Mondes en développement
De Boeck Université

I.S.B.N.9782804158064
156 pages

p. 7 à 12
doi: 10.3917/med.144.0007

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n° 144 2008/4

La montée en puissance des initiatives de développement durable et de responsabilité sociale des entreprises (Objectifs du Millénaire pour le Développement, labels de commerce équitable et de qualité environnementale, chartes d’engagement sociétal des entreprises, etc.) s’observe dans différents espaces d’influence des firmes multinationales. Ce mouvement s’accompagne d’une intégration des entreprises concernées dans des problématiques dont elles étaient jusqu’alors relativement absentes ou constituaient seulement un acteur parmi d’autres. Il en est ainsi du domaine du développement économique des pays à revenu faible et intermédiaire. Ainsi, en 2004, la Banque mondiale définissait la responsabilité sociale des entreprises (RSE) comme "l’engagement (ou l’obligation) pour le monde des affaires de contribuer au développement économique durable, en travaillant avec les salariés, leurs familles, la communauté locale et la société au sens large pour améliorer la qualité de vie, de façon à la fois bonne pour le développement et pour les affaires" [2] (traduction de l’auteur). Cette définition est empruntée au World Business Council for Sustainable Development (WBCSD), le puissant regroupement international d’entreprises dont l’action vise à promouvoir la place des firmes dans le développement durable (WBCSD, 2002). De nombreuses institutions publiques ou privées internationales participent à ce mouvement d’intégration des entreprises dans la thématique du développement durable des pays en développement : la Global Reporting Initiative, lancée en 1997, le Global Compact proposé par Koffi Annan, alors secrétaire général de l’ONU, en 1999 lors du sommet de Davos, les lignes directrices ISO 26000, pour ne citer que les références les plus générales et les plus connues.
Cette conception du rôle de l’entreprise est relativement nouvelle par rapport à l’approche économique traditionnelle qui considère que la contribution des firmes au développement des pays pauvres et à revenu intermédiaire passe, avant tout, par l’influence de celles-ci dans la croissance et, de façon indirecte, dans le développement économique et social.
Quelques éclairages conceptuels et théoriques sont nécessaires afin de mieux appréhender l’expression RSE et de souligner la diversité des approches en présence (1). Nous présentons ensuite les enjeux de cette notion pour les pays en développement (2), avant de préciser les approches méthodologiques permettant d’aborder un tel objet (3) et de terminer par une présentation des principaux enseignements de ce dossier.
 
