Mouvements 2001/2
Mouvements
2001/2 (no14)
176 pages
Editeur
Site Web
I.S.B.N. 2-7071-3420-1
DOI 10.3917/mouv.014.0117
A propos de cette revue Site Web
Acheter en ligne

Ce numéro ou un abonnement.
Papier et électronique

Ajouter au panier Ajouter au panier - Mouvements
Mouvements 2001/2 (no14) 11.5 €

Versions papier et électronique : le numéro est expédié par poste.
Il est également accessible immédiatement en ligne.

Abonnement 4 numéros à partir du n°2011/HS 52 €
Abonnement 4 numéros à partir du n°2012/1 52 €
Abonnement 4 numéros à partir du n°2011/4 52 €

Versions papier et électronique : les numéros sont expédié par poste
au fur et à mesure de leur parution.
Tous les numéros en ligne sont immédiatement accessibles.

ATTENTION : cette offre d'abonnement est exclusivement réservée
aux particuliers. Pour un abonnement institutionnel, veuillez
vous adresser à l'éditeur de la revue ou à votre agence d'abonnements.

Cairn.info respecte votre vie privée
Alertes e-mail

Recevez des alertes automatiques relatives à cet article.

S'inscrire Alertes e-mail - Mouvements

Être averti par courriel à chaque nouvelle parution :
d'un numéro de cette revue
d'une publication de Pierre-Jean Andrieu
d'une publication de Francine Labadie
d'une citation de cet article

Votre adresse e-mail

Gérer vos alertes sur Cairn.info

Cairn.info respecte votre vie privée
Thèmes

Vous consultezLa jeunesse dans la succession des générations

AuteursPierre-Jean Andrieu du même auteur

Francine Labadie[*] [*] Respectivement chargé de mission au Commissariat général...
suite
du même auteur



La jeunesse est une construction sociale qui relève de choix collectifs. En partant de ce constat, le rapport du Commissariat général du plan, sur lequel se fonde le présent article, insiste sur la dimension symptomatique du malaise actuel de la jeunesse au regard d’une crise globale de la reproduction générationnelle. À l’opposé d’un traitement catégoriel, c’est une véritable action collective tournée vers le droit à la mobilité pour tous qui est ici proposée.

2 Le malaise qu’éprouve la société française vis-à-vis des jeunes est profond. Il s’exprime de manière récurrente dans les médias à travers deux questions principales : les difficultés d’entrée dans la vie active et la violence. Ce malaise est d’autant plus fort que les efforts de la collectivité publique en direction des jeunes se sont considérablement accrus et diversifiés au cours des vingt-cinq dernières années. Ce malaise ne tient pas au fait que l’action publique ait été inopérante vis-à-vis de la situation des jeunes, bien au contraire : les politiques publiques ont substantiellement transformé les conditions de vie des jeunes tout comme elles ont largement contribué à reconfigurer cette période de la vie en allongeant la jeunesse. Le malaise exprime bien plus une certaine perplexité quant au décalage entre les intentions initiales et les effets produits, perplexité par exemple face au chômage et à la précarité de nombre de jeunes sur le marché du travail, alors même que des investissements considérables ont été réalisés dans le domaine éducatif et que des dispositifs d’insertion ont été inventés pour favoriser l’accès à l’emploi ; perplexité quant à la montée de la violence et des incivilités quand bien même les programmes axés sur la socialisation se sont multipliés.

3 Ce malaise conduit à s’interroger plus largement sur les choix collectifs qui concernent l’intégration de la jeune génération dans la société, aux côtés des autres générations. L’action publique offre-t-elle de véritables points d’appui aux jeunes dans le processus d’autonomisation, d’accès aux responsabilités qui caractérise cette période de la vie ?

4 Ce questionnement est à l’origine du lancement d’une réflexion début 1999 au sein du Commissariat général du plan (CGP) sur le thème « Jeunes et politiques publiques » afin d’étudier – de manière prospective – les voies possibles d’une reconceptualisation et d’un renouvellement des politiques publiques s’adressant aux jeunes. C’est sur la base des conclusions de ce travail que nous nous appuierons pour proposer une perspective et des réponses alternatives à celles existant actuellement dans le débat public, relatives à « l’autonomie de la jeunesse ».

