2001
Mouvements
Livres
Mouvements a lu
Philippe Campinchi, Les Lambertistes, Balland, 2000, 330 p., 130 FF (19,82 €).
Les lambertistes sont l’objet de bien des fantasmes. Ce livre d’un des anciens responsables des jeunes au PCI (Parti communiste internationaliste, un des nombreux avatars de ce courant trotskiste) ne répond pourtant pas à toutes les curiosités du lecteur. Et les médias ont jeté un voile pudique sur son contenu. Paru en septembre 2000, alors que pointe la présidentielle, il se contente, sur son sujet premier (l’appartenance ou non de Lionel Jospin à ce mouvement politique), d’éluder la question. En effet, il fallut qu’en mai 2001 le Premier ministre sorte de son mutisme – il a effectivement été membre d’un des cercles lambertistes –, pour qu’enfin journaux et audiovisuel s’en mêlent. Pourtant, affirme Philippe Campinchi, en page 25, « ne combattant pas [la rumeur] âprement ni ne la méprisant absolument comme une infamie, il l’a ramenée habilement à l’insignifiant ». Il n’empêche, le reste du livre se tient. À quelques exceptions près. Tout d’abord l’absence centrale de ce livre : celle de Pierre Boussel, dit Pierre Lambert. Jamais il n’a accepté d’entretien avec l’auteur. Pourtant, c’est lui qui a donné son nom à cette tendance trotskiste. Philippe Campinchi ramène quelquefois à la dimension d’un fantasme ces fanatiques de la « taupe » : les « campagnes réussies » – s’approprier l’abstentionnisme des européennes de 1999, s’enorgueillir de la défaite de de Gaulle en 1969 – ne sont pas le fait des lambertistes. Tout cela ressemble à des mythes qui entretiennent le rêve du vieux Léon lui-même, dans les années trente, quand il fut proprement contraint à l’exil : combler la « crise de la direction révolutionnaire » qui empêche le prolétariat de faire la révolution. À ce rythme, le messianisme trotskiste risque de se transformer en attente sans fin.
Puis, Philippe Campinchi dévide le manuel du parfait lambertiste. En deux formules : « être un révolutionnaire professionnel », sous la poigne du « centralisme démocratique ». Toutes les occasions sont bonnes pour accéder au rang de militant, avec procès-verbal de votre comportement dans votre cellule (jamais moins de trois adhérents, jamais plus de dix) ! Mais, auparavant, vous aurez eu votre soûl de Groupe d’étude révolutionnaire (appelé « précellules » à partir de 1980). Bien entendu, vous aurez un pseudonyme (un « blaze ») pour agir. Car, avec la paranoïa qui gagne tout lambertiste, mieux vaut se camoufler.
Si le « blaze » fait dans le romantisme révolutionnaire, Campinchi n’insiste pas assez sur le dénominatif de la cotisation (chère : 10 % du salaire mensuel) : la « phalange » ! Dans cet ordre monastique, d’ailleurs, rappelle l’auteur, le responsable de la cellule n’est pas élu démocratiquement, mais désigné par la direction. Et deux faits valent leur pesant d’exclusion : fumer un pétard ou être suivi par un psychanalyste. Bien sûr, cela causerait quelques lézardes dans l’aura du « chef », du « père », Pierre Lambert. Car tout part du haut, de son autorité : le secrétariat du bureau politique (BP) supervise toute l’activité du parti, et le BP prépare le comité central, dont un membre suit chaque union départementale.
Bien entendu, les lambertistes fonctionnent comme une entreprise capitaliste ordinaire. Ce centralisme demande des « obligations de résultats », rappelle Campinchi. « La course au score est le sport lambertiste par excellence. » Et les résultats sont publiés dans l’hebdo lambertiste, Informations ouvrières : bons de soutien placés, signatures de pétitions (innombrables par leurs sujets), nouveaux en GER, nouveaux militants, nouveaux contacts… « La pression est forte, en tout cas. Elle conduit à un militantisme que l’on peut juger forcené ou apparenté », rappelle Campinchi. Il ajoute que lorsque le militant a payé sa « phalange », il est fortement incité à ajouter quelques francs de plus dans la colonne « soutien financier ».
