2001
Mouvements
Livres
À propos des croyances communes
Comment se construit une unité des croyances et des modes de pensées ? Mary Douglas, grande anthropologue contemporaine anglaise, répond à cette question fondamentale sur les logiques du vivre ensemble. Encore trop méconnue en France malgré quelques traductions, notamment celle de son étude sur la souillure, Mary Douglas fournit dans cette réédition opportune, les clefs de l’anthropologie comparative qu’elle a largement contribué à développer et à systématiser, fondée sur une comparaison entre les cultures à partir de la structure sociale. Elle regarde ainsi la culture comme principe d’organisation et de justification des institutions sociales, ces manières d’être et de faire, stabilisés dans les usages qui ancrent les idées dans des contextes sociaux. Mary Douglas nous montre ainsi ce qui nous porte à nous engager dans nos relations et nos actions. Et c’est toujours bienvenu.
La réédition française de
How institutions think donne l’occasion de connaître un ouvrage majeur de Mary Douglas que les conditions d’une première publication en 1989 avaient pu laisser dans l’ombre
[1]. Le titre renvoie au titre de l’édition anglaise de
La mentalité primitive (1922), ouvrage dans lequel Lévy-Bruhl s’interrogeait sur « les différences qui séparent la mentalité des sociétés inférieures de la nôtre ». Le programme de Mary Douglas consiste au contraire à penser l’unité ou la similarité des croyances et des modes de pensée, qui autorise la comparaison entre « eux » et « nous ». Pour elle, cette unité procède des institutions sociales qu’elle qualifie de groupements sociaux légitimés (p.66) et qu’elle a défini ailleurs comme des manières d’être et de faire plus ou moins stabilisées par l’usage. Les institutions sociales sont soutenues par des schèmes partagés de classification. Elles fournissent aux individus des principes et des justifications pour organiser leurs relations sociales. Elles ancrent ainsi les idées et les croyances dans des contextes sociaux. De là procède une approche qui consiste à analyser les croyances et les connaissances dans leur cohérence et leur correspondance avec des types de relations sociales.
L’analyse des institutions menée par Mary Douglas est l’aboutissement d’un projet intellectuel issu de l’anthropologie sociale britannique et qui vise à fonder une comparaison entre les cultures à partir de la structure sociale. Dans Cultural bias (1978), elle construit une typologie, dite « grid-group », de quatre contextes sociaux alternatifs auxquels correspondent des biais culturels radicalement différents (individualiste, hiérarchique, égalitaire, fataliste). Ces biais les conduisent à mettre les situations sous des éclairages cognitifs et axiologiques radicalement différents. Ils expriment les principes d’ordre auxquels les individus marquent leur attachement et ils orientent leurs actions, leurs argumentations et leurs justifications. Dans Cultural Bias, Mary Douglas regarde ainsi la culture comme principe d’organisation et de justification des institutions sociales. Dans Comment pensent les institutions, qui en constitue le pendant, elle considère la culture comme système de classifications partagées à même d’entretenir une solidarité inscrite dans les institutions sociales.
Un questionnement sur les fondements de la solidarité collective et de la notion de justice sert de fil conducteur à l’argumentation sur le rôle des institutions. Mary Douglas se demande comment on peut expliquer que des individus acceptent de souffrir, voire de se sacrifier, au nom du groupe alors que, si l’on se réfère à la logique utilitariste, ils pourraient simplement rechercher leur intérêt individuel. La discussion qu’elle entreprend en introduction de l’ouvrage sur les désaccords autour de l’exposition aux radiations nucléaires ou à partir de la fable sur le groupe d’explorateurs enfermés dans une grotte, se retrouve dans le dernier chapitre sur la famine ou la transplantation rénale. Elle la conduit à souligner l’emprise que les institutions exercent dans les argumentations et les prises de décision, comme dans la promotion des idées de justice et de vérité. La trame de cette discussion s’appuie sur la typologie « grid-group » des cultures pour rapporter les arguments mobilisables à des formes distinctes d’organisation sociale.
