2008
Monde en développement
Introduction
Les enjeux de la responsabilité sociale et environnementale des entreprises dans les pays en développement
Bruno Boidin
[1]
La montée en puissance des initiatives de développement durable et de responsabilité sociale des entreprises (Objectifs du Millénaire pour le
Développement, labels de commerce équitable et de qualité environnementale,
chartes d’engagement sociétal des entreprises, etc.) s’observe dans différents
espaces d’influence des firmes multinationales. Ce mouvement s’accompagne
d’une intégration des entreprises concernées dans des problématiques dont elles
étaient jusqu’alors relativement absentes ou constituaient seulement un acteur
parmi d’autres. Il en est ainsi du domaine du développement économique des
pays à revenu faible et intermédiaire. Ainsi, en 2004, la Banque mondiale
définissait la responsabilité sociale des entreprises (RSE) comme
"l’engagement
(ou l’obligation) pour le monde des affaires de contribuer au développement économique
durable, en travaillant avec les salariés, leurs familles, la communauté locale et la société au
sens large pour améliorer la qualité de vie, de façon à la fois bonne pour le développement et
pour les affaires"
[2] (traduction de l’auteur). Cette définition est empruntée au
World
Business Council for Sustainable Development (WBCSD), le puissant regroupement
international d’entreprises dont l’action vise à promouvoir la place des firmes
dans le développement durable (WBCSD, 2002). De nombreuses institutions
publiques ou privées internationales participent à ce mouvement d’intégration
des entreprises dans la thématique du développement durable des pays en
développement : la
Global Reporting Initiative, lancée en 1997, le
Global Compact
proposé par Koffi Annan, alors secrétaire général de l’ONU, en 1999 lors du
sommet de Davos, les lignes directrices ISO 26000, pour ne citer que les
références les plus générales et les plus connues.
Cette conception du rôle de l’entreprise est relativement nouvelle par rapport à
l’approche économique traditionnelle qui considère que la contribution des
firmes au développement des pays pauvres et à revenu intermédiaire passe,
avant tout, par l’influence de celles-ci dans la croissance et, de façon indirecte,
dans le développement économique et social.
Quelques éclairages conceptuels et théoriques sont nécessaires afin de mieux
appréhender l’expression RSE et de souligner la diversité des approches en
présence (1). Nous présentons ensuite les enjeux de cette notion pour les pays
en développement (2), avant de préciser les approches méthodologiques
permettant d’aborder un tel objet (3) et de terminer par une présentation des
principaux enseignements de ce dossier.
1. ÉCLAIRAGES CONCEPTUELS ET THÉORIQUES
La notion de RSE fait débat. Ses contours demeurent imprécis. On peut
cependant délimiter ce terme en distinguant deux façons de le définir. La
première conception de la RSE est positive : cette dernière y est présentée
comme la façon dont les acteurs économiques (et en particulier les entreprises)
appréhendent et engagent leur responsabilité dans différents domaines.
[3] La
seconde perspective est normative : la RSE y est vue comme un but à atteindre
à travers la prescription d’actions, de méthodes, de référentiels. Une définition
réunissant ces deux approches est celle de Michel Capron et Françoise Quairel-Lanoizelée (2007,10) : la RSE est "l’ensemble des discours et des actes
concernant l’attention portée par les entreprises à l’égard de leurs impacts sur
l’environnement et la société."
Les analyses de la RSE mettent souvent en exergue la diversité des approches
en présence. En particulier, on peut distinguer, d’un côté, la perspective anglo-saxonne, envisageant la RSE comme un engagement volontaire à partir de l’idée
que l’on peut faire confiance au marché pour réguler ces démarches
volontaires ; de l’autre côté, l’approche latine qui interprète plutôt la RSE
comme une obligation ou un devoir des entreprises dans un cadre de
réglementations publiques.
Au-delà de ces deux grandes conceptions, le cadre théorique de la RSE se divise
au moins en trois approches assez nettement délimitées : la vision néolibérale,
réticente vis-à-vis de la notion de RSE ; la conception en termes de parties
prenantes (stakeholders) ; enfin la perspective institutionnaliste.
