2001
Mouvements
Dossier
Liaisons dangereuses : une histoire des rapports
Paris/province
Félix Damette
[*]
Les liens entre la capitale française et les villes de province
ont toujours été traversés par une tension attirance/répulsion.
Longtemps perçu comme une sorte de vampire urbain rongeant le
pays rural et contaminant les esprits par des penchants révolutionnaires, Paris
a dans la seconde moitié du vingtième siècle imposé une vision sans partage du
modernisme « à la française ». Mais, signe des temps – et du double mouvement
régionalisation/européanisation –, cette dialectique s’est modifiée au profit
des grands pôles provinciaux, sous l’impulsion de villes de province qui ont su
imposer des atouts aux yeux des entreprises et des citoyens de l’ensemble du
pays.
Il y a un problème de Paris depuis la Première Guerre mondiale.
Il a été posé avec force par la chambre « bleu-horizon » dès le lendemain de la
guerre. Le grand sujet de préoccupation était celui de la natalité. La France
sortait – du moins en principe – victorieuse du conflit mais elle avait bien
failli succomber, du fait de la supériorité démographique allemande. Les
classes d’âge allemandes étaient presque trois fois plus nombreuses que leurs
homologues françaises. La dénatalité a été accusée de mettre la France en
danger de mort. Cela s’est traduit en premier lieu par la loi de 1920,
condamnant les manœuvres abortives et toute information sur la
contraconception. Mais le discours de la droite est allé plus loin. Il a
expliqué la baisse de la natalité par l’urbanisation, en opposant les campagnes
respectueuses des valeurs chrétiennes et les villes, tenues pour des foyers de
perdition morale et démographique. Le discours de dénonciation de la ville
visait essentiellement Paris, accusée tout bonnement d’être « le tombeau de la
race ».
Le procès de Paris n’était pas un genre nouveau ; il date de la
Révolution française et du discours girondin sur le quatre-vingt-troisième de
la France. Pendant un siècle, Paris a été accusé d’être un foyer de subversion,
imposant ses pulsions révolutionnaires à une France qui n’en voulait pas. Cette
fois l’accusation monte d’un cran. Paris est accusé de tuer la France, en
accaparant la jeunesse et en la stérilisant. Le grand tort de Paris est de
proposer du travail aux femmes, les détournant ainsi du foyer et des tâches
fondamentales qui sont les leurs. Et si les femmes travaillent à Paris, c’est
parce qu’elles sont tentées par le luxe et la frivolité que leur propose la
capitale ; elles ont donc des besoins d’argent excessifs.
Le premier discours territorial français est donc un discours
girondin, celui d’une bourgeoisie de province particulièrement bornée ; pour
autant ce discours n’est pas aberrant. Il est vrai que pendant tout le
xixe siècle, une grande part de
l’accroissement démographique de la France s’est fixé dans la
capitale.
|
Population (en 1000) |
1801 |
1911 |
écart |
TCA
[*] |
|
France entière |
28250 |
39605 |
11355 |
0,3 |
|
Région parisienne |
1352 |
5335 |
3983 |
1,3 |
|
Province |
26898 |
34270 |
7372 |
0,2 |
|
Part de la RP en % |
4,8 |
13,5 |
35,1 | |
*
Taux de croissance
annuel
La région parisienne qui représentait moins de 5 % de la France
d’Ancien régime fixe 35 % de l’accroissement et passe à plus de 13 % de la
population française. Le phénomène est d’autant plus spectaculaire que cet
accroissement s’opère entièrement par l’immigration de jeunes provinciaux,
alors que la croissance naturelle est nulle à Paris. La fécondité parisienne
est encore plus faible que la moyenne nationale, elle-même déjà très
insuffisante. Il ne venait pas à l’esprit de la droite réactionnaire que cette
situation résultait simplement des conditions de vie, de travail et de logement
de la population parisienne. Il était plus simple de dénoncer les « Parisiennes
». Cela dit, cette dénonciation elle-même n’est pas non plus aberrante ; les
milieux réactionnaires ont bien senti qu’avec le travail des femmes, la
capitale était en train de promouvoir un nouveau mode de vie qui pouvait
subvertir toutes leurs « valeurs ».
