2001
Mouvements
Thèmes
Des ONG dans les villes africaines
Le « partenariat », un outil d’autoreproduction ?
Sylvy Jaglin
[*]
L’inscription croissante des ONG dans un système de « contrats » multiples, notamment en milieu urbain, procède d’une dynamique de changement visant à stabiliser et à professionnaliser leur rôle dans le système d’acteurs, sans toutefois permettre aux ONG d’accroître leur influence (sur l’allocation des fonds comme sur l’orientation des projets) en proportion de leur implication opérationnelle, posant ainsi le problème de leur rapport aux populations locales.
En même temps qu’elles ont affermi leur position dans le monde des bailleurs et des acteurs du développement, les ONG
[1] se sont rapprochées des institutions publiques de la coopération dont elles ont, d’après les statistiques de la Banque mondiale, administré 14 % des flux financiers en 1993 et qui leur procurent une part croissante de ressources : 30 % en 1993 contre 1,5 % en 1970
[2]. Cet essor suscite une abondante littérature que charpentent deux interrogations majeures. La première, analysant leur rôle institutionnel accru et leur diversification fonctionnelle et organisationnelle, questionne leur légitimité
[3] et leur efficacité dans la lutte contre la pauvreté
[4]. Constatant qu’elles ont ancré leur participation au système d’aide dans le registre du partenariat (avec les pourvoyeurs d’aide financière d’un côté, les populations de l’autre), la seconde débusque les implicites d’une telle terminologie et ses effets de brouillage sur la structuration réelle des relations
[5].
• Une légitimité malmenée : crise de croissance ?
Une idée répandue est que la légitimité des ONG est en grande partie assise sur une opposition aux appareils d’État : critiquant la façon dont ceux-ci ont canalisé et utilisé les fonds au profit de grands projets mal adaptés aux demandes des sociétés locales, celles-là ont en effet construit un discours de la distinction, dans lequel elles opposent leurs modes de faire au bureaucratisme des administrations publiques centralisées. Pour être largement fondée, cette seule critique ne qualifie pas, d’emblée, les ONG, au demeurant très diverses. En outre, les oppositions sont aujourd’hui moins limpides, tant en raison de la diffusion d’un certain nombre de principes (partenariat, réciprocité, participation de la société civile…) dans l’ensemble des milieux de la coopération que de l’unanimité autour des secteurs privilégiés de l’aide (démocratisation, décentralisation, lutte contre la pauvreté, soutien à l’économie populaire, protection de l’environnement…), qui contribue à une « dépolitisation » des questions de développement
[6]. Également ambiguë est enfin « l’exaltation consensuelle de la société civile dans les politiques de coopération »
[7], notamment lorsqu’elle accompagne la critique néolibérale de l’État centralisateur.
• Une rhétorique consensuelle
Se définissant comme des organisations de base, proches des populations, les ONG revendiquent leur légitimité dans l’espace de la coopération au nom de valeurs universelles (la solidarité, le désintéressement, le rapprochement des peuples, la confiance) que, du fait de leur « empathie » avec les populations et de l’échelle limitée de leurs actions, elles pourraient mieux incarner que d’autres
[8]. Bénéficiant, dans les années quatre-vingt, d’une requalification du « local », censé permettre la mobilisation des solidarités de voisinage, et du discrédit partiel des gouvernements nationaux
[9], leur discours dénonçant le contrôle hégémonique des appareils d’État sur l’allocation des ressources de la coopération, et valorisant la participation des populations et l’échelle locale, bénéficie d’un préjugé favorable.
Les ONG présentent ainsi le « petit projet » comme un outil alternatif de développement, le moyen d’une maîtrise décentralisée des choix et d’un développement local participatif au sein de territoires cohérents. Certes, ses éléments constitutifs ont progressivement essaimé dans l’ensemble de la coopération
[10], mais leur mise en œuvre concrète et opératoire continuerait d’opposer des politiques publiques aux motivations incompatibles avec une aide efficace au développement et l’action des ONG. Cette singularité ne leur est d’ailleurs guère contestée, comme le souligne une définition de la Banque mondiale qui borne leur champ d’action à « des activités visant à soulager la souffrance, à promouvoir les intérêts des pauvres, à protéger l’environnement et à stimuler le développement communautaire »
[11].
