2001
Mouvements
Notes
Mobilisations de prostituées
Lilian
Mathieu, Mobilisations de
prostituées, Belin (Socio-histoires), 2001, 333 p., 139 FF (21,19
Euros).
Lilian Mathieu aborde l’une des questions centrales de la
sociologie – celle des conditions de possibilité et de succès de l’action
collective –, mais sur un terrain encore peu exploré : le monde de la
prostitution. L’auteur part d’un paradoxe : pourquoi les individus les plus
dominés, stigmatisés, défavorisés, ceux qui auraient donc le plus de « bonnes
raisons » de se mobiliser, sont-ils en pratique ceux qui se révoltent le moins
? La réponse avancée est convaincante : la faiblesse des ressources et
expériences militantes des hommes et femmes prostitués, dans un monde de la
prostitution peu solidaire et peu unifié, leur interdit d’accorder du crédit et
des chances de succès à une action protestataire. Pourtant, de telles
mobilisations improbables ont bien eu lieu dans différents contextes, depuis
les années soixante-dix.
Lilian Mathieu en décrypte les logiques souvent complexes, sur
trois terrains différents. Le mouvement d’occupation des églises constitue la
première initiative d’ampleur de la part de prostituées. Il est lancé à Lyon
par une centaine de femmes qui investissent l’église Saint-Nizier pour
protester contre la répression policière dont elles s’estiment l’objet. Cette
action jouera, dans nombre d’autres configurations, le rôle de « précédent »,
attestant de la possibilité de telles protestations. C’est ici le soutien de
militants catholiques du Mouvement du nid, affichant l’objectif d’abolition de
la prostitution, qui assure largement le succès de la mobilisation. Le deuxième
cas examiné est celui du Comité international pour les droits des prostituées
qui se constitue au milieu des années quatre-vingt en fédérant plusieurs
collectifs nord-américains et européens de prostituées. Cette tentative pour
instituer une organisation formelle et durable vise à relayer les
revendications du groupe en lui donnant une existence collective et à
promouvoir une nouvelle image, moins dévalorisante, de la prostitution comme un
« métier comme les autres ». Elle n’aurait pas pu aboutir si les militantes
prostituées n’avaient pu compter sur des alliées féministes qui influencent
lourdement, en dépit de leur volonté, le mouvement. Enfin, des mobilisations
dans l’univers prostitutionnel émergent de la genèse et de l’action des
associations de prévention du sida auprès des prostituées. La dépendance des
prostituées à l’égard des instances publiques de financement et des personnels
de santé et de travail social contribue fortement à déterminer les mots d’ordre
et les formes d’action. Les principes de la « santé communautaire » issus de la
médecine humanitaire, exigeant que la « communauté prostituée » prenne
elle-même en charge la gestion et la prévention de la maladie, donnent lieu à
un type particulier d’action collective et à des représentations nouvelles de
la prostitution. Parmi les dispositifs originaux, la création de « Bus des
femmes » permet à certaines personnes prostituées de devenir des «
entrepreneurs de la prévention » (et éventuellement de se reconvertir, en
quittant la prostitution) et s’impose rapidement comme une « bonne forme » de
la prévention auprès des prostituées.
Sur chacun de ces terrains, l’auteur donne à voir, de manière
très concrète, les mécanismes d’interdépendance qui lient les divers
intervenants : mouvements issus du catholicisme social, organisations
féministes, organismes publics et administratifs, médecins ou agents
infirmiers, travailleurs sociaux, sociologues, journalistes, etc. Car les
prostituées ne sont jamais le seul groupe investi dans les mobilisations, dont
elles abandonnent souvent le contrôle à leurs alliés. De ce fait, le monde de
la prostitution constitue bien un terrain quasi expérimental pour étudier les
conditions de l’action des catégories fortement stigmatisées. Mais le livre
recèle également d’autres enjeux théoriques. Signalons seulement deux d’entre
eux. Le premier concerne l’appréhension de la prostitution comme une
catégorie hétéronome, c’est-à-dire qui
implique une image sociale subie, définie de l’extérieur, sur laquelle ses
membres n’ont que très peu prise. Ces derniers se révèlent lourdement
dépendants des appuis dont ils peuvent bénéficier et auxquels ils empruntent
leurs répertoires d’action. De plus, l’ambiguïté des rapports à la prostitution
et la difficulté pour les intéressés de se reconnaître dans une identité
collective conduisent souvent à priver les mouvements de prostituées de leurs
leaders, qui tendent à se forger une légitimité hors du monde de la
prostitution, et, dès que possible, à le quitter. Ensuite, les personnes
prostituées constituent un groupe
hétérogène. Les lignes de fracture et les mécanismes de domination
qui l’habitent opposent, par exemple, la prostituée régulière exerçant en
centre ville auprès « d’habitués » dont les tarifs sont les plus élevés, à
l’occasionnelle toxicomane ou au transsexuel, occupant des positions dominées.
