Mouvements
La Découverte

I.S.B.N.2-7071-3488-0
224 pages

p. 5 à 7
doi: en cours

Veille sur la revue
Vous consultez

Dossier

no15-16 2001/3

2001 Mouvements Dossier

Le polar entre critique sociale et désenchantement

Né dans l’euphorie d’un capitalisme triomphant à la charnière des xixe et xxe siècles, le genre policier a connu de nombreuses mutations tout au long du siècle. Du roman policé à énigmes au feuilleton populaire, le genre trouve un second souffle critique et violent dans les années vingt avec l’irruption du roman noir américain. Après des années molles où les stéréotypes confinaient le genre dans les halls de gare, une nouvelle mue s’est opérée dans les années de la contestation généralisée, tant politique qu’esthétique, entre 1960 et 1980. Dans les décennies suivantes, pleines de désillusions politiques, le polar est devenu l’un des lieux privilégiés de la critique sociale et politique, provoquant un véritable déferlement d’auteurs à succès, tant aux USA qu’en Europe.
Mais le genre n’a-t-il pas lui-même été affecté par un climat de désenchantement ? Ces approches cernent-elles seulement la figure du néo-polar français, gauchiste et post-gauchiste, qui naît dans l’après-68 et prend son essor dans les désillusions de l’après-81 ?
Les fils de la critique sociale et du désenchantement contribuent à tisser la trame du genre policier bien au-delà du seul cadre temporel et culturel français. Pessimisme et nihilisme sont déjà au cœur du roman noir chez ses pères fondateurs que sont R. Chandler et D. Hammett. C’est précisément la noirceur de cette littérature qui a largement inspiré les investigations au scalpel menées dans les tréfonds de nos institutions sociales.
La prise en compte de contextes politiques et culturels différents est intéressante à plus d’un titre. Dans le cas américain, l’expression politique de la contestation sociale a eu pour effet immédiat, a contrario de l’Europe, de donner le jour à une radicalité critique beaucoup plus acerbe sur le plan esthétique, tout particulièrement dans la littérature. Dans la stricte mesure où la confrontation à la pratique politique ne pouvait, le plus souvent, trouver d’autre issue à l’expression des conflits sociaux que dans les œuvres de l’imagination, le polar, dès ses origines, propose une vision au vitriol de la société américaine. Celle-ci reste cependant déconnectée de la sphère d’action et des revendications directement politiques, elles-mêmes passées au crible de la critique. En atteste la vision du syndicalisme qui d’émancipatrice vire sous la plume de J. Thompson au pur cauchemar.
Côté européen, le parallèle est facile à établir entre le tournant des années gauchistes et post-gauchistes des années soixante-dix et, plus nettement encore, les années quatre-vingt qui voient culminer la crise du militantisme politique. C’est au moment où les sociétés française et italienne se dépolitisent que le polar prend une teinte de plus en plus critique et tend à se « politiser ». Étrange paradoxe, dont la compréhension repose peut-être sur la rencontre entre une génération désillusionnée, en rupture avec l’engagement politique traditionnel, mais toujours attachée intellectuellement à une vision sombre et critique de la société, et des auteurs issus eux-mêmes de la gauche et pris pour la plupart dans cette tension. De ce point de vue, le polar des années quatre-vingt faisait plutôt écho à un état d’esprit propre aux classes moyennes urbaines cultivées de cette génération. Celles-ci y ont trouvé un moyen « confortable », mais aussi individuel et distancié d’autres formes d’engagement politique, de maintenir un regard critique sur la société.
Au-delà de la qualité des œuvres noires de ces années, le succès du néo-polar ne trouve-t-il pas là son explication majeure, relié à l’air du temps qui voit simultanément monter en puissance l’individualisme et la critique culturelle ?
