2001
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À propos de l’inhumanitaire
Au-delà de leurs enjeux politiques et internationaux, les conflits dits locaux provoquent la souffrance de populations. L’obligation de s’engager auprès de ces victimes n’épargne pas aux soignants une réflexion clinique, qui gagne à s’alimenter à l’anthropologie et à l’histoire contemporaine de la mondialisation néolibérale. Deux récentes publications permettent de prolonger la discussion engagée dans notre dossier « Humanitaire : la politique du moindre pire ? » (numéro 12), l’angle clinique ne faisant que confirmer que l’engagement humanitaire ne peut se concevoir autrement que comme engagement politique.
L’ouvrage de Bernard Doray présente un état des lieux de la barbarie moderne à travers les conflits, dits locaux, de la fin du siècle du xxe siècle, dans lesquels s’inscrit son propre engagement. Ceux-ci peuvent paraître lointains ou proches selon l’ampleur de la médiatisation, mais concernent manifestement nos préoccupations soignantes quotidiennes, par la souffrance des populations qui ont fui leur pays en guerre et que nous rencontrons dans les associations humanitaires, mais aussi parce qu’ils trouvent un écho dans la manière dont des populations entières sont exclues dans nos propres villes et banlieues.
Il nous renvoie à l’obligation humaine d’être engagés aux côtés de ces victimes, proches ou lointaines, des modèles d’organisations sociales d’efficience liées aux restructurations du capitalisme mondialisé. L’auteur cite, à ce propos, Francis Jeanson : « tout le problème est de lutter contre une culture de l’analyse qui ne ferait pas référence à la totalité. En fait nous avons à travailler à une culture qui combine une prise de conscience de la dimension mondiale des problèmes avec un ancrage dans un territoire précis. Ce couple-là est capital. Ce n’est que si nous sommes ancrés que nous pouvons travailler sur des problèmes mondiaux. »
L’approche clinique des traumatismes
À partir de comptes-rendus d’un travail de terrain, Doray restitue une réflexion clinique qui s’alimente à l’anthropologie et à l’histoire contemporaine de la mondialisation néolibérale.
Son approche clinique revisite la question des traumatismes psychiques de guerre en Bosnie, au Rwanda et en Algérie, la recoupant avec d’autres interventions au Chiapas, au Guatemala, au Burundi. Elle aborde ces traumatismes par leurs liens avec les processus de désymbolisation à l’œuvre dans le capitalisme actuel, marqués par l’emprise d’un système économique dans lequel l’accumulation et le mode de production tendent à s’affranchir d’un lien qui fait sens avec l’activité productive humaine. Il souligne le passage à une économie mafieuse dans laquelle l’humain devient l’enjeu d’un commerce de mort : armes, drogues, trafics d’organes, mais aussi renvoie à une altérité indifférenciée qui dénie l’histoire des sociétés et des individus. De ce constat découle une dette productrice de pauvreté économique et symbolique insolvable.
Les guerres du Golfe et de l’ex-Yougoslavie participent de cette violence néolibérale en faisant des civils une cible privilégiée dans l’obtention d’un résultat politique et marchand favorable aux intérêts états-uniens et européens, objets d’un marchandage de terreur. Elles rejoignent les guerres anti-guérillas d’Amérique latine dans la destruction de sociétés entières. Doray décrit la « guerre des ventres », c’est-à-dire l’utilisation systématique des viols comme politique de destruction des filiations, que ce soit en Bosnie, au Guatemala ou en Algérie.
L’ampleur des traumatismes collectifs l’amène à penser une clinique reposant sur les résistances culturelles. C’est le rôle qu’il attribue, fort justement, aux promoteurs de santé dans les villages du Rwanda et du Guatemala, qui représentent le lien avec la communauté et ses représentations symboliques et, par là même, permettent un travail clinique auprès du sujet traumatisé.
Cet éclairage du traitement des traumatismes fait progresser les approches cliniques de la névrose traumatique bien au-delà de la notion de stress post-traumatique, en mettant en avant le travail de re-symbolisation de ce qui est resté inscrit des vécus de mort dans le corps et l’esprit du sujet, rendant ces vécus indicibles. Celui-ci va s’élaborer par l’accès à la parole, aux mots qui font lien avec la communauté, dont la résurgence de sens permet à l’individu de ne plus être isolé dans le silence de l’effroi traumatique, lié à l’expérience vécue de sa propre mort.