Si Campinchi ironise sur le but paradisiaque des lambertistes (« un Éden terrestre »), il ne souligne pas que la marche à suivre est tout sauf inspirée de Karl Marx. Le socialisme, selon le philosophe allemand, n’est pas seulement « la propriété collective des moyens de production ». Il peut prendre plusieurs formes de propriété (privé, autogestion, coopérative, publique). Quant à la « société sans État », Marx, en analysant le capital, n’a pas eu le temps de faire une théorie de l’État, comme le rappelle Maximilien Rubel, son préfacier à La Pléiade. De ce point de vue, le texte de Leszek Kolakowski (Qu’est-ce que le socialisme ?), cité pages 97 et 98, est plus en phase avec la pensée marxienne que le dogmatisme trotskiste. Pourtant, c’est un journal lambertiste qui le publia le premier, en 1957. Hasard des voyages clandestins… Or Leszek Kolakowski, philosophe dissident, est tout sauf un adepte de Léon Trotsky. Mais, l’horizon flou où se trouvait l’opposition de gauche en 1956 en Pologne permit ce « scoop » qui n’en est pas un.
Contrairement à leurs propres statuts, les lambertistes n’aiment ni les tendances, ni les fractions rappelle Campinchi. Et tout est prétexte à l’exclusion. Ainsi Boris Frenkel et Jean-Marie Brohm pour avoir été proches de Wilhelm Reich. Ainsi Jean-Christophe Cambadélis et Benjamin Stora, pour avoir « réunifié l’UNEF avec les socialistes ». Ainsi encore Pierre Broué, « le spécialiste mondial du trotskisme », pour « perestroskïsme ». Ainsi ces militants exclus pour avoir remis en question le programme. Comment le savoir ? La réponse est typiquement totalitaire : « S’ils ont été exclus, c’est bien la preuve qu’ils remettaient en question le programme ! »
Au-delà de cette pratique de l’auto-épuration régulière, ces trotskistes dogmatiques sont fascinés par le « camarade violence » : « Chez les lambertistes, la violence verbale ou physique est valorisée ; elle est nourrie d’une paranoïa collective permettant de définir les autres, d’examiner ses amis, et de bâtir sa propre image. » Le SO (service d’ordre) est strictement masculin. « Quant aux femmes, ajoute l’auteur, elles sont entraînées dans ce culte machiste qui confine à celui du coq bagarreur. »
L’engagement syndical est l’un des volets les mieux traités par Campinchi. La CFDT est une « organisation de nature bourgeoise, cheval de Troie de la hiérarchie catholique à l’intérieur de la classe ouvrière », rappelle un des textes sacrés lambertistes. Pourtant, auprès d’André Bergeron et de Marc Blondel, ces trotskistes grenouillent, comme dans une eau bénite. Longtemps exclus de la CGT (tant ils détestent les « staliniens »), les lambertistes se sont facilement glissés dans le moule de Force ouvrière (FO), quels que soient les conditions de sa naissance et le contenu de son programme. Leur autre maison préférée, c’est la vieille Fédération de l’éducation nationale, malgré la crise de 1993, qui donnera naissance à la Fédération syndicale unifiée. FO, par exemple, deviendra, sous la pression du Parti des travailleurs (forme de l’OCI dans les années quatre-vingt-dix), anti-européenne.
Particularité des lambertistes : Campinchi définit l’une de leurs tactiques comme celle de « l’entrisme par l’extérieur ». C’est-à-dire, essentiellement, le soutien dans des campagnes électorales. Dans tous les cas relevés par l’auteur, il s’agit de socialistes (François Mitterrand en 1981, Gaston Defferre, Paul Quilès, Michel Rocard, Jacques Delors) : en matière de collage ou de service d’ordre, l’activisme lambertiste est bien reconnu par les sociaux-démocrates. Ce qui ne gomme pas l’entrée comme espions dans d’autres formations politiques. L’agent de liaison « vous maintient en face de vos objectifs. Vous le rencontrez discrètement. En général dans un appartement. Jamais dans un lieu public. […] Votre agent vous questionne. Vous répondez oralement, et uniquement oralement. Pas de traces. jamais de traces. », insiste Campinchi. Ce style saccadé – souvent ironique – est la trame d’un bon livre. Mais l’auteur ne va pas jusqu’à qualifier de secte le groupe lambertiste, car « la rationalité, l’écoute, la responsabilisation, la souplesse et les talents individuels sont bien présents. Les scissions et les exclusions démontrent aussi, a contrario, que la réflexion indépendante des membres survit en permanence ». Mais, insiste-t-il, « il existe des apparentements avec l’univers des sectes » : vase clos, culpabilisation, glorification, endoctrinement, discipline, encadrement. Auxquels s’ajoute un rêve jamais atteignable : la révolution. Et un personnage « central, parfait, héritier incarné de la lignée des fondateurs, infaillible et légitimé même dans les équivoques », autrement dit Pierre Lambert. Pourtant, les réseaux d’ex-lambertistes sont faibles, comme si la coupure était nécessaire car le passé traumatisant. Qui a écrit que, dans une secte, un être humain ne pensait pas ? Dans le cas des lambertistes, comme dans d’autres. Et cela ne vaudra pas à Benjamin Stora, à Jean-Christophe Cambadélis, à Charles Berg, à Philippe Darriulat, à Laurent Mauduit – et à Lionel Jospin – d’être flagellés. La vérité suffit… •
Jean-Louis Peyroux
Philippe Mesnard, Consciences de la Shoah, Kimé, 2000, 424 p., 190 FF (28,97 €).
