Mouvements
La Découverte

I.S.B.N.2-7071-3593-3
176 pages

p. 28 à 31
doi: 10.3917/mouv.018.0028

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Dossier

no18 2001/5

2001 Mouvements Dossier

La promotion internationale de la démocratie : un regard critique

Nicolas Guilhot  [*]
Il est difficile de mettre en cause la démocratie dans des régions où, malgré une application très relative, celle-ci représente une avancée notable par rapport aux conditions politiques qui l’ont précédée. Cette critique n’en est pas moins nécessaire.
La migration des thématiques et des répertoires critiques depuis le terrain de la contestation jusqu’à celui de la domination est l’un des traits les plus marquants de l’évolution de la politique internationale au cours de la dernière décennie. Tout un ensemble de discours et de pratiques liés historiquement aux mouvements de libération, aux luttes anti-impérialistes, à la résistance à l’oppression, à l’affirmation des droits de l’homme et, finalement, à la critique du pouvoir ont été repris, sinon récupérés, bien souvent par les institutions d’État contre lesquelles ils avaient été la plupart du temps dirigés. Tandis que les droits de l’homme étaient déjà censés normer la politique étrangère des États-Unis sous la présidence Carter (avant, certes, le virage militariste pris à des fins électorales dans les derniers mois du mandat présidentiel), leur utilisation par l’administration Reagan dans le cadre d’une grande « croisade pour la démocratie » – au grand dam des libéraux qui misaient sur les droits de l’homme pour s’opposer à la politique du Département d’État – a marqué le début d’une refonte idéologique mais aussi logistique de l’hégémonie américaine. Car c’est dans le cadre d’une politique de puissance, liée à la guerre froide, que sont nées les politiques d’assistance aux processus de démocratisation [1]. Paradoxalement, ces politiques ont survécu au conflit qui les avait suscitées.
 
•L’émergence d’une nouvelle orthodoxie
 
 
C’est la Banque mondiale qui exalte aujourd’hui la « participation » des exclus ainsi que toute une gamme d’attitudes anti-technocratiques (ce que traduit par exemple l’insistance sur les projets ou les modes de décision bottom-up ou grass-roots, c’est-à-dire venant de la base et émanant des personnes concernées) et, par extension, démocratiques. Après avoir longtemps incarné un cynisme philo-dictatorial lié à la défense des intérêts nationaux, principalement en Amérique latine, c’est le Département d’État américain qui chaperonne aujourd’hui très officiellement les réseaux transnationaux de militants des droits de l’homme, et appuie les efforts de « démocratisation » de par le monde. Et tandis que ces institutions gouvernementales prennent le chemin de l’activisme démocratique et fonctionnent de plus en plus comme des ONG et des organisations militantes, ces dernières ont suivi un développement inverse et sont devenues de véritables « sous-traitants » des institutions internationales, avec lesquelles elles partagent désormais un certain professionnalisme et une même culture des ressources humaines.
Si la politique du « big stick » n’a jamais été complètement abandonnée, il s’agit de se rendre compte que la forme à travers laquelle se donne à voir la politique étrangère américaine a changé. Il est ainsi tout à fait significatif que les stratèges de la politique étrangère de Reagan aient conseillé dès la fin des années quatre-vingt au candidat Bush de présenter sa politique extérieure comme une « doctrine de libération [2] ».
Le désarroi, et parfois même les errements intellectuels du discours anti-impérialiste aujourd’hui, est ainsi dû au fait que ses principales armes sont aujourd’hui parfaitement intégrées à l’exercice du pouvoir. Ce qui impose la révision massive d’un certain nombre de présupposés critiques.
Il s’agit d’abord de comprendre l’émergence de cette nouvelle orthodoxie internationale, où l’offre d’émancipation recoupe une logique de domination, où l’exercice du pouvoir a pris la forme de la libération. Comment se positionner dans une situation où les nouveaux conquistadores ressemblent en tous points à un front de libération nationale ? Et surtout, comment se rapporter politiquement à ces nouveaux paradigmes internationaux, très flous, mais construits autour d’« universaux » qu’on ne peut que difficilement critiquer ? Il est en effet facile et juste de s’en prendre à l’impérialisme américain. Il est moins évident de mettre en cause la démocratie et les droits de l’homme dans des régions où, malgré leur application souvent très relative, ces principes représentent une avancée notable par rapport aux conditions politiques qui les ont précédés. Car – faut-il le préciser ? – il n’est évidemment pas question de suggérer ici que les socialismes autoritaires d’Europe de l’Est ou les dictatures militaires latino-américaines puissent être préférables aux régimes électoraux qui ont été ensuite mis en place, souvent sous perfusion internationale. Les carences structurelles comme les tares de naissance du libéralisme triomphant ne sauraient faire oublier la brutalité et l’arbitraire des formes de gouvernement qu’il a ici et là remplacées. Après tout, dans ce continent si travaillé par l’hégémonie américaine qu’est l’Amérique latine – et notamment au Chili, en Argentine ou au Brésil – c’est toute une partie de la gauche radicale et marxiste qui, en faisant l’expérience de la dictature militaire, a redécouvert les vertus de la « démocratie abstraite, mais non insignifiante », pour reprendre les termes du politologue argentin Guillermo O’Donnell, des droits formels et des élections, à la fin des années soixante-dix [3] (ce qui, d’ailleurs, n’est pas sans risques : cette même gauche s’est ensuite ralliée à un réformisme social-démocrate avant d’accéder au pouvoir dans les années quatre-vingt-dix, avec les plus vifs encouragements de Washington, et gonfler les rangs de l’internationale blairiste.)
 
