2001
Mouvements
Livres
À propos du féminisme
Agathe Gestin
Geneviève Pruvost
Les théorisations féministes tendent à radicalement changer les
façons de penser la société. Le travail, la famille et la politique, mais aussi
le temps, l’espace et les subjectivités, pour ne prendre que ces exemples, sont
traversés par des rapports sociaux de sexe. Autrement dit, leurs analyses en
termes de genre sont incontournables. Pourtant, on trouve en France de
nombreuses résistances à affronter cette transformation épistémologique du
postulat de la construction culturelle des identités de sexe. La sortie récente
d’un dictionnaire critique du féminisme est l’occasion d’établir un état des
débats qui traversent les féminismes et les études féministes dans notre pays.
Il se présente comme un outil indispensable pour les intégrer à l’ensemble des
grandes questions de société.
Dictionnaire critique
du féminisme. Le mot est jeté : les éditrices ne se cachent pas
derrière le terme vague et neutre de « genre » ou « masculin/féminin ». Il
s’agit bien de « féminisme ». L’ouvrage est significativement publié dans la
collection « politique d’aujourd’hui » et ce sont des manifestantes, poings
levés, munies d’un haut-parleur qui font la couverture. Le lecteur qui
penserait toutefois trouver un manuel sur le militantisme féministe des
origines à nos jours se serait trompé de texte. « Cet
ouvrage, le premier de ce type en France, ne cherche pas à mettre dans un ordre
alphabétique une somme de connaissances acquises ou les éléments d’un savoir
aux contours provisoirement délimités mais à ouvrir sur une problématique et
ses méthodes ». Le dictionnaire ne vise pas à rendre compte d’une période
particulière du mouvement féministe à la manière d’une encyclopédie historique,
il en expose les théories sociales et philosophiques. L’ambition est de
convaincre le public académique et non-académique des apports scientifiques des
« théorisations féministes ». Là encore, le mot est jeté : « théorisations
féministes » au pluriel. Comment les nommer autrement ? Il est difficile de
trouver un terme fédérateur pour désigner un champ d’étude qui cherche à se
faire un nom – et un renom : « rapports sociaux de sexe », « genre » au
singulier, « genres » au pluriel, « masculin (s)/féminin (s) », la liste serait
longue s’il fallait décliner tous les titres des études concernant la place des
hommes et des femmes. Les éditrices ont pris le parti de revenir à la source
commune à tous ces travaux, soit le féminisme. En affirmant clairement une
telle filiation, les éditrices prennent toutefois le risque de se fermer une
partie du lectorat masculin et féminin, qui se méfie, toutes générations
confondues, des labels en « isme » (marxisme, féminisme). Le
Dictionnaire critique du féminisme, à
première vue, pour un(e) non-initié(e), ne semble en effet concerner que les
femmes et il est suspecté de n’avoir aucune assise scientifique, puisqu’en
France, le terme est essentiellement militant. La forme même du dictionnaire,
le choix de la maison d’édition, le caractère synthétique et pédagogique des
articles de l’ouvrage traduisent pourtant une intention claire de diffusion
auprès d’un public large. Pourquoi un tel décalage entre le titre et le contenu
théorique de l’ouvrage ? C’est un pari. Une revendication – celle d’être à la
fois un mouvement politique et une pensée philosophique et sociale. Une
tentative de réhabiliter et d’imposer un titre qui « prendra » ou ne « prendra
» pas. Seul l’usage le dira. Dans l’immédiat, en dehors de quelques lieux
(Paris 8, le GEDISST, le MAGE à l’IRESCO, l’équipe Simone à l’université de
Toulouse, entre autres), les études dites « féministes » n’ont toujours pas de
légitimité institutionnelle dans les universités françaises. Dans les années
soixante-dix se sont développés aux États-Unis ou en Angleterre des
départements consacrés aux women’s
studies puis aux gay and lesbian
studies, enfin aux men’s
studies. Ces départements se sont ensuite nommés des
gender studies pour se dégager du
stigmate militant et apparaître comme des lieux de recherche véritablement
scientifiques. En France, la reconnaissance des théories féministes en tant que
théorie à part entière a pris un autre chemin : la plupart des féministes des
années soixante-dix ont refusé le jeu de l’entrisme universitaire et celles qui
se sont affirmées comme telles au sein de l’institution ont été marginalisées
jusqu’aux années quatre-vingt-dix. Le Dictionnaire critique du féminisme arrive au
terme de ce processus de disqualification comme le signe d’une possible
réhabilitation et d’une nouvelle visibilité dans le champ des sciences
sociales.
