2009
Monde en développement
Introduction : penser la société, penser l’enfance dans les pays en développement
Jérôme Ballet
Augendra Bhukuth
[1]
La situation des enfants est un miroir de la société. Les violences faites aux
enfants sont en cela le reflet de la violence engendrée dans une société.
En ce sens, l’analyse des situations des enfants nous apprend beaucoup sur les
sociétés. Les mesures prises pour les protéger sont aussi une partie de ce reflet,
celui de la société qui lutte pour modifier son état de déliquescence. Aucune
société n’est épargnée par les phénomènes de violences à l’égard des enfants.
En 1989, la Convention sur les droits de l’enfant signée par 187 pays, avec les
exceptions des États-Unis et de la Somalie, a été promulguée par les Nations
Unies. Cette Convention donne aux enfants les mêmes droits qu’aux adultes et
défend l’idée que les enfants, en raison de leur statut fragile, doivent être
particulièrement protégés. La Convention comprend 54 articles et 2 Protocoles
optionnels. Elle insiste sur le fait que les enfants à travers le monde, quelle que
soit leur couleur, leur origine ethnique, leur religion, leur caste, leur opinion,
leur sexe et leur richesse, doivent avoir le droit à la survie, au développement le
plus large, à la protection contre les influences dangereuses, les abus et
l’exploitation, et de participer pleinement à la vie familiale, culturelle et sociale.
Dans la lignée de la Convention sur les droits de l’enfant, deux autres
déclarations sont venues préciser particulièrement les objectifs de protection et
de développement des enfants. Tout d’abord en 1990, lors de la Conférence de
Jontiem en Thaïlande, les organisations internationales (UNESCO, PNUD et
Banque mondiale), ainsi que 157 gouvernements, ont adopté la Déclaration
mondiale sur l’éducation pour tous. Les signataires s’engageaient à atteindre
l’éducation pour tous pour 2000. L’objectif posé à cette date n’était pas une
simple déclaration d’intention succincte mais impliquait que les pays s’engagent
à fournir une éducation universelle de qualité, avec une volonté marquée de
réduire les disparités dans l’accès aux opportunités d’apprentissage pour les
groupes particulièrement affectés par un faible taux de scolarisation, comme les
filles ou les personnes handicapées. En 2000 à Dakar, le World Education Forum
réunissant 164 pays, établissait un Programme d’action pour la mise en Å“uvre
de la Déclaration de Jontiem. Le sommet des Nations Unies sur les Objectifs
du Millénaire pour le développement renforçait le principe de l’éducation pour
tous en l’inscrivant dans les objectifs à atteindre pour 2015.
En 1998 la Conférence internationale du travail adoptait la Déclaration sur les
principes fondamentaux et les droits au travail qui vise, entre autre, l’élimination
du travail des enfants, conformément à l’article 32 de la Convention sur les
droits de l’enfant les protégeant de l’exploitation économique. À la suite de
cette Déclaration, la Convention 138 de l’OIT, dans son article 2, fixe l’âge
minimal normal de travail à 15 ans, mais reconnaît que les conditions dans
lesquelles se trouvent les pays en développement peuvent autoriser une certaine
souplesse. Dans son article 7, elle admet ainsi que les travaux légers peuvent
être effectués par des enfants d’âge supérieur ou égal à 12/13 ans. Dans son
article 3, elle fixe l’âge minimum pour les travaux dangereux à 18 ans (16 ans
sous certaines conditions). Ces délimitations d’âge forment les conditions dans
lesquelles le travail est toléré, ou doit être aboli.
Ces Conventions et Déclarations à vocation universelle posent néanmoins
problèmes. Si un large consensus existe pour abolir l’exploitation économique,
il s’effrite rapidement dès qu’il faut la définir précisément et fixer l’âge
minimum du travail (Noguchi, 2007). En effet, la fixation d’un critère d’âge
minimal renvoie à une délimitation entre la période d’enfance et celle d’adulte.
Elle s’appuie sur une standardisation de la notion d’enfance (Boyden, 1990)
selon laquelle chaque enfant, quel que soit l’endroit où il se trouve dans le
monde, doit avoir la même enfance fondée sur l’éducation et les jeux afin
d’accroître son développement mental. Cette vision universelle de l’enfance est
assez récente (Aries, 1969) et correspond à l’association de l’enfance avec une
période de transformations physiques. Cependant, comme le notent James et
James (2001) si l’enfance est commune à tous les enfants, elle n’est pas la même
pour tous, variant selon les facteurs culturels et les générations. Selon Punch
(2001), y compris au sein d’un même pays, la notion d’enfance ne signifie pas la
même chose selon la catégorie sociale d’appartenance. Le concept d’enfance ne
pourrait pas être compris indépendamment du contexte social et local dans
lequel il se trouve. En particulier, dans certains pays en développement, le
passage d’un âge à un autre est établi par des rituels dont la diversité marque
aussi celle de la notion d’enfance. Le relativisme de la notion d’enfance suggère
alors que les activités productives peuvent faire partie de l’attribution de droits
aux ‘enfants’ et éviter ainsi leur exclusion ou leur marginalisation (Myers, 1999),
ce qui finalement suppose de reconnaître l’importance de la diversité des
expériences de travail. Ainsi, la relativisation de la notion d’enfance interfère
avec la reconnaissance des formes de travail, acceptables ou non.
