Mouvements
La Découverte

I.S.B.N.2-7071-3488-0
224 pages

p. 174 à 177
doi: en cours

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Livres

no15-16 2001/3

2001 Mouvements Livres

À propos du féminisme

Agathe Gestin Geneviève Pruvost
Les théorisations féministes tendent à radicalement changer les façons de penser la société. Le travail, la famille et la politique, mais aussi le temps, l’espace et les subjectivités, pour ne prendre que ces exemples, sont traversés par des rapports sociaux de sexe. Autrement dit, leurs analyses en termes de genre sont incontournables. Pourtant, on trouve en France de nombreuses résistances à affronter cette transformation épistémologique du postulat de la construction culturelle des identités de sexe. La sortie récente d’un dictionnaire critique du féminisme est l’occasion d’établir un état des débats qui traversent les féminismes et les études féministes dans notre pays. Il se présente comme un outil indispensable pour les intégrer à l’ensemble des grandes questions de société.
Dictionnaire critique du féminisme. Le mot est jeté : les éditrices ne se cachent pas derrière le terme vague et neutre de « genre » ou « masculin/féminin ». Il s’agit bien de « féminisme ». L’ouvrage est significativement publié dans la collection « politique d’aujourd’hui » et ce sont des manifestantes, poings levés, munies d’un haut-parleur qui font la couverture. Le lecteur qui penserait toutefois trouver un manuel sur le militantisme féministe des origines à nos jours se serait trompé de texte. « Cet ouvrage, le premier de ce type en France, ne cherche pas à mettre dans un ordre alphabétique une somme de connaissances acquises ou les éléments d’un savoir aux contours provisoirement délimités mais à ouvrir sur une problématique et ses méthodes ». Le dictionnaire ne vise pas à rendre compte d’une période particulière du mouvement féministe à la manière d’une encyclopédie historique, il en expose les théories sociales et philosophiques. L’ambition est de convaincre le public académique et non-académique des apports scientifiques des « théorisations féministes ». Là encore, le mot est jeté : « théorisations féministes » au pluriel. Comment les nommer autrement ? Il est difficile de trouver un terme fédérateur pour désigner un champ d’étude qui cherche à se faire un nom – et un renom : « rapports sociaux de sexe », « genre » au singulier, « genres » au pluriel, « masculin (s)/féminin (s) », la liste serait longue s’il fallait décliner tous les titres des études concernant la place des hommes et des femmes. Les éditrices ont pris le parti de revenir à la source commune à tous ces travaux, soit le féminisme. En affirmant clairement une telle filiation, les éditrices prennent toutefois le risque de se fermer une partie du lectorat masculin et féminin, qui se méfie, toutes générations confondues, des labels en « isme » (marxisme, féminisme). Le Dictionnaire critique du féminisme, à première vue, pour un(e) non-initié(e), ne semble en effet concerner que les femmes et il est suspecté de n’avoir aucune assise scientifique, puisqu’en France, le terme est essentiellement militant. La forme même du dictionnaire, le choix de la maison d’édition, le caractère synthétique et pédagogique des articles de l’ouvrage traduisent pourtant une intention claire de diffusion auprès d’un public large. Pourquoi un tel décalage entre le titre et le contenu théorique de l’ouvrage ? C’est un pari. Une revendication – celle d’être à la fois un mouvement politique et une pensée philosophique et sociale. Une tentative de réhabiliter et d’imposer un titre qui « prendra » ou ne « prendra » pas. Seul l’usage le dira. Dans l’immédiat, en dehors de quelques lieux (Paris 8, le GEDISST, le MAGE à l’IRESCO, l’équipe Simone à l’université de Toulouse, entre autres), les études dites « féministes » n’ont toujours pas de légitimité institutionnelle dans les universités françaises. Dans les années soixante-dix se sont développés aux États-Unis ou en Angleterre des départements consacrés aux women’s studies puis aux gay and lesbian studies, enfin aux men’s studies. Ces départements se sont ensuite nommés des gender studies pour se dégager du stigmate militant et apparaître comme des lieux de recherche véritablement scientifiques. En France, la reconnaissance des théories féministes en tant que théorie à part entière a pris un autre chemin : la plupart des féministes des années soixante-dix ont refusé le jeu de l’entrisme universitaire et celles qui se sont affirmées comme telles au sein de l’institution ont été marginalisées jusqu’aux années quatre-vingt-dix. Le Dictionnaire critique du féminisme arrive au terme de ce processus de disqualification comme le signe d’une possible réhabilitation et d’une nouvelle visibilité dans le champ des sciences sociales.