• La fragilisation d’un système d’action
En dépit de leur mobilisation croissante, la légitimité des ONG demeure fragile et, selon certains, entamée, en raison de l’étiolement du « mysticisme de la solidarité comme vecteur de l’action »
[12], des difficultés propres à la logique de projet et, surtout, de la libéralisation économique et de la « décompression autoritaire » des appareils d’État. En effet, ces réformes, qui contribuent à créer ou à conforter d’autres acteurs locaux et à repenser le rôle des États comme instigateurs et garants des règles de la vie collective, obligent les ONG à se repositionner dans un éventail d’acteurs élargi : se présentant comme des « avocats » des pauvres, elle sont confrontées à des sociétés civiles mieux organisées, des États plus décentralisés et doivent désormais partager avec d’autres la créativité politique et les innovations socio-économiques.
Enfin, et ce n’est pas le moindre des problèmes, les ONG ont développé des relations ambiguës avec les États plutôt que démontré leur « indépendance » (c’est par exemple ce que relevait
The Economist en janvier 1999
[13]). Si elles affirment leur refus d’ingérence dans le jeu politique local, elles ne cessent d’interpeller les institutions nationales et internationales. Or, la quête de financements mixtes et la justification de leur utilisation, outre qu’elles exigent beaucoup d’énergie
[14], augmentent la dépendance plutôt que l’inverse et soumettent tout entière la gestion au diktat des « résultats tangibles »
[15]. Pressées par un besoin de trésorerie croissant, les ONG tendent à se plier aux conditions d’octroi des fonds comme à des rythmes et délais de décaissement qui correspondent rarement à la logique et au temps des projets.
• Les ONG face à la question de l’inégalité
Les ONG ont vocation à réduire l’exclusion et la pauvreté. Personne ne leur conteste ce credo mais, alors que de nombreux travaux soulignent leurs résultats contrastés dans cette lutte
[16], peu s’attachent à analyser les inégalités, certes dérangeantes, qu’engendre leur action.
Elles-mêmes disparates, plus ou moins riches, insérées dans des réseaux d’influence diversement puissants, dotées de qualifications différentes et par nature cantonnées dans des projets de faible envergure, elles ont des effets nécessairement circonscrits. La géographie des périmètres d’action des ONG est donc inégalitaire, parfois amplificatrice de processus de différenciation (notamment dans le contexte des réformes de décentralisation
[17]) et créatrice de nouveaux clivages entre les territoires « ciblés » et les autres.
La question de l’inégalité se pose aussi au sein des groupes bénéficiaires, dans des sociétés citadines polarisées et fragmentées, travaillées par la montée en puissance de l’individualisme
[18]. Parfois abusées par une image enchantée du monde communautaire africain, nombre d’ONG sous-estiment les oppositions et les conflits d’intérêts. Bien des travaux ont pourtant montré l’extrême complexité des structures du pouvoir dans les quartiers populaires et analysé les échecs de nombreux projets butant sur des choix non-internalisés par les bénéficiaires supposés
[19]. D’autres insistent sur l’appropriation par des caciques locaux des ressources dispensées par les ONG, freinant la diffusion des innovations et du bien-être auprès d’autres groupes de population. Sans doute toute dynamique de développement engendre-t-elle de la différenciation et, partant, des inégalités. Encore faut-il les reconnaître pour forger des mécanismes de correction et/ou de compensation.
Tout projet met nécessairement en jeu des intérêts divergents, voire antagoniques, et la négociation amont que prônent les ONG, avec raison, ne peut ni ne doit se solder nécessairement par un consensus : l’arbitrage, au nom de principes d’intérêt général ou d’une volonté de discrimination positive (en faveur des jeunes ou des femmes le plus souvent) dans le meilleur des cas, parfois au nom de compromis moins glorieux, est un choix politique. Arguant de leur enracinement local, les ONG font souvent valoir que leur connaissance des sociétés et leur connivence avec le terrain leur confèrent une compétence particulière pour identifier les demandes et les priorités… Ce sont d’ailleurs précisément ces atouts que valorisent les bailleurs institutionnels en cherchant à exploiter ce gisement de connaissances
[20]. Mais cela ne suffit nullement à conférer à des organisations irréductiblement « particularistes »
[21], la légitimité des choix au nom des populations, en substitution de collectivités locales jugées trop inexpérimentées et d’États d’emblée disqualifiés.
