2001
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À propos du journalisme et de sa critique
La presse a mauvaise presse. C’est du moins ce que pensent beaucoup de journalistes lorsqu’ils se trouvent confrontés aux protestations de leurs informateurs, interviewés ou simples lecteurs contre la façon dont ils ont travaillé. Pourtant, dans les sociétés démocratiques, la presse a gagné un statut privilégié. Institution au service du bien public, elle est saluée comme ce quatrième pouvoir censé contrebalancer les trois autres. Les journalistes se trouvent ainsi comptés parmi ces rares corps de métiers dont la légitimité est suffisante pour que les problèmes posés par l’exercice de leur activité soient le plus souvent renvoyés au respect de la déontologie professionnelle. L’explosion récente du monde des médias et l’avènement de ce qu’il est convenu d’appeler une société de l’information ont toutefois provoqué des transformations profondes du métier qui sont aujourd’hui la source de multiples questionnements. Mauvaise presse, l’ouvrage que Cyril Lemieux vient de consacrer aux journalistes et à la critique de leur travail est une contribution importante à ce débat.
Les « raisons d'agir » des journalistes
Contrairement à ce que suggère son sous-titre, Mauvaise presse est moins une analyse de la fabrication de l’information qu’une enquête sur le bon et le mauvais travail journalistique ; une enquête sur ce qui, à un moment donné, va être considéré comme une bonne façon d’agir par un professionnel, ses collègues et ses interlocuteurs. Partisan d’une sociologie « compréhensive », C. Lemieux entend prendre au sérieux les « raisons d’agir » des journalistes.
Mauvaise presse ne se défend pas de ses empathies et antipathies. Le livre prend le contre-pied de ce qu’il présente comme une longue durée des discours de dénonciation de la presse. Soulignant que la figure du journaliste s’est affirmée à la fin du siècle dernier, au moment où les journaux sont devenus de grandes entreprises capitalistes avec leurs contraintes de format, de temps et d’organisation du travail, C. Lemieux met en avant les conséquences contradictoires de ce processus : d’une part les attaques publiques contre la presse populaire, d’autre part la « professionnalisation » du reporter. Le journalisme s’est ainsi constitué comme un monde social particulier, régi par ses propres règles d’action, par ses « grammaires » nous dit l’auteur. Qui veut en critiquer les « fautes » doit les saisir de l’intérieur. Sinon, le critiqueur risque d’être perçu comme Les nouveaux chiens de garde de S. Halimi, livre à propos duquel L. Joffrin écrivait dans Libération qu’il véhiculait une « représentation sommaire, mécanique, univoque » conduisant à « une régression intellectuelle ». Répondant à la sociologie du champ journalistique développée autour de P. Bourdieu, Lemieux revendique une « critique interne ». C’est-à-dire une critique prenant en compte les contraintes pratiques et les normes de fonctionnement de l’activité visée ; à commencer par cet impératif de communication si particulier aux démocraties capitalistes. L’objectif est d’aboutir à un discours susceptible de contribuer à la « régulation » du travail journalistique.
Mauvaise presse associe la description de journalistes en situation de travail (une émission politique à la télévision, la réalisation d’entretiens à l’Assemblée nationale, les échanges au sein d’un pool de journalistes de la presse écrite) et la citation de nombreux interviews au cours desquelles les interlocuteurs de l’auteur parlent de leur expérience et des contraintes de leur travail. Pour lire ces multiples situations, le sociologue nous propose un schéma articulant trois « grammaires », c’est-à-dire trois ensembles de règles, tacites plutôt qu’écrites ou formalisées, qui lui semblent gouverner les choix et les actions pratiques des journalistes. La première grammaire est celle des interactions publiques entre les journalistes et leurs sources. Elle est dominée par les pratiques de distanciation, la mise en avant des signes de l’indépendance du professionnel, de la maîtrise qu’il a de son travail. Une règle essentielle de cette grammaire publique est celle du doute, lequel a pour corrélat la nécessité de recouper les dires de tout informateur. La seconde grammaire est celle des interactions privées. Elle est souvent contradictoire à la première mais tout aussi indispensable à la collecte de l’information. Elle régit ces « attractions » personnelles qui permettent d’établir une relation de confiance avec certaines sources privilégiées. Le lien procède pour partie de l’affinité personnelle, pour partie d’une obligation de « restitution », d’une symétrie des services. La troisième grammaire est celle de la « réalisation ». Elle renvoie aux contraintes de la presse capitalistique et de masse, aux cadres de production et de diffusion qui façonnent le jugement de ce qui peut, doit ou ne peut pas être publié. L’obligation d’information mise en avant par de nombreux journalistes conduit, par exemple, à contrôler les élans de la grammaire privée, à anticiper les ruptures de collaboration qui résulteront de la publication d’informations confidentielles.