La première approche prend sa source dans les écrits de Milton Friedman, chef de
file de l’École dite de Chicago, et trouve encore un certain écho parmi certains
dirigeants d’entreprise. Pour Friedman (1970), la seule responsabilité des
entreprises consiste à faire du profit pour répondre aux objectifs des
actionnaires. Les tenants de l’approche néolibérale de l’économie vont dans le
même sens en affirmant qu’une entreprise qui poursuit comme objectif central
la recherche de son profit le fera au bénéfice de la société à long terme.
Cependant, les différents scandales financiers, écologiques et humains qui ont
éclaté depuis la fin du 20
ème siècle
[4] fragilisent lourdement cette thèse.
La deuxième conception, en termes de stakeholders (Freeman, 1984), est devenue
dominante dans les travaux sur la RSE, tout autant que dans les discours
managériaux des entreprises. Cette approche repose sur des fondements plutôt
instrumentaux et stratégiques de la RSE, en termes de contrats. Dans cette
conception, les acteurs extérieurs (clients, fournisseurs, organisations de la
société civile, Pouvoirs publics…) sont privilégiés en tant que groupes de
pression à convaincre ou à intégrer (le management est alors dit "partenarial").
Ce cadre est utilisé par nombre de consultants et d’entreprises investis dans la
RSE, afin de légitimer les stratégies mises en oeuvre. En effet, la réponse aux
intérêts des parties prenantes devrait, selon cette approche, aboutir à une
situation "gagnant-gagnant". L’argumentaire s’appuie sur les avantages
économiques que l’entreprise tirera de ses pratiques sociales et
environnementales "responsables", ce qui peut expliquer la faveur dont jouit
cette perspective, alors que les travaux sur cette question n’ont pas encore
permis de démontrer la validité du raisonnement "gagnant-gagnant".
Enfin, une troisième vision consiste à adopter une perspective institutionnaliste
dans le domaine de la RSE. On insistera alors sur les processus de construction
des référentiels, sur les limites d’une approche contractuelle (stakeholders), sur
l’importance des conflits et des normes construites selon les rapports de force
en présence (cf. par exemple Postel, Rousseau, Sobel, 2006). À un modèle fondé
sur la rationalité individuelle on oppose donc une grille d’analyse basée sur le
rôle évolutif des institutions formelles (acteurs publics ou privés,
réglementation, etc.) ou informelles (valeurs, croyances, etc.).
Si cette dernière approche est riche en perspectives, elle demeure cependant
dominée par la théorie des contrats et la conception qui en découle, celle des
parties prenantes. Or cette dernière ne permet pas de répondre à toutes les
questions relatives au phénomène de RSE. Ainsi, au-delà des problèmes de
rapports de forces qui sont négligés dans cette perspective contractualiste, les
aspects éthiques et moraux ne sont presque pas abordés. Certes, questionner la
RSE sous cet angle nécessiterait d’ouvrir une telle thématique à un débat
pluridisciplinaire (philosophie, sciences politiques, etc.), par nature ambitieux.
2. ENJEUX DE LA RESPONSABILITÉ SOCIALE DES
ENTREPRISES POUR LES PAYS EN
DÉVELOPPEMENT
On peut s’interroger sur la capacité du mouvement de la RSE à créer un
nouveau cadre de référence en matière de développement : s’oriente-t-on vers
une évolution des conceptions du développement économique vers une vision
portée par les valeurs et les principes du monde des affaires ? Ainsi, derrière les
engagements annoncés par un certain nombre de firmes, en particulier les
firmes multinationales installées dans les pays pauvres, se dessine depuis une
quinzaine d’années une nouvelle approche des conditions du développement.