Plus flagrante encore est l’inégalité de la relation entre les ONG et les bénéficiaires de leur action. Cherchant à se démarquer de la relation condescendante et paternaliste d’une aide à sens unique, de nombreux opérateurs de coopération privilégient depuis quelques années le terme de partenariat et insistent sur la nécessité de dépasser le clivage donneur/bénéficiaire pour construire une relation moins hiérarchique et plus « réciproque », support d’un transfert de compétences et de capacités plutôt que de projets clés en main. Cette rhétorique du partenariat, qui excède d’ailleurs le seul monde des ONG, brouille cependant plus qu’elle n’explicite la nature réelle des relations d’interdépendance, créatrices d’ascendant et de pouvoir pour les uns, d’obligations pour d’autres, qui structurent les rapports entre ONG et bailleurs d’un côté, ONG et populations de l’autre. Mystification d’une relation de pouvoir profondément asymétrique et inégalitaire et mode de coopération politiquement correct, le partenariat proclamé disqualifie une multitude d’autres relations possibles et, au nom de ses valeurs d’inclusion et d’harmonie, justifie une immixtion accrue dans l’organisation des sociétés d’accueil
[22]. L’insistance avec laquelle les ONG du Nord soulignent l’essor de leurs homologues du Sud est une réponse dilatoire à ce problème : que les sociétés des villes en développement s’organisent ne dédouane en rien les ONG du Nord d’une réflexion sur les rapports de domination.
• Les évolutions ou comment en finir avec le « splendide » isolement
Cette érosion des principes de légitimation originels est aggravée par le constat que leurs actions n’échappent ni aux échecs ni aux modes et qu’elles ont bien du mal à installer des dynamiques de développement durable. Prenant la mesure de ces facteurs de fragilisation, au moment même où se multiplient les opportunités de financement, nombre d’entre elles ont entrepris, depuis une dizaine d’années, de réviser leurs modes d’intervention tout en repensant leur articulation avec d’autres acteurs
[23].
Constatant que de nombreux échecs ont résulté, dans le passé, de projets introvertis, mal adaptés aux attentes des bénéficiaires comme aux capacités des organisations chargées d’en assurer le fonctionnement, ces nouvelles approches cherchent à co-produire l’action et son cadre, à fournir des biens et services en même temps qu’à inventer des règles du jeu partagées et légitimes. S’il s’agit encore, le plus souvent, de réaliser un projet, l’objectif est double : en préparer l’enracinement, en amont, par un processus de négociation assurant l’identification correcte de la demande et le formatage satisfaisant de l’offre ; en garantir l’appropriation, en aval, par le pilotage de mécanismes d’apprentissage pérennisant à la fois les usages et la gestion et empruntant fréquemment les modalités de la contractualisation
[24].
Combinant appui institutionnel et ingénierie sociale, cette démarche s’efforce de coordonner transfert de produit et transfert de capacité
[25], le projet étant conçu comme le support d’un renforcement de la société civile et le vecteur d’une gouvernance urbaine renouvelée. En raison de la fragilité des acteurs constitués, de l’incomplétude des cadres d’action et de l’instabilité des règles du jeu dans les villes africaines, le projet est ainsi tenté d’effectuer, en amont, un travail de structuration de la société locale et de façonnement politique. Se défendant de participer ainsi à un processus d’ingérence politique, certaines ONG assimilent leur action à un appui « technique » à la maîtrise d’ouvrage
[26]. Néanmoins, dans ce processus de transfert des capacités, l’ONG s’auto-institue organisatrice de la société locale, au moyen d’un projet porteur « d’une ingénierie qui […] possède en définitive la particularité d’être toujours du ressort de l’intervenant »
[27]. Que les procédures mobilisées passent par la négociation et des formes flexibles de partenariat est certes un « progrès », qui ne modifie toutefois pas fondamentalement la distribution des pouvoirs d’initiative, d’arbitrage et de régulation, comme en témoigne l’expérience du GRET en Haïti. Soucieuse de concilier la durabilité du service d’eau créé et la « biodégradabilité » de l’organisme initiateur du projet, l’ONG a soigneusement organisé le transfert des compétences aux acteurs locaux, progressivement autonomisés, mais le processus est menacé tant les fonctions de régulation, stabilisatrices de l’ensemble, sont incarnées par l’ONG étrangère dont l’autorité et la légitimité, enchâssées dans la dynamique du projet, ne sont pas transférables
[28].