Or, les prostituées susceptibles de s’engager dans l’action collective
détiennent les positions les plus favorisées, et elles tendent à exclure les
fractions les plus démunies de leurs mobilisations. Les prostituées mobilisées
ne représentent donc pas un groupe unifié. Élément supplémentaire
d’hétérogénéité, les logiques d’action, motivations et représentations de leurs
alliés sont toujours quelque peu décalées par rapport à ceux des militants
prostitués.
On perçoit toute la difficulté a
priori du succès de l’action collective et la probabilité du
comportement résigné et individualiste parmi les membres des populations
dominées, qui ont intériorisé une image sociale dégradée. Les implications de
l’analyse dépassent donc largement – et sans doute au-delà de ce que l’auteur
lui-même suggère – le cas de la prostitution. Le livre fournit ainsi des
éléments pour éclairer plus généralement la faiblesse actuelle des mouvements
sociaux. •
Violaine
Roussel
Stanislas Tomkiewicz, Adolescence volée, Hachette Littératures (Pluriel),
252 p., 2001, 40 FF (6,10 Euros).
Mai 1943 : un train bourré de déportés quitte Varsovie en
direction de l’Est. La famille Tomkiewicz y est, presque au complet : le jeune
Stanislas, son père, sa mère, son frère, sa belle-sœur et son beau-frère. Seuls
sa sœur et son jeune neveu, réfugiés ailleurs, avaient pu échapper à la rafle
massive, conséquence tragique de l’insurrection du ghetto. La destination est
incertaine. Camp de travail, camp de concentration ? Il y a le camp
d’extermination de Treblinka, que chacun se persuade de pouvoir éviter. Quelle
issue, dans cette course vers la destruction ? Fuir collectivement en se jetant
hors de ce wagon à bestiaux est inenvisageable : il y a trop de personnes âgées
; la seule possibilité, c’est la petite fenêtre que des scies dissimulées ont
débarrassé de sa grille. La fuite individuelle, donc. Les candidats
sélectionnés sont les hommes adultes du groupe. Et voici les premiers sauts :
certains dans le silence, d’autres sous les coups de fusil qui jettent un
froid. Le beau-frère vient d’en être la dernière cible. La peur freine un
moment les candidats à la fuite. C’est pour Stanislas le moment de se
manifester, et son « je veux sauter » l’expose à l’incrédulité du groupe. C’est
un chœur de jeunes filles, qui opposera au « Il n’y arrivera jamais » des
garçons plus âgés le « laissez-le sauter », qui fait la décision du jeune
garçon aux cheveux roux. Avec l’aide des plus grands, l’adolescent maladroit se
jette du train avec l’agilité de qui s’est adonné autrefois au saut, tandis que
l’une des jeunes filles, en lui serrant la main pour lui dire au revoir, le
projette dans l’invulnérabilité : Stanislas Tomkiewicz sortira vivant de la
guerre.
« Tu seras soit l’ancêtre, soit le fondateur d’une nouvelle
lignée » : le mythe qui soutiendra le parcours humain et professionnel de ce
psychiatre d’adolescents commence à prendre corps sur le terrain sablonneux,
criblé de projectiles, où il se reçoit et qui engloutit pour toujours son
adolescence.
Le temps du Nom-du-Père est venu, et Tomkiewicz prend ainsi le
chemin du guiter Doktor (du bon
médecin en yiddish) que son père lui a tracé à l’avance.