Dans le premier chapitre, Mary Douglas reprend l’argument de Durkheim sur les fondements sociaux de la connaissance dans les sociétés caractérisées par une solidarité mécanique, pour l’étendre aux sociétés modernes en prenant appui sur les analyses de Fleck (1935) qui mobilise les notions de « collectif de pensée » (l’équivalent du groupe social chez Durkheim) et de « style de pensée » (l’équivalent des représentations collectives) pour expliquer la découverte de la syphilis par la transformation des contextes sociaux de la recherche. Dans les chapitres suivants, elle entreprend de discuter les deux objections majeures à cette approche des origines sociales de la connaissance, d’une part l’objection de circularité adressée à l’explication fonctionnaliste ordinaire selon laquelle la structure de pensée entretient la structure sociale du groupe, et d’autre part la question des fondements rationnels d’une action collective par des individus qui recherchent leur propre satisfaction. Elle se place essentiellement dans la perspective de l’individu caractérisé par un besoin d’ordre, de cohérence et de contrôle de l’incertitude et produisant un ordre social dans ses transactions avec les autres.
Un premier plan de l’argumentation porte sur l’explication fonctionnelle des croyances. Il considère l’ordre social comme un bien public et s’intéresse à sa production. Le chapitre 2 reprend les paradoxes de l’action collective d’Olson pour souligner que, si l’on suit le modèle du choix rationnel, les individus sont facilement dissuadés de contribuer à un bien collectif. Il remet également en cause les explications de la production de biens collectifs par la petite taille du groupe ou par la coercition. Le chapitre suivant examine les fondements de l’action collective en rejetant une vision de l’individu comme prisonnier d’un réseau complexe de relations sur lesquels il n’a aucune prise. Les arguments fonctionnalistes courants sont passés en revue pour en montrer les limites et les impasses dans l’explication de la formation de biens communs comme les croyances et les représentations collectives. La suite de l’analyse porte sur la perpétuation des groupes latents. En reprenant pas à pas l’argumentation d’Olson, Mary Douglas explique le processus par lequel des individus qui n’ont qu’un intérêt personnel limité à rester membres du groupe, en viennent à instaurer un ordre social. Son argumentation sur la fonction des croyances dans la cohésion du groupe peut être résumée de la façon suivante : « À cause de la faiblesse du leadership, aucun consensus ne peut être obtenu sur l’éducation et l’application de lois, ni sur la sanction des membres déviants. Les menaces de sécession peuvent être indirectement endiguées par l’existence d’une frontière étanche qui rend tout départ très coûteux. Seule une action politique indirecte est possible ; d’où une tendance à contrôler les conduites « d’exploitation » en accusant les chefs potentiels de faction d’immoralité. On ne peut les accuser de rien d’autre puisqu’il n’y a pas d’autres règles. L’accusation X renforce la croyance Y en une conspiration extérieure, et Y entretient X. » (p.61) La dynamique égalitaire du groupe latent lui permet ainsi d’expliquer la fonction du style de pensée dans la perpétuation d’un système social en s’extrayant des impasses de la théorie de l’action rationnelle et en cherchant à renouveler l’explication fonctionnelle.
Le second plan de l’argumentation porte sur la légitimité que toute croyance et toute connaissance doivent acquérir pour devenir une institution. Cet ancrage de la légitimité est un processus autant social que cognitif qui permet de fonder la vérité d’une institution en nature et en raison. L’argument du chapitre 4 porte sur la dimension cognitive de cet ancrage. Il repose sur l’idée qu’une convention sociale, pour devenir une institution légitime, doit être soutenue par une convention parallèle de type cognitif. Pour éviter sa disparition prématurée, l’institution naissante doit se doter d’un principe stabilisateur qui repose sur la naturalisation des classifications sociales. « Il doit y avoir une analogie qui fonde la structure formelle d’un ensemble de relations sociales essentielles par référence avec le monde naturel ou supra-naturel, l’éternité ou n’importe quel champ qui ne soit pas déterminé socialement. » (p.68) Il en est ainsi de la stabilisation des institutions par des analogies structurelles avec le corps humain. Ces analogies permettent de fonder la prétention des institutions à la légitimité sur leur adéquation à une nature transcendante et d’éviter les contestations incessantes. Le chapitre 5 porte sur les rapports de ressemblance, d’identité et de différence que les institutions définissent. La stabilité de ces schèmes classificatoires réside dans leur capacité à s’ancrer dans les interactions entre les membres d’une société en articulant le registre symbolique et celui des relations sociales.