Les articles de Bonnet et Schlemmer et de Bhukuth reviennent sur la
problématique du travail des enfants. Bonnet et Schlemmer rappellent que la
question du travail des enfants a connu une évolution en quatre grandes phases
et que la vision abolitionniste a largement à voir avec l’idée que la place d’un
enfant est à l’école. Bhukuth discute des limites mêmes de la définition, liées à
la conception de la notion de travail. Une telle définition laisse de côté certains
enfants, ne les comptabilise pas comme, par exemple, les enfants des rues ou
ceux qui effectuent des tâches domestiques. Dans un cas comme dans l’autre,
ces catégories posent de sérieuses difficultés à la volonté d’éradiquer le travail
des enfants
[2] et de fournir une éducation pour tous. Ces enfants sont par ailleurs
sujets à de nombreuses violences (UNICEF, 2000 ; Human Right Watch,
2003). Or, comme le souligne Delaunay dans son article, les mécanismes de
prises en charge des enfants particulièrement vulnérables sont très limités. Dans
le cas de l’abandon, cette faible prise en charge dans de nombreux pays en
développement s’accompagne d’un vide statistique. La prise en charge est du
ressort des familles élargies, avec toutes les limites qu’un tel mécanisme peut
connaître, démystifiant bien souvent l’image de la solidarité dans certains pays
en développement
[3]. L’abandon peut provenir d’une défaillance des solidarités
familiales, mais aussi et bien souvent, il n’est que le reflet d’un rejet de la part de
la famille, rejet qui s’accompagne de violences parfois extrêmes envers les
enfants.
Ces violences peuvent provoquer le départ des enfants dans la rue. L’article de
Ballet, Dumbi et Lallau illustre un tel état de fait avec les enfants accusés de
sorcellerie à Kinshasa. Ce cas montre combien la société entière devient
prédatrice des enfants. La prise en charge des enfants soupçonnés de sorcellerie
passe souvent par des traitements de désenvoûtement prodigués par les
mouvements religieux néo-pencôtistes dont les effets sur les enfants
provoquent des souffrances considérables, et parfois la mort.
L’article de Huyghebaert revient sur le cas particulier des enfants-soldats. En
effet, la Convention 182 de l’OIT adoptée en 1999 précise ce qu’elle entend par
"les pires formes du travail des enfants". Cette convention complète ainsi la
Convention 138 en incluant les enfants vendus et recrutés de force pour les
conflits armés. La Convention 182 a été adoptée à l’unanimité et l’abolition des
pires formes de travail des enfants constitue un objectif prioritaire pour l’OIT.
L’article de Huyghebaert dresse un état des lieux des connaissances sur ce cas
particulier d’enfants.
Continuant la réflexion développée dans l’article de Biggeri et al. (2005),
Biggeri et Anich illustrent avec le cas des enfants des rues à Kampala que les
enfants en situation les plus vulnérables sont aussi capables de s’exprimer sur
leurs besoins et sur ce que les enfants en général devraient pouvoir faire et être.
Cet article prend le contre-pied des démarches considérant les enfants comme
de simples sujets passifs qu’il faut seulement protéger des dangers. Il montre, au
contraire, que les enfants, quels qu’ils soient, sont capables d’exprimer leurs
besoins et de faire valoir leurs droits, qu’ils définissent eux-mêmes, pourvu
qu’on leur en donne l’occasion. Cet article ouvre alors la réflexion sur un enjeu
majeur. Si la situation des enfants est un miroir de l’état de la société, ils doivent
être considérés comme parties-prenantes de cette société. Ils ne peuvent pas
être réduits à des sujets passifs nécessitant une protection. Ils participent eux
aussi à la construction de la société, et peut être plus que tout autre groupe de
personnes. Leur donner la parole pour s’exprimer sur leur vie et leur devenir est
un aspect crucial de la construction future de la société. En ce sens, penser
l’enfance dans une société c’est aussi penser la société, telle qu’elle est mais
aussi, au moins partiellement, telle qu’elle deviendra.
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[1]
Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, UMR C3ED. j
jballetfr@ yahoo. fr,
a
augendra@ gmail. com.
[2]
Voir par exemple Levison et Moe (1998), Sinha (2003), Cigno et Rosati (2005), Dumas et
Lambert (2008) pour le cas des enfants domestiques, Ballet et
al. (2006) pour le cas des
enfants des rues.
[3]
En dehors des références indiquées dans l’article de Delaunay, le lecteur pourra consulter
l’article de Lafdal et Sow (2006) sur la prise en charge des orphelins en Mauritanie.