Loin de masquer leur ancrage politique, les éditrices affirment
tout simplement la fécondité de l’héritage militant en faisant la preuve de la
pertinence scientifique des concepts promus par les études féministes. Les
concepts de patriarcat, de division sexuelle du travail, de différence des
sexes, de genres ou rapports sociaux de sexe permettent de revisiter des champs
d’étude aussi variés que celui du travail, de la famille, la santé, la
sexualité, la politique, l’éducation, la nation, la mondialisation, et de
mettre au jour leur dimension sexuée. Le rappel d’une nécessaire prise en
compte de la part respective des hommes et des femmes dans tous ces domaines ne
suffit toutefois pas à définir le combat scientifique mené par les auteur(e)s
de l’ouvrage. « Ce dictionnaire est féministe parce qu’il pose comme centrale
la problématique de la domination entre les sexes et ses conséquences
[1] ». Il ne s’agit pas d’interroger en amont
la validité de la structure de la domination comme principe d’organisation des
relations sociales. La domination est posée comme un fait incontestable. La
réflexion se fait en aval. Parmi toutes les formes de domination (classe, «
race », etc.), quelle place accorder à la domination entre les sexes ? Les
auteur(e)s du dictionnaire divergent. Nicole-Claude Mathieu
[2] confère une dimension sexuée à la
domination : la domination est universellement masculine. Danielle
Kergoat
[3] Michelle
Perrot
[4] ou l’américaine
Judith Butler
[5], citée à
plusieurs reprises dans le dictionnaire, ne se prononcent pas aussi
unilatéralement sur la domination masculine et mettent l’accent sur les jeux de
domination entre chaque sexe (il y a des femmes dominantes/dominées d’une part
et des hommes dominants/dominés d’autre part). La domination entre les sexes ne
constitue en outre pas l’unique principe d’explication des relations sociales.
Elle peut être redoublée ou dépassée par d’autres dominations. Danielle Kergoat
met l’accent sur la complexité de cette interrelation, Michelle Perrot évoque
la possibilité d’émergence de contre-pouvoirs. D’autres comme Maurice
Godelier
[6] et Pierre
Bourdieu
[7], également
cités dans quelques articles, invoquent le consentement des dominées à leurs
domination. Ce point a été fortement contesté par Nicole-Claude Mathieu qui ne
voit pas comment les dominées pourraient participer à leur domination dans la
mesure où elles n’ont pas le même accès que les dominants à la connaissance des
instruments de leurs domination. Ces positions se rejoignent toutefois sur un
point : la marge de manœuvre laissée aux femmes est illusoire, elle est à lire
comme le signe d’une domination masculine voilée. Ces fractures théoriques ont
des conséquences politiques : comment concevoir la lutte pour l’égalité des
droits si la domination masculine est universelle et irréversible ?
L’historicisation du concept permet de sortir de cette impasse. Les relations
entre les sexes ne sont pas fondées en nature. Tou(te)s les auteur(e)s du
dictionnaire, ainsi que les théoricien(ne)s cité(e)s plus haut, partent du
postulat de la construction culturelle des identités de sexe.
La ligne de partage entre les théories se situe alors à un
autre niveau : y a-t-il seulement deux genres, le genre masculin et le genre
féminin ? Plus radicalement, la bicatégorisation en deux sexes biologiques
n’est-elle pas l’effet d’une interprétation, qui exclut, entre autres,
hermaphrodites et transsexuels ? En bref, la différence inscrite dans la
dissymétrie des corps, si l’on reprend la formule de Françoise Héritier
[8], est-elle un donné
irréductible ou une construction sociale ? Là encore, les auteur(e)s du
Dictionnaire critique du féminisme,
loin d’être dogmatiques en la matière, exposent la diversité des théories. Pour
les universalistes, la différence des sexes doit se dissoudre dans un accès
neutre à tous les domaines (il n’y a pas de spécificité masculine ou féminine).
