2001
Mouvements
Dossier
La promotion internationale de la démocratie : un regard
critique
Nicolas Guilhot
[*]
Il est difficile de mettre en cause la démocratie dans des
régions où, malgré une application très relative, celle-ci représente une
avancée notable par rapport aux conditions politiques qui l’ont précédée. Cette
critique n’en est pas moins nécessaire.
La migration des thématiques et des répertoires critiques
depuis le terrain de la contestation jusqu’à celui de la domination est l’un
des traits les plus marquants de l’évolution de la politique internationale au
cours de la dernière décennie. Tout un ensemble de discours et de pratiques
liés historiquement aux mouvements de libération, aux luttes
anti-impérialistes, à la résistance à l’oppression, à l’affirmation des droits
de l’homme et, finalement, à la critique du pouvoir ont été repris, sinon
récupérés, bien souvent par les institutions d’État contre lesquelles ils
avaient été la plupart du temps dirigés. Tandis que les droits de l’homme
étaient déjà censés normer la politique étrangère des États-Unis sous la
présidence Carter (avant, certes, le virage militariste pris à des fins
électorales dans les derniers mois du mandat présidentiel), leur utilisation
par l’administration Reagan dans le cadre d’une grande « croisade pour la
démocratie » – au grand dam des libéraux qui misaient sur les droits de l’homme
pour s’opposer à la politique du Département d’État – a marqué le début d’une
refonte idéologique mais aussi logistique de l’hégémonie américaine. Car c’est
dans le cadre d’une politique de puissance, liée à la guerre froide, que sont
nées les politiques d’assistance aux processus de démocratisation
[1]. Paradoxalement, ces
politiques ont survécu au conflit qui les avait suscitées.
•L’émergence d’une nouvelle orthodoxie
C’est la Banque mondiale qui exalte aujourd’hui la «
participation » des exclus ainsi que toute une gamme d’attitudes
anti-technocratiques (ce que traduit par exemple l’insistance sur les projets
ou les modes de décision bottom-up ou
grass-roots, c’est-à-dire venant de la
base et émanant des personnes concernées) et, par extension, démocratiques.
Après avoir longtemps incarné un cynisme philo-dictatorial lié à la défense des
intérêts nationaux, principalement en Amérique latine, c’est le Département
d’État américain qui chaperonne aujourd’hui très officiellement les réseaux
transnationaux de militants des droits de l’homme, et appuie les efforts de «
démocratisation » de par le monde. Et tandis que ces institutions
gouvernementales prennent le chemin de l’activisme démocratique et fonctionnent
de plus en plus comme des ONG et des organisations militantes, ces dernières
ont suivi un développement inverse et sont devenues de véritables «
sous-traitants » des institutions internationales, avec lesquelles elles
partagent désormais un certain professionnalisme et une même culture des
ressources humaines.
Si la politique du « big stick » n’a jamais été complètement
abandonnée, il s’agit de se rendre compte que la forme à travers laquelle se
donne à voir la politique étrangère américaine a changé. Il est ainsi tout à
fait significatif que les stratèges de la politique étrangère de Reagan aient
conseillé dès la fin des années quatre-vingt au candidat Bush de présenter sa
politique extérieure comme une « doctrine de libération
[2] ».
Le désarroi, et parfois même les errements intellectuels du
discours anti-impérialiste aujourd’hui, est ainsi dû au fait que ses
principales armes sont aujourd’hui parfaitement intégrées à l’exercice du
pouvoir. Ce qui impose la révision massive d’un certain nombre de présupposés
critiques.
