Mouvements
La Découverte

I.S.B.N.2-7071-3375-2
176 pages

p. 32 à 40
doi: en cours

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Dossier

no13 2001/1

Les liens entre la capitale française et les villes de province ont toujours été traversés par une tension attirance/répulsion.
Longtemps perçu comme une sorte de vampire urbain rongeant le pays rural et contaminant les esprits par des penchants révolutionnaires, Paris a dans la seconde moitié du vingtième siècle imposé une vision sans partage du modernisme « à la française ». Mais, signe des temps – et du double mouvement régionalisation/européanisation –, cette dialectique s’est modifiée au profit des grands pôles provinciaux, sous l’impulsion de villes de province qui ont su imposer des atouts aux yeux des entreprises et des citoyens de l’ensemble du pays.
Il y a un problème de Paris depuis la Première Guerre mondiale. Il a été posé avec force par la chambre « bleu-horizon » dès le lendemain de la guerre. Le grand sujet de préoccupation était celui de la natalité. La France sortait – du moins en principe – victorieuse du conflit mais elle avait bien failli succomber, du fait de la supériorité démographique allemande. Les classes d’âge allemandes étaient presque trois fois plus nombreuses que leurs homologues françaises. La dénatalité a été accusée de mettre la France en danger de mort. Cela s’est traduit en premier lieu par la loi de 1920, condamnant les manœuvres abortives et toute information sur la contraconception. Mais le discours de la droite est allé plus loin. Il a expliqué la baisse de la natalité par l’urbanisation, en opposant les campagnes respectueuses des valeurs chrétiennes et les villes, tenues pour des foyers de perdition morale et démographique. Le discours de dénonciation de la ville visait essentiellement Paris, accusée tout bonnement d’être « le tombeau de la race ».
 
• Rappel historique
 
 
Le procès de Paris n’était pas un genre nouveau ; il date de la Révolution française et du discours girondin sur le quatre-vingt-troisième de la France. Pendant un siècle, Paris a été accusé d’être un foyer de subversion, imposant ses pulsions révolutionnaires à une France qui n’en voulait pas. Cette fois l’accusation monte d’un cran. Paris est accusé de tuer la France, en accaparant la jeunesse et en la stérilisant. Le grand tort de Paris est de proposer du travail aux femmes, les détournant ainsi du foyer et des tâches fondamentales qui sont les leurs. Et si les femmes travaillent à Paris, c’est parce qu’elles sont tentées par le luxe et la frivolité que leur propose la capitale ; elles ont donc des besoins d’argent excessifs.
Le premier discours territorial français est donc un discours girondin, celui d’une bourgeoisie de province particulièrement bornée ; pour autant ce discours n’est pas aberrant. Il est vrai que pendant tout le xixe siècle, une grande part de l’accroissement démographique de la France s’est fixé dans la capitale.

Population (en 1000) 1801 1911 écart TCA [*]
France entière 28250 39605 11355 0,3
Région parisienne 1352 5335 3983 1,3
Province 26898 34270 7372 0,2
Part de la RP en % 4,8 13,5 35,1
* Taux de croissance annuel

La région parisienne qui représentait moins de 5 % de la France d’Ancien régime fixe 35 % de l’accroissement et passe à plus de 13 % de la population française. Le phénomène est d’autant plus spectaculaire que cet accroissement s’opère entièrement par l’immigration de jeunes provinciaux, alors que la croissance naturelle est nulle à Paris. La fécondité parisienne est encore plus faible que la moyenne nationale, elle-même déjà très insuffisante. Il ne venait pas à l’esprit de la droite réactionnaire que cette situation résultait simplement des conditions de vie, de travail et de logement de la population parisienne. Il était plus simple de dénoncer les « Parisiennes ». Cela dit, cette dénonciation elle-même n’est pas non plus aberrante ; les milieux réactionnaires ont bien senti qu’avec le travail des femmes, la capitale était en train de promouvoir un nouveau mode de vie qui pouvait subvertir toutes leurs « valeurs ».
Au sortir de la guerre, un vent de panique souffle sur la vieille droite française lorsqu’elle mesure en même temps la saignée subie par les campagnes et la croissance industrielle de Paris. Les industries de guerre se sont développées avant tout à Paris et, en quatre ans, la capitale a basculé de l’artisanat de luxe à la grande industrie moderne, avec ses usines employant des dizaines de milliers d’ouvriers (automobile, construction électrique, aéronautique, etc.).

