Mondes en développement
De Boeck Université

I.S.B.N.97828040102746
156 pages

p. 127 à 132
doi: 10.3917/med.145.0127

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n° 145 2009/1

 
Ella HERMON (dir.) L’eau comme patrimoine. De la Méditerranée à l’Amérique du Nord Québec, Presses de l’Université Laval, 2008,628 pages
 
 
Le présent ouvrage réunit une sélection de contributions présentées à l’occasion du colloque "La gestion intégrée de l’eau dans l’histoire environnementale : savoirs traditionnels et pratiques modernes" qui s’est déroulé à l’Université Laval (Québec) du 27 au 29 novembre 2006 [1]. Il témoigne d’une approche scientifique originale, pluridisciplinaire et bilingue (français et anglais), qui insiste sur la nécessaire mise en dialogue des approches de l’eau (considérée ici comme un patrimoine naturel et culturel), dans le temps et dans l’espace. L’ambition de ce livre, en effet, est de couvrir une période allant de l’Antiquité (Empire romain) à nos jours, sur une variété de territoires situés de part et d’autre de l’océan Atlantique et se focalisant sur les pays et les civilisations du bassin méditerranéen.
L’introduction générale rappelle le projet initial du colloque. Ella Hermon souligne ainsi "En choisissant comme thème central du débat l’examen des savoirs traditionnels (…) et des conditions de leur transférabilité dans les pratiques de gestion de l’eau dans le temps et dans l’espace, ce colloque propose d’une part comme clé de lecture la connaissance des processus historiques d’évolution de la gestion de ce patrimoine naturel et culturel. Il cible, d’autre part, l’examen des interactions société-environnement comme le contexte d’une gestion intégrée de l’eau" (p.4). La gestion intégrée des ressources en eau (GIRE) et le patrimoine constituent le fil conducteur de l’ouvrage et les deux chapitres qui composent la partie conceptuelle sont utiles pour repositionner ces deux notions. Appréhender l’histoire comparée de l’environnement, de l’Antiquité à nos jours, en mobilisant la GIRE n’a rien d’évident, si on se rappelle que cette notion a été promue à l’échelle internationale à partir des années 1970 et connaît depuis la fin des années 1990 un regain d’intérêt, à travers les initiatives du Partenariat Mondial de l’Eau, du Conseil Mondial de l’Eau et de l’UNESCO. Elly Hermon et Pietro Loreano discutent des raisons qui justifient que l’on considère, a posteriori, les traditions et savoirs traditionnels de gestion de l’eau, au regard des principes actuels de la GIRE. Tout en reconnaissant que cette notion n’est pas stabilisée et qu’elle connaît une variété d’interprétations, Elly Hermon note que la perspective historique privilégiée ici permet d’insister sur le temps long, élément clé pour évaluer la soutenabilité des pratiques de gestion de l’eau. Pietro Loreano rappelle, pour sa part, que la gestion des ressources hydriques est partie intégrante de l’histoire culturelle des civilisations dans le bassin méditerranéen, depuis le paléolithique. En s’appuyant sur une histoire des techniques d’irrigation, il montre que le modèle de l’oasis apparaît comme un paradigme alternatif aux civilisations hydrauliques basées sur l’utilisation intensive de l’eau. Ce modèle préfigurerait, en quelque sorte, l’idée de développement durable.
La deuxième partie de l’ouvrage, composée de 18 chapitres, revient plus en détail sur l’histoire des civilisations hydrauliques situées sur le pourtour méditerranéen, pour aller dans le sens des propositions de la partie précédente. Plusieurs sites archéologiques datant d’époques différentes sont ainsi étudiés. L’histoire des techniques hydrauliques côtoie celle de régions ou de villes, sur des périodes plus ou moins étendues allant de l’époque romaine au Moyen-âge, à la révolution industrielle, ou jusqu’à nos jours. Même si quelques sites canadiens sont étudiés, le bassin méditerranéen apparaît comme le principal "laboratoire" d’investigation.