Au sortir de la guerre, un vent de panique souffle sur la
vieille droite française lorsqu’elle mesure en même temps la saignée subie par
les campagnes et la croissance industrielle de Paris. Les industries de guerre
se sont développées avant tout à Paris et, en quatre ans, la capitale a basculé
de l’artisanat de luxe à la grande industrie moderne, avec ses usines employant
des dizaines de milliers d’ouvriers (automobile, construction électrique,
aéronautique, etc.).
|
Population (en 1000) |
1911 |
1921 |
écart |
|
France entière |
41479 |
39209 |
-2270 |
|
Région parisienne |
5335 |
5683 |
348 |
|
Province |
36144 |
33526 |
-2618 |
|
Part de la RP en % |
12,9 |
14,5 | |
|
(France entière =
territoire actuel) |
Du fait de la guerre, la province a perdu 7,5 % de sa
population, tandis que la capitale continue d’augmenter. La guerre 1914-18
remet en cause les fondements mêmes de la IIIe République qui reposait, depuis la
Commune de Paris, sur une alliance entre la bourgeoisie d’affaires et la
paysannerie contre la classe ouvrière, et en particulier le peuple de Paris. La
guerre a saigné la paysannerie et développé un nouveau prolétariat
parisien.
La bourgeoisie girondine a des raisons de s’inquiéter, dans un
contexte marqué par la Révolution bolchevique et son impact en France. Mais ce
qui est le plus remarquable, c’est que ce discours virulent n’a eu
rigoureusement aucun effet sur le développement économique réel. Les
industriels trouvaient en région parisienne des avantages déterminants : la
disponibilité d’une main-d’œuvre nombreuse et qualifiée et le centre de tous
les systèmes de communication. À noter que la qualification de la main-d’œuvre
parisienne et en particulier de son personnage emblématique, le métallo, était
obtenue sur le tas, en passant d’une « boîte » à l’autre, et aucunement par un
système de formation.
|
Population (en 1000) |
1921 |
1936 |
écart |
TCA |
|
France entière |
39209 |
41907 |
2698 |
0,4 |
|
Région parisienne |
5683 |
6786 |
1103 |
1,2 |
|
Province |
33526 |
35121 |
1595 |
0,3 |
|
Part de la RP en % |
14,5 |
16,2 |
40,9 | |
En 1936, la population française a rattrapé le niveau
d’avant-guerre, pour une grande part grâce à l’immigration. Les taux de
croissance respectifs à Paris et en province sont sensiblement les mêmes
qu’avant la guerre. La part de la région parisienne dans l’accroissement est
passée de 35 à 41 %.
En 1936, le gouvernement de Front populaire engage un processus
de décentralisation industrielle, en choisissant le Sud-ouest pour le
développement de l’industrie aéronautique. C’est une mesure de sécurité, en
prévision d’une éventuelle invasion. Il n’est pas question d’aménagement du
territoire. La notion n’existe pas encore.
L’idée d’une politique territoriale a vu le jour sous Vichy,
dans la plus grande discrétion. Le régime a crée une nouvelle direction
centrale, intitulée Direction générale à l’équipement national (DGEN) qui
regroupe des centaines de hauts fonctionnaires, dont une belle proportion de
polytechniciens, et qui est chargée de réfléchir à la coordination spatiale des
politiques d’équipement. Elle fait des études ; elle prépare des textes
législatifs ; elle réfléchit au territoire, à l’urbanisme, aux politiques
territoriales. Elle renvoie ses documents à Vichy et, à partir de 1943, elle
s’arrange pour les faire parvenir à Londres. Cette production considérable – et
novatrice – n’aura évidemment pas un grand impact public, même si un certain
nombre de textes de lois préparés par elle ont été ensuite repris après la
Libération. Les grandes idées maniées au sein de la DGEN ont fourni la matière
du célèbre ouvrage de Jean-François Gravier Paris
et le désert français. Cet un ouvrage très important a constitué la
référence des discours territoriaux pendant une génération. Il dresse le
troisième procès de Paris (après le foyer de subversion et le tombeau de la
race) accusé cette fois de désertifier la France. Ce troisième procès ressemble
beaucoup au deuxième ; la nouveauté, c’est le thème du désert, devenu le grand
épouvantail du discours territorial.