Cette conception, largement relayée par de grandes entreprises multinationales,
des
Think tanks, des organisations internationales ou des personnalités (Koffi
Annan, Bill Gates…), consiste à promouvoir le principe "gagnant-gagnant"
cher à la théorie des parties prenantes (
cf. 1,
supra). Or, la mise en
œuvre de ce
modèle suppose, de façon implicite, que les acteurs du développement (États,
ONG, collectivités locales du Nord et du Sud, organisations internationales…)
adoptent cette vision en termes de cercle vertueux. Le c
Å“ur d’une telle
conception s’appuie, en effet, sur la capacité des firmes à entraîner dans leur
sillage les autres acteurs vers un mode de développement global reposant sur les
valeurs de l’entreprise privée (efficacité économique, performance, rôle de la
propriété privée, etc.). C’est la régulation volontaire qui entre dans le domaine
du développement
[5].
Le modèle de performance économique des firmes est-il transposable dans les
normes internationales de développement et de solidarité internationale, via la
construction de référentiels de RSE ? Plus généralement, la montée en
puissance de la RSE comme notion centrale dans les discours des entreprises
correspond-elle à un véritable virage dans les stratégies de ces dernières ? Peut-on en attendre des effets positifs sur le développement ? Ces questions sont
encore très peu abordées dans les recherches sur les pays en développement,
alors que les travaux sur la RSE dans les pays riches foisonnent. Ce champ
d’analyse étant laissé vacant, de tels enjeux sont souvent abordés sous l’angle
émotionnel ou communicationnel, à des fins parfois instrumentales. Dans ce
numéro consacré à la RSE et aux pays en développement, nous nous efforçons,
au contraire, d’aborder ces enjeux de façon plus distanciée.
3. APPROCHES MÉTHODOLOGIQUES ET LIMITES
La diversité des démarches méthodologiques est grande au sein des travaux
cherchant à estimer empiriquement les effets de la montée en puissance des
discours et des pratiques de RSE. Si l’on fait abstraction des travaux purement
théoriques (par exemple les raffinements microéconomiques sur la théorie des
parties prenantes), qui n’entrent pas directement dans la thématique de ce
numéro, on peut distinguer au moins trois approches. La première privilégie
une méthode quantitative à travers l’estimation, souvent économétrique, des
liens entre des pratiques d’entreprises et des indicateurs de résultats (impact
environnemental, performance financière, performance sociale, etc.). Cette
démarche nécessite la disponibilité de données fiables, un échantillon
suffisamment important d’entreprises et d’acteurs concernés, ce qui n’est pas
aisé, en particulier dans les différentes dimensions de la RSE (sociale, sociétale
et environnementale). Elle a le mérite de tenter une évaluation chiffrée qui fait
souvent défaut dans ce domaine. La deuxième méthode consiste à cerner de
façon qualitative et/ou monographique les pratiques de RSE et leurs effets. Elle
s’appuie généralement sur une ou plusieurs étude(s) de cas détaillée(s)
(interviews, documents internes ou externes, etc.), permettant de déboucher sur
des conclusions fines, mais présentant l’inconvénient de ne pouvoir être
généralisées. Enfin, la troisième approche est sectorielle et/ou
mésoéconomique, fondée sur une analyse d’informations de différentes natures
(données chiffrées, études de cas réinterprétées, études comparatives, etc.). Ces
trois approches peuvent être combinées.
Dans les quatre articles présentés dans ce numéro, l’approche privilégiée par les
auteurs est celle de l’étude de cas, complétée parfois par une analyse sectorielle.
Cette démarche est loin d’épuiser la question de l’influence de la RSE sur les
pays en développement, pour des raisons évidentes de limites méthodologiques
(en particulier dans la généralisation possible des cas étudiés). Cependant,
chacun des articles propose une mise en perspective théorique et une
discussion des résultats qui permettent une intéressante contribution au sujet.
En outre, l’intérêt d’une perspective pluridisciplinaire est mis en exergue à
travers la complémentarité des approches proposées : l’article de Aurélie
Carimentrand et Jérôme Ballet, tout comme celui de Fabienne Boudier et
Faouzi Bensebaa, s’inscrivent dans une approche d’économistes ; la
contribution de Guillaume Delalieux, pour sa part, est issue d’une recherche
en sciences de gestion ; enfin, Cécile Renouard propose une perspective
largement ancrée dans l’analyse philosophique.
CONCLUSIONS : quelques enseignements
Les enseignements communs aux différents articles méritent d’être soulignés.