Population (en 1000) 1911 1921 écart
France entière 41479 39209 -2270
Région parisienne 5335 5683 348
Province 36144 33526 -2618
Part de la RP en % 12,9 14,5
(France entière = territoire actuel)

Du fait de la guerre, la province a perdu 7,5 % de sa population, tandis que la capitale continue d’augmenter. La guerre 1914-18 remet en cause les fondements mêmes de la IIIe République qui reposait, depuis la Commune de Paris, sur une alliance entre la bourgeoisie d’affaires et la paysannerie contre la classe ouvrière, et en particulier le peuple de Paris. La guerre a saigné la paysannerie et développé un nouveau prolétariat parisien.
La bourgeoisie girondine a des raisons de s’inquiéter, dans un contexte marqué par la Révolution bolchevique et son impact en France. Mais ce qui est le plus remarquable, c’est que ce discours virulent n’a eu rigoureusement aucun effet sur le développement économique réel. Les industriels trouvaient en région parisienne des avantages déterminants : la disponibilité d’une main-d’œuvre nombreuse et qualifiée et le centre de tous les systèmes de communication. À noter que la qualification de la main-d’œuvre parisienne et en particulier de son personnage emblématique, le métallo, était obtenue sur le tas, en passant d’une « boîte » à l’autre, et aucunement par un système de formation.

Population (en 1000) 1921 1936 écart TCA
France entière 39209 41907 2698 0,4
Région parisienne 5683 6786 1103 1,2
Province 33526 35121 1595 0,3
Part de la RP en % 14,5 16,2 40,9

En 1936, la population française a rattrapé le niveau d’avant-guerre, pour une grande part grâce à l’immigration. Les taux de croissance respectifs à Paris et en province sont sensiblement les mêmes qu’avant la guerre. La part de la région parisienne dans l’accroissement est passée de 35 à 41 %.
En 1936, le gouvernement de Front populaire engage un processus de décentralisation industrielle, en choisissant le Sud-ouest pour le développement de l’industrie aéronautique. C’est une mesure de sécurité, en prévision d’une éventuelle invasion. Il n’est pas question d’aménagement du territoire. La notion n’existe pas encore.
L’idée d’une politique territoriale a vu le jour sous Vichy, dans la plus grande discrétion. Le régime a crée une nouvelle direction centrale, intitulée Direction générale à l’équipement national (DGEN) qui regroupe des centaines de hauts fonctionnaires, dont une belle proportion de polytechniciens, et qui est chargée de réfléchir à la coordination spatiale des politiques d’équipement. Elle fait des études ; elle prépare des textes législatifs ; elle réfléchit au territoire, à l’urbanisme, aux politiques territoriales. Elle renvoie ses documents à Vichy et, à partir de 1943, elle s’arrange pour les faire parvenir à Londres. Cette production considérable – et novatrice – n’aura évidemment pas un grand impact public, même si un certain nombre de textes de lois préparés par elle ont été ensuite repris après la Libération. Les grandes idées maniées au sein de la DGEN ont fourni la matière du célèbre ouvrage de Jean-François Gravier Paris et le désert français. Cet un ouvrage très important a constitué la référence des discours territoriaux pendant une génération. Il dresse le troisième procès de Paris (après le foyer de subversion et le tombeau de la race) accusé cette fois de désertifier la France. Ce troisième procès ressemble beaucoup au deuxième ; la nouveauté, c’est le thème du désert, devenu le grand épouvantail du discours territorial.
L’ouvrage de Gravier sera à la base de la politique territoriale de la IVe République. L’idée est qu’il faut arrêter la croissance parisienne et « revitaliser » la province. Pourquoi faire monter la jeunesse à Paris au lieu de l’utiliser sur place, avec tous les avantages économiques et politiques qui en résultent ? Cela va se traduire par deux grandes politiques : la décentralisation industrielle d’une part, le freinage de la capitale d’autre part. La décentralisation industrielle prend son essor dans les années cinquante et se déploie pleinement dans les années soixante. L’idée est simple : toute délocalisation industrielle de la région parisienne vers la province est par définition positive. Elle soulage Paris de sa surcharge pondérale et elle active une province qui en a bien besoin. Le deuxième axe concerne l’urbanisme parisien : il faut arrêter la croissance ; cela donnera le PADOG (Plan d’aménagement et d’organisation générale) de la région parisienne dont l’idée directrice est de boucler la capitale par une ceinture verte et une autoroute de contournement (l’ARISO ou Autoroute interurbaine de Seine-et-Oise). Le PADOG développait un raisonnement intéressant en faisant remarquer que l’espace de banlieue était mal utilisé et que l’on pouvait faire de grands progrès en « restructurant » la banlieue.
 