L’ouvrage de Gravier sera à la base de la politique
territoriale de la IVe
République. L’idée est qu’il faut arrêter la croissance parisienne et «
revitaliser » la province. Pourquoi faire monter la jeunesse à Paris au lieu de
l’utiliser sur place, avec tous les avantages économiques et politiques qui en
résultent ? Cela va se traduire par deux grandes politiques : la
décentralisation industrielle d’une part, le freinage de la capitale d’autre
part. La décentralisation industrielle prend son essor dans les années
cinquante et se déploie pleinement dans les années soixante. L’idée est simple
: toute délocalisation industrielle de la région parisienne vers la province
est par définition positive. Elle soulage Paris de sa surcharge pondérale et
elle active une province qui en a bien besoin. Le deuxième axe concerne
l’urbanisme parisien : il faut arrêter la croissance ; cela donnera le PADOG
(Plan d’aménagement et d’organisation générale) de la région parisienne dont
l’idée directrice est de boucler la capitale par une ceinture verte et une
autoroute de contournement (l’ARISO ou Autoroute interurbaine de
Seine-et-Oise). Le PADOG développait un raisonnement intéressant en faisant
remarquer que l’espace de banlieue était mal utilisé et que l’on pouvait faire
de grands progrès en « restructurant » la banlieue.
En fait ce Plan n’a pas eu d’effet car il fut abandonné avant
même d’être ratifié. C’est qu’entre-temps on avait changé de République, et à
partir de 1962, une fois la guerre d’Algérie terminée, de Gaulle prend en mains
le développement du pays. Paris sera au premier plan des préoccupations avec le
rapport Maspétiol et surtout la mission confiée à Paul Delouvrier de mettre en
place le District de la région parisienne et d’élaborer un nouveau Schéma de
développement. Ce sera le SDAURP de 1965 (le Schéma directeur d’aménagement et
d’urbanisme de la région parisienne). Le discours est entièrement nouveau ; il
rompt radicalement avec tous les propos tenus sur Paris, et pas seulement par
la IVe République. De tous
temps et depuis des siècles (à la seule exception de l’épisode haussmannien),
le discours sur Paris est un lamento sur l’excès parisien et la nécessité de
freiner la croissance du monstre. Le nouveau discours part de la construction
européenne et pose comme objectif de faire de Paris la capitale de l’Europe.
N’oublions pas qu’en 1965 nous sommes encore dans l’Europe des Six, que le
Royaume-Uni et Londres ne sont pas concernés, que l’Allemagne joue encore le
profil bas et n’a pas de capitale ; il n’était pas aberrant d’imaginer Paris
comme capitale des affaires en Europe, et l’installation d’IBM-Europe à La
Défense en apportera la démonstration. Le SDAU fixe des orientations claires et
cohérentes pour le développement de la capitale :
- une nouvelle centralité organisée sur le binôme Paris-La
Défense : La Défense est promue comme pôle d’affaires international, chargée de
recevoir les bureaux par millions de m2, dans un espace neuf, entièrement
conçu à cet effet. Dans Paris même, on incite à la transformation des logements
en bureaux.
- une nouvelle forme d’extension : les villes nouvelles
devront recevoir et organiser la croissance, loger la main-d’œuvre des
activités centrales. Elles seront développées sur les plateaux agricoles de
grande périphérie, en rupture avec la banlieue traditionnelle. Celle-ci doit se
restructurer autour des trois nouvelles préfectures (Nanterre, Créteil,
Bobigny), mais elle doit surtout être taillée en tranches à grands coups
d’autoroutes de liaison reliant le centre aux villes nouvelles et à la
province. La banlieue traditionnelle et surtout la « ceinture rouge » sont les
parents pauvres de l’urbanisme parisien.