Loin de masquer leur ancrage politique, les éditrices affirment tout simplement la fécondité de l’héritage militant en faisant la preuve de la pertinence scientifique des concepts promus par les études féministes. Les concepts de patriarcat, de division sexuelle du travail, de différence des sexes, de genres ou rapports sociaux de sexe permettent de revisiter des champs d’étude aussi variés que celui du travail, de la famille, la santé, la sexualité, la politique, l’éducation, la nation, la mondialisation, et de mettre au jour leur dimension sexuée. Le rappel d’une nécessaire prise en compte de la part respective des hommes et des femmes dans tous ces domaines ne suffit toutefois pas à définir le combat scientifique mené par les auteur(e)s de l’ouvrage. « Ce dictionnaire est féministe parce qu’il pose comme centrale la problématique de la domination entre les sexes et ses conséquences [1] ». Il ne s’agit pas d’interroger en amont la validité de la structure de la domination comme principe d’organisation des relations sociales. La domination est posée comme un fait incontestable. La réflexion se fait en aval. Parmi toutes les formes de domination (classe, « race », etc.), quelle place accorder à la domination entre les sexes ? Les auteur(e)s du dictionnaire divergent. Nicole-Claude Mathieu [2] confère une dimension sexuée à la domination : la domination est universellement masculine. Danielle Kergoat [3] Michelle Perrot [4] ou l’américaine Judith Butler [5], citée à plusieurs reprises dans le dictionnaire, ne se prononcent pas aussi unilatéralement sur la domination masculine et mettent l’accent sur les jeux de domination entre chaque sexe (il y a des femmes dominantes/dominées d’une part et des hommes dominants/dominés d’autre part). La domination entre les sexes ne constitue en outre pas l’unique principe d’explication des relations sociales. Elle peut être redoublée ou dépassée par d’autres dominations. Danielle Kergoat met l’accent sur la complexité de cette interrelation, Michelle Perrot évoque la possibilité d’émergence de contre-pouvoirs. D’autres comme Maurice Godelier [6] et Pierre Bourdieu [7], également cités dans quelques articles, invoquent le consentement des dominées à leurs domination. Ce point a été fortement contesté par Nicole-Claude Mathieu qui ne voit pas comment les dominées pourraient participer à leur domination dans la mesure où elles n’ont pas le même accès que les dominants à la connaissance des instruments de leurs domination. Ces positions se rejoignent toutefois sur un point : la marge de manœuvre laissée aux femmes est illusoire, elle est à lire comme le signe d’une domination masculine voilée. Ces fractures théoriques ont des conséquences politiques : comment concevoir la lutte pour l’égalité des droits si la domination masculine est universelle et irréversible ? L’historicisation du concept permet de sortir de cette impasse. Les relations entre les sexes ne sont pas fondées en nature. Tou(te)s les auteur(e)s du dictionnaire, ainsi que les théoricien(ne)s cité(e)s plus haut, partent du postulat de la construction culturelle des identités de sexe.
La ligne de partage entre les théories se situe alors à un autre niveau : y a-t-il seulement deux genres, le genre masculin et le genre féminin ? Plus radicalement, la bicatégorisation en deux sexes biologiques n’est-elle pas l’effet d’une interprétation, qui exclut, entre autres, hermaphrodites et transsexuels ? En bref, la différence inscrite dans la dissymétrie des corps, si l’on reprend la formule de Françoise Héritier [8], est-elle un donné irréductible ou une construction sociale ? Là encore, les auteur(e)s du Dictionnaire critique du féminisme, loin d’être dogmatiques en la matière, exposent la diversité des théories. Pour les universalistes, la différence des sexes doit se dissoudre dans un accès neutre à tous les domaines (il n’y a pas de spécificité masculine ou féminine). Pour les différentialistes, les genres masculin et féminin constituent deux entités séparées que l’expérience de la maternité et du phallus séparent. Pour les queer studies, il n’y a ni « un », ni « deux » genres, mais éclatement de l’unité et de la dualité. Judith Butler part du principe postmoderne de la mort du sujet ou plus exactement de l’avènement du sujet instable et pluriel. Elle estime que les études sur le genre ont une idée trop essentialiste des deux sexes, tout en reconnaissant la nécessité en son temps de l’invention de la catégorie « femme » pour fédérer la lutte féministe. Chacune de ces théories induit en effet un engagement politique différent : les femmes, par-delà leurs différences, peuvent se constituer en groupe de pression avec des intérêts communs et défendre les droits de « la » femme. La lutte féministe peut également s’articuler à d’autres luttes. Ou encore, la lutte pour l’égalité des droits entre les sexes peut passer par la subversion parodique de cette entité abstraite que constitue « la » femme ou « l’» homme par des parades jetant le trouble sur les identités sexuées et sexuelles.
