Mouvements
La Découverte

I.S.B.N.2-7071-3593-3
176 pages

p. 153 à 155
doi: 10.3917/mouv.018.0153

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Livres

no18 2001/5

2001 Mouvements Livres

À propos du mouvement associatif

Outre les nombreuses commémorations, se voulant le plus souvent consensuelles, le centenaire de la loi du 1er juillet 1901 sur la liberté d’association a engendré une activité éditoriale soutenue. Nous en retiendrons deux ouvrages collectifs, qui visent non seulement à dresser le bilan de cette vieille dame, mais aussi à dégager les enjeux actuels auxquels le mouvement associatif est confronté.
Les Éditions Fischbacher poursuivent leur insertion dans le monde des éditeurs de sciences humaines avec un ouvrage coordonné par Jérôme Pellissier et préfacé par Henri Leclerc, À but non lucratif, qui regroupe une douzaine d’auteurs.
L’accent est d’abord mis sur les conditions d’émergence de la loi, avec une chronologie des principales étapes de la longue conquête de la liberté d’association depuis la dissolution révolutionnaire des corporations, ordres et féodalités d’Ancien régime, le tableau comparatif du texte de la loi et de ses évolutions jusqu’à aujourd’hui, et la reproduction des débats de 1901, en particulier les textes du « père fondateur » Pierre Waldeck-Rousseau. Sur ces bases, Jean-Claude Bardout souligne que la loi de 1901, qui fonde l’association sur des règles qui lui étaient jusque-là déniées (la liberté contractuelle), consacre de nouveaux rapports entre les groupements privés et l’État, et fonde l’organisation des solidarités collectives sur les principes de liberté individuelle hérités de la révolution de 1789. De son côté, Gilles Pellissier met l’accent sur l’affirmation de la double liberté d’adhésion et d’accession à la personnalité morale, à la fois individuelle et institutionnelle.
On retiendra surtout des textes sur les perspectives du mouvement associatif en France, en Europe et à l’échelle mondiale, l’ouverture de la confrontation entre des thèses contrastées. Jérôme Pellissier insiste sur le double danger que représente d’une part la pression croissante à l’égard du monde associatif des entreprises, qui se proclament citoyennes tout en externalisant une part croissante de leurs responsabilités sur les associations, afin d’élargir leurs marchés, d’autre part de l’État, qui tout en se posant en garant de l’égalité laisse se développer la crise de la démocratie et abandonne son rôle social ; les unes comme l’autre, souvent réunis, utilisent les associations à l’encontre des valeurs qu’elles promeuvent et défendent. Mais la dénonciation pertinente de ce double danger laisse l’auteur plutôt désarmé quant aux perspectives.
De leur côté, Jean-Louis Laville et Yves Vaillancourt proposent de dépasser l’alternative d’un mouvement associatif prisonnier entre d’un côté l’instrumentalisation croissante par l’État et de l’autre le colmatage des dégâts de la domination néolibérale, pour proposer une démarche progressiste alternative, qu’ils qualifient de solidaire, contribuant à l’émergence d’un nouveau contrat social. Ils proposent une stratégie de « solidarisation » intégrant la dimension politique des associations tout en s’attachant à encourager leurs réalisations économiques, misant sur une dynamique multiforme où comptent autant les dissidences, résistances et innovations pionnières que les prestations de service.
On aurait aimé qu’à partir de ces thèses s’engage une véritable confrontation entre les auteurs. Mais on touche là aux limites inhérentes à l’exercice. Trop souvent les ouvrages collectifs se contentent de juxtaposer des thèses au lieu de miser sur le choc de leurs interactions. Sans doute le lecteur peut-il se faire son idée, mais au risque de perdre la richesse qu’aurait pu dégager une confrontation réellement collective.
Même si les thèses défendues dans le second ouvrage, Association, démocratie et société civile, sont tout aussi diverses, il ressort de sa lecture une impression plus convergente. Ici, peu de place pour l’histoire de la liberté d’association, pourtant si instructive et à ce point éclairante pour nos enjeux actuels. Le propos se veut résolument tourné vers l’avenir, non sans dresser un état de lieux sans complaisance.
Serge Latouche se fait le pourfendeur anti-utilitariste des rhétoriques technocratiques, soulignant les dangers de récupération de l’association et de la société civile par les institutions, les entreprises, qui font des ravages, et l’État, qui se dégage de ses responsabilités en espérant que les associations s’occuperont des victimes. Il se montre très pessimiste quant aux capacités des associations de contenir les processus de marchandisation du monde et d’alimenter un imaginaire alternatif. De son côté, Bernard Eme dresse un tableau sévère des multiples dérives auxquelles succombent les associations, de plus en plus attirées du côté des systèmes pour résoudre leur tension constitutive entre rationalité technico-instrumentale et rationalité solidaire.
Sans rien renier de ces critiques et mises en garde, le long chapitre rédigé par Jean-Louis Laville, qui prend appui sur une recherche européenne approfondie, vise à prendre en compte les principales thèses et conceptions qui se chevauchent aujourd’hui. Il en dégage une problématique d’interactions entre action associative et action publique dans une perspective d’encastrement politique. Pour lui, l’enjeu des débats sur l’avenir des associations et de l’État ne renvoie pas tant à des dimensions quantitatives (en termes de plus ou moins des unes ou de l’autre), qu’aux rapports qualitatifs à instaurer entre eux : l’expérience des associations peut favoriser la démocratisation et la pluralisation de la société.
Dans une perspective proche, Philippe Chanial avance qu’il n’y a pas de démocratie vivante sans une société civile puissante. Il montre que pour que la société civile se renforce et soit une société civique, les pouvoirs publics doivent lui garantir des conditions favorables. Mais si les associations ont donné naissance à l’État-social, celui-ci ne les a reconnues que dans un rapport tutélaire. Il propose d’engager une dynamisation réciproque des associations et de l’action publique, ce qui suppose que les responsables publics soutiennent des associations susceptibles d’engendrer des contre-pouvoirs.
On voit bien comment cette ouverture aux contre-pouvoirs vient heurter des traditions particulièrement présentes en France. L’article d’Éric Dacheux montre cependant qu’une société civile associationniste internationale se constitue de manière embryonnaire dans l’espace européen. Dès lors, s’ébauchent les institutions d’une souhaitable démocratie internationale. Même si dominent l’éparpillement et le fragmentation de la nébuleuse associative et son incapacité à faire le poids face aux puissances qui dominent le monde, l’anti-Davos de Porto Alegre de janvier 2001 peut être considéré comme significatif de l’émergence d’une société civile internationale.
Alain Caillé s’interroge enfin sur ce qui divise ceux qui se réclament de l’associationnisme. Une première ligne de fracture oppose des associations qui privilégient un principe traditionnel de solidarité primaire, certaines qui recrutent sur la base de compétences professionnelles reconnues et d’autres qui tentent de récréer du lien social, de la proximité et de la solidarité entre des personnes que rien ne reliait. Le second clivage oppose les associations de militance morale et des associations d’économie solidaire engendrant des actions régulières, susceptibles de constituer un cadre de vie global. Dès lors, la constitution d’une société civile associative et démocratique apparaît difficile. Alain Caillé estime que l’issue repose sur l’émergence d’associations civiques capables de se consacrer à la constitution de la société civile associationniste en tant que telle. Mais la démocratie peut-elle être recherchée pour elle-même ; est-elle un principe supérieur aux autres et renvoie-t-elle aux mêmes valeurs dans toutes les civilisations ? Autant de questions que ce centenaire laisse ouvertes. •
Pierre Bauby
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