Doray cite l’exemple d’un enfant algérien traumatisé par le climat de violence dans son village, dont il étudie l’amélioration clinique à travers une série de dessins faits pour sa thérapeute. Le trauma a entraîné une coupure qui apparaît dans le premier dessin sous la forme d’une tête coupée, se transformant en un masque aux couleurs vives du drapeau algérien dans les suivants, puis en un magicien, ange gardien de l’enfant de 9 ans. Il commente cette coupure initiale de la façon suivante : « Les atteintes du corps propre des enfants et des adolescents pendant les attaques doivent être l’objet d’une attention particulière. La cicatrice, la mutilation, inscrit dans l’image corporelle une composante hétérogène, une mémoire mortifiée. Son caractère brut d’inscription de l’événement dans la chair échappe par nature à l’ordre des représentations. Elle n’est pas représentable, mais elle est la présence indélébile et la mémoire morte d’une brûlure du réel. À ce titre, elle est un analogon de la trace psychique traumatique. Elle fait exister une dualité temporelle et structurelle dans le corps, et cette dualité reproduit le clivage qu’introduit le trauma dans le psychisme. » Dans le cas de cet enfant, l’évolution thérapeutique se fait par l’explicitation de mots qui font l’histoire de l’Algérie et de sa famille, en particulier celui de « moudjahidin » qui a été repris par le GIA, entraînant une confusion dans son esprit. Elle s’étaye de l’histoire de la mère, orpheline pendant la guerre d’indépendance, mais aussi d’événements infantiles qui ont fixé l’angoisse sur les séparations sanglantes, réactualisées sur le chemin de l’école par les scènes de tueries : une circoncision traumatisante, les sacrifices de l’Aïd. C’est donc dans l’aide à surmonter les pièges de la langue que la coupure finit par trouver sa représentation. À travers cet exemple, nous constatons avec l’auteur que le débat du ve congrès international de psychanalyse en 1919 à Budapest sur la définition clinique de la névrose traumatique, marquée par l’opposition entre la névrose narcissique et la névrose de transfert, trouve ici une perspective liée à la dynamique des événements psychiques, mais aussi à l’effet de coupure même du traumatisme que Ferenczi reconnaît dans le silence du patient, lié à l’impossible remémoration de l’horreur traumatique. C’est dans l’explicitation de la place du trauma dans l’histoire familiale et culturelle, dans la transmission de ce qui fait une communauté et une filiation humaine que s’ouvre une possible voie thérapeutique.
Un lent travail de reconstruction
Nous retrouvons ici le travail de reconstruction, pas à pas, que nous expérimentons à travers des groupes de parole avec les exclus, recherchant une réintégration de sens dans leur histoire par le langage, une façon de se différencier d’une réalité vécue comme totalitaire afin d’accéder à leur propre réel. Ce travail identitaire passe par la reconnaissance d’appartenance au groupe qui permet à une parole d’être adressée à quelqu’un. Il en résulte une différenciation des autres et la multiplicité possible des relations, là où le sujet ne voyait qu’une société hostile.
L’analogie avec les situations décrites dans L’Inhumanitaire doit être cependant relativisée car, dans nos groupes de paroles, le décryptage symbolique nous paraît beaucoup plus complexe. Nous avons, en effet, une rencontre entre des personnes appartenant à des histoires culturelles très diverses, dont les traumatismes de la mise à la rue sont très variés. Elles concernent des situations aussi diverses que l’errant « installé » dans la rue, des travailleurs pauvres vivant en foyers d’hébergement, des immigrés sans papiers, des femmes isolées et des adolescents en rupture de liens familiaux et d’insertion scolaire et professionnelle. Ce qui les rassemble est la marginalité due à la précarité du mode d’existence, et non un tissu culturel commun faisant identité symbolique.
La société occidentale est traversée par des remaniements sociaux qui alimentent la crise d’identité, l’individualisme et la perte des appartenances collectives. La souffrance psychique est immédiatement liée à la précarisation du travail qui attaque symboliquement les liens qui permettent l’intégration et l’insertion professionnelle. La violence sociale est le produit de cette vulnérabilité, de cette désaffiliation et des multiples disqualifications de ceux qui ne s’adaptent pas aux gestions néolibérales de l’entreprise et de la vie sociale.
D’une certaine façon l’altération de la symbolisation ne vient pas principalement d’une agression extérieure contre la société, mais de la combinaison entre une dérégulation interne et la mondialisation de l’économie. Les sujets exclus sont, non seulement les produits de cette réalité sociale, mais aussi totalement cette réalité qui a forclos tout avenir. Le travail thérapeutique de re-symbolisation passe donc par la reconnaissance des processus sociaux en cours et la défense de ce qui reste de l’humain dans cette réalité aliénante. Pour dire les choses autrement, le groupe ne permet d’accéder au sujet que par un détour et non comme fondement culturel symbolique. Ce détour a évidemment une dimension symbolique humaine, mais n’a pas la structure historique d’un groupe d’appartenance. Quoi qu’il en soit, cela ne fait que complexifier ce qu’amène l’ouvrage de Doray, sans le remettre en cause sur le fond, dans la perception des liens entre la question du traumatisme et la déstructuration sociale, sous toutes ses formes, dans l’économie mondialisée.
Prendre position avec le travail clinique, pour la défense du sujet et de son humanité, aux côtés des victimes, nous rassemble contre cet ordre inhumanitaire, et ne peut se concevoir autrement que comme un engagement politique. On trouvera, de surcroît, pour nourrir la réflexion, un matériau sociologique et clinique substantiel et varié (Algérie, Kosovo…) dans le n°12 de l’excellente revue Sud-Nord, dont Doray est rédacteur en chef. •
Jean Pierre Martin