Mouvements
La Découverte

I.S.B.N.2-7071-3544-5
184 pages

p. 175 à 178
doi: en cours

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no17 2001/4

Lilian Mathieu, Mobilisations de prostituées, Belin (Socio-histoires), 2001, 333 p., 139 FF (21,19 Euros).

Lilian Mathieu aborde l’une des questions centrales de la sociologie – celle des conditions de possibilité et de succès de l’action collective –, mais sur un terrain encore peu exploré : le monde de la prostitution. L’auteur part d’un paradoxe : pourquoi les individus les plus dominés, stigmatisés, défavorisés, ceux qui auraient donc le plus de « bonnes raisons » de se mobiliser, sont-ils en pratique ceux qui se révoltent le moins ? La réponse avancée est convaincante : la faiblesse des ressources et expériences militantes des hommes et femmes prostitués, dans un monde de la prostitution peu solidaire et peu unifié, leur interdit d’accorder du crédit et des chances de succès à une action protestataire. Pourtant, de telles mobilisations improbables ont bien eu lieu dans différents contextes, depuis les années soixante-dix.
Lilian Mathieu en décrypte les logiques souvent complexes, sur trois terrains différents. Le mouvement d’occupation des églises constitue la première initiative d’ampleur de la part de prostituées. Il est lancé à Lyon par une centaine de femmes qui investissent l’église Saint-Nizier pour protester contre la répression policière dont elles s’estiment l’objet. Cette action jouera, dans nombre d’autres configurations, le rôle de « précédent », attestant de la possibilité de telles protestations. C’est ici le soutien de militants catholiques du Mouvement du nid, affichant l’objectif d’abolition de la prostitution, qui assure largement le succès de la mobilisation. Le deuxième cas examiné est celui du Comité international pour les droits des prostituées qui se constitue au milieu des années quatre-vingt en fédérant plusieurs collectifs nord-américains et européens de prostituées. Cette tentative pour instituer une organisation formelle et durable vise à relayer les revendications du groupe en lui donnant une existence collective et à promouvoir une nouvelle image, moins dévalorisante, de la prostitution comme un « métier comme les autres ». Elle n’aurait pas pu aboutir si les militantes prostituées n’avaient pu compter sur des alliées féministes qui influencent lourdement, en dépit de leur volonté, le mouvement. Enfin, des mobilisations dans l’univers prostitutionnel émergent de la genèse et de l’action des associations de prévention du sida auprès des prostituées. La dépendance des prostituées à l’égard des instances publiques de financement et des personnels de santé et de travail social contribue fortement à déterminer les mots d’ordre et les formes d’action. Les principes de la « santé communautaire » issus de la médecine humanitaire, exigeant que la « communauté prostituée » prenne elle-même en charge la gestion et la prévention de la maladie, donnent lieu à un type particulier d’action collective et à des représentations nouvelles de la prostitution. Parmi les dispositifs originaux, la création de « Bus des femmes » permet à certaines personnes prostituées de devenir des « entrepreneurs de la prévention » (et éventuellement de se reconvertir, en quittant la prostitution) et s’impose rapidement comme une « bonne forme » de la prévention auprès des prostituées.
