2001
Mouvements
Thèmes
Retour sur l’an 2000 : quand la France flirte avec le
chaos
Lionel Charles
Bernard Kalaora
[*]
Le passage à l’an 2000 a connu une dimension exceptionnelle,
empreinte d’une forte résonance millénariste, avec la menace du bog
informatique lié au changement de siècle. La catastrophe ne s’est pas produite,
mais à sa place deux événements environnementaux, la marée noire qui a suivi le
naufrage de l’Erika et les tempêtes de la fin décembre (Lothard et Martin), ont
monopolisé la scène médiatique, mobilisant de façon durable l’opinion. On ne
retient plus guère du bog que son caractère manipulatoire et le « coup » dont
il a été le vecteur. Mais alors que s’effaçait peu à peu de l’imaginaire le
fantasme millénariste, une succession d’épisodes inédits dont l’accumulation a
suscité une impression de débordement et de chaos a fait de l’an 2000 un moment
focal dans le vécu collectif des risques et de l’environnement.
Les premiers mois de l’an 2000 voient se développer un intense
travail d’anamnèse collective autour de la tempête et de la marée noire, qui
ont constitué un choc dans une France supposée à l’abri des situations
extrêmes. Ce travail s’accompagne d’un effort majeur pour comptabiliser les
impacts, évaluer les coûts, situer les responsabilités et mettre en place les
opérations de restauration permettant d’effacer les stigmates de la
catastrophe. Si les tempêtes ont profondément marqué les esprits par leur
ampleur, leur soudaineté et leur violence, d’autres préoccupations ont
fortement contribué à stimuler la réflexion, l’imagination et l’inquiétude
collectives. L’amorce de diffusion à grande échelle des OGM, sur fond
d’évolution des échanges et de réorganisation du commerce mondial mis en scène
par la rencontre de Seattle à l’automne 1999, a suscité dans toute l’Europe un
fort mouvement de contestation. L’épidémie de listériose au début de l’année
2000, les contaminations par la dioxine liées à des activités frauduleuses
ajoutent encore à l’incertitude alimentaire, en même temps que la presse
distille au fil de leur parution les résultats scientifiques concernant
l’encéphalopathie spongiforme bovine. La France, durablement marquée par le
scandale du sang contaminé et se réclamant du principe de précaution, n’hésite
pas, à l’automne 1999, à braver Bruxelles et ses partenaires européens en
refusant de lever l’embargo sur la viande britannique. À l’automne 2000, la
crise de la vache folle, supposée sous contrôle après les mesures prises en
1996, rebondit de façon spectaculaire, et ce nouvel avatar débouche en quelques
semaines sur une panique généralisée. En dépit des mesures prises à l’échelle
européenne, elle se traduit par l’effondrement du marché de la viande et une
baisse de 30 à 50 % des consommations en France. À l’automne également, moins
d’une année après le naufrage de l’Erika, le chimiquier Ievoli Sun coule au
large de la Bretagne. En novembre, la conférence de La Haye se conclut sur un
échec, en même temps que les informations émanant de l’IPCC confirment les
menaces sur le climat, relayées par la publication d’un nouveau rapport qui
valide la thèse du réchauffement et en amplifie les ordres de grandeur : de
1,4° à 5,8° en 2100 au lieu de 1,5° à 4,5° dans le rapport précédent (1995). En
mars 2001, l’épidémie de fièvre aphteuse et son cortège de bêtes immolées fait
son apparition en Grande-Bretagne et menace les autres pays. Les intempéries
qui rythment le quotidien depuis l’automne constituent la toile de fond de ces
événements.
À première vue, ces manifestations peuvent apparaître comme
sans relation les unes avec les autres et leur rapprochement arbitraire, voire
abusif. Mais, à y regarder plus en détail, on constate qu’elles relèvent toutes
d’un même type de conjonction, environnementale, associant étroitement, et sous
des angles différents, des déterminants naturels et anthropiques, techniques et
sociaux, la nature et les activités humaines. Ces événements prennent, de par
leur caractère extrême, leur multiplication et leur répétition, une
signification et une portée nouvelle. À l’image classique d’une représentation
définie, circonscrite, se substitue celle, mouvante et incertaine, d’un trouble
durable de l’ordre ordinaire, d’une suite d’interrogations et donc d’une
recontextualisation, d’une processualisation sans terme défini
d’avance.