Il s’agit d’abord de comprendre l’émergence de cette nouvelle
orthodoxie internationale, où l’offre d’émancipation recoupe une logique de
domination, où l’exercice du pouvoir a pris la forme de la libération. Comment
se positionner dans une situation où les nouveaux conquistadores ressemblent en
tous points à un front de libération nationale ? Et surtout, comment se
rapporter politiquement à ces nouveaux paradigmes internationaux, très flous,
mais construits autour d’« universaux » qu’on ne peut que difficilement
critiquer ? Il est en effet facile et juste de s’en prendre à l’impérialisme
américain. Il est moins évident de mettre en cause la démocratie et les droits
de l’homme dans des régions où, malgré leur application souvent très relative,
ces principes représentent une avancée notable par rapport aux conditions
politiques qui les ont précédés. Car – faut-il le préciser ? – il n’est
évidemment pas question de suggérer ici que les socialismes autoritaires
d’Europe de l’Est ou les dictatures militaires latino-américaines puissent être
préférables aux régimes électoraux qui ont été ensuite mis en place, souvent
sous perfusion internationale. Les carences structurelles comme les tares de
naissance du libéralisme triomphant ne sauraient faire oublier la brutalité et
l’arbitraire des formes de gouvernement qu’il a ici et là remplacées. Après
tout, dans ce continent si travaillé par l’hégémonie américaine qu’est
l’Amérique latine – et notamment au Chili, en Argentine ou au Brésil – c’est
toute une partie de la gauche radicale et marxiste qui, en faisant l’expérience
de la dictature militaire, a redécouvert les vertus de la « démocratie
abstraite, mais non insignifiante », pour reprendre les termes du politologue
argentin Guillermo O’Donnell, des droits formels et des élections, à la fin des
années soixante-dix
[3]
(ce qui, d’ailleurs, n’est pas sans risques : cette même gauche s’est ensuite
ralliée à un réformisme social-démocrate avant d’accéder au pouvoir dans les
années quatre-vingt-dix, avec les plus vifs encouragements de Washington, et
gonfler les rangs de l’internationale blairiste.)
•Un douteux mélange des genres
Il s’agit ensuite de reconstruire des instruments cognitifs
restituant aux relations internationales une lisibilité qu’elles ont perdue.
Nous sommes en effet habitués à faire des distinctions nettes entre la
Realpolitik des États et l’action
militante et solidaire des ONG, articulée à des valeurs. Et derrière cette
distinction, c’est finalement l’opposition un peu scolastique entre morale et
politique qui structure notre perception des réalités globales. C’est
précisément ce cadre – pourtant reproduit aujourd’hui encore par une certaine
sociologie de l’international – dont il s’agit de se débarrasser. Force est de
constater que ces distinctions ne tiennent plus, mises à mal par le mélange des
genres qui voit peu à peu la contamination réciproque entre la logique du
pouvoir, celle de l’éthique, et tout l’héritage des mouvements progressistes.
Aujourd’hui, l’attitude critique et progressiste des organisations de défense
des droits de l’homme et de promotion de la démocratie cache l’ambiguïté
fondamentale de leur alignement avec les objectifs des institutions
gouvernementales. Si leur vocation naturelle est celle de constituer des
contre-pouvoirs, force est de constater qu’ils sont aujourd’hui pleinement
insérés dans des dispositifs de pouvoir : le
board d’une organisation comme
Human rights watch est ainsi peuplé
d’administrateurs publics, de financiers comme George Soros, d’anciens
ambassadeurs américains ou de membres du Département d’État. En ce sens, il est
tout à fait justifié de voir dans les ONG contemporaines les nouveaux « ordres
mendiants » au service d’une logique impériale, comme l’ont récemment proposé
Hardt et Negri
[4].
Car tout en reprenant et en servant les revendications des
démocrates, des opposants politiques, des militants des droits de l’homme, ces
nouveaux activistes mettent un savoir-faire militant au service d’une réforme
de l’État tout à fait conforme à l’orthodoxie libérale, depuis la formation
professionnelle des magistrats jusqu’au conseil en matière de production
constitutionnelle ou législative, l’activité syndicale, l’assistance aux
nouveaux partis politiques, la promotion de la liberté de presse et des
standards professionnels du journalisme, ou encore la production de la
politique économique. Des cabinets de conseil entiers se sont ainsi spécialisés
dans la mise en œuvre de l’« État de droit », attirés par les juteux contrats
de sous-traitance des programmes pro-démocratie du ministère américain de la
Coopération ou des institutions internationales. On a ainsi vu en Europe de
l’Est, il y a une dizaine d’années, un cabinet américain essayer de vendre des
constitutions clé en main à 250 000 $ pièce.
Ces nouvelles formes de mobilisation non gouvernementale « qui
vont dans le bon sens », affichant tous les attributs de l’activisme moral, de
l’internationalisme, apparemment à l’écoute des besoins réels, sont en même
temps les vecteurs capillaires d’un véritable impérialisme symbolique. Ainsi,
derrière le conseil législatif ou constitutionnel ou la consolidation du
pouvoir judiciaire, l’enjeu est souvent l’imposition d’une conception
anglo-américaine de la régulation et des professions juridiques. Le soutien à
la participation de la société civile au processus politique prend souvent la
forme d’une exportation de cette institution typiquement anglo-saxonne qu’est
le think tank, vivier d’une élite qui
doit beaucoup aux nouveaux missionnaires de la démocratie. Parfois, ce
néocolonialisme des bonnes intentions peut toucher au ridicule, plus par
naïveté que par machiavélisme : ainsi lorsque le National endowment for democracy (NED), une
agence américaine para-étatique fondée en 1983 et financée par le Congrès, fait
de l’éducation civique préélectorale en Mongolie en faisant traduire le
Contrat avec l’Amérique de l’idéologue
de la droite républicaine Newt Gingricht, réintitulé pour l’occasion
Contrat avec l’électeur
mongol.