- un nouveau système de transport : c’est le RER qui, comme
son nom l’indique, change d’échelle et assure en particulier les liaisons entre
les centres et les nouvelles urbanisations.
Si cette démarche est en rupture forte avec la précédente
concernant le développement de la capitale, elle maintient le projet lourd de
décentralisation industrielle. Alors que la IVe République voulait déménager les
industries pour réduire la poids de Paris, la Ve République le veut aussi, mais pour
faire de la place aux nouvelle activités. La ligne est simple : les affaires à
Paris, l’industrie en province. La désindustrialisation va se poursuivre et
même s’accentuer, poussant à la déstabilisation des banlieues ouvrières, ce qui
était au demeurant tout à fait conforme aux perspectives du SDAURP et aux
options politiques du régime.
|
Population (en 1000) |
1946 |
1968 |
écart |
TCA |
|
France entière |
40125 |
49914 |
9789 |
1 |
|
Région parisienne |
6415 |
9314 |
2899 |
1,7 |
|
Province |
33710 |
40600 |
6890 |
0,8 |
|
Part de la RP en % |
16 |
18,7 |
30 | |
Ces options territoriales ont été couronnées de succès. Ce qui
s’est passé depuis est, dans les grandes lignes, conforme aux orientations de
l’époque. Les causes de ce succès sont complexes et ne correspondent pas
forcément aux calculs qui avaient été faits : la décentralisation industrielle
a fonctionné jusqu’en 1975 au-delà même des espérances des pouvoirs publics ;
c’est qu’en fait elle correspondait parfaitement aux souhaits des entreprises
qui, à l’époque, cherchaient avant tout des bassins d’OS, une main-d’œuvre
nombreuse, jeune et disciplinée. La France rurale du Bassin parisien et de
l’Ouest, à moins de 250 km de Paris, correspondait exactement à ces critères.
Les grandes infrastructures, RER et villes nouvelles ont été réalisées grâce à
l’aisance des finances publiques jusqu’en 1975. Le marché des bureaux parisiens
a été très porteur, non pas tant du fait de la demande internationale qu’à la
suite des transformations des grandes entreprises françaises qui ont développé
en région parisienne (Paris et Hauts-de-Seine essentiellement) les fonctions de
gestion et de conception, elles-mêmes en plein développement. Paris est devenu
le siège social et le bureau d’études de la France. Cela concerne toutes les
entreprises, mais plus particulièrement le complexe militaro-industriel qui a
connu un développement spectaculaire avec la force de frappe nucléaire et qui
est localisé avant tout en région parisienne.
À partir de 1975, la conjoncture est profondément modifiée :
l’emploi industriel de province subit des réductions considérables ; les postes
d’OS connaissent les dégraissages en série. La région parisienne est forcément
moins touchée par ce processus, alors que les fonctions de gestion et de
conception continuent à se développer. Jusqu’au milieu des années
quatre-vingt-dix, l’Île-de-France apparaît relativement favorisée, avec des
taux de chômage inférieurs à la moyenne nationale.
• Une division spatiale du travail
En fait, c’est un nouveau rapport Paris-province qui s’est mis
en place, sur la base de la hiérarchisation spatiale du système économique :
l’exécution est pour la France profonde, alors que les fonctions d’encadrement
et de conception sont d’autant plus parisiennes qu’elle sont d’un niveau plus
élevé. La société parisienne est différente, avec une sous-représentation des
catégories ouvriers-artisans et une sur-représentation des cadres et
ingénieurs. Le barreau de Paris compte déjà plus de la moitié des avocats de
France et cette proportion augmente avec le développement du droit des
affaires.