Là où s’amorçait une fête planétaire que seul le bog
informatique, avatar contemporain et technologique d’une apocalypse annoncée,
pouvait menacer, c’est le déchaînement de la nature qui fait irruption, non
sans qu’on ne puisse y soupçonner l’influence des activités humaines et leur
impact sur le climat. La pensée de la catastrophe est aussi une pensée du
commencement, de l’origine, de la naissance. La catastrophe observée fascine
parce qu’elle renvoie en nous des images comme en un miroir. D’où la prégnance
du bog, maximisant l’effet de sidération : catastrophe annoncée de longue date,
puissamment orchestrée à hauteur de la menace d’un chaos que l’évocation du
déclenchement inopiné de systèmes d’armes, d’accident nucléaire ou
d’effondrement des réseaux suffit à crédibiliser. L’imaginaire se polarise sur
un risque technologique dont chacun peut facilement apprécier la portée
symbolique : il touche les systèmes informatiques et en révèle un point faible
majeur, le court terme qui a présidé à leur élaboration. Il concerne un secteur
central dans la transformation qui bouleverse les sociétés de la planète depuis
bientôt deux décennies et a porté la technique à un niveau de performance, de
prestige mais aussi de mystère sans équivalent. L’informatique, clé de voûte de
l’univers contemporain, constitue une sorte de divinité technologique : elle
est au fondement de notre emprise sur le monde, avec le fantasme lié de perte
possible de cette maîtrise. L’émergence de la théorie du chaos et les
perspectives épistémologiques nouvelles que celle-ci a ouvertes sont aussi
liées au développement de l’ordinateur. Situation qui exacerbe la problématique
de la confiance dans les systèmes techniques et l’ambivalence face à la
technique. On est ici très proche des registres bibliques, de l’imaginaire d’un
Dieu étroitement impliqué dans l’aventure humaine, si proche de l’homme, si
intimement lié à lui, mais précisément en cela particulièrement redoutable car
incertain et à tout moment susceptible d’exercer sa colère. Catastrophe
attendue, sans doute aussi désirée, avec la perspective fantasmatique latente
de se libérer du joug de contraintes toujours trop lourdes.
Or, ce qui advient est d’un tout autre ordre et débute au
lendemain de Noël avec une catastrophe techno-naturelle dont les effets étaient
restés jusque-là comme suspendus : le début d’une marée noire liée au naufrage
du pétrolier Erika, survenu une quinzaine de jours auparavant. Celle-ci est
suivie de deux tempêtes sans précédent, dont l’origine et l’impact sont
cependant potentiellement imputables à l’homme, sous deux angles différents :
le réchauffement climatique induit par les rejets anthropiques de gaz à effet
de serre et le manque d’adaptation des infrastructures, la vulnérabilité
collective du fait d’un aménagement du territoire hérité de l’industrialisme
triomphant et de l’arraisonnement de la nature par l’homme, qui n’a
structurellement pas pris en compte les événements extrêmes.
Une catastrophe a bien eu lieu, mais pas celle à laquelle on
s’attendait et encore moins à ce moment-là. On voit se dessiner progressivement
les contours de l’événement (arrivée aléatoire de pétrole sur la côte ;
accidents mortels, destruction massive des forêts, inondations, rupture du
réseau électrique, etc.), dont on a ainsi pu observer comme rarement
l’élaboration collective, la survenue discrète, anonyme, par surprise et le
lent cheminement, entre dispositifs massifs et insignifiance, vers une prise en
compte informée et étayée. Catastrophe à froid, en quelque sorte, dont la
dimension symbolique a été sur le moment ignorée. On a souligné la faible
couverture par les médias de l’événement et leur implication initiale réduite.
Fruit de notre rapport trop étroit à la technique et à ses enchaînements
systémiques, le trop prévu n’a-t-il pas conduit à minimiser l’imprévu ?