• L’inflexion gaulliste
 
 
En fait ce Plan n’a pas eu d’effet car il fut abandonné avant même d’être ratifié. C’est qu’entre-temps on avait changé de République, et à partir de 1962, une fois la guerre d’Algérie terminée, de Gaulle prend en mains le développement du pays. Paris sera au premier plan des préoccupations avec le rapport Maspétiol et surtout la mission confiée à Paul Delouvrier de mettre en place le District de la région parisienne et d’élaborer un nouveau Schéma de développement. Ce sera le SDAURP de 1965 (le Schéma directeur d’aménagement et d’urbanisme de la région parisienne). Le discours est entièrement nouveau ; il rompt radicalement avec tous les propos tenus sur Paris, et pas seulement par la IVe République. De tous temps et depuis des siècles (à la seule exception de l’épisode haussmannien), le discours sur Paris est un lamento sur l’excès parisien et la nécessité de freiner la croissance du monstre. Le nouveau discours part de la construction européenne et pose comme objectif de faire de Paris la capitale de l’Europe. N’oublions pas qu’en 1965 nous sommes encore dans l’Europe des Six, que le Royaume-Uni et Londres ne sont pas concernés, que l’Allemagne joue encore le profil bas et n’a pas de capitale ; il n’était pas aberrant d’imaginer Paris comme capitale des affaires en Europe, et l’installation d’IBM-Europe à La Défense en apportera la démonstration. Le SDAU fixe des orientations claires et cohérentes pour le développement de la capitale :
  • une nouvelle centralité organisée sur le binôme Paris-La Défense : La Défense est promue comme pôle d’affaires international, chargée de recevoir les bureaux par millions de m2, dans un espace neuf, entièrement conçu à cet effet. Dans Paris même, on incite à la transformation des logements en bureaux.
  • une nouvelle forme d’extension : les villes nouvelles devront recevoir et organiser la croissance, loger la main-d’œuvre des activités centrales. Elles seront développées sur les plateaux agricoles de grande périphérie, en rupture avec la banlieue traditionnelle. Celle-ci doit se restructurer autour des trois nouvelles préfectures (Nanterre, Créteil, Bobigny), mais elle doit surtout être taillée en tranches à grands coups d’autoroutes de liaison reliant le centre aux villes nouvelles et à la province. La banlieue traditionnelle et surtout la « ceinture rouge » sont les parents pauvres de l’urbanisme parisien.
  • un nouveau système de transport : c’est le RER qui, comme son nom l’indique, change d’échelle et assure en particulier les liaisons entre les centres et les nouvelles urbanisations.
Si cette démarche est en rupture forte avec la précédente concernant le développement de la capitale, elle maintient le projet lourd de décentralisation industrielle. Alors que la IVe République voulait déménager les industries pour réduire la poids de Paris, la Ve République le veut aussi, mais pour faire de la place aux nouvelle activités. La ligne est simple : les affaires à Paris, l’industrie en province. La désindustrialisation va se poursuivre et même s’accentuer, poussant à la déstabilisation des banlieues ouvrières, ce qui était au demeurant tout à fait conforme aux perspectives du SDAURP et aux options politiques du régime.

Population (en 1000) 1946 1968 écart TCA
France entière 40125 49914 9789 1
Région parisienne 6415 9314 2899 1,7
Province 33710 40600 6890 0,8
Part de la RP en % 16 18,7 30

Ces options territoriales ont été couronnées de succès. Ce qui s’est passé depuis est, dans les grandes lignes, conforme aux orientations de l’époque. Les causes de ce succès sont complexes et ne correspondent pas forcément aux calculs qui avaient été faits : la décentralisation industrielle a fonctionné jusqu’en 1975 au-delà même des espérances des pouvoirs publics ; c’est qu’en fait elle correspondait parfaitement aux souhaits des entreprises qui, à l’époque, cherchaient avant tout des bassins d’OS, une main-d’œuvre nombreuse, jeune et disciplinée. La France rurale du Bassin parisien et de l’Ouest, à moins de 250 km de Paris, correspondait exactement à ces critères. Les grandes infrastructures, RER et villes nouvelles ont été réalisées grâce à l’aisance des finances publiques jusqu’en 1975. Le marché des bureaux parisiens a été très porteur, non pas tant du fait de la demande internationale qu’à la suite des transformations des grandes entreprises françaises qui ont développé en région parisienne (Paris et Hauts-de-Seine essentiellement) les fonctions de gestion et de conception, elles-mêmes en plein développement. Paris est devenu le siège social et le bureau d’études de la France. Cela concerne toutes les entreprises, mais plus particulièrement le complexe militaro-industriel qui a connu un développement spectaculaire avec la force de frappe nucléaire et qui est localisé avant tout en région parisienne.
À partir de 1975, la conjoncture est profondément modifiée : l’emploi industriel de province subit des réductions considérables ; les postes d’OS connaissent les dégraissages en série. La région parisienne est forcément moins touchée par ce processus, alors que les fonctions de gestion et de conception continuent à se développer. Jusqu’au milieu des années quatre-vingt-dix, l’Île-de-France apparaît relativement favorisée, avec des taux de chômage inférieurs à la moyenne nationale.
 