1. ÉCLAIRAGES CONCEPTUELS ET THÉORIQUES
 
 
La notion de RSE fait débat. Ses contours demeurent imprécis. On peut cependant délimiter ce terme en distinguant deux façons de le définir. La première conception de la RSE est positive : cette dernière y est présentée comme la façon dont les acteurs économiques (et en particulier les entreprises) appréhendent et engagent leur responsabilité dans différents domaines. [3] La seconde perspective est normative : la RSE y est vue comme un but à atteindre à travers la prescription d’actions, de méthodes, de référentiels. Une définition réunissant ces deux approches est celle de Michel Capron et Françoise Quairel-Lanoizelée (2007,10) : la RSE est "l’ensemble des discours et des actes concernant l’attention portée par les entreprises à l’égard de leurs impacts sur l’environnement et la société." Les analyses de la RSE mettent souvent en exergue la diversité des approches en présence. En particulier, on peut distinguer, d’un côté, la perspective anglo-saxonne, envisageant la RSE comme un engagement volontaire à partir de l’idée que l’on peut faire confiance au marché pour réguler ces démarches volontaires ; de l’autre côté, l’approche latine qui interprète plutôt la RSE comme une obligation ou un devoir des entreprises dans un cadre de réglementations publiques.
Au-delà de ces deux grandes conceptions, le cadre théorique de la RSE se divise au moins en trois approches assez nettement délimitées : la vision néolibérale, réticente vis-à-vis de la notion de RSE ; la conception en termes de parties prenantes (stakeholders) ; enfin la perspective institutionnaliste.
La première approche prend sa source dans les écrits de Milton Friedman, chef de file de l’École dite de Chicago, et trouve encore un certain écho parmi certains dirigeants d’entreprise. Pour Friedman (1970), la seule responsabilité des entreprises consiste à faire du profit pour répondre aux objectifs des actionnaires. Les tenants de l’approche néolibérale de l’économie vont dans le même sens en affirmant qu’une entreprise qui poursuit comme objectif central la recherche de son profit le fera au bénéfice de la société à long terme. Cependant, les différents scandales financiers, écologiques et humains qui ont éclaté depuis la fin du 20ème siècle [4] fragilisent lourdement cette thèse.
La deuxième conception, en termes de stakeholders (Freeman, 1984), est devenue dominante dans les travaux sur la RSE, tout autant que dans les discours managériaux des entreprises. Cette approche repose sur des fondements plutôt instrumentaux et stratégiques de la RSE, en termes de contrats. Dans cette conception, les acteurs extérieurs (clients, fournisseurs, organisations de la société civile, Pouvoirs publics…) sont privilégiés en tant que groupes de pression à convaincre ou à intégrer (le management est alors dit "partenarial"). Ce cadre est utilisé par nombre de consultants et d’entreprises investis dans la RSE, afin de légitimer les stratégies mises en oeuvre. En effet, la réponse aux intérêts des parties prenantes devrait, selon cette approche, aboutir à une situation "gagnant-gagnant". L’argumentaire s’appuie sur les avantages économiques que l’entreprise tirera de ses pratiques sociales et environnementales "responsables", ce qui peut expliquer la faveur dont jouit cette perspective, alors que les travaux sur cette question n’ont pas encore permis de démontrer la validité du raisonnement "gagnant-gagnant".
Enfin, une troisième vision consiste à adopter une perspective institutionnaliste dans le domaine de la RSE. On insistera alors sur les processus de construction des référentiels, sur les limites d’une approche contractuelle (stakeholders), sur l’importance des conflits et des normes construites selon les rapports de force en présence (cf. par exemple Postel, Rousseau, Sobel, 2006). À un modèle fondé sur la rationalité individuelle on oppose donc une grille d’analyse basée sur le rôle évolutif des institutions formelles (acteurs publics ou privés, réglementation, etc.) ou informelles (valeurs, croyances, etc.).
Si cette dernière approche est riche en perspectives, elle demeure cependant dominée par la théorie des contrats et la conception qui en découle, celle des parties prenantes. Or cette dernière ne permet pas de répondre à toutes les questions relatives au phénomène de RSE. Ainsi, au-delà des problèmes de rapports de forces qui sont négligés dans cette perspective contractualiste, les aspects éthiques et moraux ne sont presque pas abordés. Certes, questionner la RSE sous cet angle nécessiterait d’ouvrir une telle thématique à un débat pluridisciplinaire (philosophie, sciences politiques, etc.), par nature ambitieux.
 