Sur chacun de ces terrains, l’auteur donne à voir, de manière très concrète, les mécanismes d’interdépendance qui lient les divers intervenants : mouvements issus du catholicisme social, organisations féministes, organismes publics et administratifs, médecins ou agents infirmiers, travailleurs sociaux, sociologues, journalistes, etc. Car les prostituées ne sont jamais le seul groupe investi dans les mobilisations, dont elles abandonnent souvent le contrôle à leurs alliés. De ce fait, le monde de la prostitution constitue bien un terrain quasi expérimental pour étudier les conditions de l’action des catégories fortement stigmatisées. Mais le livre recèle également d’autres enjeux théoriques. Signalons seulement deux d’entre eux. Le premier concerne l’appréhension de la prostitution comme une catégorie hétéronome, c’est-à-dire qui implique une image sociale subie, définie de l’extérieur, sur laquelle ses membres n’ont que très peu prise. Ces derniers se révèlent lourdement dépendants des appuis dont ils peuvent bénéficier et auxquels ils empruntent leurs répertoires d’action. De plus, l’ambiguïté des rapports à la prostitution et la difficulté pour les intéressés de se reconnaître dans une identité collective conduisent souvent à priver les mouvements de prostituées de leurs leaders, qui tendent à se forger une légitimité hors du monde de la prostitution, et, dès que possible, à le quitter. Ensuite, les personnes prostituées constituent un groupe hétérogène. Les lignes de fracture et les mécanismes de domination qui l’habitent opposent, par exemple, la prostituée régulière exerçant en centre ville auprès « d’habitués » dont les tarifs sont les plus élevés, à l’occasionnelle toxicomane ou au transsexuel, occupant des positions dominées. Or, les prostituées susceptibles de s’engager dans l’action collective détiennent les positions les plus favorisées, et elles tendent à exclure les fractions les plus démunies de leurs mobilisations. Les prostituées mobilisées ne représentent donc pas un groupe unifié. Élément supplémentaire d’hétérogénéité, les logiques d’action, motivations et représentations de leurs alliés sont toujours quelque peu décalées par rapport à ceux des militants prostitués.
On perçoit toute la difficulté a priori du succès de l’action collective et la probabilité du comportement résigné et individualiste parmi les membres des populations dominées, qui ont intériorisé une image sociale dégradée. Les implications de l’analyse dépassent donc largement – et sans doute au-delà de ce que l’auteur lui-même suggère – le cas de la prostitution. Le livre fournit ainsi des éléments pour éclairer plus généralement la faiblesse actuelle des mouvements sociaux. •
Violaine Roussel