Face à ces Consciences de la Shoah (au pluriel), Philippe Mesnard se situe d’emblée dans un espace critique, entre la tentation d’une mise en scène compassionnelle de la mémoire et celle d’un recueillement muet devant l’indicible, entre l’exemplarité du Bien exposée par un Spielberg et le retrait silencieux du monde préconisé par Maurice Blanchot. Les deux attitudes lui apparaissent comme « deux frontières intérieures de ce que l’on pourrait appeler la conscience contemporaine du génocide des Juifs ». Conscience multiple donc, écartelé, hantée, dont l’historien israélien Tom Segev, sans aller jusqu’au mutisme de Blanchot, estime qu’elle a davantage besoin de litote que de dramatisation supplémentaire, offrant à « l’humanité une sorte d’Évangile de l’Holocauste ».
La structure même du livre est conforme au propos de l’auteur. Le montage des entretiens (Régine Robin, Emma Schnurr, Tom Segev, Eyal Sivan, Yeshayahu Leibovitz, André Mandouze, Maurice Rajfus, Rony Brauman, Tzvetan Todorov, etc.) et des interventions (Carlo Saletti, Philippe Corcuff, Valentina Pisanty, Imre Kertesz, ou encore Michel Celse et Pierre Zaoui, etc.), entrecoupé de développements thématiques nourris d’une vaste connaissance filmographique et iconographique, multiplie les « prises de vue » sur la complexité d’un événement catastrophique qui détermine le siècle. Elle permet ainsi de briser la temporalité linéaire de l’histoire au profit d’un travail incessant de remémoration critique.
Parcourant les « logiques de visibilité » liées aux conditions de réception des discours mémoriels comme aux institutions commémoratives, Mesnard se livre à un patient mouvement de va-et-vient à travers lequel l’actualité du monde s’éprouve dans le miroir du génocide. À l’opposé des repentances moralisantes ou esthétisantes, il en résulte une repolitisation du travail de deuil débarrassé des arrière-mondes, des arrière-pensées, comme de la rhétorique du soupçon et du complot : « Avant d’être aspiré par le tourbillon commémoratif, plus, avant d’être le principal moteur de ce tourbillon, si le génocide des Juifs a été, durant plusieurs décennies, un objet de non-reconnaissance et la source d’une hantise latente, c’est que les enjeux étaient ailleurs, non qu’ils étaient intentionnellement déniés et, encore moins, niés. » Aussi ne peut-on faire de l’histoire du génocide celle d’un simple « retournement de l’oubli en mémoire » ou « de la honte en gloire ». D’autant que, « parler au singulier de l’occultation du génocide [à propos de la célébration résistancialiste et antifasciste des camps nazis] consiste en un abus de langage qui fait écran à la pluralité des modalités d’oubli et à la complexité du jeu qui les tient en rapport les uns aux autres. »
Inversement, vers la fin des années soixante-dix, avec la réorientation de la perception du monde autour de la version libérale du clivage totalitarisme/démocratie de marché, la représentation cinématographique de la Shoah (d’Holocauste à la Liste de Schindler) opère une sorte d’appropriation mémorielle exclusive de la part de la communauté juive : une réassurance identitaire et une légitimation tardive de l’État sioniste ébranlé par les crises de 1967 et 1973. Elle devient, dit Régine Robin, un discours de la « contre-assimilation » et « une espèce de pilier fondamental de la définition de l’identité juive par rapport au passé. »