•Un douteux mélange des genres
 
 
Il s’agit ensuite de reconstruire des instruments cognitifs restituant aux relations internationales une lisibilité qu’elles ont perdue. Nous sommes en effet habitués à faire des distinctions nettes entre la Realpolitik des États et l’action militante et solidaire des ONG, articulée à des valeurs. Et derrière cette distinction, c’est finalement l’opposition un peu scolastique entre morale et politique qui structure notre perception des réalités globales. C’est précisément ce cadre – pourtant reproduit aujourd’hui encore par une certaine sociologie de l’international – dont il s’agit de se débarrasser. Force est de constater que ces distinctions ne tiennent plus, mises à mal par le mélange des genres qui voit peu à peu la contamination réciproque entre la logique du pouvoir, celle de l’éthique, et tout l’héritage des mouvements progressistes. Aujourd’hui, l’attitude critique et progressiste des organisations de défense des droits de l’homme et de promotion de la démocratie cache l’ambiguïté fondamentale de leur alignement avec les objectifs des institutions gouvernementales. Si leur vocation naturelle est celle de constituer des contre-pouvoirs, force est de constater qu’ils sont aujourd’hui pleinement insérés dans des dispositifs de pouvoir : le board d’une organisation comme Human rights watch est ainsi peuplé d’administrateurs publics, de financiers comme George Soros, d’anciens ambassadeurs américains ou de membres du Département d’État. En ce sens, il est tout à fait justifié de voir dans les ONG contemporaines les nouveaux « ordres mendiants » au service d’une logique impériale, comme l’ont récemment proposé Hardt et Negri [4].
Car tout en reprenant et en servant les revendications des démocrates, des opposants politiques, des militants des droits de l’homme, ces nouveaux activistes mettent un savoir-faire militant au service d’une réforme de l’État tout à fait conforme à l’orthodoxie libérale, depuis la formation professionnelle des magistrats jusqu’au conseil en matière de production constitutionnelle ou législative, l’activité syndicale, l’assistance aux nouveaux partis politiques, la promotion de la liberté de presse et des standards professionnels du journalisme, ou encore la production de la politique économique. Des cabinets de conseil entiers se sont ainsi spécialisés dans la mise en œuvre de l’« État de droit », attirés par les juteux contrats de sous-traitance des programmes pro-démocratie du ministère américain de la Coopération ou des institutions internationales. On a ainsi vu en Europe de l’Est, il y a une dizaine d’années, un cabinet américain essayer de vendre des constitutions clé en main à 250 000 $ pièce.
Ces nouvelles formes de mobilisation non gouvernementale « qui vont dans le bon sens », affichant tous les attributs de l’activisme moral, de l’internationalisme, apparemment à l’écoute des besoins réels, sont en même temps les vecteurs capillaires d’un véritable impérialisme symbolique. Ainsi, derrière le conseil législatif ou constitutionnel ou la consolidation du pouvoir judiciaire, l’enjeu est souvent l’imposition d’une conception anglo-américaine de la régulation et des professions juridiques. Le soutien à la participation de la société civile au processus politique prend souvent la forme d’une exportation de cette institution typiquement anglo-saxonne qu’est le think tank, vivier d’une élite qui doit beaucoup aux nouveaux missionnaires de la démocratie. Parfois, ce néocolonialisme des bonnes intentions peut toucher au ridicule, plus par naïveté que par machiavélisme : ainsi lorsque le National endowment for democracy (NED), une agence américaine para-étatique fondée en 1983 et financée par le Congrès, fait de l’éducation civique préélectorale en Mongolie en faisant traduire le Contrat avec l’Amérique de l’idéologue de la droite républicaine Newt Gingricht, réintitulé pour l’occasion Contrat avec l’électeur mongol.