5 Nous reviendrons dans un premier temps sur le diagnostic porté par Pouria Amirshahi sur l’évolution de la situation des jeunes. Si nous partageons largement l’analyse proposée concernant l’accroissement de la dépendance financière des jeunes et les effets infantilisants et déresponsabilisants qu’elle peut entraîner, nous sommes amenés, sur la base des travaux conduits par le CGP, à souligner que l’évolution de la situation des jeunes et la configuration de la période de jeunesse sont très largement le produit des mouvements à l’œuvre dans la société et des politiques publiques qui tentent de les orienter ou d’en contenir les effets.

6 Nous sommes amenés, comme l’avait fait Pierre Bourdieu[1] [1] « La jeunesse n’est qu’un mot ». ...
suite
, à dire que la jeunesse est une construction sociale et qu’en tant que telle elle relève largement de choix collectifs. En d’autres termes, la réalité, telle que nous la mettons en forme, n’a rien d’inéluctable.

7 C’est sans doute parce que la commission « Jeunes et politiques publiques » a adopté cet angle de vue que l’économie générale de ses propositions diffère fortement de celles avancées par Pouria Amirshahi alors même qu’elles sont inspirées des mêmes préoccupations, reconnaître aux jeunes une citoyenneté pleine et active.

8 Pour Pouria Amirshahi, il y a un problème social et politique de la jeunesse. Pour le traiter, il faut reconnaître pleinement l’émergence d’un nouvel âge de la vie en mettant en place un statut social de la jeunesse. Pour la commission « Jeunes et politiques publiques », s’il y a un problème social et politique de la jeunesse, ce problème est, comme l’avait souligné Pierre Bourdieu, le symptôme d’une crise de la reproduction, d’un grippage dans la succession des générations. Il faut donc s’attacher à recouvrer la capacité collective à gérer ce processus. Dans une société en mutation, la perspective proposée d’un droit à la mobilité pour tous peut y contribuer.

•L’évolution de la situation des jeunes, effets de période et choix collectifs

9 Le constat d’un accroissement de la dépendance des jeunes vis-à-vis de leurs familles au cours de la dernière décennie est largement partagé par tous ceux qui – chercheurs, responsables administratifs, acteurs sociaux, professionnels – observent, à un titre ou à un autre, l’évolution de la situation des jeunes. Les indicateurs sont là, justement mis en exergue par Pouria Amirshahi, pour attester de ce phénomène, que ce soit l’importance croissante, pour de nombreux jeunes – les étudiants bien sûr mais aussi les inactifs, voire certains actifs –, des aides financières procurées par leurs familles, que ce soit la prolongation de la cohabitation, ou encore le développement des aides en nature. Nous faisons nôtre, de la même manière, l’analyse selon laquelle il en découle une situation infantilisante et à certains égards déresponsabilisante pour les jeunes, alors même que ceux-ci sont considérés comme des citoyens sur le plan politique. Au-delà de ce constat, il est important de mettre au jour les processus à travers lesquels cette dépendance s’est construite.

La précarisation de la situation des jeunes est le résultat d’effets de période et de transformations du système productif

10 Quiconque cherche à comprendre le processus de précarisation auquel nombre de jeunes sont aujourd’hui confrontés est amené à se demander si celui-ci relève d’effets d’âge, d’effets de période – liés à un contexte particulier –, ou d’effets de génération – qui seraient la marque de transformations plus profondes de la société.

11 C’est désormais une banalité que de le souligner, la précarisation des jeunes renvoie tout d’abord fortement à la montée – à partir du milieu des années soixante-dix – d’un chômage massif qui correspond à un décalage croissant entre l’augmentation régulière de la population active et la stabilisation du volume d’emploi. Cette montée du chômage va, dans un premier temps, affecter les travailleurs employés dans un certain nombre de secteurs en crise qui seront concernés par des restructurations massives, puis elle va surtout se traduire par un arrêt des processus de recrutement des jeunes sortant du système scolaire, et notamment de ceux non ou peu qualifiés qui étaient auparavant appelés à occuper ces emplois en voie de disparition. Il s’agit bien là – même si on ne le reconnaît pas encore explicitement à l’époque – d’une forme de partage du travail entre générations.

12 Pour faire face à cette forte progression du chômage, que l’on va interpréter du point de vue de l’action publique en termes d’insuffisance de qualification et de coût du travail, deux leviers politiques vont être mobilisés, la politique d’éducation et la politique d’insertion professionnelle. L’extension de la scolarité et les dispositifs d’insertion vont tout à la fois permettre de tarir les flux d’entrée des jeunes sur le marché du travail et de préparer les jeunes à la reprise de l’emploi que l’on pense rapide tant l’on vit dans l’idée que l’on a affaire à une crise conjoncturelle.