Tout aussi dense est la troisième partie. Celle-ci s’attache à démontrer la persistance des savoirs traditionnels liés à l’eau depuis l’époque romaine, mais aussi à interroger les modalités contemporaines de gestion de l’eau, inspirées des principes de la gestion intégrée. Ainsi, la mobilisation des aqueducs de la Rome Antique pour l’approvisionnement en eau de Rome au 17ème siècle et la construction à cette époque de nouveaux aqueducs inspirés de ceux construits dans l’Antiquité, attestent de la transmission de ces savoirs millénaires (Christer Bruun). Dans un tout autre registre, l’expérience des contrats de rivière et des Schémas d’Aménagement et de Gestion des Eaux dans le bassin français Rhône-Méditerranée-Corse, témoignent d’un retour à une gestion collective de l’eau, élément considéré comme un des piliers de la GIRE (Alexandre Brun et Stéphane Ghiotti). Enfin, pour ne mentionner que quelques exemples, Yves Hébert analyse l’histoire des savoirs liés à la gestion de l’eau au Québec de 1970 à 2000 et ses liens avec les programmes de recherche dans ce domaine, tandis qu'Elly Hermon s’intéresse à la gestion transfrontalière des grands lacs en Amérique du Nord et aux enseignements qui peuvent être tirés de ce cas pour la gestion de la mer Morte.
La dernière partie conclut l’ouvrage et ouvre des pistes pour de futures recherches. Paule Halley aborde l’histoire des rapports à l’eau en Amérique du Nord et en particulier au Québec. Puis il revient à Ella Hermon de conclure sur le projet dans son ensemble. Celle-ci insiste sur l’idée que "l’archéologie des pratiques de gestion de l’eau est perçue (…) comme l’analyse de l’objet comme patrimoine matériel et immatériel" (p.620). Par ailleurs, les savoirs traditionnels liés à l’eau peuvent être rapprochés de notions plus contemporaines comme le développement durable ou la GIRE. L’approche historique proposée identifie des lieux communs de gestion intégrée de l’eau qui facilitent la construction d’une culture commune de l’eau et invitent à envisager une transmission des pratiques de gestion intégrée dans le temps et dans l’espace.
En somme, il s’agit d’un ouvrage très riche qui développe une approche historique originale en prenant appui sur des thématiques de réflexion contemporaine. On pourra regretter, toutefois, que les textes abordent assez peu les débats internationaux sur l’eau comme patrimoine commun de l’humanité et qu’un certain nombre de courants analytiques et théoriques ne figurent pas dans le tour d’horizon proposé. Il en va ainsi de la tradition française de gestion patrimoniale et de ses prolongements (audit patrimonial et médiation patrimoniale par récurrence), mais aussi de l’économie du patrimoine. En outre, la dimension juridique et les débats sur les catégories de biens à l’échelle nationale (public, privé, commun), mais aussi à l’échelle internationale (avec le débat sur les biens publics mondiaux), ne sont pas les voies d’entrée privilégiées par les auteurs, alors que ces questions nous apparaissent comme centrales dans le débat sur la reconnaissance de l’eau comme patrimoine. Enfin, même si la démarche apparaît de prime abord comme assez séduisante et prometteuse, le recours à la notion de GIRE comme cadre analytique structurant nous paraît soulever quelques difficultés qui tiennent au caractère assez connoté de cette notion. La GIRE est en effet une notion soutenue par des institutions résultant de partenariats public-privé, qui mettent particulièrement l’accent sur la reconnaissance de l’eau comme bien économique, dans le sillage des principes de la déclaration de Dublin (1992). Les autres dimensions de la GIRE (gestion communautaire, se déroulant dans un cadre territorial cohérent, soulignant l’importance du développement durable, de la préservation des écosystèmes, etc.), qui sont également mises en avant par ces institutions, sont celles sur lesquelles les auteurs de cet ouvrage s’appuient essentiellement, sans que le positionnement économique soit clairement discuté. Proposer une lecture de la GIRE fondée sur la dimension patrimoniale est certes une clé d’entrée pertinente, mais cela suppose d’aborder plus clairement le débat sur les processus de patrimonialisation et de marchandisation, y compris dans une perspective historique.
Olivier PETIT Centre EREIA, Université d’Artois
 