Le débat sur la parité illustre ces désaccords entre militant(e)s et théoricien(e)s féministes. Faut-il lutter pour les femmes en tant que femmes ou les femmes en tant que membres du genre humain ? L’égalité entre les sexes passe-t-elle par la reconnaissance des différences ou leur dissolution ? La loi sur la parité semble induire qu’un rééquilibrage numérique suffirait à changer le rapport de domination, comme si l’égalité n’était qu’une question de nombre ou de simple mixité. Or, la cohabitation des deux sexes dans un même espace en nombre égal ou inégal n’implique pas nécessairement qu’il y ait égalité de statut réel ou symbolique, encore moins interchangeabilité [9]. Les femmes peuvent continuer à exercer des « métiers de femmes » et les hommes, « des métiers d’hommes », tout en travaillant dans les mêmes lieux. Telles sont les conclusions de l’article sur la mixité et la parité.
Le dictionnaire critique du féminisme se veut démystificateur. « Pour le dire en peu de mots, il s’agit de transmettre une nouvelle grille de lecture afin que le sens commun se transforme en sens critique [10] ». Chaque article est à cet égard un véritable tour de force. Les concepts et les sujet abordés sont toujours resitués dans le champ général des sciences sociales et philosophiques, pour être ensuite critiqués et enrichis par les apports à la fois théoriques et empiriques des recherches féministes, qu’elles soient récentes ou plus anciennes, nationales ou internationales, alors même que les auteur(e)s ne disposent que de quelques pages. On ne peut que saluer le souci d’exhaustivité de l’ouvrage, en dépit du format (trois cents pages, bibliographie comprise), en regrettant toutefois que, faute de place, il n’y ait pas eu d’article spécifiquement consacré à l’homosexualité, à la masculinité et à la paternité.
Ces absences traduisent le souci de l’interrelation : la masculinité est incluse dans l’article « féminité, masculinité, virilité ». La paternité n’est cependant pas étudiée dans l’article sur la maternité et n’apparaît pas dans le sommaire. Il faut en fait pister sa trace dans l’article consacré à la famille. Est-ce parce que l’avènement des études sur la masculinité en France est trop récent ? Si les débats sur les mères porteuses, l’accouchement sous X, la pluriparentalité, l’adoption d’enfants par des couples gays et lesbiens remettent en question le primat de la mère biologique et symbolique, ils font tout autant vaciller le modèle normatif du père comme « tiers » nécessaire à la rupture du lien entre l’enfant et la mère ou encore comme géniteur dont le rôle se borne à alimenter la famille de ressources économiques sans pour autant prodiguer de soins quotidiens. Une critique radicale de la division sexuelle du travail au sein de la famille implique en effet une permutation possible et une désexuation totale des rôles.
Quant à l’homosexualité, elle est incluse dans les articles sur la « Différence des sexes », « Sexe et genre », « Sexualité ». Le choix d’une telle distribution est tout à fait à l’image d’une partie de la pensée féministe française, aussi bien militante qu’universitaire. Les mouvements gays et lesbiens, ainsi que les mouvements de libération des hommes n’ont pas eu le même poids en France qu’outre-Atlantique où la critique de la domination masculine s’est assortie d’une critique de l’hétérosexisme. Il a donc paru évident aux chercheur(e)s anglo-saxons, issu(e)s de ces mouvements, d’articuler genre et sexualité. Être un homme ou femme dans la norme, c’est participer à la reproduction hétérosexuelle des êtres et des biens et à son appropriation masculine. Les marginaux sont les hommes et les femmes qui ne respectent pas les normes de comportement de leur genre, tout en contestant le modèle andro et hétéro-centré.
Aucune nomenclature n’est parfaite. Le Dictionnaire critique du féminisme est à lire comme un état des lieux des études féministes et des études de genre, telles qu’elles sont diffusées en France. Il serait donc vain de reprocher à l’ouvrage d’être ce qu’il n’est pas. Il faut lire et relire chaque article, les croiser en suivant les pistes lancées par la liste des renvois, se référer à la bibliographie proposée et admettre la règle du jeu : un dictionnaire – quel qu’en soit le volume – est par définition synthétique. L’important est que soit restituée la diversité des positions théoriques. Les auteur(e)s remplissent pleinement cette mission en démontrant que la pensée féministe, loin d’être une pensée unique, diverge selon les époques, les pays et les disciplines. Les néophytes sur la question comme les spécialistes ont enfin à leur disposition un ouvrage de référence qui leur permette de démêler la complexité de cette nébuleuse théorique et lexicale : rapports sociaux de sexe, gender, genre au singulier, genres au pluriel, masculinité, virilité, féminité. Le Dictionnaire critique du féminisme s’est imposé en quelques mois comme un « classique » du genre. •
 