13 Il faut attendre le début des années quatre-vingt-dix, et le développement du chômage chez les diplômés de l’enseignement supérieur, pour que l’on reconnaisse explicitement que le chômage des jeunes ne peut plus désormais être expliqué par l’insuffisance des qualifications et relève bien, dans un contexte global de pénurie d’emploi, d’un arbitrage entre générations.

14 Cet arbitrage entre générations n’est pas dû principalement au déficit d’embauche des jeunes ou à un quelconque ostracisme de la part des employeurs, il est lié aussi à la précarisation croissante des emplois sur lesquels les jeunes sont recrutés – comme d’ailleurs tous ceux qui sont sur le marché du travail à la recherche d’un emploi[2] [2] Dans les années quatre-vingt-dix, dans les cinq ans qui...
suite
. La précarisation de l’emploi des jeunes peut être analysée comme une forme de « dérégulation » du droit du travail, elle renvoie fortement aux évolutions du système productif lui-même, qui aboutit à une transformation du marché du travail.

15 Comme le soulignent Jean-Louis Beffa, Robert Boyer et Jean-Philippe Touffut[3] [3] « Les relations salariales en France : État,...
suite
, le passage d’un régime de croissance fordiste à un régime post-fordiste s’accompagne en effet de l’émergence de ces nouvelles relations d’emploi qui se restructurent autour de trois modèles.

16 Un modèle de « la stabilité polyvalente » dans lequel se retrouvent 40% des salariés du secteur industriel, de la banque et de l’assurance. Ces secteurs ont besoin d’un personnel stable mais qui doit s’adapter vite aux évolutions technologiques et manifester une forte polyvalence. Le deuxième modèle est celui de la « profession ». Il s’applique aussi bien aux opérateurs des marchés financiers qu’aux créatifs, aux consultants, aux professions artistiques et sportives. Ces emplois correspondent à 15% des salariés. La valeur des firmes qui les emploient repose entièrement sur le savoir-faire de leurs collaborateurs. Pour ces trois auteurs, le contrat de travail traditionnel est peu adapté à la nature des relations de travail qui lient ces salariés à leur entreprise. Enfin, le troisième modèle est celui de la « flexibilité de marché » qui correspond notamment aux caissières de supermarché et à la plupart des métiers de la restauration et de l’hôtellerie. Dans ces secteurs, « chacun peut s’insérer dans le travail sans formation lourde » et il n’y a pas, selon eux, relèvement des compétences.

17 Ces évolutions amènent ces auteurs à souligner la nécessité d’introduire de nouvelles régulations sur le marché du travail, de réinstitutionnaliser les relations d’emploi. L’enjeu est bien de faire en sorte que la flexibilité du système productif ne se traduise par une précarisation des trajectoires individuelles[4] [4] Voir le rapport Belorgey, Minima sociaux, revenus d’activité,...
suite
.

La dépendance des jeunes est liée aussi à la manière dont les politiques publiques ont organisé l’allongement de la jeunesse

18 La dépendance croissante des jeunes vis-à-vis de leurs familles est bien due, aujourd’hui, principalement aux difficultés liées à leur entrée dans l’emploi, mais elle relève aussi des choix collectifs qui ont été faits pour accompagner « l’allongement de la jeunesse » et qui se sont traduits, dans notre pays, par un renvoi des jeunes vers leurs familles.

19 Cette dynamique que nous avons qualifiée de « familialisation » du traitement des problèmes des jeunes est initiée avec la mise en place du RMI en 1988, et son renouvellement en 1992, qui introduit une majorité sociale à vingt-cinq ans, âge qui bornait déjà les mesures d’insertion professionnelle et le concept d’enfant à charge au titre de la législation fiscale.

20 Ce renvoi des jeunes à leurs familles va être en quelque sorte rendu plus pressant, d’une part, par la suppression dans le cadre de la loi de finances 1992 du bénéfice pour les jeunes qualifiés à la recherche d’un premier emploi de l’allocation d’insertion instituée en 1984, et, d’autre part, par la décision que prennent les partenaires sociaux de durcir les conditions d’indemnisation de chômage. Ces deux décisions vont priver plusieurs centaines de milliers de jeunes de ressources liées à des droits propres.

