, Nancy Université
 
Virginie BRIAND Manger au quotidien. La vulnérabilité des familles urbaines en Afrique Paris, IRD-Karthala, 2007,262 pages
 
 
Alors que le dernier Rapport sur le développement dans le monde (2008) de la Banque mondiale, consacré à l’agriculture, délivre une analyse essentiellement macroéconomique, il est intéressant, sinon indispensable, d’en prolonger la lecture par des ouvrages comme celui de Virginie Briand qui traite de la question du manger au quotidien chez les familles urbaines en Afrique. Trois séries d’enquête menées à Bouaké en Côte d’Ivoire entre 1998 et 2000 fournissent les matériaux de l’analyse de la multidimensionnalité de l’insécurité alimentaire des citadins africains. La première partie apprécie leurs capacités à sécuriser leur alimentation. Paradoxalement, si la sécurité alimentaire se situe au cÅ“ur des difficultés économiques des ménages, elle n’en constitue pas pour autant un objectif premier. Les parties deux, trois et quatre fournissent les éléments d’explication en abordant successivement la dynamique de leur mode de fonctionnement interne, les réseaux et transferts communautaires, enfin l’incidence sur les pratiques alimentaires des instabilités de prix et de revenus. Parvenue à ce stade, l’observatrice, déroutée par les stratégies parfois adoptées, analyse les conditions dans lesquelles s’effectue la prise de décision préalable à l’action. La cinquième partie, centrée sur la dimension temporelle, dégage les trois principaux facteurs pesant sur la prise de décision : l’incertitude, la réduction de l’horizon temporel et le renforcement des instabilités sociales. Il est difficile quand on a le sentiment de se trouver "à l’aventure" d’être acteur. Aussi la dernière partie étudie-t-elle la dimension cognitive de la décision des ménages. Information, connaissances et représentations constituent le cadre à partir duquel les agents appréhendent leur environnement. Elles forment le prisme à travers lequel ils l’analysent et le comprennent. Elles sont les leviers de l’action. Les savoirs sont donc au cÅ“ur de la dynamique de l’insécurité alimentaire. Or, les représentations (ou "savoirs naïfs") des ménages restreignent l’accès à une alimentation variée et diversifiée. En associant "bien manger" et "manger beaucoup" elles contribuent à accroître la vulnérabilité. De plus, elles constituent un frein informationnel en limitant la circulation de nouvelles informations ou en participant à leur déformation. Souvent la norme comble le vide laissé par le manque de connaissances. En conclusion, l’insécurité alimentaire, dont la dimension économique est évidente, relève de ressources monétaires et non monétaires. Elle est éminemment un problème humain lié à l’incertitude du lendemain, aux inquiétudes de ne pas pouvoir nourrir sa famille, de ne pas savoir quand aura lieu le prochain repas. Elle est un acte par lequel se font la socialisation et l’ouverture aux autres. Les capacités, au sens de Sen, sont ainsi introduites dans les interrogations actuelles sur la résilience des populations urbaines confrontées à l’instabilité des revenus, des approvisionnements et des prix.
Jean BROT BETA CNRS, Nancy Université
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