Franck GALLAND L'eau. Géopolitique, enjeux, stratégies Paris, CNRS Editions, 2008,186 pages
 
 
La perspective de tensions interétatiques liées au partage de l'eau nourrit périodiquement quelques mythes (l'analogie eau/pétrole, par exemple) et concentre l'attention médiatique. Sur ce sujet délicat, Franck Galland, directeur de la Sûreté de Suez Environnement, livre un ouvrage personnel et d'une ambition plus globale. Personnel, tout d'abord, car le livre résulte du travail d'un professionnel à la fois des secteurs de l'eau et de la sécurité. C'est donc un regard expérimenté, fruit de terrains variés, qui est proposé. Des exemples rarement développés, comme Singapour et sa dépendance à l'égard de la Malaisie, l'Australie, l'Arabie Saoudite, l'Irak (et sa partie kurde) y sont ainsi traités. Personnel, encore, par l'engagement et les idées de l'auteur pour la résolution des problèmes liés à l'eau, que l'on retrouve, notamment, dans la conclusion. L'ambition de l'ouvrage réside, quant à elle, dans l'exploration de tous les liens entre l'eau et des enjeux de sécurité, quels que soient leurs échelles d'analyse. L'exhaustivité n'est donc pas à chercher dans les zones géographiques traitées, mais dans le référencement des types et des formes de tensions liées à l'eau. Le livre évite ainsi l'écueil d'approches régionales trop générales, fréquent sous le vocable de géopolitique, en associant des dimensions macros et micros. Il intègre de manière rigoureuse et inédite des travaux académiques ou institutionnels qui font de l'eau une question déjà incorporée à la sécurité nationale et à la prospective de défense aux États-Unis et en Grande-Bretagne.
L'ouvrage s'organise, entre une introduction et une conclusion denses, en études de cas consacrées au Proche et au Moyen-Orient en première partie, et à l'Asie/Océanie en deuxième partie. Les chapitres s'enchaînent avec une grande cohérence, nous entraînant, par exemple, dans la première partie d'Israël à la Turquie, puis à l'Irak, et enfin à l'Arabie Saoudite. Le développement le plus important de l’ouvrage est consacré à la situation interne de la Chine, et à ses relations avec ses riverains d’aval.
Franck Galland prend toujours soin, loin de toute dramatisation, de réintégrer les tensions liées à l’eau avec d’autres enjeux (agricoles, énergétiques, sociaux). La hiérarchisation de ces enjeux dépend, ensuite, des points de vue adoptés et de l’horizon retenu. Par exemple, la gestion de l’Ili et de l’Irtych peut-elle sérieusement envenimer les relations entre la Chine et la Kazakhstan, comme l’expose Franck Galland, ou restera-t-elle une question secondaire pour ces deux pays, au moins pendant quinze à vingt ans, au regard d’enjeux énergétiques (intérêt commun pour le gazoduc entre la mer Caspienne et Shangai), commerciaux (l’Asie centrale représentant la moitié des échanges de la région autonome du Xinjiang) et sécuritaires (lutte contre le séparatisme, l’extrémisme religieux) ?
Les solutions évoquées au fil des études de cas reposent essentiellement sur l’augmentation des ressources alternatives (dessalement, réutilisation, efficacité des réseaux, transferts massifs). Cette approche, fondée sur la gestion de l’offre, reflète en fait logiquement le fil rouge de l’ouvrage : la sécurisation des approvisionnements en eau douce. En conclusion, Franck Galland souligne une série de "devoirs fondamentaux", qui prennent corps au travers de recommandations pour une politique extérieure de l’Europe axée sur l’eau et pour faire de la Méditerranée un terrain d’expérimentation en matière de coopération et de gestion de la ressource.
Alexandre TAITHE Fondation pour la recherche stratégique, Paris
 
Christian CHABOUD, Géraldine FROGER et Philippe MÉRAL (sous la direction de) Madagascar face aux enjeux du développement durable Paris, Karthala, 2007 308 pages
 
 
Cet ouvrage collectif, dirigé par trois membres de l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD), aborde la question du développement durable à Madagascar, un pays caractérisé, à la fois, par une biodiversité exceptionnelle et un niveau de développement très faible. La problématique de l’ouvrage est construite autour de trois axes fondamentaux : les enjeux du développement durable à Madagascar par rapport au contexte international ; la mise en place de politiques et de stratégies de développement durable dans un pays qui se dote, dès 1991, d’un plan ambitieux de planification environnementale ; la description d’expériences locales permettant d’alimenter une réflexion plus générale sur les contraintes et les perspectives du développement durable.
Ce travail rassemble les résultats des recherches du programme Politique environnementale et gestion locale des Ressources, mené entre 2001 et 2005 à Madagascar par des chercheurs de l’IRD, des universités de Versailles et d’Antananarivo, regroupés au sein du Centre d’économie et d’éthique pour l’environnement et le développement. L’ouvrage est intéressant pour deux raisons essentiellement. En premier lieu, il témoigne d’un ensemble d’expériences dans un pays où le concept de développement durable prend tout son sens, car il convient de relever à la fois le défi de vaincre la pauvreté extrême et la précarité qui caractérise une grande partie de sa population urbaine ou rurale et de préserver un environnement naturel unique au monde, mais extrêmement fragile, dont il ne reste plus que 10% de sa végétation originale. En second lieu, il propose une structuration pluridisciplinaire et une rédaction aisée qui le rendent accessible à un large public, non seulement d’économistes, mais également de juristes, de sociologues, de géographes, d’agronomes et de lecteurs intéressés par les aspects du développement durable. Comme tous les ouvrages collectifs, celui-ci souffre d’une certaine hétérogénéité des approches engagées par les quatorze chercheurs réunis, ce qui constitue, cependant, également une richesse. La grande pluridisciplinarité affichée et le fait que certains chapitres traitent d’expériences locales assez différentes les unes des autres conduisent parfois le lecteur à perdre le fil de la problématique. En ce sens, l’absence d’un chapitre de conclusion peut paraître préjudiciable, tandis que le chapitre introductif n’est pas suffisamment percutant sur les enjeux et la complémentarité des recherches engagées.
Un des principaux apports de cet ouvrage est la mise en évidence d’une série de dispositifs locaux dont le rôle pilote permet de penser une action globale de développement durable à tous les échelons de décision administrative et politique.
Michel DIMOU Université de La Réunion
 