En croisant les éclairages de ses témoins, Philippe Mesnard contextualise les élaborations d’un passé obstinément actif dans l’intelligence du présent et, plus particulièrement, la réinterprétation dont il a fait l’objet à partir du grand tournant de la chute du Mur de Berlin et de la désintégration du despotisme bureaucratique : « Aujourd’hui, ce qui fait réaffirmer que, pendant les trente premières années de l’après-guerre, le génocide juif a été occulté tient à plusieurs raisons. La première est qu’on attend que les modalités de la présence des années passées eussent été à la hauteur du spectacle d’aujourd’hui. Le deuxième est qu’actuellement le désir de reconnaissance, exacerbé par les modalités de reconnaissance spectaculaire, est tel à tous les niveaux, du plus personnel et narcissique au plus institutionnel et légal, qu’il éblouit la conscience et l’empêche de voir combien le cours de l’histoire contingente imprime dans chaque situation la marque d’une relativité qu’il faut apprendre à lire sous peine de perdre l’intelligence de l’histoire. Une troisième raison consiste en ce que décréter le passé coupable d’oubli est une façon d’autoproclamer la conscience morale d’aujourd’hui et d’autofonder le présent. »
Cette démarche éclairante ne va pas sans risques. Mesnard en est bien conscient lorsqu’il se demande « à quelles conditions est-il possible d’adopter une éthique de l’analogie qui ne soit pas vouée aux dérives du comparatisme. » Si comparaison n’est pas raison, elle n’en est pas moins nécessaire et légitime, s’agissant d’histoire et de politique, entre le totalitarisme nazi et le totalitarisme stalinien comme entre les différents génocides des deux siècles écoulés ; à condition toutefois que la comparaison éclaire les différences autant que les similitudes et qu’elle évalue sans tomber dans l’indifférence relativiste. Surgit à ce propos l’épineuse question du négationnisme et du relativisme, abordée ici avec précaution et finesse.
Régine Robin rappelle fort justement que le négationnisme ne surgit pas d’une esthétisation du génocide, mais d’un positivisme ostentatoire qui met en avant l’exigence de la preuve. Dans une contribution acérée, Philippe Corcuff démontre également, à propos du négationnisme ultra-gauche et d’un texte de Gabriel Cohn-Bendit, comment les « pathologies intellectuelles de la gauche » peuvent se nourrir d’un rationalisme pointilleux et d’une quête soupçonneuse des raisons cachées par les fausses évidences du sens commun et des vérités établies. Appelant non point à renoncer à l’enquête rationnelle, mais à procéder par « degrés de certitude et de probabilité » (par « vérités relatives », aurait dit Lénine !), il invite à explorer les limites réciproques du doute et de la certitude afin de réconcilier vérité et sens commun sans sombrer pour autant dans la « dissolution relativiste de la notion de vérité scientifique ».
Ce chemin reste cependant escarpé comme l’ont illustré des controverses récentes à propos de la guerre des Balkans. Dès lors que l’on prenait des distances envers ce que Régine Robin définit comme « l’effet de sidération » produit par la souffrance des victimes, pour déchiffrer la partition politique d’une orchestration sans chef d’orchestre, on était vite accusé d’indifférence envers la réalité douloureuse. Inversement, si l’on entrait dans la discussion sur l’établissement des faits, on était accusé de « positivisme historique », voire de « chantage à l’exactitude ». Ce double bind parfait interdisait toute controverse politique sur le sens de l’événement ! Si l’on peut s’accorder pour écarter les paranoïas policières et pour s’attacher à l’entrelacs des faits et de leur représentation, il n’en demeure pas moins que la rhétorique du soupçon se nourrit d’une mythification des apparences qu’il faut bien s’efforcer de traverser par le travail d’une raison critique, fût-elle négative.