Pour les différentialistes, les genres masculin et féminin constituent deux
entités séparées que l’expérience de la maternité et du phallus séparent. Pour
les
queer studies, il n’y a ni « un »,
ni « deux » genres, mais éclatement de l’unité et de la dualité. Judith Butler
part du principe postmoderne de la mort du sujet ou plus exactement de
l’avènement du sujet instable et pluriel. Elle estime que les études sur le
genre ont une idée trop essentialiste des deux sexes, tout en reconnaissant la
nécessité en son temps de l’invention de la catégorie « femme » pour fédérer la
lutte féministe. Chacune de ces théories induit en effet un engagement
politique différent : les femmes, par-delà leurs différences, peuvent se
constituer en groupe de pression avec des intérêts communs et défendre les
droits de « la » femme. La lutte féministe peut également s’articuler à
d’autres luttes. Ou encore, la lutte pour l’égalité des droits entre les sexes
peut passer par la subversion parodique de cette entité abstraite que constitue
« la » femme ou « l’» homme par des parades jetant le trouble sur les identités
sexuées et sexuelles.
Le débat sur la parité illustre ces désaccords entre
militant(e)s et théoricien(e)s féministes. Faut-il lutter pour les femmes en
tant que femmes ou les femmes en tant que membres du genre humain ? L’égalité
entre les sexes passe-t-elle par la reconnaissance des différences ou leur
dissolution ? La loi sur la parité semble induire qu’un rééquilibrage numérique
suffirait à changer le rapport de domination, comme si l’égalité n’était qu’une
question de nombre ou de simple mixité. Or, la cohabitation des deux sexes dans
un même espace en nombre égal ou inégal n’implique pas nécessairement qu’il y
ait égalité de statut réel ou symbolique, encore moins
interchangeabilité
[9].
Les femmes peuvent continuer à exercer des « métiers de femmes » et les hommes,
« des métiers d’hommes », tout en travaillant dans les mêmes lieux. Telles sont
les conclusions de l’article sur la mixité et la parité.
Le dictionnaire critique du féminisme se veut démystificateur.
« Pour le dire en peu de mots, il s’agit de transmettre une nouvelle grille de
lecture afin que le sens commun se transforme en sens critique
[10] ». Chaque article est à
cet égard un véritable tour de force. Les concepts et les sujet abordés sont
toujours resitués dans le champ général des sciences sociales et
philosophiques, pour être ensuite critiqués et enrichis par les apports à la
fois théoriques et empiriques des recherches féministes, qu’elles soient
récentes ou plus anciennes, nationales ou internationales, alors même que les
auteur(e)s ne disposent que de quelques pages. On ne peut que saluer le souci
d’exhaustivité de l’ouvrage, en dépit du format (trois cents pages,
bibliographie comprise), en regrettant toutefois que, faute de place, il n’y
ait pas eu d’article spécifiquement consacré à l’homosexualité, à la
masculinité et à la paternité.
Ces absences traduisent le souci de l’interrelation : la
masculinité est incluse dans l’article « féminité, masculinité, virilité ». La
paternité n’est cependant pas étudiée dans l’article sur la maternité et
n’apparaît pas dans le sommaire. Il faut en fait pister sa trace dans l’article
consacré à la famille. Est-ce parce que l’avènement des études sur la
masculinité en France est trop récent ? Si les débats sur les mères porteuses,
l’accouchement sous X, la pluriparentalité, l’adoption d’enfants par des
couples gays et lesbiens remettent en question le primat de la mère biologique
et symbolique, ils font tout autant vaciller le modèle normatif du père comme «
tiers » nécessaire à la rupture du lien entre l’enfant et la mère ou encore
comme géniteur dont le rôle se borne à alimenter la famille de ressources
économiques sans pour autant prodiguer de soins quotidiens. Une critique
radicale de la division sexuelle du travail au sein de la famille implique en
effet une permutation possible et une désexuation totale des rôles.
