Mouvements
La Découverte

I.S.B.N.2-7071-3375-2
176 pages

p. 128 à 131
doi: en cours

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Journal européen

no13 2001/1

Quelques années avant la chute du Mur, s’ouvre une controverse qui fait désormais date dans les milieux intellectuels et historiens. L’Historikerstreit, la « querelle des historiens », démarre le 11 juillet 1986 par un texte de Jürgen Habermas, dans Die Zeit, qui attaque violemment « les tendances apologétiques dans l’historiographie contemporaine allemande ». Il prend à partie trois historiens, Ernst Nolte, Andreas Hillgruber et Michael Stürmer, en leur reprochant de vouloir réévaluer le national-socialisme pour en réduire les responsabilités. Si l’affaire n’est pas riche en nouveaux faits ni interprétations, en revanche elle déclenche une vague de débats et de publications qui s’étend sur plus de deux ans. Principal protagoniste de l’affaire, Nolte estime que le passé du national-socialisme est suspendu au-dessus de la tête des Allemands comme une épée de Damoclès. Pour lui, le génocide des Juifs a été une réaction angoissée au crime « asiatique » commis par la révolution russe et c’est même par anticipation au péril venant de l’Est qu’il a été perpétré ; ainsi, il considère que la raison du génocide est à chercher dans le communisme qui, de surcroît, comptait beaucoup de Juifs dans ses rangs (ce qui aurait motivé l’antisémitisme national-socialiste). Mais pour pleinement saisir le sens et la portée d’une telle thèse, il faut également la situer dans un contexte ouest-allemand alors très conservateur et anti- « totalitaire », marqué par la venue au pouvoir d’Helmut Kohl (CDU).
Après quoi, la « notoriété » de Nolte semble s’être endormie. Or, depuis peu, en Allemagne comme en France, des élans de sympathie ou de considération intellectuelle se multiplient à son égard. On se souvient de cette note dans Le Passé d’une illusion (1995), où Furet s’attache tout particulièrement à reconnaître que Nolte a été victime d’une « condamnation sommaire » et qu’ « un de ses mérites est d’avoir très tôt passé outre l’interdiction de mettre en parallèle communisme et nazisme ». S’il ne suit pas Nolte sur l’articulation Auschwitz-Goulag, ni sur son explication de l’antisémitisme hitlérien, Furet insiste explicitement pour dire qu’il y a là, au-delà de ses points de désaccord, « une œuvre et une interprétation qui sont parmi les plus profondes qu’ait produites ce dernier demi-siècle ». En 1997 et 1998, les échanges des deux hommes sont publiés par la revue Commentaire (n° 79 et 80), puis, par les éditions Plon. C’est surtout l’année 2000 qui marque un nouveau départ pour Nolte. Son livre, La Guerre civile européenne 1917-1945, est publié par l’énigmatique maison des Syrtes, avec une préface de Stéphane Courtois [1]. Il bénéficie alors d’une présentation exceptionnelle au journal télévisé de 19h45 d’Arte au cours de laquelle intervient, plein d’éloges amicaux, Joseph Rovan. En mai, Le Point publie un article de Jean-François Revel au titre éloquent : « Faut-il brûler Nolte ? » ; doit-on, autrement dit, faire de ce dernier une des nouvelles victimes de l’histoire officielle ? Et en septembre, Le Monde des débats, affectant comme de coutume la posture de l’impartialité, présente une confrontation déséquilibrée entre les deux voix de Pierre-Henri Tavoillot qui, sur près d’une page et demie, argumente en faveur d’une discussion avec Nolte, et de Denis Trierweiler à qui il ne reste guère plus qu’une demi-page pour s’opposer à tant de mansuétude.
C’est pourquoi il est important de rompre ce consensus flottant dont on ne sait plus s’il est motivé par la Réaction, une spectrale angoisse du communisme, un rapport inavouable au génocide des Juifs, la mauvaise foi ou bien tout à la fois et de façon syncrétique, en publiant la lettre ouverte de l’historien Heinrich A. Winkler à Horst Möller.
Philippe Mesnard
 
Lettre ouverte de l’historien Heinrich A. Winkler au directeur de l’Institut d’histoire du temps présent (Die Zeit, 15 juin 2000)
 
