2001
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À propos de physique et de philosophie de l’esprit
Léna Soler
Quels rapports entre physique et philosophie de l’esprit ?
C’est à cette question aujourd’hui très polémique que M. Bitbol, riche de sa
triple formation de médecin, physicien et philosophe spécialiste de la physique
quantique, consacre son dernier ouvrage.
Michel Bitbol, dans Physique et
philosophie de l’esprit, propose et articule entre elles une vue
d’ensemble claire, structurée et distanciée des principaux types de positions
concurrentes discutées de nos jours, une analyse des
raisons pour lesquelles les débats considérés apparaissent si souvent
aporétiques et enfin une possible stratégie de dissolution des apories
rencontrées.
Trois grandes manières de concevoir les rapports entre physique et
philosophie de l’esprit
Un premier groupe d’auteurs soutiennent l’absence de tout
rapport entre physique et philosophie de l’esprit, estimant que l’on a dans
l’un et l’autre cas affaire à deux types d’objets – la matière et l’esprit, le
corps et l’âme, le physique et le mental, l’inanimé et le conscient, etc. –
qui, étant sans commune mesure, requièrent des méthodes d’investigation et des
principes explicatifs radicalement distincts.
Un deuxième groupe d’auteurs prétendent au contraire que des
rapports existent ou auraient intérêt à être établis entre les objets et/ou les
méthodes considérés. Les uns affirment que la philosophie de l’esprit doit
impérativement, pour comprendre la nature de la conscience et les rapports
corps-esprit, s’appuyer sur les résultats et/ou s’inspirer des démarches des
sciences physiques au sens large et tout spécialement des neurosciences. Les
autres espèrent à l’inverse que les difficultés d’interprétation de
l’énigmatique physique quantique, notamment le dit « problème de la mesure »
(illustré par la célèbre expérience de pensée du « chat de Schrödinger »
mi-mort mi-vivant), pourront dans un futur plus ou moins proche être résolus en
invoquant une intervention de l’esprit (par exemple une action de la conscience
sur la matière qui « réduirait » l’état théorique « mi-mort mi-vif » à l’un ou
l’autre des états constatés « mort » et « vif »). Tous sont alors conduits à
émettre des hypothèses – dont l’ouvrage offre une cartographie systématique et
critique – sur le statut ontologique et les relations du physique et du mental
: réduction du mental au neurologique ou, inversement, de l’être matériel à
l’être conscient ; ou bien égale dignité ontologique accordée aux deux aspects
conçus comme deux manières distinctes et parallèles d’apparaître d’une réalité
plus fondamentale quant à elle ni physique ni psychique, etc.
M. Bitbol s’inscrit quant à lui dans une troisième famille de
positions dont Bohr fut le premier à indiquer le principe : reconnaître, entre
le problème de la mesure en physique quantique et le problème corps-esprit en
philosophie de l’esprit, non un lien intime à spécifier entre les contenus,
mais une « analogie de configurations épistémologiques ». Dans la version
originale de l’analogie que développe M. Bitbol l’on a :
- Analogie des types de difficultés rencontrées : à l’échec
local, côté physique quantique, des tentatives pour interpréter les résultats
de mesure singuliers constatés comme des attributs possédés par des objets
indépendamment de l’acte de mesure
[1], répond, côté philosophie de l’esprit nourrie de
neuropsychologie, l’échec local des tentatives pour interpréter les
qualia, par exemple la douleur, comme
attributs possédés par un objet « cerveau » ou un quasi-objet « conscience
».
- Analogie des sources de difficultés : d’un côté comme de
l’autre, attachement excessif à la croyance que des objets d’un certain type
(conçus sur le modèle des choses de la vie quotidienne et des entités
mobilisées par la physique classique) préexistent à l’homme et peuvent être
caractérisés par la science tels qu’ils sont en eux-mêmes.
- Analogies des démarches à mettre en œuvre pour se débarrasser
des difficultés, à savoir : réactiver en la généralisant la problématique
kantienne de la constitution, c’est-à-dire concevoir les objets intervenant
dans les discours humains comme le produit d’une activité humaine plutôt que
comme le point de départ prédéterminé d’une sorte de description-duplicata qui
aurait à les re-présenter ; montrer que les conditions de constitution des
objets au sens classique ne sont plus réunies dans le cas de ce dont traite la
physique microscopique ou la philosophie de l’esprit ; en conclure qu’il est
vain d’espérer surmonter à plus ou moins long terme les obstacles rencontrés
quand on s’acharne à traiter les dits « vecteurs d’état » comme des attributs
d’objets ou la conscience comme un quasi-objet ; proposer alors une stratégie
alternative.