Quant à l’homosexualité, elle est incluse dans les articles sur
la « Différence des sexes », « Sexe et genre », « Sexualité ». Le choix d’une
telle distribution est tout à fait à l’image d’une partie de la pensée
féministe française, aussi bien militante qu’universitaire. Les mouvements gays
et lesbiens, ainsi que les mouvements de libération des hommes n’ont pas eu le
même poids en France qu’outre-Atlantique où la critique de la domination
masculine s’est assortie d’une critique de l’hétérosexisme. Il a donc paru
évident aux chercheur(e)s anglo-saxons, issu(e)s de ces mouvements, d’articuler
genre et sexualité. Être un homme ou femme dans la norme, c’est participer à la
reproduction hétérosexuelle des êtres et des biens et à son appropriation
masculine. Les marginaux sont les hommes et les femmes qui ne respectent pas
les normes de comportement de leur genre, tout en contestant le modèle andro et
hétéro-centré.
Aucune nomenclature n’est parfaite. Le
Dictionnaire critique du féminisme est
à lire comme un état des lieux des études féministes et des études de genre,
telles qu’elles sont diffusées en France. Il serait donc vain de reprocher à
l’ouvrage d’être ce qu’il n’est pas. Il faut lire et relire chaque article, les
croiser en suivant les pistes lancées par la liste des renvois, se référer à la
bibliographie proposée et admettre la règle du jeu : un dictionnaire – quel
qu’en soit le volume – est par définition synthétique. L’important est que soit
restituée la diversité des positions théoriques. Les auteur(e)s remplissent
pleinement cette mission en démontrant que la pensée féministe, loin d’être une
pensée unique, diverge selon les époques, les pays et les disciplines. Les
néophytes sur la question comme les spécialistes ont enfin à leur disposition
un ouvrage de référence qui leur permette de démêler la complexité de cette
nébuleuse théorique et lexicale : rapports sociaux de sexe,
gender, genre au singulier, genres au
pluriel, masculinité, virilité, féminité. Le Dictionnaire critique du féminisme s’est imposé
en quelques mois comme un « classique » du genre. •
[1]
Op. cit.,
p.IX.
[2]
L’anatomie politique.
Catégorisations et idéologies du sexe, Côté-femmes, « Recherches »,
1991.
[3]
« À propos des rapports sociaux de sexe »,
Revue M, avril-mai 1992, n°53-54,
pp.16-20.
[4]
« La sexuation de l’Histoire »,
in Dictionnaire critique du féminisme,
op. cit. ;
Les femmes ou les silences de
l’Histoire, Flammarion, 1998.
[5]
Judith Butler est la figure de proue des
queer studies aux États-Unis.
Queer signifie en anglais « sale pédé
», puis par extension, « bizarre, étrange ». Des militants gays et lesbiens se
sont réappropriés le terme à la fin des années quatre-vingt aux USA pour
afficher sur le mode parodique leur identité sexuelle et sexuée en prônant les
mouvements transsexuels, transgenres et le transvêtisme. Ce mouvement est
d’emblée relayé par les études universitaires postmodernes. La théorie
queer s’élabore à partir des textes de
Deleuze, Lyotard, Derrida et Foucault remettant en question la notion de sujet.
Cf. J.
Butler,
Gender
trouble, Routledge, New York, Londres, 1990 ;
Bodies that matter,
ibid., 1993.
[6]
La production des grands hommes :
pouvoir et domination masculine chez les Baruya de Nouvelle-Guinée,
Fayard, 1982.
[7]
La domination
masculine, Seuil, 1998.
[8]
Masculin/Féminin. La pensée de la
différence, Odile Jacob, 1996.
[9]
C.
Zaidman,
La mixité à l’école primaire,
L’Harmattan, 1996.
[10]
Dictionnaire critique du
féminisme,
op. cit.,
p.IX.