NOTES
 
[1] Op. cit., p.IX.
[2] L’anatomie politique. Catégorisations et idéologies du sexe, Côté-femmes, « Recherches », 1991.
[3] « À propos des rapports sociaux de sexe », Revue M, avril-mai 1992, n°53-54, pp.16-20.
[4] « La sexuation de l’Histoire », in Dictionnaire critique du féminisme, op. cit. ; Les femmes ou les silences de l’Histoire, Flammarion, 1998.
[5] Judith Butler est la figure de proue des queer studies aux États-Unis. Queer signifie en anglais « sale pédé », puis par extension, « bizarre, étrange ». Des militants gays et lesbiens se sont réappropriés le terme à la fin des années quatre-vingt aux USA pour afficher sur le mode parodique leur identité sexuelle et sexuée en prônant les mouvements transsexuels, transgenres et le transvêtisme. Ce mouvement est d’emblée relayé par les études universitaires postmodernes. La théorie queer s’élabore à partir des textes de Deleuze, Lyotard, Derrida et Foucault remettant en question la notion de sujet. Cf. J. Butler, Gender trouble, Routledge, New York, Londres, 1990 ; Bodies that matter, ibid., 1993.
[6] La production des grands hommes : pouvoir et domination masculine chez les Baruya de Nouvelle-Guinée, Fayard, 1982.
[7] La domination masculine, Seuil, 1998.
[8] Masculin/Féminin. La pensée de la différence, Odile Jacob, 1996.
[9] C. Zaidman, La mixité à l’école primaire, L’Harmattan, 1996.
[10] Dictionnaire critique du féminisme, op. cit., p.IX.
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[2]
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[3]
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La production des grands hommes : pouvoir et domination...
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[7]
La domination masculine, Seuil, 1998. Suite de la note...
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Masculin/Féminin. La pensée de la différence, Odile Jac...
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[9]
C. Zaidman, La mixité à l’école primaire, L’Harmatt...
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[10]
Dictionnaire critique du féminisme, op. cit., p.IX. Suite de la note...