21 Cette « familialisation » renforcée est largement un processus par défaut au niveau de l’action publique. Elle s’inscrit dans le creux des décisions prises dans le champ de l’emploi, elle correspond également à l’inadaptation de la protection sociale face aux défis nouveaux que pose une société dominée par la mobilité.

22 La loi Famille de 1994 va en quelque sorte être le point d’orgue de cette évolution. Cette loi arrête en effet le principe d’un relèvement de l’âge de versement des prestations familiales – sans en fixer formellement la borne. Les débats qui accompagnent son adoption sanctionnent un accord de principe quant à la suppression de la référence à la poursuite des études, dans la définition du concept d’enfant à charge au titre de la législation familiale, au-delà de dix-huit ans. Depuis lors, les jeunes ouvrent droit pour leurs familles au versement d’allocations familiales jusqu’à l’âge de vingt ans, au versement des aides au logement et du complément familial jusqu’à l’âge de vingt et un ans, indépendamment de leur situation d’activité. Ainsi, cette extension de la catégorie « enfant à charge » (au sens de la législation familiale) à tous les jeunes jusqu’à 20/21 ans met en lumière un processus corollaire à la « familialisation « : la « naturalisation » de la jeunesse, c’est-à-dire la construction d’une catégorie « jeune » définie par l’âge. Ce processus n’est pas propre aux politiques de redistribution, il transparaît dans un ensemble de décisions qui relèvent de champs différents[5] [5] Cette construction de la jeunesse comme une catégorie en...
suite
. À travers lui s’opère un glissement progressif qui, partant dans les années quatre-vingt du traitement des problèmes spécifiques d’une fraction particulière de jeunes, va déboucher sur la prise en compte de la jeunesse comme une catégorie en soi. Il contribue à accréditer l’idée selon laquelle les problèmes des jeunes sont liés à l’âge, à considérer leurs problèmes comme des effets d’âge.

23 Ces dynamiques conjointes prennent appui – selon nous – sur une conception culturelle de la jeunesse, bien spécifique à la société française, dans laquelle être jeune c’est être dans la double dépendance de l’État et de la famille. Aujourd’hui, cette double tutelle s’est accrue (développement du système éducatif, multiplication des mesures d’insertion, etc.), sans pour autant reconnaître que l’allongement de la jeunesse qu’elle organisait ainsi s’accompagnait d’une transformation profonde de la composition de cette jeunesse, entre massification et « vieillissement ».

24 On ne peut donc se borner à souligner la prolifération des politiques publiques, leur incohérence, leur redondance. Ces limites sont réelles. Cependant, « l’institutionnalisation » qui s’est opérée au cours des vingt-cinq dernières années, à travers l’expansion et la diversification des dispositifs en direction des jeunes, a aussi nourri les deux dynamiques complémentaires que sont la familialisation et la naturalisation de la jeunesse. Ainsi, il apparaît aujourd’hui légitime de s’interroger sur les limites des politiques publiques. D’abord parce qu’elles ont favorisé le développement des inégalités. À cet égard, on notera que les risques « chômage et précarité » sont distribués de façon inégale. La précarité est particulièrement le lot des jeunes faiblement diplômés, alors que les autres jeunes, même s’ils sont confrontés aux difficultés que rencontrent tous les débutants, voient progressivement leur situation se stabiliser[6] [6] Voir en ce sens « “Génération 92” :...
suite
. Cet écartement des sorts après la scolarité au sein de la population jeune doit être mis en exergue. On ne peut amalgamer le devenir social des jeunes diplômés à celui des jeunes faiblement, voire non qualifiés. De la même manière, on ne peut confondre la précarité d’une fraction importante des jeunes actifs avec la précarité des étudiants, comme le montre le rapport de l’Observatoire de la vie étudiante[7] [7] C. Grignon, Les étudiants en difficulté, pauvreté et...
suite
. Rappelons à cet égard, que 62,8% d’étudiants n’ont aucune activité rémunérée pendant l’année universitaire et que parmi ceux qui ont une activité, 40,5% travaillent occasionnellement, 17,9% au moins à mi-temps et 15,7% à plein temps (5,8% de l’ensemble).

