2001
Mouvements
Répliques
Contre la tentation du vide, la lucidité douloureuse. Réplique à Philippe Corcuff
Stéphane Le Lay
Une réaction vive à la lecture qu’a eue Philippe Corcuff dans notre numéro 15-16 consacré au polar, du romancier noir anglais Robin Cook.
La lecture de l’article de Philippe Corcuff paru dans le dernier numéro de
Mouvements
[1] m’a plongé dans un abîme de perplexité. Plus exactement, c’est sur le passage relatif à l’auteur britannique, Robin Cook, et à son livre
Il est mort les yeux ouverts, que je voudrais revenir. Ne connaissant pas les deux autres auteurs à partir desquels Corcuff développe son analyse, je m’abstiendrai de tout commentaire à leurs propos.
La brutalité du constat est à la hauteur du choc ressenti à la lecture de l’article : je n’ai, pour tout dire, pas l’impression d’avoir lu le même auteur que Corcuff tant son approche diffère de ma compréhension de cet univers noir.
Désenchantement et tentation du vide…
Pour Corcuff, le désenchantement chez Cook s’exprime d’une manière, noire et brutale, en lien avec un effondrement des absolus qui laisse uniquement la possibilité du relatif, voire du non-sens
[2]. Effectivement, les absolus n’existent pas chez Cook. Rien n’est sûr, ni définitif, à l’image même de la vie terrestre humaine. Mais cet absolu nié ne révèle en rien un quelconque
désenchantement vis-à-vis du monde et de son organisation. Car pour être désenchanté, encore faut-il avoir un jour ressenti l’inverse (Corcuff présuppose explicitement une certaine naïveté – non péjorative – antérieure à cette « révélation »).
Si Cook décrit effectivement la noirceur de certaines existences, il n’est en rien désenchanté, car il ne s’est jamais énormément bercé d’illusions ; tout juste se fait-il une certaine idée utopique de ce que
pourrait être une société moins inhumaine, sans jamais se référer à un idéal politique passé : « Je vis et j’écris dans un monde où l’esprit humain tel que je le conçois a été avili, mais je ne perds pas espoir, les esclaves rêvent toujours de liberté
[3]. »
Ses personnages évoluent dans un univers qu’il a lui-même côtoyé – en rupture avec une famille de la
middle-upper class britannique –, univers violent souvent, dur toujours, tendre parfois : même s’ils ne peuvent être assimilés à des absolus, l’amour et l’amitié jouent un rôle important pour Cook, et dans certains de ses romans. Leur présence permet le « sauvetage éthique » du héros (certes momentané, mais proche de l’analyse faite par Corcuff à propos des héros de Hunt ou Crumley, ce qui renforce davantage le sentiment d’ambiguïté dans son approche, et le caractère inabouti de ses trois figures idéaltypiques), quand leur absence conduit effectivement à la mort (le vide), puisqu’un individu privé de ses raisons de vivre, esseulé dans un monde social organisé dans le
sens de rapports sociaux injustes, ne peut pas facilement s’en sortir : « Avec le discrédit de la religion, le roman noir est une tentative mise au goût du jour pour combler le fossé en décrivant ouvertement ce qui pousse les gens à hurler […] Il existe pour obliger les gens à voir ce qu’est réellement le vrai désespoir, les petites pièces sombres, noires et isolées de l’existence dont toutes les issues sont condamnées
[4]. »
Pourquoi cette volonté de montrer, de tenter de faire comprendre la souffrance des autres ? C’est un moyen pour ne pas tomber dans le désespoir : « À force de collectionner les casse-pieds et d’étudier cette maladie aiguë (car cette incapacité totale à connaître les autres est une forme très grave de maladie), j’en suis arrivé à la conclusion selon laquelle le casse-pieds est en réalité très proche du meurtrier, si bien, me semble-t-il, que le premier peut servir de base pour étudier le second. Tous les deux présentent les mêmes stigmates : ni l’un ni l’autre n’ont rien à offrir, et ce manque à demi conscient est à l’origine de leur désespoir ; un désespoir qui se manifeste par un besoin impérieux chez le malade de s’affirmer
par tous les moyens
[5]. » On peut ainsi en déduire que la lucidité face aux rapports sociaux injustes, loin de conduire au non-sens, permet de lutter contre la souffrance du désespoir.
