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Mouvements

2001/3 (no15-16)

  • Pages : 224
  • ISBN : 2-7071-3488-0
  • DOI : 10.3917/mouv.015.0207
  • Éditeur : La Découverte


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Maximilien Robespierre, Pour le bonheur et pour la liberté - Discours, Choix et présentation par Yannick Bosc, Florence Gauthier et Sophie Wahnich, La fabrique, 2000, 352 p., 149 FF (22,71 Euros).

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Paradoxalement, le Bicentenaire de la Révolution française a contribué à enraciner l’idée selon laquelle Robespierre aurait été essentiellement un tyran assoiffé de sang, ancêtre des totalitarismes du xxe siècle. Dans un choix de textes (allant de 1789 à 1794) précédé d’une introduction-manifeste (« Actualité d’un homme politique irrécupérable »), les historiens Yannick Bosc, Florence Gauthier et Sophie Wahnich s’efforcent de rectifier cette image uniforme devenue courante. Pour cela, ils nous invitent à retrouver le sens des proportions (1 366 morts pour les deux mois de « la grande Terreur », à mettre en rapport avec l’exécution sous les ordres de Thiers de 23 000 communards lors de la seule « semaine sanglante »). Mais ils soulignent surtout son rôle de défenseur acharné d’un « régime de souveraineté démocratique » né en 1789 et ouvert sur l’universel.

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Au travers de cette entreprise collective, on sent pourtant cohabiter deux projets, pour une part différents et d’inégal intérêt : la « réhabilitation » d’un personnage historique qui risque, en cherchant à renverser une mode, d’opposer une icône trop angélique à l’image diabolique produite par les néo-conservateurs ; la tentative de rouvrir pour les débats d’aujourd’hui des questions politiques devenues impensées en prenant appui, dans un geste inspiré de Walter Benjamin, sur une tradition refoulée, et donc aussi sur ses tensions et ses points aveugles.

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Le premier fil apparaît peu convaincant, tant pour l’esprit critique que pour la réinvention d’une politique émancipatrice, dans sa posture trop homogénéisatrice de « défense ». Le second fil semble, par contre, beaucoup plus heuristique, dans son attention même au polyphonique et au contradictoire. C’est celui qui a inspiré le beau livre de Sophie Wahnich, L’impossible citoyen. L’étranger dans le discours de la Révolution française (Albin Michel, 1997), et une de ses récentes communications, fort originale, sur la guerre du Kosovo (« L’historicité de l’intervention de l’OTAN au Kosovo : devoir faire la guerre et devoir être humain », colloque organisé par le CURAPP et le GSPM sur « L’historicité de l’action publique », université de Picardie, Amiens, 12 et 13 octobre 2000). •

Philippe Corcuff

Jean-Michel Chapoulie, La tradition sociologique de Chicago, 1892-1961, Seuil, 2001, 490 p., 190 FF (28,97 Euros).

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Cet ouvrage, dense et très bien documenté, retrace l’histoire de l’une des plus importantes et influentes traditions de la sociologie américaine, celle qui s’est développée à partir de la fin du xixe siècle à l’université de Chicago dans le sillage d’auteurs comme William Thomas, Robert Park, Louis Wirth, Ernest Burgess, Herbert Blumer ou encore Everett Hugues. L’un des intérêts de la démarche de J.-M. Chapoulie est de ne pas se limiter à une histoire purement intellectuelle (au travers des seuls jeux d’influence ou de filiation théoriques) de ces pionniers des sciences sociales, mais d’appréhender leurs œuvres en les situant dans leur contexte institutionnel, social et économique de production.