2. ENJEUX DE LA RESPONSABILITÉ SOCIALE DES ENTREPRISES POUR LES PAYS EN DÉVELOPPEMENT
 
 
On peut s’interroger sur la capacité du mouvement de la RSE à créer un nouveau cadre de référence en matière de développement : s’oriente-t-on vers une évolution des conceptions du développement économique vers une vision portée par les valeurs et les principes du monde des affaires ? Ainsi, derrière les engagements annoncés par un certain nombre de firmes, en particulier les firmes multinationales installées dans les pays pauvres, se dessine depuis une quinzaine d’années une nouvelle approche des conditions du développement. Cette conception, largement relayée par de grandes entreprises multinationales, des Think tanks, des organisations internationales ou des personnalités (Koffi Annan, Bill Gates…), consiste à promouvoir le principe "gagnant-gagnant" cher à la théorie des parties prenantes (cf. 1, supra). Or, la mise en Å“uvre de ce modèle suppose, de façon implicite, que les acteurs du développement (États, ONG, collectivités locales du Nord et du Sud, organisations internationales…) adoptent cette vision en termes de cercle vertueux. Le cÅ“ur d’une telle conception s’appuie, en effet, sur la capacité des firmes à entraîner dans leur sillage les autres acteurs vers un mode de développement global reposant sur les valeurs de l’entreprise privée (efficacité économique, performance, rôle de la propriété privée, etc.). C’est la régulation volontaire qui entre dans le domaine du développement [5].
Le modèle de performance économique des firmes est-il transposable dans les normes internationales de développement et de solidarité internationale, via la construction de référentiels de RSE ? Plus généralement, la montée en puissance de la RSE comme notion centrale dans les discours des entreprises correspond-elle à un véritable virage dans les stratégies de ces dernières ? Peut-on en attendre des effets positifs sur le développement ? Ces questions sont encore très peu abordées dans les recherches sur les pays en développement, alors que les travaux sur la RSE dans les pays riches foisonnent. Ce champ d’analyse étant laissé vacant, de tels enjeux sont souvent abordés sous l’angle émotionnel ou communicationnel, à des fins parfois instrumentales. Dans ce numéro consacré à la RSE et aux pays en développement, nous nous efforçons, au contraire, d’aborder ces enjeux de façon plus distanciée.
 
3. APPROCHES MÉTHODOLOGIQUES ET LIMITES
 
 
La diversité des démarches méthodologiques est grande au sein des travaux cherchant à estimer empiriquement les effets de la montée en puissance des discours et des pratiques de RSE. Si l’on fait abstraction des travaux purement théoriques (par exemple les raffinements microéconomiques sur la théorie des parties prenantes), qui n’entrent pas directement dans la thématique de ce numéro, on peut distinguer au moins trois approches. La première privilégie une méthode quantitative à travers l’estimation, souvent économétrique, des liens entre des pratiques d’entreprises et des indicateurs de résultats (impact environnemental, performance financière, performance sociale, etc.). Cette démarche nécessite la disponibilité de données fiables, un échantillon suffisamment important d’entreprises et d’acteurs concernés, ce qui n’est pas aisé, en particulier dans les différentes dimensions de la RSE (sociale, sociétale et environnementale). Elle a le mérite de tenter une évaluation chiffrée qui fait souvent défaut dans ce domaine. La deuxième méthode consiste à cerner de façon qualitative et/ou monographique les pratiques de RSE et leurs effets. Elle s’appuie généralement sur une ou plusieurs étude(s) de cas détaillée(s) (interviews, documents internes ou externes, etc.), permettant de déboucher sur des conclusions fines, mais présentant l’inconvénient de ne pouvoir être généralisées. Enfin, la troisième approche est sectorielle et/ou mésoéconomique, fondée sur une analyse d’informations de différentes natures (données chiffrées, études de cas réinterprétées, études comparatives, etc.). Ces trois approches peuvent être combinées.
Dans les quatre articles présentés dans ce numéro, l’approche privilégiée par les auteurs est celle de l’étude de cas, complétée parfois par une analyse sectorielle. Cette démarche est loin d’épuiser la question de l’influence de la RSE sur les pays en développement, pour des raisons évidentes de limites méthodologiques (en particulier dans la généralisation possible des cas étudiés). Cependant, chacun des articles propose une mise en perspective théorique et une discussion des résultats qui permettent une intéressante contribution au sujet. En outre, l’intérêt d’une perspective pluridisciplinaire est mis en exergue à travers la complémentarité des approches proposées : l’article de Aurélie Carimentrand et Jérôme Ballet, tout comme celui de Fabienne Boudier et Faouzi Bensebaa, s’inscrivent dans une approche d’économistes ; la contribution de Guillaume Delalieux, pour sa part, est issue d’une recherche en sciences de gestion ; enfin, Cécile Renouard propose une perspective largement ancrée dans l’analyse philosophique.
 