25 Il faut par ailleurs souligner la croissance des inégalités intergénérationnelles. L’arbitrage collectif qui s’est opéré entre le partage des revenus salariaux et des revenus du patrimoine a favorisé ceux qui détiennent le patrimoine aux dépens de ceux qui se lancent dans la vie professionnelle. Il est sans doute trop tôt pour savoir si ce démarrage plus difficile dans la vie produira un « effet de génération négatif » (L. Chauvel) ou si une nouvelle phase économique permettra un rééquilibrage entre générations. Ensuite, car les mutations à l’œuvre dans les sociétés développées, mutations technologiques, économiques, mais aussi anthropologiques, les problèmes et les risques nouveaux qui en découlent, obligent à réinscrire l’évolution de la situation des jeunes dans ces transformations sociales, dans le temps long, dans l’organisation de la succession des générations.

26 Les modalités peu satisfaisantes de l’allongement de la jeunesse ne signalent par conséquent pas les difficultés de notre société à reconnaître l’émergence d’un hypothétique « nouvel âge de la vie » – la jeunesse, de seize à vingt-cinq puis trente ans… –, elles sont le symptôme de sa difficulté à formuler des arbitrages entre générations, adaptés aux défis de l’entrée dans une société de la connaissance. Tel est le principal enjeu d’un renouvellement des conceptions des politiques publiques en direction des jeunes.

•Une autre perspective, la mise en place d’un droit de l’éducation et de la formation tout au long de la vie

27 Si l’on accepte l’analyse que l’on vient de proposer, on est enclin à adopter une perspective différente de celle proposée par P. Amirshahi. Plutôt que d’acter l’existence d’un problème social et de le traiter à travers une politique sociale, la commission « Jeunes et politiques publiques » propose de mettre en place une politique dont l’ambition est de créer les conditions d’accueil et de sécuriser les parcours de la nouvelle génération dans une société de la connaissance dominée par la mobilité. L’entrée dans la société de la connaissance implique que les individus aient un niveau d’éducation, de qualification et de compétences qui leur permettent d’être plus à même de lire la société – aujourd’hui plus complexe – et de participer sous des formes renouvelées au débat démocratique, en tant que travailleurs, de participer à des organisations productives désormais plus flexibles.

28 Autour d’un axe central qui est le droit de l’éducation et de la formation tout au long de la vie, droit individuel de tirage social, géré collectivement, qui n’est pas propre à un âge de la vie, s’articulent ainsi une série de propositions, relatives à la poursuite des transformations du système éducatif, à la régulation du marché du travail, à une reconnaissance mieux affirmée de la fonction éducative de la famille, à la relégitimation des institutions s’adressant aux jeunes. Le droit à éducation tout au long de la vie trouve sa première source dans un capital initial de formation accordé à tout individu à sa naissance. Cette disposition vise à corriger les inégalités actuelles quant au bénéfice de l’investissement éducatif public, qui dépendent très largement de la durée et du profil de la formation initiale de chacun, et qui sont redoublées en quelque sorte par des inégalités très fortes en matière de formation continue. Ce droit correspond à vingt années de formation. La première utilisation de cette créance sur la collectivité doit permettre d’acquérir un socle de culture et une qualification correspondant à la « formation première ». Cette phase répond à une obligation collective et individuelle. Elle ne connaît aucune sélection mais s’organise autour d’un objectif clair de résultat pour chaque jeune. Par la suite, le capital initial, s’il n’est pas entièrement consommé dans des études continues, vient s’ajouter aux droits nouveaux à formation nés de l’exercice d’une activité professionnelle ; l’ensemble de ces droits peuvent être utilisés à tout moment. L’effectivité du droit est garantie par un service public de l’éducation et de la formation tout au long de la vie assurant la régulation entre les différentes possibilités qui s’ouvrent à chacun. C’est dans ce cadre que l’on peut repenser les conditions de passage de l’école à l’emploi et la question des ressources des jeunes. La collectivité a une obligation, celle de garantir à tout jeune la possibilité de se former et d’acquérir une expérience professionnelle. L’ambition est de rendre plus ouvert pour chaque jeune, indépendamment des ressources des parents, le choix entre études à temps plein, mixage formation-emploi, dont l’alternance est un support privilégié, entrée dans l’emploi et possibilité de formation récurrente.

29 La proposition contribue positivement pour chaque jeune au processus de construction de son autonomie en facilitant son indépendance financière dans la mesure où tout jeune dispose de ressources qui sont liées à sa situation et non à son âge : lorsque le jeune se forme, il bénéficie dès dix-huit ans d’une allocation de formation, il dispose d’un salaire lorsqu’il travaille. Ainsi à partir de la majorité civile, le jeune ne serait plus considéré comme un « grand enfant » à charge au titre de la législation familiale et fiscale. Il constituerait un foyer fiscal autonome. Les attributs du droit individuel auxquels il peut alors prétendre (droit à formation ou/et à expérience professionnelle, allocation de formation) se substituent aux prestations familiales, au quotient familial, aux bourses d’études, au supplément familial spécifique aux agents des fonctions publiques.