À qui jugerait le schéma forcé ou abstrait, on ne peut que conseiller de lire les analyses qu’il irrigue. Par exemple, ces observations réalisées en suivant quelques journalistes du service politique du Monde. On y voit, dans la singularité du quotidien, ces grands professionnels changer de régime, gérer les contradictions entre diverses contraintes et règles qu’ils se sont donnés, passer « sans casse » du off à la citation, du tutoiement à la question déstabilisante, de l’apparente intimité d’un cocktail à la gestion d’un droit de réponse.
Élaboré à partir du discours professionnel, le système des grammaires conduit à analyser le problème de la faute journalistique en interne comme la conséquence de conflits nés de la prise en compte de normes contradictoires. Un des chapitres nous conte, par exemple, une fable tirée de la vie d’un quotidien de province. Un jeune stagiaire, frais sorti d’une école de journalisme, arrive dans une « locale ». Un de ses premiers reportages, alors que son chef de bureau est en vacances, porte sur un son et lumière organisé par la société touristique de la ville. Il écrit un papier ironique qui suscite la fureur des notables à la tête de la société organisatrice. À son retour de congés, le chef de service doit prendre son téléphone, gérer les protestations, faire de gros efforts pour raccommoder le journal et ses interlocuteurs privilégiés, sans toutefois rien céder sur son indépendance. L’épisode se termine avec la publication d’un nouvel article, plus positif, portant sur une autre activité de la société touristique. Comment qualifier ces comportements ? Complicité ou professionnalisme du côté du chef de service ? Irresponsabilité ou esprit d’indépendance du côté du jeune stagiaire ? Rien de tout cela répond C. Lemieux. L’épisode illustre des choix situés. Ce n’est pas un enchaînement déterministe mais un processus. Le sociologue souligne ainsi les manières différentes qu’ont le jeune stagiaire et le directeur d’agence d’articuler les grammaires. Contre l’idée d’une collusion d’intérêts ou d’un habitus univoque, le choix d’un article compensateur met ainsi en balance la grammaire naturelle (la sympathie pour le président de l’association touristique), la grammaire de la réalisation (la nécessité d’une bonne intelligence avec des acteurs économiquement influents), la grammaire publique (le contournement du droit de réponse qui permet au journal de rester à l’initiative).
Autre exemple de plongée en situation offert par Mauvaise presse : un reportage sur une usine de la Cogema qui a laissé tout le monde insatisfait. Les responsables de la communication de l’usine ont été choqués par les passages sur l’inquiétude supposée des villageois. Ils critiquent le commentaire dramatique sur les risques, le cadrage angoissant des installations (« pris d’un cimetière ! »). Comme si un contrat tacite n’avait pas été respecté. De leur côté, les dirigeants de Canal Plus jugent le résultat un peu trop ennuyeux. Ils soulignent qu’ils ont dû faire réécrire le commentaire initialement rédigé par une anthropologue du CNRS. La journaliste accepte ces contraintes de format, mais les regrette. Ses normes à elles relèvent de l’autonomie d’interprétation et de création. Elle revendique à la fois la complexité du commentaire et la dramatisation esthétique.
L’attention pour les engagements de face à face, pour les raisons d’agir des personnes, pour la gestion quotidienne des interactions est la force de Mauvaise presse. Le prix payé pour cette richesse est toutefois un refus, revendiqué, d’aller au-delà de l’analyse des arrangements locaux, au-delà de la définition par les professionnels de leur propre pratique. En conséquence, Mauvaise presse est un livre fascinant sur les journalistes politiques mais pas un livre politique. Un des chapitres porte, par exemple, sur les transformations de Sud-Ouest au cours des vingt dernières années. Il y est question de la sortie d’un système « d’entente cordiale » avec Chaban-Delmas, de l’apparition d’un journalisme moins lié aux notables, plus attentifs aux coups médiatiques. L’ensemble est qualifié d’apparition d’un « style libéré » et renvoyé à deux variables : la professionnalisation marquée par l’arrivée d’une génération formée dans les écoles de journalisme, la culture antiautoritaire de l’après-68 qui a renforcé l’autonomie des médias. Du statut changeant de Sud-Ouest ou de la politique bordelaise rien n'est fait. Autre symptôme, lorsque l’on en vient à ce qui est revendiqué comme « conclusions morales » de l’enquête, C. Lemieux semble ne pas avoir plus à mettre en avant que la nécessité d’un respect renforcé de la grammaire publique. Le lecteur est ainsi renvoyé aux limites d’une enquête sur le travail journalistique où il n’est pas question d’autres contraintes que locales ou déontologiques. Du coup, les entreprises de presse, leurs changements, ceux du marché de la communication disparaissent de l’analyse. De même que disparaissent les conflits dont traitent ces journalistes, leurs engagements et leurs convictions politiques. Mauvaise presse ne peut ainsi rien nous dire de la presse et de ce nouveau « capitalisme des réseaux » qu’il évoque par ailleurs. Beaucoup le regretteront. •
Jean-Paul Gaudillière
Mais quelle est la question?