La région parisienne se distingue aussi par le profil de
l’emploi féminin ; l’écart des taux d’activité féminins entre Paris et la
province s’est réduit avec la généralisation du travail des femmes, mais Paris
se distingue comme le lieu qui permet l’accès des femmes aux postes
d’encadrement, alors que l’emploi féminin de province reste massivement un
emploi d’exécution. Autrement dit, en matière de modèle culturel, Paris reste
la locomotive de la France.
|
Population (en 1000) |
1968 |
1999 |
écart |
TCA |
|
France entière |
49914 |
58520 |
8606 |
0,5 |
|
Région parisienne |
9314 |
10926 |
1612 |
0,5 |
|
Province |
40600 |
47594 |
6994 |
0,5 |
|
Part de la RP en % |
18,7 |
18,7 |
18,7 | |
Les croissances démographiques sont rigoureusement identiques
en Île-de-France et en province et c’est même la région capitale qui fournit de
la population au reste du pays, grâce à un taux de natalité plus élevé. Les
vieilles accusations portées contre Paris en matière démographique sont
dépassées depuis longtemps. Le tournant se situe à la Libération, avec la
politique du logement social et les politiques familiales. La natalité
parisienne est supérieure à celle de la province grâce à un niveau de fécondité
comparable et à une structure par âges plus favorable. Le solde migratoire est
bénéficiaire pour le province. Le vieux mouvement d’échanges de population
(arrivée des jeunes provinciaux et retour des retraités) s’est modifié. Paris
continue à accueillir les jeunes gens en quête d’emploi et en particulier les
jeunes diplômés, mais le mouvement inverse s’engage dès la quarantaine,
c’est-à-dire dans la force de l’âge. Il concerne des personnes qualifiées qui
se dirigent avant tout vers les grandes villes de province.
En effet, un changement discret mais profond s’est accompli au
cours des dernières décennies ; il concerne la dizaine de grandes villes que
l’on qualifiait dans les années soixante de métropoles d’équilibre. Ces villes
ont connu un développement qualitatif important qui résulte plus de leur propre
dynamique que de l’action de l’État. Il a fallu trente ans pour déménager une
école normale supérieure à Lyon, mais entre-temps Lyon et bien d’autres sont
devenues de véritables capitales régionales et des villes de standing européen.
Désormais, le problème territorial français se pose clairement à l’échelle
européenne ; le projet gaullien de 1965 était déjà européen quand il voulait
faire de Paris la capitale des affaires en Europe continentale. Mais nous n’en
sommes plus là. La capitale des affaires est et restera Londres et ce n’est pas
sur ce thème que l’on pourra définir le rôle de Paris.
La France a hérité de son histoire une métropole mondiale et
une douzaine de grandes villes de gabarit européen (Lyon, Lille, Marseille,
Bordeaux, Nantes, Toulouse, Strasbourg en premier rang, Rouen, Rennes,
Grenoble, Nice, Nancy-Metz, Montpellier-Nîmes en deuxième ligne). Le problème
est de savoir utiliser au mieux ces atouts, de promouvoir la complémentarité
entre ces deux échelons. Il y a des fonctions et des équipements qui doivent
être situés en région parisienne, que ce soit l’École nationale
d’administration ou le hub aérien intercontinental. Mais il y a aussi beaucoup
d’activités regroupées en région parisienne qui pourraient fonctionner tout
aussi bien en coordination avec Lille ou Lyon. La difficulté tient au fait que
les décisions en ce domaine ne relèvent que très faiblement de l’État et
beaucoup plus des entreprises. L’État ne peut être qu’un incitateur – ce qui
n’est pas négligeable.
La première caractéristique de la géographie française est que
la capitale est la seule grande ville intérieure ; toutes les métropoles de
province sont en position portuaire ou frontalière et ont donc vocation à
l’ouverture internationale, chacune dans son secteur, alors que Paris a une
vocation généraliste et mondiale. S’il est aujourd’hui communément admis que
l’opposition Paris/province n’a pas de sens et qu’il faut raisonner en termes
de complémentarité, on éprouve de grandes difficultés à définir clairement le
contenu de ces complémentarités et plus encore à les mettre en œuvre.