Financées sur un véritable marché, international et compétitif,
nombre des organisations aujourd’hui lancées dans la défense des droits de
l’homme, ou l’aide aux « sociétés civiles » émergentes dans les pays en voie de
démocratisation, ne constituent pas le contre-pouvoir aux forces de la
globalisation comme certains le souhaiteraient. Les organisations de la société
civile, loin d’être des émanations spontanées du tissu social local, sont de
plus en plus représentatives d’une élite à la fois cosmopolite, réformiste et
managériale
[5].
L’activisme civique s’est considérablement professionnalisé. En témoignent
l’émergence d’ONG elles-mêmes spécialisées dans la transmission des
technologies du militantisme global, de la recherche de fonds, ou du
networking. Basée à Oxford, INTRAC
(
International NGO training center)
propose ainsi des stages de formation pour responsables d’ONG, allant des
relations publiques à la création d’associations ou aux techniques de campagnes
médiatiques. Ce rôle ambigu se traduit dans son double statut de
charity (ce qui lui permet de recevoir
des donations) et d’entreprise lucrative (ce qui lui permet de facturer ses
services). De nouveaux métiers apparaissent sur ce nouveau marché en pleine
croissance : il n’est pas rare de voir d’anciens fonctionnaires d’organisations
internationales devenir consultants pour les ONG locales souhaitant prendre
part aux appels d’offre de la Banque mondiale ou des Nations unies. Ils
monnaient ainsi leur connaissance des « bons » montages financiers, des
présentations gagnantes, du type de dossiers qui sont acceptés, auprès d’une
clientèle qui a souvent parfaitement compris que l’activisme civique constitue
dans certains cas une véritable économie parallèle (il serait intéressant, à
cet égard, de connaître le poids relatif de l’« économie symbolique » des ONG
par rapport à l’économie réelle d’une région comme le Kosovo).
Pour ces raisons, la « société civile globale », dans laquelle
certains placent leurs espoirs d’une démocratie globale, ne peut se configurer
aujourd’hui que comme une aristocratie. Ce qui veut dire qu’il y a bien peu à
attendre du dialogue entre les instances de la société civile et les
institutions du pouvoir, nationales ou globales. Ces forums, déjà fort
nombreux, sont bien loin d’offrir des structures de confrontation entre des
projets alternatifs : ils fonctionnent plutôt comme des courroies de
transmission et des centres de coordination de la division du travail de
domination.
Dans leur ouvrage Luc Boltanski et Ève Chiapello reprenaient à
la théorie marxiste l’idée que la critique du capitalisme est aussi au principe
de son expansion et de sa capacité à se reproduire de façon innovante
[6]. Il n’est pas surprenant, alors, que son
« stade ultime », l’impérialisme, ait parfaitement su assimiler sa propre
critique et se renouveler sous des formes qui la désarment, sur son propre
terrain. •
[*]
Chercheur à l’institut universitaire européen de
Florence.
[1]
Voir N.
Guilhot, «
Les professionnels de la démocratie : logiques savantes et logiques militantes
dans le nouvel internationalisme américain »,
Actes de la recherche en sciences sociales,
n°139, septembre 2001, pp.53-65.
[2]
C. L.
Heatherly et B.
Yale Pines (dir.),
Mandate for Leadership III : Policy Strategies
for the 1990s, Heritage Foundation, 1989, p.623.
[3]
G. O’D
onnell, «
Tensions in the Bureaucratic-Authoritarian State »,
in D.
Collier (dir.),
The New Authoritarianism in Latin America,
Princeton University Press, Princeton, 1979, p.313.
[4]
M.
Hardt et A.
Negri,
Empire, Harvard University Press, Cambridge,
2000, pp.36, 312-313.
[5]
Voir notamment les travaux de Béatrice de Pouligny sur la
composante « démocratisation » de la mission de l’ONU au Cambodge et sa
démystification de la « société civile » : « Multidimentional UN peacekeeping
missions, INGOs, NGOs, and promoting the rule of law : exploring the
intersection of international and local norms in different post-war contexts »
Human Rights Review, à
paraître.
[6]
L.
Boltanski et È.
Chiapello,
Le nouvel esprit du capitalisme,
Gallimard, 1999.