Une stratégie pour dissoudre les problèmes isomorphes
La stratégie en question vise non pas à résoudre, mais à
dissoudre : non pas à apporter aux questions habituellement posées des réponses
inédites qui satisfassent enfin toutes les parties, mais à convaincre que c’est
la formulation même des questions qui draine avec elle des paradoxes
inextricables. D’où le foisonnement des analyses consacrées à l’explicitation
des interprétations et associations d’idées insidieuses que le recours à
certaines formes d’expression génère presque automatiquement dans les
esprits.
Or, toutes ces analyses convergent pour accuser le postulat
d’une objectivité préconstituée. Seulement, éliminer un tel présupposé exige de
renoncer à l’idéal réaliste de la science comme « point de vue de nulle part »
neutre et impersonnel, autrement dit comme pure description de ce qui est « en
soi » indépendamment des hommes, de leurs facultés sensorielles et
intellectuelles propres, de leurs projets, de leurs formes de vie, etc. Cela
implique corrélativement de renoncer à la conception « étroitement sémantique »
du langage qui associe aux termes mobilisés par les théories estimées fiables
des référents fixes et universaux. Tel est le versant négatif de la stratégie
mise en œuvre par M. Bitbol.
Corrélativement M. Bitbol propose – et c’est le versant positif
de sa stratégie – divers exercices intellectuels en vue d’amener le lecteur
tout d’abord réticent à accepter progressivement les renoncements requis : une
sorte de thérapie qui vise à se départir de la fascination exercée par les
représentations que véhiculent certaines expressions et qui préconise pour ce
faire, dans une perspective alliant les enseignements de Wittgenstein et ceux
de la pragmatique, de se focaliser non plus sur les entités auxquelles sont
censés référer les termes utilisés, mais sur les conditions concrètes
d’apprentissage et d’emploi de ces termes ; non plus sur ce qui est dit, mais
sur ce qui est fait en énonçant ce
dire.
Un idéal moins restrictif de scientificité pour les «
êtres-en-situation » que nous sommes
Renoncer au « point de vue de nulle part », c’est reconnaître
qu’il n’y a que la seule vue située. L’homme a certes cette particularité,
insiste M. Bitbol, d’être animé du désir de s’affranchir de toute particularité
situationnelle (de toute situation individuelle spatiale, temporelle,
biographique ou neurophysiologique ; de l’inscription dans un contexte à la
fois culturel, théorique, linguistique et opératoire ; des caractéristiques
psychophysiologiques propres à l’espèce…). Mais s’il y réussit plus ou moins
bien, il n’y réussit jamais complètement. Et ceci vaut même pour la physique
classique, produit le plus abouti de l’effort pour se détacher de tout ce qui
est singulier, situé et contextuel. Ici comme ailleurs l’on n’a jamais affaire
qu’à un compte-rendu des possibilités d’implication des membres d’une
communauté parlante et agissante dans un ensemble répertorié aussi exhaustif
que possible de situations expérimentales.
Ces considérations conduisent M. Bitbol à plaider en faveur
d’un idéal de scientificité plus permissif que celui qui prévaut à l’heure
actuelle. Plutôt que d’accuser d’incomplétude ou d’imperfection les disciplines
qui, comme la physique quantique ou les neurosciences, échouent à constituer
des invariants aussi « autonomes » que les objets au sens classiques, mieux
vaut les considérer comme des sciences authentiques, dans la mesure où elles se
montrent capables d’« objectiver les conditions de production de ceux des
phénomènes qui ne se prêtent pas à l’objectivation, de coordonner le résidu
non-objectivable des manifestations (par exemple les qualia [ou les résultats
de mesure correspondant à des observables mutuellement exclusives comme la
position et la vitesse]) aux propriétés susceptibles d’une description
objective (en particulier les cerveaux [et les instruments de mesure]), de
tirer les enseignements prédictifs de ce genre de coordinations, et de
maîtriser directement la technologie (par exemple pharmacologique) qui s’y
associe
[2] ».
Dans un contexte où les débats entre « physicalistes » et «
mentalistes » s’apparentent trop souvent à des controverses idéologiques dans
lesquelles chaque partie, mue par un rejet quasi instinctif des positions
adverses, apparaît plus occupée à condamner d’emblée celles-ci qu’à les
analyser pour elles-mêmes, l’ouvrage de M. Bitbol tranche : il offre l’une des
réflexions les plus lucides et charitables – mais d’une bienveillance sans
concession intellectuelle – qui existent à l’heure actuelle sur le sujet.
•
[1]
Échec analysé très en détails dans un précédent ouvrage par M.
Bitbol,
Mécanique quantique, une introduction
philosophique, Flammarion, 1996.
[2]
Op. cit.,
p.268.