• Vers un rééquilibrage ?
Le discours du SDAURP de 1965 comportait une dénonciation forte
du développement dit en tache d’huile et justifiait le parti des villes
nouvelles par la volonté de contrer cet étalement. Cette démarche a été tenue
jusqu’en 1975, mais depuis toutes les politiques du logement et, il faut bien
le dire, la décentralisation ont joué en faveur de l’étalement. L’habitat
individuel tend à occuper les vastes espaces intermédiaires qui étaient censés
rester agricoles. La région parisienne actuelle ne fonctionne plus simplement
comme un ensemble centralisé, polarisé par son centre. La couronne périphérique
a connu un développement rapide, aussi bien pour la résidence que pour les
activités. Les liaisons directes entre les périphéries connaissent les plus
fortes croissances, ce qui constitue une structuration nouvelle, très
différente de celle que le SDAU avait prévue. Ces nouvelles liaisons sont
entièrement routières et la saturation de la A86 en est une illustration
permanente. Il y a un contraste flagrant entre les proclamations d’intention et
la réalité d’une urbanisation qui reste massivement fondée sur le transport
automobile.
En fait, la période commencée en 1965 est bel et bien achevée
et on continue sur cette lancée quand bien même les données de base sont
différentes. La dernière révision du SDAU (sous le gouvernement Rocard) a
introduit des nouveautés importantes et en particulier les trois pôles de
développement de banlieue (Seine-amont, Plaine-Saint-Denis, Billancourt), mais
il est permis de penser que le temps n’est plus aux révisions. Il s’agit
aujourd’hui de reposer les problèmes de développement de la région capitale et
de repenser les doctrines et les outils de l’urbanisme.
La région urbaine de Paris s’étend bien au-delà de
l’Île-de-France, débordant largement sur l’Oise et l’Eure-et-Loir, en
particulier. On a affaire aujourd’hui à un ensemble d’environ douze millions
d’habitants. Cela pose un problème institutionnel complexe qui fait intervenir
cinq niveaux de compétences, national, régional, départemental, intercommunal
et communal (avec confusion du départemental et du communal dans le cas de
Paris 75). À ces cinq niveaux, il faut adjoindre les grands organismes publics
jouant un rôle de premier plan comme la SNCF ou Aéroports de Paris. L’État et
la région sont des acteurs globaux alors que le département et la commune
constituent le couple du local.
L’intercommunalité est plus difficile à mettre en œuvre qu’en
province ; les communes de la région parisienne sont particulièrement jalouses
de leurs prérogatives – et il y a à cela des raisons objectives qui doivent
être prises au sérieux. D’une part, l’intégration même de l’agglomération ne
facilite pas le développement de solidarités spatiales à un niveau
pluricommunal ; d’autre part, les populations sont d’autant plus attachées à
leur cadre communal que c’est le seul niveau de référence « à taille humaine »
dans un ensemble aussi vaste. Ajoutons que pour les couches sociales à faibles
revenus, l’échelon communal est aussi un cadre de défense contre la pression
croissante du marché foncier ; c’est d’ailleurs ce qui explique le maintien des
municipalités communistes dans l’ancienne « banlieue rouge ».
L’intercommunalité en milieu mégapolitain doit être conçue de manière
spécifique, en s’adaptant très finement à des enjeux locaux qui peuvent être de
contenus très différents.
Dans ces conditions, la formule contractuelle est certainement
la plus efficace – et c’est bien dans ce sens que les choses évoluent
aujourd’hui. Mais dans un système de relations contractuelles, la question est
de connaître le poids réel des différents acteurs dans la négociation. Par
ailleurs, il y a un risque qu’une négociation tous azimuts ne dégénère en un
marchandage généralisé où l’on ne retrouve plus de ligne directrice ; il est
donc indispensable que l’État affiche clairement les orientations permettant à
chacun – et en particulier aux citoyens – de se retrouver et de savoir quelles
sont les références en matière de développement social et spatial. •
[*]
Géographe, spécialiste de l’aménagement du
territoire.