Rappelons enfin que les organisations non- marchandes ne sont pas,
a priori, garantes de plus d’égalité ou de démocratie dans les rapports de force et que leur statut ne leur confère aucune garantie de représenter l’intérêt général
[29]. Comment imaginer, dès lors que de nombreux travaux ont démontré l’interpénétration de l’État, des réseaux informels et des « organisations spontanées »
[30], que ces projets puissent servir les intérêts de la « société civile », notamment ses fractions les plus démunies, sans profiter d’abord aux représentants de l’État ? La crédibilité et la cohérence des fonctions auto-octroyées d’intermédiation ne sont donc jamais d’emblée acquises et il n’y a aucune réponse générale à la question de savoir si l’insertion dans le jeu local d’un acteur non-représentatif échappant au respect des principes démocratiques peut être justifiée. Faute d’aborder de front ces questions, les ONG contribuent souvent à entretenir bien des illusions, comme celle de servir un hypothétique intérêt collectif, au sein d’une société civile cohérente et faiblement différenciée, quand en réalité elles font des choix politiques et contribuent à la structuration des pouvoirs.
• De la polyvalence caritative à la professionnalisation
Soumises à la pression croissante de leurs bailleurs, au scepticisme des opinions publiques, à l’exigence accrue des populations bénéficiaires, de nombreuses ONG se spécialisent et se professionnalisent d’un côté, contractualisent avec divers « partenaires » de l’autre.
• Des opérateurs en appui au collectivités locales du Sud
La spécialisation de certaines ONG dans l’assistance à la maîtrise d’ouvrage locale est significative de cette évolution. Une part croissante de l’aide s’adresse aux collectivités territoriales, fragiles et souvent gravement dépourvues de compétences et de ressources. Constatant la médiocre réussite d’ensemble de ces programmes et les meilleurs résultats de ceux qui ont recours à des intermédiaires pour jouer le rôle d’ensemblier et de coordinateur, apporter leur expérience sous forme d’un appui-conseil technique et méthodologique, plusieurs évaluations préconisent le recours à des opérateurs spécialisés pour concevoir et mettre en œuvre la stratégie de développement local
[31]. Dans la majorité des cas étudiés, ces opérateurs intermédiaires sont des ONG internationales ou locales.
• Des courtiers au service d’ONG nationales des pays en développement
Si de nombreux documents insistent sur la vitalité des ONG du Sud et leur présence croissante dans les projets financés par l’aide internationale, il reste que les ONG du Nord et du Sud jouent rarement sur les mêmes registres et que la tendance, en Afrique au moins, est à une « filialisation »
[32]. À l’ONG du Sud, il revient de mobiliser et de favoriser l’action autonome des groupes sociaux représentés, de négocier avec des interlocuteurs d’origine diverses, souvent étrangers, susceptibles de canaliser des ressources financières au profit d’actions locales. Forte de son réseau social et institutionnel, celle du Nord doit assurer la connexion entre les sociétés du Sud et du Nord, jouer un rôle d’intermédiaire et de garant entre les bailleurs de fonds et les populations.
• Des « sous-traitants » de grandes entreprises de service
Les ONG se sont aussi rapprochées des grandes entreprises, par exemple de service en contribuant à la conception et à la gestion de dispositifs alternatifs de desserte pour les pauvres. À la fois pour satisfaire aux obligations contractuelles de la gestion déléguée et pour dépasser une image de « prédateur », de grands groupes cherchent ainsi des modes de collaboration avec des ONG
[33], tandis que le
Business partners for development, réseau associant des grandes entreprises, des gouvernements et des « organisations de la société civile » travaille à identifier et conforter ces expériences et à en diffuser les résultats.