CONCLUSIONS : quelques enseignements
 
 
Les enseignements communs aux différents articles méritent d’être soulignés. Trois propositions principales peuvent être identifiées.
Premièrement, l’analyse de la RSE dans les pays pauvres devrait dépasser une perspective caricaturale consistant à opposer l’entreprise multinationale et le développement durable des régions fragiles. Si les démarches des entreprises étudiées sont motivées par des préoccupations diverses, parfois ambiguës, force est de constater que les firmes multinationales impliquées dans les pays pauvres ne peuvent plus inscrire leur activité dans la seule perspective de rentabilité financière, compte tenu de la pression exercée par les réglementations internationales ou nationales, ou par les acteurs influents dans la sphère publique ou privée.
Deuxièmement, la conception en termes de parties prenantes, même si elle n’est pas forcément abordée de façon explicite dans ce numéro, ne semble pas pouvoir offrir un cadre d’analyse suffisant. Les entreprises sont insérées dans un continuum d’acteurs dont l’influence et les valeurs évoluent dans le temps. Considérer l’entreprise comme un nÅ“ud de contrats où chacun définirait ses objectifs en amont demeure une approche extrêmement simplifiée qui ne prend en compte ni l’échelle macro, ni les constantes évolutions institutionnelles, ni les critères éthiques de responsabilité des entreprises.
Enfin, l’estimation des effets de la RSE ne peut faire l’économie d’une approche multidimensionnelle. Comme l’illustre chacune des expériences présentées, dès lors que l’entreprise focalise son action sur une seule des dimensions de la RSE, c’est souvent au risque d’un report de contrainte sur les autres dimensions. À titre d’exemple, les initiatives de commerce équitable peuvent receler des conséquences néfastes sur l’environnement en déplaçant les objectifs des producteurs locaux vers des activités exerçant une forte pression sur la terre.
Ces conclusions constituent autant de pistes de recherches possibles dans le champ du développement.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  BOWEN H. R. (1953) Social responsabilities of the businessman, New-York, Harper and Row, 276 p.
·  CAPRON M., QUAIREL-LANOIZELÉE F. (2007) La responsabilité sociale d’entreprise, Paris, Éditions La Découverte, coll. Repères, 122 p.
·  FREEMAN R. E. (1984) Strategic Management : A stakeholder approach, Boston, Pitman, 276 p.
·  FRIEDMAN M. (1970) The social responsability of business is to increase its profits, New-York Times Magazine, 13 September, 11.
·  POSTEL N., ROUSSEAU S., SOBEL R. (2006) La "responsabilité sociale et environnementale des entreprises" : une reconfiguration potentielle du rapport salarial fordiste ?, Économie appliquée, LIX, 77-104.
·  WBCSD (World Business Council for Sustainable Development) (2002) Corporate Social Responsability. The WBCSDs’ journey, WBCSD, January.
 
NOTES
 
[1]CLERSE UMR 8019, Faculté des sciences économiques et sociales, Lille 1. bbruno. boidin@ univ-lille1. fr
[2]Worldbank.org (site consulté en novembre 2004).
[3]Les trois domaines considérés comme relevant de cette approche sont la responsabilité sociale (vis-à-vis des salariés en particulier), sociétale (effets sur les différents indicateurs de développement humain, de cohésion sociale, d’équité, etc.) et enfin environnementale (impacts de l’activité sur les écosystèmes, les ressources naturelles, etc.). Parfois, une conception réductrice de la RSE la définit comme la seule responsabilité environnementale. En réalité, le terme de RSE intègre bien les trois domaines indiqués ici, comme en témoigne l’expression anglo-saxonne de "corporate social responsibility", initiée par Bowen (1953), qui englobe dans le terme “social” les responsabilités à la fois sociales et sociétales.
[4]Affaire Enron, naufrage du navire Erika, déversement en Côte d’Ivoire des déchets du Probo Koala, etc.
[5]Cette régulation volontaire prolonge les plans d’ajustement structurel des années 1980-1990 qui avaient ouvert la voie à la domination d’une approche par le marché et par les initiatives individuelles privées.
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[2]
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