Trois propositions principales peuvent être identifiées.
Premièrement, l’analyse de la RSE dans les pays pauvres devrait dépasser une
perspective caricaturale consistant à opposer l’entreprise multinationale et le
développement durable des régions fragiles. Si les démarches des entreprises
étudiées sont motivées par des préoccupations diverses, parfois ambiguës, force
est de constater que les firmes multinationales impliquées dans les pays pauvres
ne peuvent plus inscrire leur activité dans la seule perspective de rentabilité
financière, compte tenu de la pression exercée par les réglementations
internationales ou nationales, ou par les acteurs influents dans la sphère
publique ou privée.
Deuxièmement, la conception en termes de parties prenantes, même si elle
n’est pas forcément abordée de façon explicite dans ce numéro, ne semble pas
pouvoir offrir un cadre d’analyse suffisant. Les entreprises sont insérées dans
un continuum d’acteurs dont l’influence et les valeurs évoluent dans le temps.
Considérer l’entreprise comme un nÅ“ud de contrats où chacun définirait ses
objectifs en amont demeure une approche extrêmement simplifiée qui ne prend
en compte ni l’échelle macro, ni les constantes évolutions institutionnelles, ni
les critères éthiques de responsabilité des entreprises.
Enfin, l’estimation des effets de la RSE ne peut faire l’économie d’une
approche multidimensionnelle. Comme l’illustre chacune des expériences
présentées, dès lors que l’entreprise focalise son action sur une seule des
dimensions de la RSE, c’est souvent au risque d’un report de contrainte sur les
autres dimensions. À titre d’exemple, les initiatives de commerce équitable
peuvent receler des conséquences néfastes sur l’environnement en déplaçant les
objectifs des producteurs locaux vers des activités exerçant une forte pression
sur la terre.
Ces conclusions constituent autant de pistes de recherches possibles dans le
champ du développement.
·
BOWEN H. R. (1953) Social responsabilities of the businessman, New-York, Harper and
Row, 276 p.
·
CAPRON M., QUAIREL-LANOIZELÉE F. (2007) La responsabilité sociale d’entreprise,
Paris, Éditions La Découverte, coll. Repères, 122 p.
·
FREEMAN R. E. (1984) Strategic Management : A stakeholder approach, Boston, Pitman,
276 p.
·
FRIEDMAN M. (1970) The social responsability of business is to increase its profits,
New-York Times Magazine, 13 September, 11.
·
POSTEL N., ROUSSEAU S., SOBEL R. (2006) La "responsabilité sociale et
environnementale des entreprises" : une reconfiguration potentielle du rapport
salarial fordiste ?, Économie appliquée, LIX, 77-104.
·
WBCSD (World Business Council for Sustainable Development) (2002) Corporate Social
Responsability. The WBCSDs’ journey, WBCSD, January.
[1]
CLERSE UMR 8019, Faculté des sciences économiques et sociales, Lille 1.
b
bruno. boidin@ univ-lille1. fr
[2]
Worldbank.org (site consulté en novembre 2004).
[3]
Les trois domaines considérés comme relevant de cette approche sont la responsabilité
sociale (vis-à-vis des salariés en particulier), sociétale (effets sur les différents indicateurs
de développement humain, de cohésion sociale, d’équité, etc.) et enfin environnementale
(impacts de l’activité sur les écosystèmes, les ressources naturelles, etc.). Parfois, une
conception réductrice de la RSE la définit comme la seule responsabilité environnementale.
En réalité, le terme de RSE intègre bien les trois domaines indiqués ici, comme en témoigne
l’expression anglo-saxonne de
"corporate social responsibility", initiée par Bowen (1953),
qui englobe dans le terme “social” les responsabilités à la fois sociales et sociétales.
[4]
Affaire
Enron, naufrage du navire Erika, déversement en Côte d’Ivoire des déchets du Probo
Koala, etc.
[5]
Cette régulation volontaire prolonge les plans d’ajustement structurel des années 1980-1990
qui avaient ouvert la voie à la domination d’une approche par le marché et par les initiatives
individuelles privées.