N’a-t-il pas constitué une difficulté, une incapacité au moins momentanée à
passer à l’événement naturel et à le voir autrement que sous l’angle et les
registres du recouvrement technique ? En place d’un bog non advenu, une tempête
qui n’a pas fini de faire sentir son poids, d’autant plus difficile à assimiler
qu’elle ne s’inscrit dans aucune mémoire préexistante.
•Du milieu à l’extrême (entre tempérance et catastrophe)
Épisodes météorologiques extrêmes, réchauffement climatique,
crise alimentaire et sanitaire, dans leur violence, leur déchaînement,
s’inscrivent en faux contre l’imaginaire d’une France tempérée, mise en avant
par les géographes, non sans relation au « juste milieu » cher à
Aristote
[1], renforçant
la question de la nature de ces événements et de leur répétition possible. Ils
contredisent certaines des représentations les plus ancrées dans la tradition
française, hautement congruentes entre elles, celles d’une exceptionalité
géographique et climatique comme de l’excellence de ses corps d’élite,
ingénieurs, aménageurs et conservateurs. France idéale, France rêvée, douce
France, d’innombrables images, dans le roman, la tradition littéraire ou la
littérature géographique et de voyage, dans la poésie ou la chanson populaire
relaient ces représentations qui ont conduit à la conviction partagée d’une
excellence française qui situe la France à l’abri des convulsions
environnementales. France aux paysages portant l’empreinte immémoriale du
travail des hommes
[2],
fruit d’une longue familiarité, d’un côtoiement entre nature et activités
humaines intimement liées, véhiculant, dans un jeu de miroir narcissique et
complaisant, un imaginaire
soft de la
rédemption, du rachat par le souci et l’effort, sensible dans le soin apporté
au paysage rural. France à la fois providentielle et objet de conquête, soumise
et patrimonialisée, si opposée au fond à l’idée d’un Éden originel ou d’un état
de nature, cher à Rousseau, mais plutôt choisie, appelée, sauvée. La
catastrophe est l’exception pour une France qui se veut privilégiée, au regard
de ses voisins. Avec l’urbanisation et la technicisation généralisées, cette
France d’hier voit ses repères s’effacer peu à peu. Le nouveau monde urbain a
cependant bien du mal à dépasser l’imaginaire du bouleversement, de
l’incohérence ou de l’appropriation élitaire au profit d’une vision plus mûre
de ses transformations.
Le livre
Ecology of
fear
[3] de
Mike Davis a lumineusement mis en évidence dans un tout autre contexte, celui
de la ville de Los Angeles, la relation ambiguë et complexe entre une
géographie, une écologie et l’occupation humaine. Il fait ressortir comment le
faible nombre d’événements naturels majeurs identifiés retenus pour qualifier
le site d’implantation de la ville ne correspondait en fait qu’à une
parenthèse, à un moment limité dans le temps, en gros le
xixe siècle, par rapport à l’histoire
longue des dévastations qui ont affecté les espaces qu’occupe aujourd’hui Los
Angeles. Le rêve est devenu cauchemar, la catastrophe le meilleur support de
l’industrie hollywoodienne, et dans une spirale de la contagion la peur a
diffusé et s’est installée au cœur des représentations.
Ce qui semble caractériser les événements récents en France, ce
n’est pas tant leur exceptionalité intrinsèque que l’impact extrême qu’ils ont
eu dans les mentalités collectives. Les décennies qui ont suivi la Seconde
Guerre mondiale sont marquées par la généralisation des processus de
rationalisation et l’enracinement de la croyance dans la pérennité d’un ordre
qui s’appuie sur la technique, la science et une administration elle-même
largement technicisée. L’État dit Providence affirme prendre en charge les
risques sociaux (assurance, protection sociale, retraite, chômage) qui, dans un
contexte supposé stabilisé, sont conçus comme prévisibles et évaluables. La
technique domine et régule la nature sans partage. Un événement unique (rupture
d’un barrage, inondation, etc.) prend facilement sens dans un contexte de
certitude, et trouvera toujours des éléments d’explication. Les représentations
s’ordonnent autour d’idées de moyennes, de normalité d’autant plus acceptables
qu’elles sont sous-tendues par la croyance en un progrès indéfiniment
possible.
Devant la multiplication d’occurrences problématiques dans des
registres extrêmement divers (climat, alimentation, santé, etc.) dans un
contexte d’extension des risques sociaux partout annoncés, les phénomènes
prennent des sens complètement différents et nouveaux, et aucun ne peut alors
relever d’une explication causale ou d’une évaluation probabiliste. La lecture
des événements est surdéterminée par leur multiplication même. Si l’attitude
qui prévalait dans la société assurantielle opposait comme appartenant à des
registres exclusifs l’un de l’autre la norme et l’extrême, la situation récente
tend au contraire à l’intégration des extrêmes dans le champ collectif et à la
mise en question de la normalité par les extrêmes
[4].
Si, dans le cas des tempêtes, on assiste à une lente prise de
conscience collective de l’ampleur de la catastrophe sans que ne se manifeste
pour autant la vision claire d’une réponse adaptée, à l’opposé, l’ESB s’inscrit
très vite dans le registre de la panique, dans l’immédiateté durable de
l’effacement des repères collectifs. Confrontés à la succession des
inquiétudes, OGM, dioxine, listériose, les consommateurs se sentent encerclés,
passant, selon Fischler
[5], d’un « on ne sait plus ce qu’on mange » à « on ne
sait plus quoi manger ». L’alimentation en France jouit d’un prestige
considérable, elle est au cœur de la culture et des valeurs. Y est associée une
notion fondamentale de confiance et de sécurité, de légitimité, se prolongeant
en une paisible indifférence, abondamment relayée par l’imaginaire idéalisé de
la consommation véhiculé entre autres par la publicité. La crise de la vache
folle dévoile, à une échelle beaucoup plus grande que des épisodes récents de
contamination ou de fraude, l’artificialisation et la dimension hyper-technique
de la production alimentaire, les calculs et les approximations dont elle est
l’objet, insoupçonnés de l’ensemble des Français. L’opposition entre la vision
traditionnelle de l’alimentation, les valeurs qui y sont attachées et celle qui
se fait jour avec les risques associés engendre une perte de confiance abrupte
aux conséquences dévastatrices : elle déstabilise un marché, une filière et
l’ensemble des professions qu’elle concerne, mais aussi un univers culturel.
L’arrière-plan en est la question très particulière de ce qui fonde les goûts
et les choix alimentaires. En mettant en évidence, dans ce qu’il appelle le
paradoxe de l’omnivore, la double contrainte qui pèse sur l’alimentation, les
exigences contradictoires de diversité et de sécurité, comme les dimensions
tout autant idéelles que matérielles de l'alimentation, Fischler
développe des éléments qui peuvent aider à comprendre la radicalité du
comportement de consommateurs. Les rationalisations concernant l’évolution
générale des comportements et la diminution tendancielle de consommation de
viande bovine sont peu convaincantes face à cette dimension paradoxale des
comportements susceptibles, à partir d’un seuil, de basculer massivement vers
d’autres préférences. On touche ici à la limite de la rationalité
consommatoire, et à l’expression d’une dimension « instinctuelle » totalement
sous-estimée. La structuration à grande échelle et l’unification de la
consommation donnent au système supposé avoir associé et optimisé un grand
nombre de paramètres une très forte réactivité et vulnérabilité. L’événement
extrême entraîne un retournement de la logique de consommation-communication,
elle-même sous tension maximale, débordée par la logique de valeur et d’affect
qui lui est sous-jacente, la fonction de consommation occultant à travers la
manipulation le jeu effectif des préférences.
La crise de la vache folle a également constitué une véritable
plongée dans l’horreur, reprise et amplifiée par les destructions d’animaux
atteints de fièvre aphteuse, avec des images jamais vues auparavant à cette
échelle d’abattoirs, de monceaux de carcasses, de chaînes de dépeçage,
traduisant probablement une modification du statut de l’image télévisuelle. La
société est confrontée pour la première fois et apparemment sans états d’âme,
sans doute parce qu’elle est incapable dans le contexte d’en saisir toute la
portée, à une réalité collective largement euphémisée, cachée et ignorée
jusque-là, celle du refoulement de son rapport à l’animal, et donc aussi à son
animalité même, qui se donne à voir par la mise en scène barbare de cadavres
d’animaux à grande échelle… Cette euphémisation est directement liée à la
question du goût et des préférences alimentaires.
Les initiatives prises par les pouvoirs publics pour tenter de
contenir la crise n’ont aucun effet, voire même contribuent à augmenter encore
la panique. Le recours au principe de précaution constitue un facteur
perturbateur supplémentaire, amplifiant l’inquiétude. Avec la vache folle, les
sociétés européennes découvrent une réalité vis-à-vis de laquelle elles ne
peuvent prendre appui sur aucune expérience empirique déjà constituée. La
multiplication des initiatives d’éradication, de contrôle, de dépistage, ne
cesse de faire apparaître des manques, des failles des dispositifs, mettant en
doute jusqu’à la possibilité même d’une réduction complète de l’épidémie. Le
doute est immense et corrobore ce que l’opinion pressent et manifeste depuis
plusieurs années, une perte de confiance massive dans les instruments de
gestion du collectif et ceux qui les animent, les élites et les politiques. Un
modèle social s’effondre face à la conjonction de la manipulation et de la
fraude. C’est aussi l’émergence à une échelle inconnue de la question du goût
et du dégoût
[6]…
•Événements, dispositifs, imaginaires et construction
collective
Dans le cas de la catastrophe naturelle, on assiste à un
déploiement technique exceptionnel, qui, derrière la nécessité de répondre à
des problèmes urgents, masque les déficits politiques, organisationnels,
symboliques que révèle la tempête. L’imaginaire technicien nimbé d’un
positivisme soft et suffisant autour
de ces événements a été si prégnant que leur nature n’a guère été perçue, ou
avec retard, partiellement, et d’abord comme silence, comme vide face au
brouhaha d’une société trop affairée : la catastrophe pétrolière n’a été
pendant un temps que le point focal d’un déploiement à la fois considérable et
dérisoire de machines et d’outils. Malgré les remorquages, les robots
sous-marins, les laboratoires d’analyse, les barrages flottants, les
hélicoptères ou les modèles numériques, c’est avec des pelles et des seaux que
des volontaires par milliers ont dû se résoudre à collecter et à stocker, de
façon totalement improvisée, les masses gluantes et noirâtres qui recouvraient
les plages. Les modèles de diffusion de la nappe de pétrole, suscitant, y
compris chez les experts, tantôt optimisme, tantôt découragement, ont largement
participé d’un effet de leurre. On peut mettre sur le même plan, dans le cas de
la tempête, l’absence d’une échelle de risque météorologique permettant une
appréciation plus effective du danger, facteur de sous-évaluation de son
intensité. Les inondations dans le sud-ouest, quelques mois auparavant, avaient
pourtant déjà entraîné des dizaines de décès. On retrouve là un écueil
particulièrement redoutable, l’incapacité à identifier un événement inconnu ou
sans référence : on reconnaît plus qu’on ne connaît. Les politiques, qui ont
mal évalué les risques, sont en dépendance face à une technique supposée
omnipotente. Ils renoncent de fait à l’exercice de la décision, la cantonnant à
un registre minimal, s’abritant derrière les démarches procédurales des
structures en charge.
L’impuissance de la technologie devant la marée noire entraîne
la mise en cause de la confiance et de la croyance s’exerçant à son endroit
bien au-delà du contexte local. La tempête a été le révélateur de la fragilité
d’une partie importante du territoire français et de l’inadéquation des
infrastructures, notamment des réseaux de communication, comme de sa structure
sylvicole, pensées de manière standard à l’échelle de l’ensemble du pays
[7]. Elle oblige à repenser la
manière de fabriquer de l’espace, du territoire en prenant en compte les
différences de situation et en intégrant dans les schémas d’équipement le
risque naturel (inondations, érosion, etc.). A donc cruellement fait défaut
dans ces situations extrêmes une logique d’acteur. La pertinence de l’idée
d’environnement, ce qui lui donne sa portée, son sens, dans le contexte de
l’hyper-rationalisation contemporaine, est la conjonction du sensible et de
l’intelligible, de l’empirique, du pratique et du cognitif de préférence à une
approche abstraite, décontextualisée et distante. Une vision purement
gestionnaire, passant par pertes et profits les résonances de l’événement,
oublieuse de la constitution d’abord subjective et intersubjective de notre
monde, représenterait dans son rationalisme calculateur une régression majeure.
L’environnement conjugue de fait – c’est le propre de son ancrage originel dans
la tradition empirique, centrale dans le monde anglo-saxon – l’expérience et le
ressort émotionnel en tant que fondements du lien interindividuel et de la
dynamique sociale. Ne récusant nullement la dimension cognitive, scientifique
ou technique, l’environnement reconnaît une place majeure dans l’élaboration
même de la pensée cognitive à la subjectivité, indissociable de l’incertitude.
L’absence sur le terrain de la ministre de l’Environnement au lendemain de la
catastrophe a traduit une méconnaissance de ce ressort fondamental de
l’environnement.
Si le naufrage de l’Erika ou la tempête frappent par les
tentatives de restauration de la crédibilité des institutions et des
responsables via un recours désordonné
et excessif à la technique, dans le cas de l’ESB, aucun recours de ce type
n’est envisageable, dans la mesure où la technique même est à l’origine de la
catastrophe.
•Politique de la catastrophe et catastrophe de la
politique
Si le politique est « apollinien », euphémisant et euphémisé,
s’il est ordre des choses et des sociétés, maîtrise liée au savoir, tout
événement important qui est donc susceptible de remettre en question cette
représentation doit faire l’objet d’un traitement particulier. De deux choses
l’une : ou, après examen dans le meilleur des cas, sans examen le plus souvent,
on finit par ignorer l’élément qui dérange, en en minimisant la portée (c’est
le cas le plus fréquent). Ou bien, au contraire, on juge qu’il faut le prendre
en compte et alors, mécaniquement, il prend le statut de catastrophe, dans la
mesure où sa signification propre s’efface derrière la sursignification qu’il
acquiert de mise en question de l’ordre (social) existant. En ce sens se
construit un ordre de la catastrophe, qui enrôle l’événement extrême, au
détriment d’un changement graduel. Ce type de conduite du collectif est une
conduite par la peur. Et le registre fondamental de cette peur est la peur du
changement. On retrouve là la problématique soulevée par Jonas
[8] et l’on mesure mieux les
raisons de sa réception plutôt négative dans notre pays. L’idée d’une
heuristique de la peur n’est significative que s’il existe un contexte
permettant que du sens émerge de la peur. Cela n’est pas toujours le cas,
notamment en France où la peur est vécue sur les registres de l’impératif et de
sa légitimation, de la confiscation par les institutions, les instances de
pouvoir et d’action. La panique liée à la vache folle a ainsi révélé la
prégnance du système et de l’ordre alimentaire dans la construction sociale et
culturelle.
De telles situations génèrent, de la part des pouvoirs publics
et des instances responsables, des attitudes globalement négatives, dénégation,
déni, retard, irresponsabilité, comme on a pu le voir dans la gestion erratique
de la fièvre aphteuse en Grande-Bretagne ou dans le cas des inondations de la
Somme. Les rapports officiels britanniques ou français relatifs à l’ESB ont
clairement fait état des lenteurs et des insuffisances dans la gestion de la
crise par les pouvoir publics nationaux ou à l’échelle européenne. À ces
défaillances s’ajoute la difficulté des montages institutionnels, le caractère
segmenté et procédurier des réponses des administrations. Quant aux
scientifiques, ils sont de moins en moins en cause, quand ils ne se situent pas
aux avant-postes en ce qui concerne l’alerte, comme cela a été le cas pour
l’ESB ou le réchauffement climatique, avec ce qu’une telle position peut
présenter d’inconfortable. Mais ils sont par contre soumis aux vicissitudes des
décisions en matière d’orientation de recherche et de financement, et ainsi
exposés à interrompre des travaux, ce qui a été le cas avec la tremblante du
mouton.