L’ambition de l’ouvrage de Cyril Lemieux n’est pas mince : partant du constat indiscutable que « les journalistes ont aujourd’hui mauvaise presse », Lemieux se propose de faire un « travail fondamental pour approcher de l’intérieur la profession de journaliste », qui serait un « instrument incontournable pour toute réflexion actuelle sur l’éthique des médias ». Rapportée à cette double ambition, sa lecture se révèle pourtant décevante. Faute de place pour en faire une analyse détaillée, je me contenterai d’en esquisser ici une critique en creux, en m’attardant sur ce qui n’est pas dit dans l’ouvrage de Cyril Lemieux, mais qui fait à mon sens figure d’une absence trop criante.
À partir d’un « état des lieux » de la presse française, écrite et audiovisuelle, contemporaine, l’auteur présente et analyse ce que sont, d’après lui, les nouvelles tendances d’une presse qu’il étiquette comme postmoderne. Il passe ainsi en revue l’« inflation de discours publics », ou bien le développement de l’industrialisation de la presse, ou encore les effets de l’« exploration médiatique » ainsi que les critiques réactives qu’elle suscite. Sur la base de cette grille de lecture de ces tendances ou dérives, l’auteur passe à l’évocaion, parfois à l’analyse, de certains cas particuliers. Déductif à certains passages, trop expéditif quand il devient inductif, l’auteur reste à mon avis prisonnier d’une problématique « intrasystémique ». Lorsqu’il étudie par exemple les processus de légitimation de ces tendances, nous ne pouvons que rester sur notre faim : rien n’est dit des causes profondes de l’irruption même du soupçon généralisé envers la presse et des discours critiques à son égard. Comme si l’auteur, bien que nominalement critique de la postmodernité, restait piégé par les impératifs de la sociologie postmoderne, toujours dupe des soi-disant faits, toujours craintive des pensées et analyses lourdes.
Par les exemples choisis et les grilles d’analyse utilisées, l’ouvrage de Cyril Lemieux ne décolle pas d’un style paradoxalement journalistique. Il est vrai, et ceci est tout à son honneur, qu’il évite l’écueil, aujourd’hui à la mode dans la critique journalistique du journalisme, de tous ces ouvrages qui dispensent des bons ou des mauvais points, de ces publications qui, toujours « au nom du bien », vont jusqu’à faire renaître une très mauvaise presse de délation. Cependant, s’il ne cède pas à la tentation de se poser en énième découvreur des complots et réseaux d’amitié ou d’établir son propre palmarès de la « mauvaise presse », il passe à côté d’un véritable travail de chercheur qui serait à la hauteur des questions de structure, sociologiques et historiques, qui se posent aujourd’hui.
Comment l’image traditionnelle du journaliste défenseur des libertés, garant des droits, poursuivi parce que représentant de la liberté de pensée, a-t-elle été remplacée en l’espace de deux décennies par celle de suspect tn°1 de la manipulation de l’opinion publique ? Comment se fait-il que celui qui était perçu comme l’empêcheur de penser en rond, voire l’empêcheur de massacrer en rond, est aujourd’hui considéré comme à peine un peu moins malhonnête que les politiciens de tous bords ? Il manque à mon goût (mais ce n’est que mon goût) un véritable travail d’analyse qui, sortant des tendances de surface de la presse, oserait interpréter les faits comme autant de symptômes de quelque chose de plus profond. La lecture de l’ouvrage achevée, on n’est toujours pas en mesure de déterminer quelle est véritablement la question qui travaille – qui est à l’œuvre dans – le livre de Cyril Lemieux. Avoir la sensation que nous venons de lire le travail de quelqu’un qui connaît son sujet n’est pas suffisant pour sentir que l’auteur nous a conduit loin du royaume de l’opinion, c’est-à-dire du monde des médias. Une recherche plus profonde devrait oser fixer des « asymétries structurelles », autrement dit oser partir de certains principes, pas seulement épistémologiques, mais aussi philosophiques, à partir desquels on pourrait vraiment comprendre pourquoi l’auteur se sent gêné par le devenir de la presse.
Les journalistes écrivent parce qu’il écrivent et, à leurs yeux, ce rôle rend inutile tout questionnement de leur travail. Certes, on peut décider de ne pas lire la presse, ou le moins possible, pour être épargné par cette fausse objectivité qui cache mal un grand vide de pensée. Mais nous sommes toujours en mesure d’exiger d’une critique de l’opinion qu’elle ne s’énonce pas depuis le lieu de l’opinion. Croire que l’énoncé des faits « froids » peut scandaliser ou provoquer une réaction « juste » constitue précisément le piège et l’alibi dont se servent les journalistes pour se sentir sereins au moment de donner leur avis sans jamais faire un véritable travail de pensée. C’est ce piège, à mon sens, que n’a pas su éviter Cyril Lemieux. Aussi, si cet ouvrage apporte beaucoup d’informations, il manque d’une vision « à distance », l’auteur restant trop pris dans les faits qu’il critique. •
Miguel Benasayag