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La première partie de l’ouvrage adopte une présentation chronologique, et prend pour point de départ la création en 1892 d’un département de sociologie au sein de la toute nouvelle université de Chicago. La sociologie est alors appréhendée comme une science des « problèmes sociaux » (pauvreté, insalubrité, conflits ethniques, délinquance… endémiques dans une ville industrielle et multiculturelle ayant connu une croissance spectaculaire), et ses premiers enseignants seront principalement recrutés au sein des mouvements de réforme sociale évangélistes ; c’est d’ailleurs ce même esprit réformateur qui incitera des fondations privées à doter la discipline naissante des moyens financiers de son développement. Il faudra attendre l’arrivée, au début du xxe siècle, de W. Thomas et de R. Park pour que la sociologie de Chicago commence à se constituer en discipline scientifique autonome en s’émancipant de cet esprit réformateur – dans le même temps que la dépendance à l’égard des subventions des fondations maintenait l’intérêt pour les problèmes sociaux et les questions urbaines. C’est sous l’impulsion de ces deux professeurs que seront réalisées, dans une perspective qualitative mêlant enquête de terrain et recueil de témoignages, certaines des recherches aujourd’hui considérées comme les plus emblématiques de la tradition – et non « école », terme que Chapoulie récuse car trop homogénéisant – de Chicago. Leur travail verra également l’émergence de notions promises à une longue postérité en sociologie, telles celles d’attitude et d’interaction. Les années trente-quarante seront marquées par l’accès de la sociologie à une véritable reconnaissance académique, mais aussi par une remise en cause des démarches des chercheurs de Chicago par certains de leurs concurrents d’autres universités (et notamment les adeptes des méthodes statistiques de Columbia) ; les années soixante verront quant à elles la fin, par éclatement, de la tradition de Chicago – en dépit de la survivance de son esprit dans les travaux d’auteurs comme Becker, Goffman ou Gusfield. La seconde partie du livre regroupe pour sa part quatre essais consacrés à des thèmes privilégiés par la tradition de Chicago (le travail et les institutions, la désorganisation sociale et les relations entre les races), ainsi qu’à deux chercheurs se situant dans ses marges (Nels Anderson et Donald Roy).

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Au final, en prenant ainsi pour objet les conditions sociales de production d’une des plus importantes traditions des sciences sociales, dont l’influence est toujours très vivace parmi les chercheurs contemporains (notamment – quoique tardivement – français), le livre de J.-M. Chapoulie s’impose comme un magistral exercice de retour réflexif de la sociologie sur son héritage et sa pratique. •

Lilian Mathieu

Arlette Farge et Jean-François Laé, Fracture sociale, Desclée de Brouwer, 2000, 174p., 98 FF (14,94 Euros).

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Les sciences sociales ont souvent un rapport difficile avec les récits autobiographiques. Le plus souvent elles ignorent l’autobiographie et réservent le journal à sa propre activité de recherche. Lorsque les archives personnelles sont néanmoins convoquées par les historiens, c’est le plus souvent à titre d’illustration, de vignette ; la sociologie en fait traditionnellement un usage assez comparable à l’entretien oral : un matériau brut à traiter, à interpréter. Le livre que l’historienne Arlette Farge et le sociologue Jean-François Laé publient dans la collection Société, que vient de reprendre Benoît Chantre chez DDB, dessine un autre usage de l’autobiographie, un usage en mode mineur, dans un en deçà de l’interprétation.

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Fracture sociale est un livre à trois voix, Robert Lefort, Arlette Farge et Jean-François Laé. L’un avait écrit au terme de son existence ordinaire un récit autobiographique, la deuxième poursuit depuis de longues années un travail minutieux d’approche du monde social à travers les archives judiciaires du xviiie siècle et le troisième traque l’infra-ordinaire aux marges de nos sociétés contemporaines. Ensemble, ils croisent leurs approches du monde social sans que le propos de l’un ou de l’autre ne domine vraiment ou que l’un n’écrase les deux autres discours, n’hésitant parfois pas, quand besoin est, à mêler d’autres voix comme celles consignées dans une main courante d’un centre d’hébergement contemporain. Ce livre n’est donc pas un témoignage sur « le monde des exclus », parce que précisément pour les trois auteurs, cet « univers de l’exclusion » n’existe que dans les journaux et les écrans de télévision. Le récit de Robert Lefort n’appartient en effet pas à cette nouvelle catégorie de littérature, digne héritière de la littérature des prisons, des asiles, et contre laquelle l’historienne et le sociologue s’insurgent. L’existence de Robert Lefort ne se résume pas à ses cinq années à la rue, et c’est là toute la force politique de son texte. Robert travaille, visite sa famille… De même, son suicide ne fait pas de son texte le testament d’un suicidé. Non, l’autobiographie de Lefort dit autant de la famille, cette formidable machine à produire de la dette que de la rue, elle dit autant de l’art de monter un mur que de se faire un trou quand on est seul sur le trottoir. C’est tout le talent de J.-F. Laé et A. Farge, quêteurs des événements infimes, que de placer leur propos non dans la marge de ce récit de vie mais dans ses « mailles », selon leur juste expression. L’histoire et la sociologie cheminent avec l’écriture de Lefort, leurs regards ne cherchent pas à déceler les symptômes, dévoiler les secrets, percer les mystères ou mettre à jour les contradictions. L’historienne et le sociologue suivent le trait de l’écriture de Lefort, tourne avec lui, font ses boucles. Ils y ajoutent seulement, comme d’ailleurs dans la transcription du manuscrit, une ponctuation. C’est-à-dire qu’ils rendent possible une lecture en ajoutant un signe, parfois un peu plus, pour permettre au texte d’être lu.