Le rôle des institutions dans différents champs est ensuite illustré par des études spécialisées. Le chapitre 6 porte sur le façonnement et la perpétuation de la mémoire collective en fonction de la structure des groupes. Il repose sur une comparaison entre la mémoire institutionnalisée de la parenté chez les Nuer, étudiés par Evans-Prichard, et les logiques de la découverte scientifique en les rapportant à la structure des groupes sociaux considérés. Le chapitre suivant s’intéresse aux conditions et aux modalités du renoncement à l’analyse des effets des institutions sur la cognition par la psychologie anglaise du début de siècle. La conclusion mérite d’être citée, car elle renvoie également aux cas discutés dans le chapitre précédent. « Pour qu’une conception s’établisse et échappe à l’oubli […], il est essentiel qu’elle utilise les mêmes méthodes d’établissement des relations que les autres branches de l’activité scientifique. […] Le principe de cohérence n’est pas satisfait seulement par une adéquation cognitive et technique. Il doit aussi se fonder sur des analogies naturelles reconnues. Cela signifie qu’il doit être compatible avec les valeurs politiques dominantes, qui sont elles-mêmes naturalisées » (p.105). Le chapitre 8 reprend le programme de Durkheim et Mauss sur les classifications primitives en le discutant par rapport à Weber et en questionnant son application aux représentations collectives contemporaines. La difficulté à objectiver nos institutions et leur rôle classificatoire réside dans le fait que ces classifications sont toujours constituées et établies en même temps que la vie sociale. De plus « ces catégories stabilisent les flux de la vie sociale et créent en même temps, jusqu’à un certain point, les réalités auxquelles elles s’appliquent » (p.117). Cela rend nécessaire une méthode de recherche apte à en rendre compte. La conformité des acteurs aux catégories qu’ils créent est illustrée dans le chapitre suivant à partir de la classification des tissus et dans l’opposition entre les vins de Bordeaux et les vins de Californie. Le chapitre final revient à la préoccupation première sur l’engagement des individus dans le maintien de leurs institutions au travers de la notion de justice.
Comment pensent les institutions est suivi de deux articles, paru ultérieurement, qui explicitent la position de Mary Douglas à l’égard de l’héritage durkheimien. La connaissance de soi discute le modèle de l’individu chez Durkheim et montre qu’il repose sur une conception dualiste de la personne. Elle développe l’idée que le moi responsable, unitaire et rationnel auquel les sciences sociales font généralement référence est une convention qui résulte du système culturel. Ce moi se forme dans les demandes et les revendications mutuelles entre les individus par lesquelles ils testent les loyautés et les alliances et par lesquelles ils façonnent leur participation à la société. L’article permet de situer l’intérêt que Mary Douglas porte aux individus, non dans le registre de leurs motifs privés, mais dans ce qui est publiquement partagé avec d’autres et qui les engage dans leurs relations. D’autre part, l’approche en termes de revendications et de contre-revendications offre une perspective méthodologique pour mettre en œuvre une analyse des institutions. Le second article, Il n’y pas de don gratuit, est la préface à la dernière édition anglaise de L’essai sur le don de Mauss. Le concept d’économie du don présente à ses yeux un intérêt central parce qu’il renvoie à un système de relations à la fois symboliques, interpersonnelles et économiques. Pour elle, « Mauss a découvert le mécanisme par lequel les intérêts individuels se combinent pour former un système social sans passer par le détour de l’échange marchand » (p.174). La dimension relationnelle des contextes sociaux et les possibilités d’échanges et de réciprocité qu’ils organisent offrent un cadre pour analyser la nature de la solidarité et de la confiance réciproque dans nos sociétés.
L’ouvrage détaille les méthodes et les raisonnements développés par Mary Douglas dans la construction de sa théorie culturelle. Son argumentation place la culture au cœur de l’analyse sur le rôle des institutions dans la fabrication de l’ordre social et symbolique. Comment pensent les institutions se présente ainsi comme une défense et une illustration de l’anthropologie comparative qu’elle a largement contribué à développer et à systématiser. •
Marcel Calvez
[1]
Première édition française :
Ainsi pensent les institutions, Usher, 1989, 130 p.
Pour cette nouvelle édition, la traduction de l’ouvrage a été revue de façon systématique ; des sous-titres, absents de l’édition anglaise, ont été ajoutés. Le titre a été modifié, Alain Caillé expliquant en avant-propos que le titre précédent présentait une connotation péjorative. Deux articles, publiés précédemment dans
La revue du MAUSS, figurent en complément.