Stanislas Tomkiewicz, Adolescence volée, Hachette Littératures (Pluriel), 252 p., 2001, 40 FF (6,10 Euros).

Mai 1943 : un train bourré de déportés quitte Varsovie en direction de l’Est. La famille Tomkiewicz y est, presque au complet : le jeune Stanislas, son père, sa mère, son frère, sa belle-sœur et son beau-frère. Seuls sa sœur et son jeune neveu, réfugiés ailleurs, avaient pu échapper à la rafle massive, conséquence tragique de l’insurrection du ghetto. La destination est incertaine. Camp de travail, camp de concentration ? Il y a le camp d’extermination de Treblinka, que chacun se persuade de pouvoir éviter. Quelle issue, dans cette course vers la destruction ? Fuir collectivement en se jetant hors de ce wagon à bestiaux est inenvisageable : il y a trop de personnes âgées ; la seule possibilité, c’est la petite fenêtre que des scies dissimulées ont débarrassé de sa grille. La fuite individuelle, donc. Les candidats sélectionnés sont les hommes adultes du groupe. Et voici les premiers sauts : certains dans le silence, d’autres sous les coups de fusil qui jettent un froid. Le beau-frère vient d’en être la dernière cible. La peur freine un moment les candidats à la fuite. C’est pour Stanislas le moment de se manifester, et son « je veux sauter » l’expose à l’incrédulité du groupe. C’est un chœur de jeunes filles, qui opposera au « Il n’y arrivera jamais » des garçons plus âgés le « laissez-le sauter », qui fait la décision du jeune garçon aux cheveux roux. Avec l’aide des plus grands, l’adolescent maladroit se jette du train avec l’agilité de qui s’est adonné autrefois au saut, tandis que l’une des jeunes filles, en lui serrant la main pour lui dire au revoir, le projette dans l’invulnérabilité : Stanislas Tomkiewicz sortira vivant de la guerre.
« Tu seras soit l’ancêtre, soit le fondateur d’une nouvelle lignée » : le mythe qui soutiendra le parcours humain et professionnel de ce psychiatre d’adolescents commence à prendre corps sur le terrain sablonneux, criblé de projectiles, où il se reçoit et qui engloutit pour toujours son adolescence.
Le temps du Nom-du-Père est venu, et Tomkiewicz prend ainsi le chemin du guiter Doktor (du bon médecin en yiddish) que son père lui a tracé à l’avance.
Si nous avons commencé par raconter l’épisode particulier du saut du train, c’est pour introduire immédiatement le lecteur à la résilience, concept que l’auteur n’introduit qu’à la fin du livre et entre parenthèses, en témoignage de ce mélange d’embarras et de plaisir qui est appelé à être à la fois l’exemple et l’annonciateur de la résilience.
La résilience, terme emprunté à la physique (où il caractérise la résistance, par déformation réversible, des matériaux au choc) a été introduite dans les sciences humaines précisément par référence aux situations extrêmes : les traumas de guerre et l’expérience des camps de concentration en particulier. Par analogie à ce qui arrive si souvent aux hommes qui émigrent, et dont Tomkiewicz, qui s’est réfugié en France en quittant sa Pologne natale, a beaucoup à dire, les mots aussi se modifient en traversant les frontières. La résilience, en accostant les sciences humaines, a enrichi son sens, en acquérant un dynamisme qui associe à la capacité de réaction des matériaux celle, toute humaine, de rebondir, de se surpasser ; mais c’est l’étymologie latine qui permet ici de saisir l’essence de l’acte de résilience : du verbe resalio, itératif de salio, « sauter, rebondir », par extension « danser » ou bien « effectuer un beau saut », comme celui qui a permis au jeune Stanislas de se jeter hors du train de la mort.
C’est le saut, soit l’introduction de la discontinuité entre le Soi et quelque chose qui arrive au Soi, qui fonde l’acte de résilience. C’est le propre de cette discontinuité, qui n’est pas une distance, de permettre au sujet de battre le rappel des ressources individuelles et contextuelles qui lui donnent la possibilité de rompre le contrat qui gouverne la situation traumatique, de tisser de nouveaux liens empreints de règles nouvelles, et de repartir vers un projet. De l’acte de résilience à l’action résiliente, donc. Ce n’est pas le « faire face » individuel du héros, ni l’effort de traction de qui se transforme en animal de trait, ni l’enlisement dans le malheur, ni l’adhésion au destin qui paralyse l’initiative, ni le devenir-« musulman [1] » des camps de concentration, mais un « faire avec » restauré qui a permis à cet antihéros original de la violence institutionnelle de négocier avec la fascination adolescente du suicide, d’échapper au typhus, à la tuberculose à la Salpêtrière, à prendre le temps de gémir avec les petits enfants autistes dans l’attente d’un sourire, à entraîner les jeunes gens de la maison de correction à la gymnastique, selon une pédagogie du détour, à jaillir sur les tribunes des années soixante, à sauter sur Marco Cavallo, le grand cheval bleu de Basaglia [2], à saisir avec une « Attitude Authentiquement Affective » la violence perpétrée sur les adolescents et par les adolescents, en donnant corps au Stanislas Tomkiewicz de la densité affective et culturelle de l’enfance.
C’est à cette danse, technique originellement humaine, culturellement apprise, tissée d’humour, de savoir-écouter, de faire-parler, d’aide à construire (face aux inévitables ruptures de l’existence) des capacités durables de rebond que Stanislas Tomkiewicz invite ici avec le récit de sa vie. •
Alberto Agosti et Gabriella Fongaro

Noberto Bobbio, Essais de théorie du droit, LGDJ (La pensée juridique), 1998, 286 p., 320 FF (48,78 Euros).