 
Cher Monsieur Möller !
Vous avez donc finalement fait ce que je vous avais instamment prié de ne pas faire dans ma lettre du 26 mai. Le 4 juin, vous avez prononcé un discours en l’honneur d’Ernst Nolte à l’occasion de la remise du prix Konrad Adenauer de la Fondation d’Allemagne (Deutschland Stiftung).
Que vous n’étiez pas d’accord avec certaines thèses centrales du lauréat, vous l’aviez expressément signalé. Mais l’éloge l’emportait de loin sur les remarques restrictives, et comme vous êtes apparu en orateur laudatif et non pas en critique, il ne pouvait guère en être autrement.
Vous avez souligné au début de votre discours que vous parliez en tant que personne et non pas au nom d’une institution. Dans Wallenstein, Schiller fait dire au colonel Wrangel : « Je n’ai ici qu’une fonction et non pas une opinion ». Vous avez en quelque sorte inversé ce mot d’ordre : « Je n’ai qu’une opinion et non pas de fonction ». Mais vous avez une fonction, celle du directeur de l’Institut d’histoire du temps présent, doublée d’une autre, celle du coprésident allemand de la Commission paritaire de recherche sur l’histoire récente des relations germano-russes.
Votre estime publique pour Ernst Nolte a porté préjudice à vos deux fonctions. La remise du prix était un fait politique, et vous saviez de quelle nature il serait. Je ne répéterai pas ici les déclarations plus que connues de Nolte qui déclenchèrent la « querelle des historiens » en 1986. Je me contenterai de citer certains des aveux plus récents du lauréat, que vous n’avez pas cités, et qui auraient dû être une raison suffisante pour ne pas tenir de propos élogieux à son égard.
Le 19 mai 1994, dans le contexte de la participation des postfascistes italiens au gouvernement, Nolte affirma dans l’hebdomadaire Die Woche que l’Italie appartenait à l’avant-garde et que le nationalisme de la droite était aujourd’hui une affaire purement défensive. « La droite défend la nation comme une sorte de refuge ou d’habitat vivable contre une gauche cosmopolite… Quand on part du point de vue que la droite fut partout très fortement poussée à la périphérie, on doit dire que le vent de droite est une apparition très saine… ». Cinq mois plus tard, le 3 octobre 1994, Nolte déclara dans un entretien avec le Spiegel : « En ce moment, ce sont les courants intellectuels d’extrême-droite qui méritent le soutien plutôt que ceux d’extrême-gauche ».
Dans le même entretien, Nolte remarqua que la Seconde Guerre mondiale « avait en elle la tendance et la possibilité d’une guerre d’unification européenne ». « Le seul fait de l’usage de la force est tellement ancré dans l’histoire jusqu’ici, qu’on ne saurait en faire découler ce jugement de réprobation absolu ». Il se dit « très sceptique face à la caractérisation de l’ensemble des guerres menées par Hitler comme «agression» ». Nolte exprima d’abord des doutes à propos de la mise en œuvre d’acide cyanhydrique à Auschwitz, mais ajouta ensuite : « Ce qui personnellement me convainc le plus du fait qu’il y a eu des exterminations de masse de grande envergure dans des chambres à gaz, c’est l’emploi fréquent à ce propos du mot « humain », aussi bien chez Hitler lui-même que chez les autres nationaux-socialistes ».
Voilà ce que dit l’homme dont vous avez fait l’éloge. C’est le lauréat du prix Konrad Adenauer de la Fondation d’Allemagne, dont la présidente du CDU, Angela Merkel, s’est distanciée publiquement. Les déclarations de Nolte de 1994 citées ici, qui ont engagé la Frankfurter Allgemeine Zeitung à ne plus publier de contributions de cet auteur, n’ont pas dû vous être présentes à l’esprit quand vous avez donné votre accord à la Fondation d’Allemagne. Ce que Nolte proclame ici, je sais que vous ne l’approuvez pas.
Pourquoi alors prononcer ces louanges ? Votre discours à Munich ne permet qu’une seule conclusion : vous vous sentez lié à Nolte depuis le début des années soixante-dix, l’époque où des étudiants d’extrême-gauche ont mené une campagne contre lui, contre vous, comme contre un certain nombre d’entre nous. Cependant la mémoire de communes « expériences au front » n’est pas sans danger : elle peut conduire au durcissement des tranchées intellectuelles. C’est là, je suppose, que réside la raison profonde de votre mauvaise et fatale décision de prononcer l’élogieux discours d’un homme qui ne fait pas mystère de sa proximité avec l’extrême-droite. Un démocrate conservateur ne peut aller aussi loin dans son rejet de la « gauche ».
À la dernière réunion du conseil en février, dans le contexte de votre critique publique, en grande partie fondée, de l’exposition de Hambourg sur la Wehrmacht, j’ai mis en garde contre le danger que l’Institut d’histoire du temps présent ne soit plus perçu que comme une institution-anti-Reemtsma par une large part du public [2]. Votre éloge d’Ernst Nolte était tout le contraire d’une tentative de contrer ce danger. Mais l’Institut d’histoire du temps présent n’est pas un institut de lutte de droite. C’est toujours un centre de recherche, dans lequel sont réalisés des travaux remarquables, sous votre direction.
Vous vous plaignez d’une vague de diffamations. S’il est vrai que tout ce que vous devez lire et entendre comme critique ces jours-ci n’est de loin pas fondé ni même juste, vous avez malheureusement, plus que chacun de vos critiques, contribué à obscurcir vos propres mérites. Vous saviez ce que vous faisiez lorsque vous avez pris le rôle du laudateur d’Ernst Nolte.
Pouvez-vous, après le 4 juillet, rester à la tête de l’Institut d’histoire du temps présent et de la Commission paritaire de recherche sur l’histoire récente des relations germano-russes ? Avec toute mon estime personnelle, il ne m’est plus guère possible de donner à cette question une réponse positive. •
Traduit de l’allemand par Andréa Lauterwein
 
NOTES
 
[1]Historien qui, revendiquant l’héritage furétien, a dirigé Le Livre noir du communisme dont je rappelle moins, ici, ce qu’il a déclenché, que le fait qu’il a été, lors de la première conférence programmatique d’Alleanza Nazionale, à Vérone en février 1998, un des outils de propagande de Silvio Berlusconi, qui en est, par ailleurs, l’éditeur pour l’Italie.
[2]Ces propos indiquent que Winkler a une position très conservatrice, mais il montre du même coup qu’un homme de droite peut ne pas suivre un mouvement de « camaraderie intellectuelle » qui le compromettrait au niveau de l’engagement politique et de la pensée. En effet, même si H. A. Winkler ne veut pas que l’Institut d’histoire du temps présent de Munich soit perçu comme une « institution anti-Reemtsma », il ne cache pas son hostilité à l’exposition sur les crimes de la Wehrmacht. Jan-Philipp Reemtsma, directeur de l’Institut de recherche en sciences sociales de Hambourg, est un des organisateurs de cette exposition, parrainée par ce même institut, qui a mené, à travers l’Allemagne et l’Autriche, une entreprise de démystification de l’image d’une « armée propre ». Ce qui a déclenché une levée de boucliers de la part de la droite et de l’extrême-droite. (NDLR).
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