Les projets concernant la production et la gestion des services urbains de base offrent d’intéressantes illustrations de cette démarche et des dispositifs auxquels ils peuvent concourir. L’économie solidaire y trouve une déclinaison sectorielle sous la forme d’une « privatisation sociale »
[34], mobilisant les ONG pour adapter des solutions technico-commerciales, contribuer aux processus de formation, instaurer et stabiliser des modalités de contractualisation. En prenant en charge l’ingénierie technique et financière de l’arrimage des quartiers pauvres aux espaces normalisés de la gestion urbaine, l’action des ONG contribue certes à enserrer dans les mailles du réseau des quartiers exclus, elle permet aussi aux opérateurs dominants, publics et privés, de se concentrer sur les clientèles et territoires solvables en fonction de principes techniques et commerciaux éprouvés. En participant à une différenciation accrue du service, préservant la survie de dispositifs « relictuels » pour les pauvres, les ONG contribuent à valider le modèle exclusif de l’usager-payeur au moyen des tarifs et/ou d’une gestion participative, elles concourent aussi à l’endogestion des quartiers déshérités.
• Le partenariat avec la Banque mondiale : des pauvres à la pauvreté
Si, d’emblée, les ONG se sont donné pour mission d’atteindre les plus pauvres, elles ont hérité, sous l’impulsion des plans d’ajustement structurels de la Banque mondiale et de leur volet « social », de fonctions élargies dans ce domaine. Il ne s’agit plus seulement de subvenir aux besoins essentiels des populations les plus vulnérables, mais de travailler à leur intégration économique et politique.
La Banque mondiale, dont 54 % des projets approuvés en 1999 associent des ONG, s’appuie sur leur savoir-faire et leur capital social pour faciliter le travail de terrain auprès des populations pauvres, promouvoir le développement participatif et,
in fine, améliorer les performances de ses interventions
[35]. Diverses études, encore partielles, montrent clairement que les ONG parviennent ainsi rarement à influencer les pratiques de la Banque mondiale, d’orienter l’allocation des ressources et les modèles de développement dominants en faveur des plus pauvres
[36]. Dans la grande majorité des cas, les ONG demeurent des exécutants, fournisseurs de services aux populations : invitées à la table des bailleurs, elles y servent le dîner plus qu’elles ne jouissent du repas
[37].
Par ces articulations, multiples et souvent intriquées, les ONG acquièrent un savoir-faire technique qui assoit leur réputation et rassure leurs interlocuteurs, elles se rendent surtout indispensables dans les montages opérationnels. Mais cette évolution engendre aussi ses contraintes : pour assurer la continuité et la fiabilité de leur action, elles tendent à aligner leurs modes de fonctionnement sur ceux d’autres organismes comme les bureaux d’études, et y perdent sans doute un peu de leur singularité, sans que la question ne soit explicitement abordée, sinon sous la forme de boutades, à l’égal de celle de ce sociologue malien : « les ONG sont des bureaux d’études qui ne payent pas d’impôts »
[38]. Leur professionnalisation engendrant aussi de nouveaux coûts, elles assument des fonctions de « courtiers en développement », en se plaçant à l’aval des gouttières de financement de l’aide publique bi- ou multilatérale.
Pour accompagner ces mutations, les ONG intègrent de plus en plus la dimension marchande dans leur démarche : il leur reste à prouver, dans la durée, que le secteur à but non lucratif est en mesure de répondre aux défis de la production et de la gestion des villes, notamment pour leurs populations défavorisées, en adaptant aux conditions spécifiques de l’urbanisation en développement une économie de la solvabilité libérée des contraintes de la rentabilité. Pour certains néanmoins, cette économie solidaire s’apparente plus à la construction de « marchés de la pauvreté » ou « marchés de second rang »
[39] qu’à une réelle alternative. Les ONG peuvent-elles, dès lors, demeurer des forces du changement social ?