Si nous avons commencé par raconter l’épisode particulier du
saut du train, c’est pour introduire immédiatement le lecteur à la
résilience, concept que l’auteur
n’introduit qu’à la fin du livre et entre parenthèses, en témoignage de ce
mélange d’embarras et de plaisir qui est appelé à être à la fois l’exemple et
l’annonciateur de la résilience.
La résilience, terme emprunté à la physique (où il caractérise
la résistance, par déformation réversible, des matériaux au choc) a été
introduite dans les sciences humaines précisément par référence aux situations
extrêmes : les traumas de guerre et l’expérience des camps de concentration en
particulier. Par analogie à ce qui arrive si souvent aux hommes qui émigrent,
et dont Tomkiewicz, qui s’est réfugié en France en quittant sa Pologne natale,
a beaucoup à dire, les mots aussi se modifient en traversant les frontières. La
résilience, en accostant les sciences humaines, a enrichi son sens, en
acquérant un dynamisme qui associe à la capacité de réaction des matériaux
celle, toute humaine, de rebondir, de se surpasser ; mais c’est l’étymologie
latine qui permet ici de saisir l’essence de l’acte de résilience : du verbe
resalio, itératif de
salio, « sauter, rebondir », par
extension « danser » ou bien « effectuer un beau saut », comme celui qui a
permis au jeune Stanislas de se jeter hors du train de la mort.
C’est le saut, soit l’introduction de la discontinuité entre le
Soi et quelque chose qui arrive au Soi, qui fonde l’acte de résilience. C’est
le propre de cette discontinuité, qui n’est pas une distance, de permettre au
sujet de battre le rappel des ressources individuelles et contextuelles qui lui
donnent la possibilité de rompre le contrat qui gouverne la situation
traumatique, de tisser de nouveaux liens empreints de règles nouvelles, et de
repartir vers un projet. De l’acte de résilience à l’action résiliente, donc.
Ce n’est pas le « faire face » individuel du héros, ni l’effort de traction de
qui se transforme en animal de trait, ni l’enlisement dans le malheur, ni
l’adhésion au destin qui paralyse l’initiative, ni le devenir-« musulman
[1] » des camps de concentration,
mais un « faire avec » restauré qui a permis à cet antihéros original de la
violence institutionnelle de négocier avec la fascination adolescente du
suicide, d’échapper au typhus, à la tuberculose à la Salpêtrière, à prendre le
temps de gémir avec les petits enfants autistes dans l’attente d’un sourire, à
entraîner les jeunes gens de la maison de correction à la gymnastique, selon
une pédagogie du détour, à jaillir sur les tribunes des années soixante, à
sauter sur Marco Cavallo, le grand cheval bleu de Basaglia
[2], à saisir avec une « Attitude
Authentiquement Affective » la violence perpétrée sur les adolescents et par
les adolescents, en donnant corps au Stanislas Tomkiewicz de la densité
affective et culturelle de l’enfance.
C’est à cette danse, technique originellement humaine,
culturellement apprise, tissée d’humour, de savoir-écouter, de faire-parler,
d’aide à construire (face aux inévitables ruptures de l’existence) des
capacités durables de rebond que Stanislas Tomkiewicz invite ici avec le récit
de sa vie. •
Alberto Agosti et Gabriella
Fongaro
Noberto
Bobbio, Essais de théorie du
droit, LGDJ (La pensée juridique), 1998, 286 p., 320 FF (48,78
Euros).
La traduction des articles de Noberto Bobbio réunis sous ce
titre constitue un événement. Alors que Bobbio est sans aucun doute le juriste
italien qui a le plus influencé la scène politique et intellectuelle de son
pays, son œuvre reste méconnue en France.
Les thèmes des seize articles réunis étant quelque peu
hétérogènes, on ne trouvera pas dans l’ouvrage la démonstration d’une thèse
générale sur le droit ou sur l’État. Il reste que sa cohérence globale réside
sans aucun doute dans ce qui vaut à Bobbio son autorité scientifique : sa
méthode. Cette méthode, c’est la distinctio. Si Bobbio étudie le droit en juriste
– il s’intéresse à la structure et aux fonctions des normes juridiques telles
qu’elles existent dans un État donné –, sa méthode n’est pas proprement
juridique. Concevant le droit comme un discours, Bobbio appréhende ce discours
à l’aide des théories analytiques du langage. C’est cette démarche qui vaut à
Bobbio d’être considéré comme l’un des fondateurs du courant analytique de la
théorie du droit.