• Une division spatiale du travail
 
 
En fait, c’est un nouveau rapport Paris-province qui s’est mis en place, sur la base de la hiérarchisation spatiale du système économique : l’exécution est pour la France profonde, alors que les fonctions d’encadrement et de conception sont d’autant plus parisiennes qu’elle sont d’un niveau plus élevé. La société parisienne est différente, avec une sous-représentation des catégories ouvriers-artisans et une sur-représentation des cadres et ingénieurs. Le barreau de Paris compte déjà plus de la moitié des avocats de France et cette proportion augmente avec le développement du droit des affaires.
La région parisienne se distingue aussi par le profil de l’emploi féminin ; l’écart des taux d’activité féminins entre Paris et la province s’est réduit avec la généralisation du travail des femmes, mais Paris se distingue comme le lieu qui permet l’accès des femmes aux postes d’encadrement, alors que l’emploi féminin de province reste massivement un emploi d’exécution. Autrement dit, en matière de modèle culturel, Paris reste la locomotive de la France.

Population (en 1000) 1968 1999 écart TCA
France entière 49914 58520 8606 0,5
Région parisienne 9314 10926 1612 0,5
Province 40600 47594 6994 0,5
Part de la RP en % 18,7 18,7 18,7

Les croissances démographiques sont rigoureusement identiques en Île-de-France et en province et c’est même la région capitale qui fournit de la population au reste du pays, grâce à un taux de natalité plus élevé. Les vieilles accusations portées contre Paris en matière démographique sont dépassées depuis longtemps. Le tournant se situe à la Libération, avec la politique du logement social et les politiques familiales. La natalité parisienne est supérieure à celle de la province grâce à un niveau de fécondité comparable et à une structure par âges plus favorable. Le solde migratoire est bénéficiaire pour le province. Le vieux mouvement d’échanges de population (arrivée des jeunes provinciaux et retour des retraités) s’est modifié. Paris continue à accueillir les jeunes gens en quête d’emploi et en particulier les jeunes diplômés, mais le mouvement inverse s’engage dès la quarantaine, c’est-à-dire dans la force de l’âge. Il concerne des personnes qualifiées qui se dirigent avant tout vers les grandes villes de province.
En effet, un changement discret mais profond s’est accompli au cours des dernières décennies ; il concerne la dizaine de grandes villes que l’on qualifiait dans les années soixante de métropoles d’équilibre. Ces villes ont connu un développement qualitatif important qui résulte plus de leur propre dynamique que de l’action de l’État. Il a fallu trente ans pour déménager une école normale supérieure à Lyon, mais entre-temps Lyon et bien d’autres sont devenues de véritables capitales régionales et des villes de standing européen. Désormais, le problème territorial français se pose clairement à l’échelle européenne ; le projet gaullien de 1965 était déjà européen quand il voulait faire de Paris la capitale des affaires en Europe continentale. Mais nous n’en sommes plus là. La capitale des affaires est et restera Londres et ce n’est pas sur ce thème que l’on pourra définir le rôle de Paris.
La France a hérité de son histoire une métropole mondiale et une douzaine de grandes villes de gabarit européen (Lyon, Lille, Marseille, Bordeaux, Nantes, Toulouse, Strasbourg en premier rang, Rouen, Rennes, Grenoble, Nice, Nancy-Metz, Montpellier-Nîmes en deuxième ligne). Le problème est de savoir utiliser au mieux ces atouts, de promouvoir la complémentarité entre ces deux échelons. Il y a des fonctions et des équipements qui doivent être situés en région parisienne, que ce soit l’École nationale d’administration ou le hub aérien intercontinental. Mais il y a aussi beaucoup d’activités regroupées en région parisienne qui pourraient fonctionner tout aussi bien en coordination avec Lille ou Lyon. La difficulté tient au fait que les décisions en ce domaine ne relèvent que très faiblement de l’État et beaucoup plus des entreprises. L’État ne peut être qu’un incitateur – ce qui n’est pas négligeable.
La première caractéristique de la géographie française est que la capitale est la seule grande ville intérieure ; toutes les métropoles de province sont en position portuaire ou frontalière et ont donc vocation à l’ouverture internationale, chacune dans son secteur, alors que Paris a une vocation généraliste et mondiale. S’il est aujourd’hui communément admis que l’opposition Paris/province n’a pas de sens et qu’il faut raisonner en termes de complémentarité, on éprouve de grandes difficultés à définir clairement le contenu de ces complémentarités et plus encore à les mettre en œuvre.
 