Par sa matière comme par sa construction, le livre de Philippe Mesnard y contribue avec succès, à l’écart des légendes édifiantes et des discours de légitimation qui caractérisent trop souvent le pathos mémoriel du génocide. L’entreprise est d’autant plus nécessaire que « les dérives médiatiques » relevées dans les années quatre-vingt à propos du phénomène négationniste « reflètent l’état d’organes d’information qui, fabriquant l’événement négationniste dans le même temps qu’ils le dénoncent, se manipulent eux-mêmes bien plus encore qu’ils ne seront jamais manipulés. » De moindre gravité, un phénomène analogue s’est produit récemment avec l’inflation médiatique autour de l’affaire Renaud Camus qui enflait démesurément une péripétie éditoriale regrettable mais à portée limitée, tandis que la sous-littérature autrement pernicieuse d’un Dantec faisait dans l’indifférence générale les délices des Inrockuptibles.
Comme le souligne, dans une contribution décapante, Valentina Pisanty, « la suspension de la crédulité » peut aussi s’inscrire dans une débâcle postmoderne des références et des valeurs, au point de brouiller la distinction nécessaire entre le « soupçon paranoïde » et le « soupçon productif » (que d’autres qualifieraient de doute méthodique). Elle rappelle à ce propos qu’avant de douter de la validité d’un paradigme officiel, il faut avoir constaté des faits surprenants ou polémiques suffisantes, faute de quoi le jugement se déferait au fil des modes et des impressions, pour finir par une abdication pure et simple de la pensée.
L’épreuve du génocide ne date pas d’aujourd’hui. Des enquêtes récentes sur les « holocaustes victoriens » viennent à point en rappeler les antécédents. Mais elle revêt une autre signification après Auschwitz, dès lors qu’elle menace d’impuissance la faculté même de juger. Cette question tarauda jusqu’à ses derniers fragments l’œuvre d’Hannah Arendt. Le recours désormais banalisé à la justice pénale impose de la reprendre à nouveaux frais, tant il est vrai que le jargon philosophique de la postmodernité aggrave la crise des critères du jugement historique et du jugement politique. Ce retour critique trouvera un précieux matériau dans le livre récent de Anne Amiel
[1], et plus particulièrement dans sa dernière partie, qui revient précisément sur la question cruciale du jugement. •
Daniel Bensaïd
Annick Ohayon, L’impossible rencontre. Psychologie et Psychanalyse en France, 1919-1969, La Découverte, 1999, 438 p., 195 FF (29,73 €).
En se lançant dans l’entreprise qui consiste à relater cinquante ans des relations troublées entre la psychologie et la psychanalyse sur le sol français, Annick Ohayon, enseignante de psychologie à Paris 8, a tenté de mieux comprendre les principaux enjeux et les épisodes majeurs d’une guerre de cinquante ans et plus, opposant les grandes figures de la recherche et de l’université dans le domaine des sciences humaines. Pour ce faire, elle s’est principalement attachée à dessiner les lignes de partage d’un legs partant de Janet comme de Freud et dont les relais passent un demi-siècle plus tard par Lagache et Lacan. Circonstance aggravante, rendant sa tâche particulièrement ardue : tous les acteurs de ce drame aux mille péripéties ont été également – destin funeste – « condamnés, ainsi que l’écrit Annick Ohayon, à détruire les objets nouveaux qu’ils avaient créés. » Comme, trente ans après, nous sommes toujours les dépositaires incertains, inquiets et vigilants de ces mêmes objets, il ne reste plus, « pour calmer les morts, donner de l’espoir et de la lucidité aux vivants », qu’à contribuer à assurer leur transmission.
Partait-elle avec une quantité identique de cartes dans chaque main ? Autrement dit, désirant tracer les contours de l’intersection (comme on le dit en langage logico-mathématique) entre psychologie et psychanalyse, disposait-elle, dans son travail, d’une base de données également abondante des deux côtés ? À vrai dire, il ne le semble pas. L’histoire de la psychanalyse se trouve beaucoup plus « documentée », selon un mot à la mode, que celle de la psychologie, dont les thèmes apparaissent moins pittoresques pour le grand public. Si l’on se met, par ailleurs, à comparer deux géants dont les statures pourraient sembler à première vue de semblable envergure, soit Lacan et Piaget (cet avis, cela va de soi, n’est partagé ni par les thuriféraires de l’un, ni par les disciples de l’autre), on ne peut que demeurer frappé par les différences des deux tempéraments : Lacan est aussi flamboyant que Piaget semble réservé – ascendance suisse protestante oblige ! Freud, de même, offre aux visiteurs de son œuvre des points de vue beaucoup plus surprenants que ceux dispensés par Janet. Cet ensemble de faits (joint peut-être à une fascination personnelle de l’auteur pour la psychanalyse) explique le déséquilibre évident du traitement. D’une part – celle des psychanalystes, évidemment –, les débats moraux, pratiques et épistémologiques ; de l’autre, la photographie rebutante d’une science austère dont les porte-parole, Piéron et Fraisse (combien d’autres ont été négligés ou oubliés ?), n’apparaissent pas constamment sous leur meilleur jour. Demeure, incontestable, la véritable œuvre de résurrection menée par Annick Ohayon. Elle a pour objet le personnage, bien trop oublié, de Daniel Lagache, dont l’ambition était de fonder une discipline unitaire, la psychologie, qui tout en gardant sa rigueur expérimentale se révélerait en mesure de bénéficier des apports éclatants de la psychanalyse et de ceux, non moins étincelants, croyait-il, de la psychologie sociale, made in USA.