Cette mutation sociale et esthétique se traduit par l’émergence de nouveaux récits. S’y mêlent de façon plus ou moins explicite et visible, au risque de la caricature (voir le cas Manchette mais aussi, dans la généalogie du genre Thompson, Montalbán, etc.), la critique des formes les plus extrêmes de la politique et la déconstruction des mécanismes de la domination sociale et de nos perceptions du bien et du mal. Ces récits ne sont en effet exempts ni des clichés, ni des conservatismes sociaux inhérents au statut même de la fiction qui est à la fois « vérité et mensonge », subversion de l’état des choses à partir du regard porté sur le monde et fantasme puisant à la source des mythes et des représentations collectives ancrées dans les mentalités. Le roman noir le rend particulièrement sensible dans les figures de femmes. Ainsi passe-t-on de la question de l’engagement comme noyau dur d’une critique sociale à des formes complexes de distanciation. La désillusion politique rejoint un désenchantement existentiel taraudé par les transgressions comme par les limites de l’art.
Dominique Manotti parle d’un déplacement de terrain de la politique vers l’art tandis que Montalbán confie que « l’écriture d’intervention est un problème de satisfaction morale », sans espoir que « puisse en découler un changement réel des choses », alors même que « la vraie rage de l’écrivain » réside, selon H. Pagan, dans le fait que « la limite entre l’humanité et l’inhumanité est parfois très ténue. » Quant à D. Daeninckx, il place l’enjeu du roman noir dans l’exhumation de la « trace » et de la mémoire comme armes du combat idéologique dans une société « qui n’arrête pas de tout effacer », soumettant la fiction aux injonctions des marchés économique et médiatique.
Les polars apparaissent particulièrement attentifs aux dimensions les plus anomiques et les plus déréglées de la vie sociale et politique, notamment à travers la place accordée aux violences et à la corruption, et plus généralement aux formes de décomposition morale de notre modernité. Cela conduit à l’extension d’un genre profondément marqué par le désenchantement dont les formes narratives, sorties des marges où les avait confinées la littérature « légitime », conduisent le pessimisme et l’ironie sur l’avant-scène du marché culturel.
L’articulation et la tension entre la critique sociale et les traductions les plus variées du désenchantement dans les fictions noires seront au cœur de ce dossier.
Le recours croisé aux sciences sociales, à la philosophie et à l’analyse littéraire peut faire émerger de nouvelles interprétations sur ce type de littérature. C’est du moins le pari que nous avons voulu tenir ici.
Peut-on revenir, de manière a-critique, sur un genre aux tonalités critiques appuyées ? Doit-on se satisfaire de sa mise en scène consensuelle ? Doit-on oublier ses points aveugles, ses limites, ses stéréotypes ?
Le décryptage des diverses manifestations de la critique sociale dans le polar est pour nous inséparable d’un effort de critique sociale du polar, voire d’une critique plus globale du genre lui-même, de ses figures et de ses représentations.
Pour preuve, le néo-polar français a enfanté ses propres lieux communs, rarement interrogés : vision misérabiliste de la banlieue, élitisme anti- « beaufs », pauvreté sociologique de silhouettes sociales trop rapidement croquées, transfert de la valeur rédemptrice de la figure du Prolétaire vers celle de l’Immigré, sans parler du recyclage modernisé et parfois très réussi – pour preuve son succès actuel – d’une certaine écriture réaliste.
Entre sympathie et questionnement, ce dossier voudrait ouvrir une nouvelle voie : ni paraphrase des romans (il vaut mieux les lire), ni extériorité dénonciatrice, quelque chose comme la quête d’une bonne distance.
De l’Espagne de Montalbán à l’Italie de Macchiavelli, des quartiers nord de Marseille d’Izzo aux banlieues sombres de Daeninckx, de Maigret à Lecouvreur ou de Thompson à Manchette, Mouvements vous propose un voyage au cœur de la galaxie polar de cette fin de xxe siècle.
Dossier coordonné par Philippe Corcuff, Franck Frommer, Marco Oberti et Patricia Osganian
Avec la participation de : Annie Collovald, et Catherine Chauchard et Alain Régnault de la Bilipo
(Bibliothèque des littératures policières)
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis