Mouvements
La Découverte

I.S.B.N.2-7071-3593-3
176 pages

p. 138 à 142
doi: 10.3917/mouv.018.0138

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Journal européen

no18 2001/5

L’une des conséquences de l’effondrement du bloc soviétique sur lesquelles le moins de réflexions ont été menées est celle de l’ouverture de la question rom [1]. Durant les années quatre-vingt-dix, les pays d’Europe centrale et de l’Est ont subi une profonde transformation politique et économique. D’un côté, celle-ci a eu un impact négatif sur l’écrasante majorité des Roms mais, d’un autre côté, elle leur a offert l’occasion de donner des réponses actives, une occasion que les régimes totalitaires n’avaient pas offerte auparavant.
Le principal impact négatif pour les Roms de la chute du bloc soviétique a été la perte de la relative sécurité sociale que leur garantissaient les États socialistes – au prix d’un manque de liberté et d’un contrôle étatique exercé sur leurs vies. Les Roms, qui sont généralement moins qualifiés que le reste de la population et qui ont un mode de vie différent, sont plus touchés par le chômage que les membres des groupes ethniques majoritaires. La nouvelle situation a bien offert de nouvelles opportunités à certains Roms, relativement peu nombreux. Les nouvelles conditions économiques ont permis à certains groupes, en particulier les Roms Olassi, de développer leurs activités traditionnelles de commerce avec un nouveau type de produits : les chevaux ont été remplacés par les voitures Mercedes et le revenu de ces groupes dépasse de plusieurs fois la moyenne nationale. Cependant, pour la majorité des Roms d’Europe centrale et de l’Est, la transition vers une économie de marché a conduit à une insécurité et une pauvreté plus grandes. À ces difficultés s’ajoutent les pièges de la libéralisation politique – les jeux, la drogue et la prostitution. Enfin, les Roms ont commencé à être confrontés à des comportements racistes bien plus ouverts de la part des membres des groupes majoritaires des pays dans lesquels ils vivent.
 
•Prise de parole et défection
 
 
La transformation politique qui a permis ces expressions racistes a aussi offert la chance de réponses à la fois individuelles et collectives dont ils ne disposaient pas auparavant. Aux côtés d’Albert Hirschman nous pouvons désigner de manière systématique ces réponses comme la défection et la prise de parole [2]. Selon Hirschman, les individus et les groupes d’individus qui se trouvent dans une situation non satisfaisante peuvent la résoudre de deux manières fondamentales. Ils peuvent soit se mobiliser dans un mouvement pour changer la donne (de manière métaphorique, il s’agit de « prendre la parole »), soit faire leur bagages et partir chercher fortune ailleurs (« faire défection »). Hirschman considère la première réaction comme étant typiquement « politique » et la seconde comme étant typiquement celle du consommateur sur le « marché » – si le fournisseur d’un certain produit ne nous satisfait plus, nous courons chez un concurrent. Le régime communiste a rendu fondamentalement impossible le recours tant à la première qu’à la seconde possibilité.
Les années quatre-vingt-dix ont été une décennie de mobilisation rom, civile et politique, sans précédent, et ce non seulement au niveau des États dans lesquels les Roms vivent mais encore au niveau transfrontalier. Ce fut cependant une décennie de migration. Les cinq premières années, ce furent principalement les Roms des Balkans qui partirent pour l’Ouest, le plus grand nombre se dirigeant vers l’Allemagne (il y eut aussi plusieurs centaines de Roms de Roumanie qui demandèrent l’asile politique dans le République tchèque). Durant la seconde moitié de la décennie, les Roms de la République Tchèque et de la Slovaquie s’ajoutèrent aux premiers.
Hirschman souligne que les deux réactions peuvent se compléter l’une l’autre en agissant sur la situation défavorable qui les a provoquées. Il suffit de rappeler ce qui précéda la chute du mur de Berlin : tout le processus commença avec l’exode massif des Allemands de l’Est vers l’Allemagne de l’Ouest – « défection » – et ce départ provoqua graduellement des manifestations massives en faveur d’un changement de régime – « prise de parole [3] ». Certains représentants roms tchèques et slovaques suivent actuellement cette dynamique. Ils utilisent la migration des Roms comme argument soutenant leurs revendications. Ainsi défection et prise de parole se complètent, en particulier dans un contexte de pression internationale qui donne à une minorité la chance d’exercer un chantage sur la majorité qui tente de faire accepter le pays au sein des structures européennes (dans le cas des pays d’Europe centrale cela signifie essentiellement obtenir l’admission au sein de l’Union européenne).
 
•Vers une nouvelle identité rom ?
 
 
Ces deux types de réaction aux nouvelles carences et aux nouvelles chances apportées par les années quatre-vingt-dix ont commencé à modifier l’identité des Roms. Une population très diversifiée d’un point de vue ethnico-culturel a commencé à être représentée par son élite comme un « sujet » ethnique ou national, qui exprime la demande d’une représentation sur la scène politique tant nationale qu’internationale. La migration contribue également, du moins potentiellement, à une unification et à une homogénéisation de l’identité rom.
Un bon exemple des conséquences de la migration sur la reformulation de l’identité d’un groupe a été donné en Allemagne dans les années quatre-vingt-dix. Dans le cours des années soixante-dix, une organisation autogérée a été créée, reconnue et soutenue matériellement par l’État. Jusqu’à l’arrivée des Roms en Allemagne, elle trouvait son fondement dans l’idée que les Sinti et les Roms vivant en Allemagne représentaient des groupes ethniques appartenant à l’État national allemand [4]. Conformément au modèle de l’organisation juive, elle s’appelait Zentralrat Deutscher Sinti und Roma (Conseil central des Sinti et des Roms allemands). Le nom lui-même, en utilisant l’adjectif allemands, souligne l’appartenance à la nation allemande. Cela est encore plus clair si on le compare avec le Zentralrat der Juden in Deutschland, le Conseil central des Juifs d’Allemagne, qui parle sans ambiguïté des Juifs vivant en Allemagne plutôt que de Juifs allemands. L’inclusion spécifique de deux groupes ethniques – les Sinti et les Roms – exprime également une distance à l’égard du projet de formation d’une nation rassembleuse pan-européenne et pan-rom porté par l’International Romani Union (Union internationale des Roms).
À cette époque, les courants plus nationalistes n’avaient pas grand poids dans le cas des Allemands roms et sinti. Cependant, cela a changé avec l’arrivée des Roms des Balkans durant la première moitié des années quatre-vingt-dix. Une partie des activistes roms menée par Rudko Kawczynski a commencé à organiser un mouvement de solidarité avec eux. Ce groupe s’est déclaré opposé aux objectifs du gouvernement allemand, qui refusait aux Roms des Balkans le droit d’asile et voulait les refouler vers leurs pays d’origine. Ils ont demandé au gouvernement de leur garantir un statut spécial. L’immigration a ainsi apporté de nouvelles énergies dans les conflits au sein de la communauté allemande rom quant à savoir si les Roms et les Sinti sont simplement un Volksgruppe allemand, c’est-à-dire une minorité ethnique, ou bien s’ils doivent s’associer aux autres Roms comme sujet de droit international. En Allemagne au moins, ce conflit n’est pas résolu.
L’exemple allemand peut servir de paradigme pour les processus qui ont pris place dans d’autres lieux durant les dix dernières années – de l’Ukraine aux Balkans, de la Hongrie à la République Tchèque. Le dilemme fondamental auquel la population rom d’Europe centrale, de l’Est et de l’Ouest est confrontée – tout comme les gouvernements de la région – consiste à savoir s’il faut considérer les Roms comme une nation dispersée parmi différents États-nations ou si les différentes populations roms doivent être comprises comme des groupes ethniques appartenant à des nations individuelles et à leurs États territoriaux. L’interconnexion qui a accompagné en termes de communications et en termes politiques les développements contemporains de l’Europe a permis à l’élite transnationale rom de développer un projet de construction de nation. Cependant, vu de la base, cela peut sembler artificiel face à la diversité ethnique de la population rom. Prenons la Hongrie à titre d’exemple. Il y a environ un demi million de Roms hongrois divisés en trois groupes clairement identifiables d’un point de vue ethnico-culturel ; 70 % sont des Roms hongrois dont la langue maternelle est le hongrois, environ 20 % sont les Olassi qui parlent rom et 10 % les Gitans Beasch qui parlent un dialecte du roumain (et non du rom) et qui ne s’appellent pas eux-mêmes Roms [5]. En Hongrie comme en République tchèque, l’élite du groupe majoritaire rom-hongrois (Romungri) cherche à représenter tous les Roms. Mais une partie de cette élite est elle-même à l’origine d’une image négative – et parfois même teintée de racisme – des groupes minoritaires de Roms, les Olassi dans la République tchèque et les Beasch en Hongrie.
La création d’une nation rom au niveau des États nationaux et de l’Europe imposerait une résolution politique de la coexistence des Roms et des groupes majoritaires nationaux dans des formes semblables à celles prises par la coexistence de minorités et de majorités nationales typiques de l’Europe centrale, par exemple les minorités hongroises en Slovaquie ou en Roumanie. Dans ces cas, la minorité est plus particulièrement attachée à l’accès à une autonomie culturelle (à savoir le contrôle de l’éducation et le développement d’une « grande culture »). Cependant, si la minorité est suffisamment concentrée géographiquement, un degré d’autonomie régionale et politique, et même, dans certains cas extrêmes, la sécession peut aussi être à l’ordre du jour. L’inclinaison de base des minorités politiques est centrifuge – la minorité essaye de créer et de défendre sa propre culture, son public, son espace et de participer à l’ensemble plus large en tant que collectivité nationale qui a le droit à une autodétermination politique.
À cette option nationaliste et ségrégationniste s’oppose l’option multiculturelle et intégrationniste [6]. Celle-ci entend par minorité un groupe partiel d’un tout multiculturel ou un groupe ethnique appartenant à un plus grand tout – cela se retrouve dans des expressions telles que « Sinti allemands », « Roms tchèques » ou « Romungri hongrois ». Les groupes de militants et les politiques d’action affirmative en faveur des minorités tentent d’assurer des chances et des droits égaux aux membres individuels du groupe et donnent un espace à une spécificité ethnico-culturelle dans le cadre d’une culture commune. Par exemple, l’école et l’éducation sont multiculturelles (ce qui inclut des éléments sur la culture et les histoires des différents groupes ethniques et même, dans le cas d’un intérêt et d’une forte concentration, des cours de langue). Cependant, il s’agit d’une structure intégrée, qui n’implique pas de création d’écoles séparées, telles que celles de la minorité hongroise en Slovaquie.
 