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Cette démarche fait de Fracture sociale un livre à contre-courant. Si le peuple des sans – sans-logis, sans-domicile-fixe, sans-papiers, sans-emploi – fait en effet l’objet d’un immense discours sociologique, journalistique, médiatique, rarement est entendue sa voix. Dans la cacophonie du sordide, les hommes-à-la-rue n’ont que rarement la parole. Et lorsqu’elle leur est enfin donnée, elle est immédiatement inscrite dans la catégorie des « paroles de », cet autre régime d’exclusion que désignait déjà Foucault ; c’est contre cette double exclusion, le silence et le bruit, que vient s’inscrire l’essai de J.-F. Laé et A. Farge. Les auteurs n’en font pas non plus une relique, un objet sacré. Prendre au sérieux un discours ne signifie pas pour eux le préserver de tout discours ; bien au contraire, ils naviguent dans les méandres de cet écrit apparemment banal pour en dessiner l’histoire, l’histoire d’une prise d’écriture. Ils tissent aussi des liens, « font des mailles » avec d’autres discours, écrits ailleurs par d’autres, dans des contextes différents comme ceux, ces billets, notes, signes retrouvés sur les corps des noyés sur les rives de la Seine du siècle des Lumières, qu’Arlette Farge glane à la Bibliothèque de l’Arsenal.

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Mais Fracture sociale est aussi et d’abord un livre politique. L’essai n’a pas pour visée, on l’a dit, d’expliquer le parcours de vie de Robert Lefort, il ne s’agit pas de parler à la place de Robert Lefort, et par une enquête de dire le vrai et le faux de son autobiographie. Il s’agit plus modestement de déchiffrer la partition que Lefort a laissée avant de disparaître. Un déchiffrage à l’aide de deux clés, l’histoire et la sociologie, avec une modestie constante, jamais artificielle, de prendre sur le même plan les mots et les blancs qui les font exister. Cette prise en compte non du non-dit d’un texte mais du silence d’un récit participe d’une véritable reconnaissance de l’acteur social qu’est Robert Lefort.

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Autrement dit, Fracture sociale est, et c’est sans doute le plus dérangeant de ce livre, un moment de mise en danger du chercheur en sciences sociales, Arlette Farge et Jean-François Laé n’ont pas travaillé sur l’autobiographie de Lefort mais avec elle, à l’image du dialogue sur les écritures du monde social qui clôt le livre en même temps qu’il l’ouvre. •

Philippe Artières

Plan de l'article

  1. Maximilien Robespierre, Pour le bonheur et pour la liberté - Discours, Choix et présentation par Yannick Bosc, Florence Gauthier et Sophie Wahnich, La fabrique, 2000, 352 p., 149 FF (22,71 Euros).
  2. Jean-Michel Chapoulie, La tradition sociologique de Chicago, 1892-1961, Seuil, 2001, 490 p., 190 FF (28,97 Euros).
  3. Arlette Farge et Jean-François Laé, Fracture sociale, Desclée de Brouwer, 2000, 174p., 98 FF (14,94 Euros).

Pour citer cet article

« Notes », Mouvements 3/ 2001 (no15-16), p. 207-210
URL : www.cairn.info/revue-mouvements-2001-3-page-207.htm.
DOI : 10.3917/mouv.015.0207

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