Un autre écueil est celui de l’alignement des représentations
autour de noyaux devenus prévalants et fonctionnant comme mots d’ordre
vis-à-vis desquels sont supposés se focaliser les décideurs et les politiques.
L’effet de serre semble se prêter à cette configuration. Après avoir pendant
longtemps été sous-estimé, voire résolument ignoré, il semble que l’on ait
affaire aujourd’hui à l’attitude inverse : la transcription qu’en ont établie
les scientifiques offre une lisibilité telle que la question est manifestement
prise de plus en plus au sérieux dans la société française comme dans de
nombreux cercles de décision. Il n’est cependant pas inutile de s’interroger à
ce propos, en particulier par rapport à d’autres questions environnementales,
comme la pollution atmosphérique urbaine, qui, si elles sont reconnues, ne font
cependant pas l’objet de la même attention, dans la mesure où elles restent
entachées de nombreuses incertitudes. Le climat ne serait-il pas en voie de se
constituer comme le compartiment « noble » de l’environnement, dans le
prolongement d’un déterminisme très ancien ? Il est en tous les cas frappant de
constater combien, auprès des scientifiques de divers domaines, mais aussi
auprès de responsables à titres divers, l’évolution est caractéristique, et
combien l’effet de serre a pris pour eux une dimension de certitude, en même
temps qu’il devient le support d’un nouvel impératif catégorique. D’où la
surprise supplémentaire née de l’échec de la conférence de La Haye, traduisant,
en dépit d’un dispositif international très conséquent, les résistances de
certaines franges très puissantes du monde économique.
La récurrence de situations dont l’ampleur et les
caractéristiques mettent en jeu des mécanismes fondamentaux de l’État, de
l’administration et de la société, nécessite un retour d’expérience. Divers
travaux sont d’ores et déjà engagés dans ce sens. On peut cependant être
inquiet, voire sceptique, sur une telle démarche, si elle ne cherche pas à
dépasser le contexte segmentaire des champs de compétence tels qu’ils sont
actuellement organisés. L’ampleur des phénomènes, leur caractère systémique, la
diversité des populations et des intérêts concernés exigent une approche
globale ouverte à un champ très général d’interactions. Le poids des logiques
administratives et disciplinaires, celui du centralisme rendent une telle
perspective difficilement envisageable à la différence de ce qui se fait dans
les pays anglo-saxons ou au Canada
[9].
•Environnement et contexte : pour une nouvelle lecture de la
réalité
Tempête, marée noire, ESB, réchauffement climatique, sans
compter d’autres questions, ont fait de l’an 2000 un véritable symbole de la
fragilité et de la vulnérabilité de n
os sociétés, fruit de
leur développement industriel et technique dont le succès ne peut qu’exacerber
la question du sens. Les années quatre-vingt ont vu, dans la suite des travaux
pionniers de l’anthropologue britannique Mary Douglas
[10], le développement considérable d’une
réflexion sur le risque dont l’ouvrage d’Ulrich Beck,
Risikogesellschaft (en cours de
traduction en français), a constitué en quelque sorte le manifeste, relayés par
les travaux d’Anthony Giddens en Grande-Bretagne. En France, les travaux dans
ce domaine, plus tardifs et plus limités, n’ont pas eu le retentissement de
leurs brillants antécédents anglais ou allemands, qui restent mal connus.
L’ouvrage de François Ewald,
L’État-providence, traduit un ancrage du risque
dans une vision rationaliste et sécuritaire où l’État joue un rôle majeur et
n’ouvre guère de perspectives sur une philosophie du risque à la hauteur de la
réalité contemporaine.