La reconnaissance dont les ONG bénéficient aujourd’hui n’est donc pas sans inconvénient : amplifiant leur action et leur visibilité d’un côté, elle leur assigne un rôle dans le système d’aide, labellise leur action et bride leur autonomie de l’autre, les flux financiers agissant comme de puissants instruments de mise en conformité. Aussi le foisonnement des ONG, en partie commandé par l’explosion des fonds disponibles, et leur contractualisation croissante avec les acteurs gouvernementaux ont-ils peu à voir avec une logique d’expansion de la solidarité internationale et beaucoup avec une logique de « privatisation », que confirme le désengagement relatif (en termes de personnel et de financements directs) des agences officielles de coopération
[40]. Scrutant la place des théories de la « société civile » dans les travaux de la Banque mondiale, Béatrice Hibou montre ainsi qu’en justifiant l’allocation de fonds aux ONG et autres associations de développement communautaire, ces travaux motivent surtout une réallocation des rôles, permettant à la Banque mondiale « de se replier sur l’économie “pure” en laissant le social et le politique à des acteurs privés »
[41].
À l’évidence, les ONG ont aussi beaucoup à gagner à ce mouvement. En leur offrant des relais, des ressources, des « partenariats » d’envergure, cette recomposition des rôles consolide leurs stratégies d’expansion, notamment celles qui consistent à accroître leur influence, sans toujours augmenter leur taille, au moyen d’effets indirects et démultiplicateurs. Ce
scaling up peut épouser les voies du lobbying international
[42] mais aussi celles de la formation, du conseil, de la diffusion d’innovation, de l’action conjointe, tant avec les agences publiques que les entreprises privées
[43]. De fait, la présence des ONG dans certaines manifestations des agences spécialisées des Nations unies et diverses conférences mondiales récentes n’est pas passée inaperçue et les progrès de l’information et de la sensibilisation des populations aux diverses questions débattues dans ces forums internationaux sont spectaculaires, y compris dans les petites villes africaines, pourtant réputées « déconnectées » de la sphère économico-politique internationale. Mais ces avancées ne se traduisent, pour l’heure, ni par un renouvellement significatif du débat
[44], ni par une contribution durable et substantielle au changement social
[45], et rien n’indique que les ONG, tributaires de leurs bailleurs, soient en mesure d’assurer une large redistribution de ces dividendes en faveur des pauvres. •
[*]
Géographe-urbaniste, université Marne-la-Vallée.
[1]
Nous réservons le terme d’ONG aux organisations privées à but non lucratif, médiatrices de l’aide et agissant au nom d’intérêts socio-humanitaires. Cette définition englobe les ONG internationales et nationales mais exclut d’autres organisations locales et communautaires, souvent appelées CBOs (
Community based organizations). Cette définition est plus restrictive que celle de la Banque mondiale, qui regroupe à la fois les organisations à but non lucratif (
Non-profit organizations) et les CBOs.
[2]
J.
Clark, « The role of Non-Profit Organizations in Development : The Experience of the World Bank », Washington, The World Bank, July 1999.
[3]
J.-P.
Deler et al. (dir.),
ONG et développement : société, économie, politique, Karthala, 1998, 684 p.
[4]
D.
Mitlin, « Civil Society and urban Poverty », Birmingham, IDD/SPP/University of Birmingham, Programme « Urban Governance, Partnership and Poverty », Theme Paper n° 5, 1999.
[5]
A.
Fowler, « Beyond Partnership : Getting Real about NGO Relationships in the Aid System », in
IDS Bulletin, vol. 31 n° 3, 2000, pp. 1-13.
[6]
M.
Lévy, « Comment renouveler les politiques de «coopération au développement» ? »,
Esprit, n° 6, juin 2000, pp.79-100.
[7]
A.
Morvan, « Les ambivalences du recours au milieu associatif »,
Esprit, n° 6, juin 2000, pp.146-153.
[8]
S.
Allou, « Les associations françaises de solidarité internationale et la question urbaine : une préoccupation nouvelle », in J.-P. DELER
et al. (dir.),
op. cit., pp.415-428.
[9]
S.
Jaglin et A.
Dubresson (dir.),
Pouvoirs et cités d’Afrique noire. Décentralisations en questions, Karthala, 1993, 308 p.
[10]
A.
Piveteau, « Pour une analyse économique des ONG », in J.-P. Deler
et al. (dir.),
op. cit., pp.271-291.
[11]
OED, « Non Governmental organizations in World Bank-Supported Projects : A Review », in
OED Precis, n° 177, Spring 1999, 4 p.
[12]
B.
Husson, « Les ONG : une légitimité en question », in J.-P. Deler
et al. (dir.),
op. cit., pp.545-558.