• Vers un rééquilibrage ?
 
 
Le discours du SDAURP de 1965 comportait une dénonciation forte du développement dit en tache d’huile et justifiait le parti des villes nouvelles par la volonté de contrer cet étalement. Cette démarche a été tenue jusqu’en 1975, mais depuis toutes les politiques du logement et, il faut bien le dire, la décentralisation ont joué en faveur de l’étalement. L’habitat individuel tend à occuper les vastes espaces intermédiaires qui étaient censés rester agricoles. La région parisienne actuelle ne fonctionne plus simplement comme un ensemble centralisé, polarisé par son centre. La couronne périphérique a connu un développement rapide, aussi bien pour la résidence que pour les activités. Les liaisons directes entre les périphéries connaissent les plus fortes croissances, ce qui constitue une structuration nouvelle, très différente de celle que le SDAU avait prévue. Ces nouvelles liaisons sont entièrement routières et la saturation de la A86 en est une illustration permanente. Il y a un contraste flagrant entre les proclamations d’intention et la réalité d’une urbanisation qui reste massivement fondée sur le transport automobile.
En fait, la période commencée en 1965 est bel et bien achevée et on continue sur cette lancée quand bien même les données de base sont différentes. La dernière révision du SDAU (sous le gouvernement Rocard) a introduit des nouveautés importantes et en particulier les trois pôles de développement de banlieue (Seine-amont, Plaine-Saint-Denis, Billancourt), mais il est permis de penser que le temps n’est plus aux révisions. Il s’agit aujourd’hui de reposer les problèmes de développement de la région capitale et de repenser les doctrines et les outils de l’urbanisme.
La région urbaine de Paris s’étend bien au-delà de l’Île-de-France, débordant largement sur l’Oise et l’Eure-et-Loir, en particulier. On a affaire aujourd’hui à un ensemble d’environ douze millions d’habitants. Cela pose un problème institutionnel complexe qui fait intervenir cinq niveaux de compétences, national, régional, départemental, intercommunal et communal (avec confusion du départemental et du communal dans le cas de Paris 75). À ces cinq niveaux, il faut adjoindre les grands organismes publics jouant un rôle de premier plan comme la SNCF ou Aéroports de Paris. L’État et la région sont des acteurs globaux alors que le département et la commune constituent le couple du local.
L’intercommunalité est plus difficile à mettre en œuvre qu’en province ; les communes de la région parisienne sont particulièrement jalouses de leurs prérogatives – et il y a à cela des raisons objectives qui doivent être prises au sérieux. D’une part, l’intégration même de l’agglomération ne facilite pas le développement de solidarités spatiales à un niveau pluricommunal ; d’autre part, les populations sont d’autant plus attachées à leur cadre communal que c’est le seul niveau de référence « à taille humaine » dans un ensemble aussi vaste. Ajoutons que pour les couches sociales à faibles revenus, l’échelon communal est aussi un cadre de défense contre la pression croissante du marché foncier ; c’est d’ailleurs ce qui explique le maintien des municipalités communistes dans l’ancienne « banlieue rouge ». L’intercommunalité en milieu mégapolitain doit être conçue de manière spécifique, en s’adaptant très finement à des enjeux locaux qui peuvent être de contenus très différents.
Dans ces conditions, la formule contractuelle est certainement la plus efficace – et c’est bien dans ce sens que les choses évoluent aujourd’hui. Mais dans un système de relations contractuelles, la question est de connaître le poids réel des différents acteurs dans la négociation. Par ailleurs, il y a un risque qu’une négociation tous azimuts ne dégénère en un marchandage généralisé où l’on ne retrouve plus de ligne directrice ; il est donc indispensable que l’État affiche clairement les orientations permettant à chacun – et en particulier aux citoyens – de se retrouver et de savoir quelles sont les références en matière de développement social et spatial. •
 
NOTES
 
[*] Géographe, spécialiste de l’aménagement du territoire.
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