Eveline BAUMANN, Laurent BAZIN, Pepita OULD-AHMED, Pascale PHELINAS, Monique SELIM, Richard SOBEL (eds) L’argent des anthropologues, la monnaie des économistes Paris, L’Harmattan, 2008, Collection questions contemporaines, 320 pages
 
 
L’ouvrage, issu de travaux réalisés par sept anthropologues et sociologues et par huit économistes, comprend deux parties : la première, consacrée aux usages monétaires et aux pratiques sociales, relève d’un registre à la fois microéconomique et ethnographique ; la seconde traite de la souveraineté monétaire et politique d’un point de vue macroscopique.
La première partie, qui fait la part belle aux anthropologues, présente un ensemble de six contributions portant sur la fongibilité (J. Blanc), les usages de l’argent chez les Français démunis (G. Lazuech et P. Moulévier), les entrepreneuses chinoises (T. Pairault), les mineurs boliviens (P. Absi), dans les mariages de rue égyptiens (N. Puig) et chez les indiens colombiens (L. Fontaine).
La seconde partie, qui réunit également six contributions émanant principalement d’économistes, porte sur l’universalité et la pluralité de la monnaie (J.-M. Servet, B. Théret, Z. Yildirim), la légitimité de la politique monétaire (J. Marquès-Pereira), l’anthropologie du fait monétaire (K. Hart), l’adoption d’un étalon monétaire (J.-F. Ponsot), la généalogie du dollar (L. Desmedt).
Les cas (ou les contextes étudiés) sont divers : Argentine, Brésil, Colombie, Equateur, Chine, Egypte, France, Ouzbekistan ; ils visent à illustrer la pluralité des usages tant locaux que globaux et des supports de la monnaie dans ses diverses fonctions : unité de compte et langage commun, moyen de paiement, réserve de valeur. Ce sont là des aspects spécifiques de la monnaie comme "fait social total" qui ne peut s’expliquer que d’un point de vue macroscopique que l’ouvrage aurait pu adopter dès le départ. À cet égard, la confiance – entre contractants comme vis-à-vis de la règle - est centrale.
L’ouvrage prolonge les travaux d’Aglietta et Orléan sur la primauté de l’institution monétaire et renvoie à un ouvrage plus récent de Théret. Il s’inscrit dans la démarche pluridisciplinaire et comparative de l’anthropologie économique inaugurée, il y a un demi-siècle, par Polanyi et Arensberg [2]. On peut regretter l’absence de référence et de réflexion critique sur la fécondité de cette démarche. Ce qui réunit les économistes et les anthropologues de l’ouvrage, comme l’affirme l’introduction (P. Ould-Ahmed), c’est l’idée que la monnaie - contemporaine ou "ancienne" - est à la fois cloisonnée dans ses usages (la fongibilité est limitée) et dans sa souveraineté (l’espace de la communauté de paiement est réduit au territoire ou requiert une construction politique déterritorialisée à l’image de l’institution de l’euro). Celle-ci ne se réduit pas à sa fonction de moyen d’échange comme le postule l’économie orthodoxe. Il manque une perspective historique, en particulier une généalogie des régimes monétaires (esquissée par Servet et al. et brièvement évoquée par Desmedt), ainsi qu’une analyse de la fragmentation des zones monétaires à l’ère de la mondialisation. L’ouvrage, destiné aux chercheurs, est un jalon stimulant d’une réflexion en cours qui appelle à terme une publication plus aboutie.
Philippe ADAIR ERUDITE, Université Paris 12
 
NOTES
 
[1]Les actes de ce colloque, organisé par la Chaire de recherche du Canada en interactions société-environnement naturel dans l’empire romain, donnent lieu à la publication de deux ouvrages en 2008 ; le second intitulé Vers une gestion intégrée de l’eau dans l’empire romain a été également coordonné par Ella Hermon et publié à Rome aux éditions l’Erma di Bretschneider.
[2]La publication de Trade and markets in early empires date de 1957.
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