30 Les dispositions liées au droit individuel à l’éducation-formation tout au long de la vie permettent par conséquent d’aborder la question des ressources des jeunes, de tous les jeunes, dans une dynamique qui ne relève ni d’un statut d’étudiant, ni d’un RMI jeune, ni d’une allocation universelle. Elles ne se situent pas non plus dans une perspective qui n’est pas celle de « l’autonomie de la jeunesse », notion qui ne peut être confondue avec celle d’indépendance, ainsi que l’a souligné récemment F. de Singly[8] [8] F. de Singly, « Penser autrement la jeunesse »,...
suite
en définissant la jeunesse comme période de la vie marquée par une forte dissociation entre l’autonomie et l’indépendance. « L’autonomie » peut être définie comme la capacité de se donner à soi-même sa propre loi. « L’indépendance » renvoie à la détention de ressources propres qui permettent de ne pas être sous la coupe des autres. La plupart des jeunes connaissent une importante « autonomie » dans leur sociabilité, leurs loisirs, dans leur vie sexuelle mais restent plus longtemps dans une dépendance financière vis-à-vis de leurs parents. L’accès à l’autonomie et l’accès à l’indépendance sont bien évidemment en forte interaction, cependant, il n’y a pas de règle générale, dans certains cas on peut être indépendant sans être autonome, comme on peut être tout à la fois dépendant et autonome.

31 Il ne s’agit pas de « reconnaître » les jeunes en leur attribuant une allocation « jeune » mais de permettre à tout jeune d’être acteur de son avenir à travers son investissement dans la formation et dans l’emploi, et ce faisant, de devenir ainsi auteur de notre devenir commun.

32 Ce cadre prospectif invite à une rupture avec les approches retenues jusqu’à présent. Là où dans bien des domaines la prégnance des problèmes a conduit à gérer de manière réactive l’évolution de la situation des jeunes, l’effort qui est proposé ici est de réinscrire la question jeune dans les mouvements de la société et de la référer aux défis que nous avons à relever. •

 

Notes

[ *] Respectivement chargé de mission au Commissariat général du plan et professeur associé à Paris VII, et chargée de mission au ministère de la Jeunesse et des Sports et doctorante en science politique (IEP de Paris). Tous deux sont rapporteurs de la Commission « Jeunes et politiques publiques » présidée par Dominique Charvet.Retour

[ 1] « La jeunesse n’est qu’un mot ».Retour

[ 2] Dans les années quatre-vingt-dix, dans les cinq ans qui suivent la sortie du système éducatif, les jeunes connaissent en moyenne quatre ou cinq situations professionnelles, un tiers seulement d’entre eux ont travaillé dans une seule entreprise.Retour

[ 3] « Les relations salariales en France : État, entreprises, marchés financiers », Fondation Saint-Simon, 1999.Retour

[ 4] Voir le rapport Belorgey, Minima sociaux, revenus d’activité, précarité, CGP, La Documentation française, 2000.Retour

[ 5] Cette construction de la jeunesse comme une catégorie en soi est également perceptible – à titre d’exemple – dans le champ de l’emploi, cf. les emplois-jeunes.Retour

[ 6] Voir en ce sens « “Génération 92” : profil, parcours et emplois en 1997 », Bref, Cereq, janvier 1999.Retour

[ 7] C. Grignon, Les étudiants en difficulté, pauvreté et précarité, OVE, mai 2000. Selon ce rapport la précarité en milieu étudiant désigne « l’accroissement des risques d’échec ou d’abandon qui résulte de la concurrence entre l’exercice d’une activité rémunérée et les exigences des études. »Retour

[ 8] F. de Singly, « Penser autrement la jeunesse », Lien social et politiques, RIAC, 43, printemps 2000.Retour

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Pierre-Jean Andrieu et Francine Labadie « La jeunesse dans la succession des générations », Mouvements 2/2001 (no14), p. 117-122.
URL :
www.cairn.info/revue-mouvements-2001-2-page-117.htm.
DOI : 10.3917/mouv.014.0117.