Les réflexions poursuivies en Grande-Bretagne et en Allemagne
prennent tout leur sens à la lumière de l’extension contemporaine des
incertitudes, mal anticipées tant les représentations dominantes d’un univers
stabilisé, maîtrisé, conduit rationnellement, étaient pesantes. N’assiste-t-on
pas à une faillite des ontologies sociales, à une fin de l’être, à quoi se
substitue une problématique de plus en plus largement construite en termes de
devenir, de contexte et d’individu, clivé, incertain mais peut-être aussi plus
responsable ? Un nouveau contexte d’associations rend possibles des mises en
relation inédites conduisant à des différenciations inédites
[11].
L’idée que des décisions doivent en toute circonstance
s’appuyer sur des faits établis scientifiques ou normatifs correspond de moins
en moins à la complexité des phénomènes écologiques et environnementaux. Donner
inconditionnellement foi à la parole des experts au nom de la compétence, c’est
prendre le risque d’occulter la part d’irréductible, de déraisonnable,
d’incompréhensible, d’inconnu caractéristique de la catastrophe, l’infinie
complexité de la nature, des enchaînements du monde social, sa réflexivité. Il
faut donc apprendre à reconnaître, à utiliser l’ignorance en installant le type
de réserve que Ravetz a pu suggérer dans sa réflexion sur l’incertitude
[12]. Il faut aussi mettre
l’accent sur la singularité de chaque événement. Il n’y a et ne saurait y avoir
en la matière de norme de référence, ce qui prend à contre-pied tout un mode de
pensée, particulièrement ancré en France, en matière de risque et d’assurance.
Face à l’extension des risques naturels et industriels, le doute devient une
certitude, la seule certitude. Mais ce n’est pas un doute cartésien face auquel
une méthode peut apporter une réponse sûre. Ici, le doute vise le système, il
se situe et doit rester au cœur de la prise de décision. Le fait qu’un
événement analogue se soit déjà produit ne garantit en aucun cas la maîtrise de
la situation nouvelle. Acclimater l’homme, la technique et la science à la
nature plutôt que l’inverse reste la seule voie envisageable.
L’émergence des risques multiformes de la modernité, le chaos,
avatar logique de la prolifération technologique contemporaine font ainsi
paradoxalement apparaître combien l’individu constitue une figure centrale,
bien que voilée par l’effet de masse, le pivot d’un univers instable né d’une
rencontre toujours plus complexe entre nature et société. •
[*]
Respectivement chercheurs à Fractal (Paris) et à l’université
d’Amiens.
[1]
Cf. J.-F.
Staszak,
La géographie d’avant la géographie. Le climat
chez Aristote et Hippocrate, L’Harmattan, 1995.
[2]
Cf. G.
Sainteny, « Mitterrand et la nature
»,
Écologie politique,
n°16.
[3]
M.
Davis,
Ecology of Fear. Los Angeles and the Imagination
of Disaster, Vintage Books, New York, 1999.
[4]
Cf. D.
Zajdenweber,
Économie des extrêmes, Flammarion,
2000.
[5]
C
Fischler,
L’homnivore, Odile Jacob,
2001.
[6]
Cf. M.
Perniola, « Les aventures du dégoût
»,
in M.
Abélès et
al. (dir.),
L’environnement en perspective,
L’Harmattan, 2000.
[7]
Cf. J.
Levy, « Après la tempête :
territoires contre réseau »,
Le Monde,
11 janvier 2000.
[8]
H.
Jonas,
Le principe responsabilité, Cerf,
1990.
[9]
Cf. Pour affronter
l’imprévisible. Les enseignements du verglas de 98. Rapport
principal de la commission scientifique et technique chargée d’analyser les
événements relatifs à la tempête de verglas survenue du 5 au 9 janvier 1998,
Les publications du Québec, 1999.
Cf.
également P.
Lagadec et E.
Michel-Kerjean, « D’un continent à
l’autre »,
Le Monde, 11 janvier
2000.
[10]
M.
Douglas,
Purity and Danger, Routledge and Kegan
Paul, London, 1967.
[11]
Cf. « Chassez le
naturel »,
revue du Mauss, n°17,
premier semestre 2001.
[12]
J.
Ravetz, «
Connaissance utile, ignorance utile »,
in J.
Theys et B.
Kalaora (dir.),
La Terre outragée. Les experts sont formels !,
Éditions Autrement, 1992.