Pourquoi la grande œuvre de Lagache a-t-elle lamentablement échoué ? C’est tout le sujet du livre d’Annick Ohayon. Sans doute doit-on voir là l’effet d’une malédiction résultant d’une alchimie complexe où se mêlent véritables et fausses incompréhensions, luttes pour le pouvoir, positions politiques et épistémologiques divergentes, choix explicites ou implicites d’organisations sociales contrastées, exigences du milieu intellectuel comme d’un public plus large, éclairé ou non. Malgré quelques années d’illusions notables, ici ou là (particulièrement à Paris, dans la période qui suit la Libération), la synthèse souhaitée n’a jamais pu s’opérer, au grand dam de ceux qui la réclamaient, mais, peut-être, pour le bonheur des lecteurs d’Annick Ohayon. Les voici, en effet, dans cet ouvrage, conviés au spectacle du plus sanglant des westerns avec règlement de comptes à O. K. Corral, chevauchée fantastique, poursuite impitoyable, défense de la Sorbonne transformée en Fort Alamo, convois des braves et trains sifflant à répétition, sous le regard méditatif de la Princesse Marie Bonaparte (my darling Clementine ?).
Où en est-on actuellement ? C’est ce dont Annick Ohayon ne s’autorise pas vraiment à parler dans une somme déjà impressionnante qui se clôt peu après les tumultes de Mai 68. Il semble cependant que, mue par un élan discutable en faveur de conceptions défendues et imposées par Juliette Favez-Boutonier (une des personnalités du premier cercle entourant Daniel Lagache, pionnière de l’enseignement de la psychologie à Paris VII), elle omette d’analyser les germes d’une regrettable dérive dont les effets pervers seront de plus en plus repérables à partir de la moitié du siècle dernier.
Il convient ici de s’arrêter un peu et de poser quelques questions embarrassantes. Juliette Favez-Boutonier déploie ses efforts pour asseoir une « psychologie clinique » comprise dans un sens bien particulier, confondant la partie et le tout. Si, en effet, la psychologie clinique, selon la définition commune, n’impliquant aucun système de pensée, est celle qui accorde une importance première à la personne du sujet (ou du malade, ou de l’enfant, ou de l’apprenant, etc.) en tant qu’entité globale et spécifique, Juliette Favez-Boutonier est convaincue du fait qu’une seule théorie permet une telle approche : la psychanalyse. C’est sans doute son droit. N’ayant, toutefois, pas le courage qui convient pour l’affirmer, elle noie aussitôt son projet sous une appellation confuse : celle, justement, de « psychologie clinique ». Qu’est-ce, alors, que cette alliance bizarre de deux termes dont le second cache honteusement sa signification ? Un identique souci de dissimulation guide le choix des noms attribués, à la même époque, aux centres de soins, véritables places fortes réservées à un exercice psychanalytique qui recule devant l’énoncé de ses référents naturels. Alfred Binet, Édouard Claparède et même – l’infortuné ! – Claude Bernard en viennent donc à prêter leur état civil à des institutions où ils n’ont pas grand-chose à faire mais qui se parent, sans trop de gêne, de leur gloire, alors que les références à Freud, sa fille Anna, Mélanie Klein, Wilfred Bion, Donald Winnicott, Lacan et aux autres seraient parfaitement à leur place sur les portes d’entrée des consultations nouvellement créées…
Cette tromperie sur la marchandise est doublement grave. D’abord parce qu’il existe pléthore de psychologies cliniques également légitimes, dont une seule sorte s’inspire exclusivement de la psychanalyse et a proprement confisqué le titre. Les autres s’ordonnent en regard de certaines périodes de la vie, ou encore en fonction de champs institutionnels. Leurs théoriciens qui ne se rangent pas tous, loin de là, sous la bannière de Freud ne savent plus trop comment faire reconnaître leur exercice proprement psychologique et proprement clinique : ces mots ne leur appartiennent plus. Ensuite parce toute appellation non contrôlée induit, fatalement, des malentendus regrettables dans les trajets de vie des uns et des autres. Tel étudiant, croyant s’être inscrit dans un cursus de psychologie, se voit sommé par ses enseignants d’entamer au plus vite une analyse (avec peut-être un de ses professeurs ?). Tel consultant, dont les comportements peuvent être soumis à une multiplicité de grilles interprétatives, et qui s’adresse à un « centre de psychologie clinique », ne se voit proposer qu’une seule approche, quelle que soit sa demande, même si diffèrent les intervenants auxquels il se trouve avoir affaire : ne se présentent-ils pas tous comme des « psychologues cliniciens » ?