•Nation ou intégration multiculturelle : quelques comparaisons
 
 
Les Roms d’Europe centrale et de l’Est, et les gouvernements des pays dans lesquels ils vivent sont parvenus à un carrefour et confrontés à un dilemme : soit ils ouvrent la porte à la construction d’une nation à part entière, qui se situerait aux côtés des autres nations européennes en tant qu’entité indépendante, soit ils s’attellent à une intégration multiculturelle des Roms en tant que groupe ethnique [7]. J’utilise ici la différence entre minorités nationales et ethniques dans le sens politique et non juridique de ces termes. Ce contraste est évidemment stéréotypé et la situation et la perception des Roms oscillent entre ces deux notions. Cette distinction est, cependant, utile puisqu’elle a un impact concret différent sur le type de revendications de la minorité et sur son mode de coexistence avec la majorité. Une minorité ethnique demande que soient respectées ses caractéristiques, mais son principal souci est de dépasser l’exclusion qui touche ses membres et de leur assurer une participation pleine et égale à la vie économique, culturelle et politique d’une société plus large. Une minorité ethnique qui n’est pas exclue ne devrait pas avoir à demander plus qu’un soutien culturel dans un État libéral. Les Juifs en Grande-Bretagne constituent un bon exemple d’une telle minorité.
Une comparaison avec des situations semblables d’autres groupes peut nous aider à comprendre les dilemmes historiques actuels auxquels les Roms d’Europe centrale et de l’Est se trouvent actuellement confrontés. Trois parallèles historiques s’offrent d’eux-mêmes : le nationalisme du xixe siècle, le sionisme et la mobilisation d’après-guerre des Noirs nord-américains. Tous ces mouvements sont nés des efforts de groupes désavantagés, marginalisés et exclus qui cherchaient à atteindre leur émancipation. Il existe un éventail de similitudes entre eux. Ils se chevauchent dans certains cas, mais chacun représente une spécificité importante qui a valeur de paradigme pour comprendre les tendances et alternatives des politiques roms contemporaines.
Le sionisme s’est développé parmi un groupe dispersé qui, comme les Roms, avait été poussé pendant des siècles aux marges des sociétés européennes, ne possédait aucune terre et vivait d’offres de services spéciaux. Le sionisme se développa contre la volonté des leaders traditionnels de la société (les rabbins) et contre l’inclination des Juifs ordinaires à poursuivre leur mode de vie spécial ou à s’assimiler. Le sionisme était une « normalisation » de l’identité juive – d’un groupe « élu » –, les Juifs allaient devenir une nation comme toutes les autres. Un élément fondamental de ce mouvement a été l’antisémitisme de la fin du xixe siècle et l’émigration des Juifs d’Europe de l’Est vers l’Europe centrale. Les principes du nationalisme moderne sont comparativement tout aussi étrangers et extérieurs au style de vie traditionnel rom. L’idée de l’Inde que les ethnologues et les linguistes romantiques ont présentée aux Roms comme leur patrie mythique, la création d’une langue standardisée et d’une « grande culture » et d’autres dynamiques en ce sens sont encore plus artificielles dans le cas des Roms que dans celui des Juifs, qui étaient la « nation du Livre » alors que les Roms n’avaient pas même un langage écrit dans leur mode de vie traditionnel. Le parallèle entre la fuite des pogroms russes à la fin du xixe siècle et la fuite des pogroms de skins à la fin du xxe siècle est assez claire.
Le mouvement noir des États-Unis commença dans les années cinquante comme un mouvement de droits civils contre la ségrégation – et pour l’intégration. L’émancipation signifiait l’accès à un statut, des droits et des chances égaux pour les Noirs en tant que membres de la nation américaine, et non africaine. Dans sa première phase, le mouvement intégrationniste et universaliste domina. Plus tard, cependant, cela fut complété et même directement attaqué par un nationalisme et un particularisme noirs, dont l’objectif était non pas l’émancipation des individus vers un statut de citoyens égaux mais l’autonomie sociale et politique du groupe – la nation noire. Dans le cas des Roms, une polarité entre deux courants analogues est graduellement en train de prendre forme. Un courant souhaite construire une nation aux côtés (donc séparée) d’autres nations, alors qu’un autre courant aborde le problème comme le dépassement de l’exclusion et l’accès à une intégration dans une société plus large. Tandis que le premier a une tendance typiquement nationaliste à établir une identité unitaire par une alternative stricte (soit vous êtes Tchèques, Hongrois, Slovaques, soit vous êtes Roms), le second maintient l’idée d’une identité duale, exprimée par l’expression « Rom tchèque » (ou hongrois, ou slovaque).
La direction que les Roms prendront finalement – soit le chemin de la ségrégation nationaliste, soit celui de l’intégration multiculturelle – dépendra dans une large mesure des États-nations d’Europe centrale et de l’Est : vont-ils – et quand – s’occuper de la discrimination et de l’exclusion des Roms ? •
 
NOTES
 
[1]Traduction de l’anglais par Fabienne Renucci, révisée par Yves Sintomer.
[2]A. O. Hirschman, Défection et prise de parole, Fayard, 1995.
[3]A. O. Hirschman, « Défection et prise de parole dans le destin de la RDA », in A. O. Hirschman, Un certain penchant à l’autosubversion, Fayard, 1995.
[4]Cette description de la situation allemande est tirée de Y. Matras, « The development of the Romani Civil Rights Movement in Germany 1945-1996 », in S. Tebutt, Sinti und Roma. Gypsises in German-Speaking Society and Literature, Berghahn Books, New York, Oxford, 1998.
[5]Pour une description et évaluation des tentatives de création d’une identité collective unifiée à partir de cette population hétérogène, cf. P. Shuzhay, « Constructing a Gypsy National Culture », Budapest Review of Books, 5/3, 1995.
[6]Cf. P. Barsa, « Národnostní konflikt a plurální identita », in P. Barsa et M. Strmiska, Náí stát a etnicky konflikt ? Politologická perspektiva, CDK, 1999.
[7]J’ai essayé de défendre et de préciser l’option multiculturelle dans le cas des Rom tchèques dans P. Barsa, Politická teorie multikulturalismu, CDK, 1999.
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