La traduction des articles de Noberto Bobbio réunis sous ce titre constitue un événement. Alors que Bobbio est sans aucun doute le juriste italien qui a le plus influencé la scène politique et intellectuelle de son pays, son œuvre reste méconnue en France.
Les thèmes des seize articles réunis étant quelque peu hétérogènes, on ne trouvera pas dans l’ouvrage la démonstration d’une thèse générale sur le droit ou sur l’État. Il reste que sa cohérence globale réside sans aucun doute dans ce qui vaut à Bobbio son autorité scientifique : sa méthode. Cette méthode, c’est la distinctio. Si Bobbio étudie le droit en juriste – il s’intéresse à la structure et aux fonctions des normes juridiques telles qu’elles existent dans un État donné –, sa méthode n’est pas proprement juridique. Concevant le droit comme un discours, Bobbio appréhende ce discours à l’aide des théories analytiques du langage. C’est cette démarche qui vaut à Bobbio d’être considéré comme l’un des fondateurs du courant analytique de la théorie du droit.
L’apport de la méthode et de la théorie de Bobbio pour l’analyse du droit apparaît dans l’ouvrage sous deux angles. En premier lieu, distinguer affine les connaissances en évitant les amalgames et les oppositions stériles. Bobbio montre par exemple que la division classique des juristes en deux tendances théoriques, les positivistes d’un côté, les jusnaturalistes de l’autre, est grossière. Les termes « positivisme » et « jusnaturalisme » ne sont en effet pas univoques. Chacun désigne plusieurs types de discours sur le droit qui ne s’imbriquent pas forcément. Contrairement à ce qui est communément avancé et stigmatise les débats, non seulement jusnaturalisme et positivisme ne s’opposent pas dans tous les cas, mais surtout un même individu (et Bobbio lui-même) peut être positiviste et jusnaturaliste à la fois.
En second lieu, l’approche analytique permet à Bobbio d’appréhender les fonctions du discours normatif qu’est le droit de façon complètement novatrice par rapport aux théoriciens du droit qui l’ont précédé. Parce que – Kelsen le premier – ils approchaient les normes d’un point de vue formel ou comme des entités idéelles, ils ont peu approfondi les recherches sur la diversité et les propriétés des propositions juridiques. En s’appuyant sur une parfaite maîtrise des théories du langage, Bobbio montre que les prescriptions juridiques ne se bornent pas à obliger, permettre ou interdire mais expriment des degrés de force obligatoire, des degrés de permissivité, des degrés d’incitation à adopter certains comportements et divers types de sanctions.
Cette mise en évidence de la diversité des propositions normatives qui composent le discours juridique entraîne deux conséquences importantes. La première est qu’elle permet, à contre-courant d’une opinion pluriséculaire, de démontrer que le droit ne se réduit pas à un ordre de contrainte. Dans les sociétés contemporaines, le droit favorise, incite, promeut autant qu’il interdit ou oblige. La deuxième est de valoriser la pertinence de la théorie analytique pour appréhender les formes juridiques nouvelles d’organisation et de contrôle social.
La clarté d’exposé qu’offre la méthode de Bobbio conjuguée au classicisme des thèmes choisis par le traducteur (l’opposition entre jusnaturalisme et positivisme, la norme, les sanctions, la pensée de Kelsen) font des Essais de théorie du droit une excellente introduction non seulement à sa pensée, mais aussi aux problèmes de théorie du droit auxquels s’intéressent et se confrontent les juristes. •
Véronique Champeil-Desplats
 
NOTES
 
[1] C’était le nom donné à Auschwitz à ceux qui, à bout de forces, allaient mourir. Voir Primo Levi, Naufragés et rescapés (1986), Si c’est un homme (1947).
[2] Un âne nommé Marco vivait dans l’hôpital psychiatrique de Trieste ; lorsqu’il organisa, contre l’avis des autorités municipales, la grande sortie des « fous » qui l’a rendu célèbre, Franco Basaglia fit construire par son frère un grand cheval bleu destiné à prendre la tête de leur cortège, et auquel l’âne prêta son prénom : Marco Cavallo. Ce cheval de Troie d’un nouveau genre était trop grand pour passer le portail, que les trois mille malades détruisirent avant d’envahir la ville. C’était en 1969. Basaglia, le leader de l’antipsychiatrie italienne était alors proche de l’extrême gauche, mais il revint vers le PCI à partir de 1976 à l’époque du compromis historique, et accepta le poste de directeur de la Santé mentale au ministère. Ce qui lui permit de rédiger la loi de 1980 fermant les hôpitaux psychiatriques italiens. En 1981, des nervis d’ultra-gauche lui cassèrent deux côtes dans un meeting.
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