Demeure, enfin, un problème d’importance : la psychanalyse peut-elle vraiment s’enseigner à l’université ? Il ne le semble pas, malgré les efforts déployés ici et là par les uns ou les autres. Tant qu’ont professé des personnalités d’exception (Laplanche, par exemple), l’édifice a paru à peu près tenir. Dès qu’elles sont sorties de la scène, cependant, des lézardes se sont révélées, de plus en plus menaçantes. La plupart des professionnels assistent aujourd’hui, effarés, à la livraison annuelle des diplômés, produits « fabriqués » selon la bonne vieille recette, garantie pur leurre, de Tatie Juliette (Favez-Boutonier).
Sur tous ces aspects, et sur bien d’autres de la même veine, Annick Ohayon se garde bien de s’étendre. Sans doute la place lui manquait-elle et les limites de la période dans laquelle s’inscrit son étude étaient-elle trop précisément tracées. On ne saurait lui en vouloir. Tout au contraire. De telles frustrations ne font qu’augmenter le désir de la voir conter la suite d’une aussi passionnante aventure. Nous n’en sommes pas seulement les héritiers, ce que souligne bien Annick Ohayon, mais aussi, aujourd’hui, les acteurs engagés. •
Claire Meljac
Thierry Paquot, Sophie Body-Gendrot et Michel Lussault (dir.), La ville et l’urbain. L’état des savoirs, La Découverte et Syros (Textes à l’appui), 2000, 442 p., 160 FF (24,39 €).
L’importance des aires urbanisées, la place des métropoles dans les innovations de tous ordres ou les tensions sociales spécifiques de quartiers modernes ramènent constamment l’attention sur le destin des villes contemporaines. Il faut donc savoir gré aux éditeurs d’avoir eu le projet de ce recueil, de l’avoir clairement organisé et d’avoir suscité la collaboration de plusieurs dizaines de spécialistes. Le lecteur apprend beaucoup dans ce livre de référence, maniable malgré sa taille (quelques reproductions de cartes, de plans ou de croquis auraient cependant été utiles).
Dans l’introduction, Thierry Paquot présente les questions rencontrées par les éditeurs et leurs choix dans les manières d’y répondre. D’une part il convenait de traiter « la ville » comme une structure fortement organisée, en donnant leur importance aux différences et aux comparaisons (« les villes ») et en s’interrogeant sur de nouvelles structures plus desserrées (« l’urbain »). D’autre part un privilège était donné aux savoirs constitués par des disciplines scientifiques particulières (l’histoire, la sociologie, etc.), tout en tenant compte des analyses transdisciplinaires (les sciences de la ville) et de l’existence d’autres savoirs et d’autres discours (par exemple lorsque le ministre délégué à la Ville donne sa contribution à l’ouvrage).
La première partie du recueil porte sur « la connaissance de la ville » et bénéficie de mises au point sur des champs disciplinaires (géographie, histoire, anthropologie, démographie, économie, droit, philosophie, architecture et urbanisme). La multidimensionnalité des faits urbains apparaît bien, construite par chacun selon ses propres règles mais sans fanatisme. Des dossiers plus exploratoires sont aussi présentés : celui sur la ville et la littérature aurait peut-être mieux trouvé sa place dans un propos plus large sur les sciences du langage ; un autre dossier sur la ville et le cinéma aborde l’immense question des images.
