2001
Mouvements
Journal européen
Italie : retour sur les années de plomb
Yves Sintomer
Vers la fin des années soixante-dix, l’épisode dit des « Brigades rouges » a profondément marqué l’Italie. Ces évènements restent un élément refoulé dans la vie politique italienne, et leur véritable histoire reste à écrire.
À la charnière des années soixante-dix/quatre-vingt, les « années de plomb » et le passage à la lutte armée d’une partie de l’extrême-gauche ont profondément marqué l’Italie. La répression fut à la hauteur du défi lancé à l’autorité de l’État. Des dizaines de personnes furent tuées ou blessées des deux côtés ; plus de 20 000 furent poursuivies, 5 000 condamnées. Aujourd’hui encore, plusieurs centaines restent emprisonnées ou exilées. La récente condamnation d’Adriano Sofri et de ses anciens camarades de Lotta continua est venue rappeler que les plaies ne sont toujours pas refermées et qu’une part importante des lois d’urgence adoptées à l’époque a été durablement incorporée à l’arsenal législatif ordinaire. Pourtant, ces événements restent un élément refoulé dans la vie politique italienne, et leur véritable histoire reste à faire. P. Persichetti et O. Scalzone furent parties prenantes de cette histoire : le second, leader étudiant en 1968, fut l’un des dirigeants du mouvement « opéraïste », c’est-à-dire de l’un des principaux courants de l’extrême-gauche italienne ; le premier s’engagea dans les années quatre-vingt. Accusés tous deux d’actions terroristes, ils sont réfugiés à Paris depuis des années et y vivent dans une situation plus ou moins précaire (Persichetti est ainsi visé par un décret d’extradition, même si l’actuel gouvernement français semble décidé à ne pas exécuter cette décision).
Leur ouvrage est une contribution, bien écrite et fortement documentée, au débat politique et à l’histoire de l’Italie après 1968. Il avance plusieurs arguments convaincants. Les mouvements regroupés sous le nom générique de « Brigades rouges » n’ont pas grand-chose à voir avec ce qu’a représenté Action directe en France. Des dizaines de milliers de personnes sympathisèrent avec elles, notamment dans la jeunesse étudiante, marginale et ouvrière (les Brigades rouges furent un moment l’une des principales organisations politiques à la Fiat de Turin, l’équivalent de notre Renault Billancourt), et les études sur la composition sociologique de ce mouvement que présente le livre témoignent de son ancrage populaire. La lutte armée ne représenta d’ailleurs que l’aile la plus radicale d’un mouvement plus large, qui refusait toute médiation institutionnelle ou réformatrice. C’est pourquoi cette histoire ne saurait se comprendre en se contentant d’incriminer les dérives d’un petit groupe de « mauvais maîtres » ou en ayant recours à la thèse d’un complot téléguidé par tel ou tel service secret. Expliquer un mouvement de cette ampleur impose de le replacer dans le contexte des grandes mutations structurelles de la société italienne (avec en particulier l’émigration des paysans du Sud dans le Nord industriel) et de la force d’une tradition politique révolutionnaire qui constitua un terreau favorable pour les Brigades rouges. Au moment même où toute une partie de la jeunesse et du prolétariat se dressait contre l’État, le système politique se trouva englué dans un « compromis historique » qui, à l’inverse de l’Union de la gauche en France, semblait pour beaucoup fermer la porte à toute perspective d’alternative institutionnelle (durant plusieurs années, 90 % des lois passées au Parlement le furent avec l’appui du PCI, lors même qu’une fraction de l’appareil d’État avait partie liée avec la mafia, le terrorisme d’extrême-droite ou les actions subversives des services secrets américains). Dans ce contexte de blocage où les contradictions de la société n’arrivaient pas à s’exprimer, la responsabilité de nombreux dirigeants d’extrême-gauche fut énorme dans l’exaltation de l’action violente et la mise en place d’un engrenage dramatique et sans issue, qui se poursuivit lors même qu’une majorité d’entre eux s’arrêta au bord du précipice.
À partir de 1979, confrontés à une répression indiscriminée, certains militants (les « repentis ») acceptèrent de témoigner à charge contre leurs ex-camarades. Beaucoup d’autres (les « dissociés »), abandonnant la perspective de la subversion violente, défendirent légitimement leur innocence juridique (les dossiers d’accusation étaient souvent vides) mais dénièrent en même temps leur responsabilité politique passée. Les auteurs ironisent à juste titre sur la myopie volontaire avec laquelle certains, dont le grand historien Ginzburg, en font aujourd’hui des « anges » : pour ne donner que cet exemple, nombreux sont ceux qui, après trois décennies, continuent d’expliquer par un attentat d’extrême-droite la mort de Feltrinelli (une sorte d’alter ego italien de Maspero par son rôle éditorial), suite à l’explosion d’une bombe qu’il venait en fait de poser. Entre révisionnisme et silence de plomb, l’histoire de ces années est travestie. Cette structure discursive a jusqu’ici rendu impossible la levée des réticences politiques qui permettrait une loi d’amnistie venant reconnaître la multiplicité des responsabilités des affrontements de l’époque. Un tel contexte interdit une véritable discussion sur les facteurs de blocage qui caractérisèrent la période, rendant plus difficile de s’attaquer à ceux qui persistent aujourd’hui. Il contribue à l’état de délabrement de la politique dans la Péninsule, prise entre la politique spectacle, le repli de l’action civique et un populisme teinté de xénophobie.
Les critiques que l’on est tenté de faire à l’ouvrage sont historiques, politiques et philosophiques. En braquant le projecteur sur la violence de masse et la lutte armée, les auteurs ne se contentent pas d’analyser une dimension particulière de ces années. Plus ou moins implicitement, ils font de ces phénomènes l’essence historique de la période, sous-estimant par là les formes massives de radicalisation qui passèrent par la gauche traditionnelle (PCI et syndicats) ou par l’extrême-gauche institutionnelle. Les limites du paradigme opéraïste (fondé sur un refus vigoureux des médiations institutionnelles et sur l’exaltation de « l’autonomie ouvrière ») se font ici fortement sentir. La vision schmittienne revendiquée par les auteurs constitue un second obstacle décisif : la réduction de la politique à de purs rapports de force et à l’opposition ami/ennemi empêche un véritable bilan politique de la fascination pour la violence qui caractérisa durant des décennies une large partie de la gauche, et pousse à établir un continuum contestable entre la violence spontanée d’une partie de la jeunesse et son instrumentalisation ou sa légitimation par des groupes politiques. Au total, ces positions rendent impossible une réévaluation explicite des procédures démocratiques en général, et de la non-violence comme stratégie politique (incluant des formes radicales de désobéissance civile) en particulier. La défense intransigeante des garanties offertes par l’État de droit reste instrumentale et n’amène pas les auteurs à faire de celui-ci une donnée incontournable de toute société émancipée, aboutissant notamment à une charge peu convaincante car trop générale contre l’indépendance de la magistrature. Cependant, jusque dans ses partis pris contestables, l’ouvrage est par sa qualité et son honnêteté une contribution indispensable à la compréhension de l’Italie contemporaine. •
P. Persichetti et O. Scalzone, La révolution et l’État. Insurrection et « contre-insurrection » dans l’Italie de l’après-68 : la démocratie pénale, l’État d’urgence, Dagorno, 2000.