L’apport de la méthode et de la théorie de Bobbio pour
l’analyse du droit apparaît dans l’ouvrage sous deux angles. En premier lieu,
distinguer affine les connaissances en évitant les amalgames et les oppositions
stériles. Bobbio montre par exemple que la division classique des juristes en
deux tendances théoriques, les positivistes d’un côté, les jusnaturalistes de
l’autre, est grossière. Les termes « positivisme » et « jusnaturalisme » ne
sont en effet pas univoques. Chacun désigne plusieurs types de discours sur le
droit qui ne s’imbriquent pas forcément. Contrairement à ce qui est communément
avancé et stigmatise les débats, non seulement jusnaturalisme et positivisme ne
s’opposent pas dans tous les cas, mais surtout un même individu (et Bobbio
lui-même) peut être positiviste et jusnaturaliste à la fois.
En second lieu, l’approche analytique permet à Bobbio
d’appréhender les fonctions du discours normatif qu’est le droit de façon
complètement novatrice par rapport aux théoriciens du droit qui l’ont précédé.
Parce que – Kelsen le premier – ils approchaient les normes d’un point de vue
formel ou comme des entités idéelles, ils ont peu approfondi les recherches sur
la diversité et les propriétés des propositions juridiques. En s’appuyant sur
une parfaite maîtrise des théories du langage, Bobbio montre que les
prescriptions juridiques ne se bornent pas à obliger, permettre ou interdire
mais expriment des degrés de force obligatoire, des degrés de permissivité, des
degrés d’incitation à adopter certains comportements et divers types de
sanctions.
Cette mise en évidence de la diversité des propositions
normatives qui composent le discours juridique entraîne deux conséquences
importantes. La première est qu’elle permet, à contre-courant d’une opinion
pluriséculaire, de démontrer que le droit ne se réduit pas à un ordre de
contrainte. Dans les sociétés contemporaines, le droit favorise, incite,
promeut autant qu’il interdit ou oblige. La deuxième est de valoriser la
pertinence de la théorie analytique pour appréhender les formes juridiques
nouvelles d’organisation et de contrôle social.
La clarté d’exposé qu’offre la méthode de Bobbio conjuguée au
classicisme des thèmes choisis par le traducteur (l’opposition entre
jusnaturalisme et positivisme, la norme, les sanctions, la pensée de Kelsen)
font des Essais de théorie du droit
une excellente introduction non seulement à sa pensée, mais aussi aux problèmes
de théorie du droit auxquels s’intéressent et se confrontent les juristes.
•
Véronique
Champeil-Desplats
[1]
C’était le nom donné à Auschwitz à ceux qui, à bout de forces,
allaient mourir. Voir Primo Levi,
Naufragés et
rescapés (1986),
Si c’est un
homme (1947).
[2]
Un âne nommé Marco vivait dans l’hôpital psychiatrique de
Trieste ; lorsqu’il organisa, contre l’avis des autorités municipales, la
grande sortie des « fous » qui l’a rendu célèbre, Franco Basaglia fit
construire par son frère un grand cheval bleu destiné à prendre la tête de leur
cortège, et auquel l’âne prêta son prénom : Marco Cavallo. Ce cheval de Troie
d’un nouveau genre était trop grand pour passer le portail, que les trois mille
malades détruisirent avant d’envahir la ville. C’était en 1969. Basaglia, le
leader de l’antipsychiatrie italienne était alors proche de l’extrême gauche,
mais il revint vers le PCI à partir de 1976 à l’époque du compromis historique,
et accepta le poste de directeur de la Santé mentale au ministère. Ce qui lui
permit de rédiger la loi de 1980 fermant les hôpitaux psychiatriques italiens.
En 1981, des nervis d’ultra-gauche lui cassèrent deux côtes dans un
meeting.