Financées sur un véritable marché, international et compétitif, nombre des organisations aujourd’hui lancées dans la défense des droits de l’homme, ou l’aide aux « sociétés civiles » émergentes dans les pays en voie de démocratisation, ne constituent pas le contre-pouvoir aux forces de la globalisation comme certains le souhaiteraient. Les organisations de la société civile, loin d’être des émanations spontanées du tissu social local, sont de plus en plus représentatives d’une élite à la fois cosmopolite, réformiste et managériale [5]. L’activisme civique s’est considérablement professionnalisé. En témoignent l’émergence d’ONG elles-mêmes spécialisées dans la transmission des technologies du militantisme global, de la recherche de fonds, ou du networking. Basée à Oxford, INTRAC (International NGO training center) propose ainsi des stages de formation pour responsables d’ONG, allant des relations publiques à la création d’associations ou aux techniques de campagnes médiatiques. Ce rôle ambigu se traduit dans son double statut de charity (ce qui lui permet de recevoir des donations) et d’entreprise lucrative (ce qui lui permet de facturer ses services). De nouveaux métiers apparaissent sur ce nouveau marché en pleine croissance : il n’est pas rare de voir d’anciens fonctionnaires d’organisations internationales devenir consultants pour les ONG locales souhaitant prendre part aux appels d’offre de la Banque mondiale ou des Nations unies. Ils monnaient ainsi leur connaissance des « bons » montages financiers, des présentations gagnantes, du type de dossiers qui sont acceptés, auprès d’une clientèle qui a souvent parfaitement compris que l’activisme civique constitue dans certains cas une véritable économie parallèle (il serait intéressant, à cet égard, de connaître le poids relatif de l’« économie symbolique » des ONG par rapport à l’économie réelle d’une région comme le Kosovo).
Pour ces raisons, la « société civile globale », dans laquelle certains placent leurs espoirs d’une démocratie globale, ne peut se configurer aujourd’hui que comme une aristocratie. Ce qui veut dire qu’il y a bien peu à attendre du dialogue entre les instances de la société civile et les institutions du pouvoir, nationales ou globales. Ces forums, déjà fort nombreux, sont bien loin d’offrir des structures de confrontation entre des projets alternatifs : ils fonctionnent plutôt comme des courroies de transmission et des centres de coordination de la division du travail de domination.
Dans leur ouvrage Luc Boltanski et Ève Chiapello reprenaient à la théorie marxiste l’idée que la critique du capitalisme est aussi au principe de son expansion et de sa capacité à se reproduire de façon innovante [6]. Il n’est pas surprenant, alors, que son « stade ultime », l’impérialisme, ait parfaitement su assimiler sa propre critique et se renouveler sous des formes qui la désarment, sur son propre terrain. •
 
NOTES
 
[*] Chercheur à l’institut universitaire européen de Florence.
[1] Voir N. Guilhot, « Les professionnels de la démocratie : logiques savantes et logiques militantes dans le nouvel internationalisme américain », Actes de la recherche en sciences sociales, n°139, septembre 2001, pp.53-65.
[2] C. L. Heatherly et B. Yale Pines (dir.), Mandate for Leadership III : Policy Strategies for the 1990s, Heritage Foundation, 1989, p.623.
[3] G. O’Donnell, « Tensions in the Bureaucratic-Authoritarian State », in D. Collier (dir.), The New Authoritarianism in Latin America, Princeton University Press, Princeton, 1979, p.313.
[4] M. Hardt et A. Negri, Empire, Harvard University Press, Cambridge, 2000, pp.36, 312-313.
[5] Voir notamment les travaux de Béatrice de Pouligny sur la composante « démocratisation » de la mission de l’ONU au Cambodge et sa démystification de la « société civile » : « Multidimentional UN peacekeeping missions, INGOs, NGOs, and promoting the rule of law : exploring the intersection of international and local norms in different post-war contexts » Human Rights Review, à paraître.
[6] L. Boltanski et È. Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, 1999.
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