[13]
Economist (The), « Sins of the secular missionaries », January 29th, 1999.
[14]
M.
Lévy, op. cit.
[15]
A.
Hudock, « NGOs’Seat at the Donor Table : Enjoying the Food or Serving the Dinner ? », in
IDS Bulletin, vol. 31 n° 3, 2000, pp.14-18.
[16]
D.
Mitlin, op. cit.
[17]
S.
Jaglin et A.
Dubresson, « Décentralisation et gouvernance urbaine en Afrique subsaharienne : la fragmentation est-elle inéluctable ? », communication à la
9ème Conférence générale de l’EADI : Paris 22-25 septembre, 1999, 18 p.
[18]
A.
Marie (dir.),
L’Afrique des individus, Karthala, 1997, 440 p.
[19]
E. S.
Ndione, Dakar, une société en grappe, Karthala, 1993, 208 p.
[20]
J.
Clark, op. cit.
[21]
Au sens où elles interviennent seulement au profit de groupes circonscrits, en concurrence avec d’autres ONG et associations.
[22]
A.
Fowler, op. cit.
[23]
M.
Revel et P.-J.
Roca, « Les ONG et la question du changement : jusqu’où les ONG changeront-elles ? Jusqu’où pourront-elles changer ? », in J.-P. Deler
et al. (dir.),
op. cit., pp.89-103.
[24]
H.
Coing, « Contrat et régulation », in H. Coing
et al., Analyse comparative des performances de divers systèmes de gestion déléguée des points d’eau collectifs. Vol. 1 : Recueil des notes thématiques, BURGÉAP/ALFA, pag. mult., 1998.
[25]
I.
De Boismenu, Développement local urbain. Coopération décentralisée : les leçons béninoises. Expériences et bilan d’une nouvelle approche du développement, GRET, 1999, 127 p. et S.
Matthieussent, La délégation de la gestion de l’eau potable à des comités de quartiers défavorisés à Port-au-Prince, IFU/Université Paris 8, 2000, 120 p. (mémoire de DESS).
[26]
I.
De Boismenu,
op. cit.
[27]
A.
Piveteau, op. cit.
[28]
S.
Matthieussent, op. cit.
[29]
A.
Morvan, op. cit.
[30]
B.
Hibou, « Banque mondiale : les effets du catéchisme économique. L’exemple de l’Afrique subsaharienne », in
Politique africaine, n° 71, octobre 1998, pp.58-74.
[31]
A.
Brision, Regards sur la coopération décentralisée franco-burkinabé à partir de sept rapports d’évaluation, CUF, 1999, 26 p. + annexes et I. De Boismenu,
op. cit.
[32]
B.
Husson, « Les ONG : une légitimité en question », in J.-P. Deler
et al. (dir.),
op. cit., pp.545-558.
[33]
Lyonnaise des eaux,
Solutions alternatives à l’approvisionnement en eau et à l’assainissement conventionnels dans les secteurs à faibles revenus, Lyonnaise des eaux, 1999, 156 p.
[34]
P.-M.
Grondin, « Éditorial : la privatisation sociale de l’eau, une troisième voie », in
La lettre du PS-Eau, n° 33, octobre 1999, p.1.
[36]
C.
Malena, « Beneficiaries, Mercenaries, Missionaries and Revolutionaries : «Unpacking» NGO Involvement in World Bank-Financed Projects », in
IDS Bulletin,
op. cit., pp.19-34.
[37]
A.
Hudock, op. cit.
[38]
Cité
in M.
Revel et P.-J.
Roca,
op. cit.
[39]
Marchand cité par A.
Morvan, op. cit.
[40]
A.
Hudock, op. cit.
[41]
B.
Hibou, op. cit.
[42]
M.
Revel et P.-J.
Roca,
op. cit.
[43]
P.
Uvin, P.
Jain, D. Brown, « Think Large and Act Small : Towards a New Paradigm for NGO Scaling Up », in
World Development, vol. 28 n° 8, pp.1409-1419.
[44]
M.
Lévy, op. cit.
[45]
A.
Fowler, Société civile, ONG et développement social : les règles du jeu changent, Genève, UNRISD (Occasional Paper n° 1), 2000.