… soutenue par une éthique du suicide ?
Pour appuyer sa théorie du désenchantement sur une éthique particulière, Corcuff convoque la notion de suicide en présentant deux extraits du livre de Cook qui peuvent effectivement appuyer ses dires. Le suicide serait en quelque sorte le résultat presque obligé de l’attraction du vide ressentie par les héros de Cook, confrontés à l’arbitraire et à l’absurde. D’ailleurs Cook dit une chose très proche dans son autobiographie : « Le roman noir cherche à présenter avec le maximum de force l’état psychique ultime de ceux qui en sont arrivés à un point où ils n’ont plus d’espoir, plus de motivation, ni même la volonté de se cacher quoi que ce soit
[6] ». Mais cette nécessité de montrer, cette lucidité douloureuse fait, loin du non-sens évoqué par Corcuff, puissamment
sens : « Le roman noir est un moyen de détruire le mal en le définissant, en montrant tout ce qui est négatif dans notre société. La Bible, par exemple, contient quelques passages de littérature très noire
[7]. »
Là où je suis d’accord avec Corcuff, c’est que « le constat du
vide se [détache] sur fond de la nostalgie des rêves du
plein
[8]. » Mais pourquoi alors insister sur l’éthique du suicide ? La lucidité des héros de Cook a pour but de montrer la voie aux
autres, comme la religion avait cette fonction au temps de sa splendeur (que Gauchet ait parlé de désenchantement à propos de la religion n’autorise pas à faire la même chose pour les polars de Cook. N’oublions pas que le polar décrit une réalité ; la religion l’
organisait). En outre, ce que Corcuff ne semble pas voir, enfermé dans sa définition particulière du désenchantement, c’est le contexte – détourné dans le cadre de son interprétation – des deux extraits qu’il utilise : les deux personnages dont il s’agit se font
assassiner pour des raisons crapuleuses. Le flic meurt même en essayant de s’enfuir pour
sauver sa peau ! Rien à voir avec une quelconque « esthétique du vide
[9] »… la mort, et non le suicide, a une explication tout à fait
sensée qu’il convient de décrire, pour aider à comprendre ce moment ultime de la vie : là, un couteau planté dans la gorge. Autant dire que « le caractère insoutenable de l’aventure humaine
[10] », loin de se réduire à la mort
individuelle par suicide, prend un caractère socialement explicable – l’organisation des rapports sociaux injustes figurée dans la lutte entre un flic et une tueuse qui tourne mal pour le premier –, c’est-à-dire le résultat d’interdépendances sociales désavantageuses pour le représentant de la loi.
« Ma conviction est que la justice sociale ne se trouve ni à droite ni à gauche, ni au centre. Comme le dit Winston Smith dans
1984 : “S’il existe un espoir, il se trouve chez les prolos”, ceux qui sont tout en bas de la masse sociale, les perdants, parmi lesquels le virus du crime et de la violence fleurit dans le climat fertile de la pauvreté et des conditions de vie déprimantes qui poussent au suicide. Le point de vue d’Orwell, c’est que les prolos ne sont jamais véritablement représentés, aussi, un des buts du roman noir est d’essayer à la fois de démonter ce mécanisme et de s’y opposer en décrivant l’attitude dominante à l’égard des prolos et en montrant au public ce qu’ils ressentent
[11]. » Une vision lucide soutenue par une éthique personnelle, bien loin des mots d’ordre politiques actuels, où l’espoir (peut-être magnifié, certes) ne s’efface pas devant le vide, ni le sens devant le non-sens.
Voilà ce que dit Cook à propos de sa manière d’écrire. Empêcher l’oubli. Est-ce désenchanté de poser un regard lucide sur la domination sociale ? Ou est-ce être désenchanté que de porter un tel avis sur le roman noir ? •
[1]
P.
Corcuff, « Désenchantement et éthiques du polar »,
Mouvements, n°15-16, mai-août 2001, pp.103-109.
[2]
Ibid., p.106.
[3]
R.
Cook, Mémoire vive, Rivages (Poches), 2000, p.285.
[4]
Ibid., p.138.
[5]
Idem, p.197.
[6]
Idem, p.194.
[7]
Idem, p.195.
[8]
P.
Corcuff, « Désenchantement… »,
art. cit., p.106.
[11]
R.
Cook, Mémoire vive…, op. cit., pp.238-239.