Trois autres parties du livre regroupent des exposés thématiques, successivement sur « espaces-territoires-réseaux », sur « sociétés et cultures urbaines » et sur « les acteurs de la ville ». Le lecteur entre dans la problématique des compétences et des modèles d’action, variables selon les acteurs, rendue évidemment plus complexe par les interférences. C’est aussi l’occasion d’aborder quelques questions chaudes : le desserrement, la nature dans la ville, l’insécurité. On regrette que le thème des champs migratoires contemporains, important dans la mondialisation, n’apparaissent ici, et dans les autres parties du livre, que dans de brèves indications sur l’intégration.
Viennent ensuite sept exposés sur la politique française de la Ville, dans divers domaines : la recherche, la sécurité, l’école, l’environnement, le patrimoine, la santé, le droit. Il s’agissait sans doute de présenter les objectifs et les moyens des actions publiques menées aujourd’hui et les auteurs remplissent le contrat. On peut cependant estimer qu’ils étaient exposés au manque de recul, faute sans doute de pouvoir s’appuyer sur une problématique d’ensemble des politiques urbaines (la science politique n’était d’ailleurs pas convoquée dans le panorama des disciplines qui constitue la première partie de l’état des savoirs) et, aussi, parce qu’ils étaient souvent tributaires d’une littérature para-administrative prudente. On apprécie d’autant plus les contributions dont les auteurs ont choisi un cadre plus large, fondé parfois sur l’expérience – à propos de la recherche urbaine – ou bien sur une mise en perspective historique de l’action publique contemporaine – ébauchée à propos de la santé, plus approfondie pour traiter du patrimoine.
La dernière partie du volume situe les savoirs français dans des horizons plus vastes : la construction originale d’une problématique critique, notamment contre un positivisme nourri par les changements techniques ; la perception d’une communauté de destin entre les villes d’Europe ; la vision des différences avec d’autres cultures, en particulier celles de l’Asie ; l’évaluation des dynamiques urbaines dans la période de modernité avancée que vivent actuellement les sociétés développées.
La lecture des quelque trente-six textes instructifs et stimulants rassemblés dans le recueil inspire évidemment quelques réflexions.
Les premières portent sur l’évaluation des changements en cours dans les villes françaises, marquée fréquemment par les distances que prennent les auteurs avec des modèles d’explication jugés trop déterministes, dans le champ des structures socioéconomiques ou dans celui des innovations technologiques. L’inscription des changements dans la notion de « modernité avancée » due au sociologue anglais Anthony Giddens, et mentionnée dans le recueil par François Ascher, offre une perspective intéressante sur l’urbanisation contemporaine. Elle peut être complétée par ce qu’écrivent Samuel Bordreuil et Jean-Pierre Frey sur les initiatives des habitants comme des facteurs de changements forts et continus. La révision de la tradition moderne expliquerait par ailleurs que les références à des doctrines d’urbanisme soient à peu près absentes dans les textes du recueil. Le lecteur un peu familiarisé avec la littérature du xxe siècle sur les villes note cette quasi-disparition de l’idée de planification urbaine.
Une autre remarque, plus circonstancielle, est suscitée par la référence critique faite par C. Bartolone au « modèle américain
[1] », entendu ici comme contre modèle. Soit, mais le problème, pour le lecteur, vient de la liste déjà ancienne des changements observés aux États-Unis mais qui ne devaient pas survenir en France : entre autres, la préférence pour l’automobile, la diffusion des maisons individuelles, la création de centres commerciaux périphériques, le financement privé des équipements culturels, la concentration géographique des minorités, la crise profonde de l’habitat social. Ces manifestations les plus généralisables de la modernisation dans les sociétés capitalistes avancées sont cependant arrivées en Europe, mais leur diabolisation, du moins en France, a limité l’évaluation de leur contenu et freiné leur prise en compte dans les politiques urbaines. On touche sans doute ici l’ambiguïté politique et culturelle des relations de la société française avec celle des États-Unis, relations marquées par la diffusion de modèles que l’on souhaite, ici, amender par la correction des inégalités mais sans que des éléments pour une alternative surgissent véritablement. •
Antoine Haumont
[1]
A.
Amiel,
La non-philosophie de Hannah Arendt, Presses universitaires de France, 2001.
[1]
Op. cit., p.436.