2001
Mouvements
Dossier
Vers une nouvelle citoyenneté.
Thèses pour une théorie démocratique de l’État et du socialisme
Tarso Genro
[*]
La ville brésilienne de Porto Alegre est désormais célèbre dans le monde notamment pour son budget participatif. Mais la réflexion qui s’y mène ne se limite pas, loin de là, à l’échelon de la démocratie locale. Tarso Genro, son maire, nous a autorisés à traduire et publier ses propositions, qui se veulent post-communistes et post-social-démocrates.
1. La difficulté la plus visible rencontrée par une stratégie socialiste démocratique pour répartir proportionnellement le travail et la richesse et pour assurer le respect des droits de l’homme est qu’elle doit se confronter au fait que l’être social, contrairement à la Nature, est conditionné par « une articulation particulière et unique entre causalité et téléologie, entre déterminisme et liberté » (C. N. Coutinho)
[1].
2. Cette articulation entre causalité et téléologie, entre déterminisme et liberté, entre force des facteurs externes et choix personnel, ne se répartit jamais de manière uniforme entre les sujets qui font partie d’une formation sociale déterminée. S’il est vrai qu’il y a une maîtrise croissante des éléments extérieurs (un « affaissement des barrières naturelles », comme l’a dit Lukacs), les groupes, les classes ou les nations ont une puissance constitutive de faire l’histoire plus ou moins grande selon le pouvoir qu’ils accumulent, face à la répartition inégale de la richesse, de l’information et de la culture. Le pouvoir qui est aliéné dans le capital financier à l’échelle globale et qui met aujourd’hui en tutelle l’histoire mondiale subvertit les États-nations, réduit l’efficacité de l’action politique traditionnelle, redéfinit les intérêts immédiats des groupes et des classes et fait émerger un nouveau type d’intellectuels « organiques » du capital financier, qui maquillent en théorie (l’idéologie néolibérale) ce qui n’est que la nécessité d’un nouveau modèle d’accumulation.
3. La « praxis » affirme l’homme comme un être social. Son travail, dont les formes varient au cours de l’histoire, oblige l’homme à prendre en compte une certaine imprévisibilité relative à ses projets. Cette indétermination est aujourd’hui très accentuée et le futur immédiat diffère presque toujours de ce qui était escompté. Les « stratégies » et les « programmes » vieillissent toujours plus rapidement car les transformations du monde social sont sans cesse plus fluides et moins prévisibles.
4. Quand l’essor du capitalisme industriel laissait les classes dans un repos relatif, une projection dans le futur des dichotomies du présent était moins aléatoire. La téléologie du travail ouvrier, qui s’articulait organiquement au sein de l’entreprise moderne, et la téléologie du capital, tournée vers un processus d’accumulation fondé principalement sur la production de biens corporels, offraient des paramètres assez solides pour envisager le monde. Les programmes, les stratégies, les formes de répartition du produit social pouvaient être alors intégralement planifiés avec une plus grande sécurité. Cette période dans le développement de l’humanité a été dépassée et la mobilité, la fragmentation, l’émergence de nouveaux processus de travail et des nouveaux modèles d’accumulation font du futur un moment toujours plus proche et de moins en moins prévisible.
5. Cette confrontation entre cette nouvelle réalité spatiale (de globalisation radicalisée) et temporelle (nouveaux rythmes de mutation du monde social) et la culture socialiste engendrée par les deux révolutions industrielles a produit ce que l’on appelle la « crise du marxisme ».
6. L’émergence de nouvelles « classes » travailleuses et de nouvelles formes d’acquisition de la force de travail et de connaissance par le capital va à l’encontre de ce qu’avait prévu le Manifeste communiste. On n’assiste pas à une simplification croissante de la société de classes. Le vieux modèle de développement industriel persiste, mais aux côtés d’autres plus dynamiques, qui alimentent l’exclusion et développent d’autres formes d’oppression. À côté de la classe laborieuse traditionnelle se forment des « classes laborieuses » composées par des groupes dispersés ou articulés en réseaux de service, travaillant isolément ou en petits groupes. Il y a désormais des millions de travailleurs précaires ou autonomes, en fonction de la nature de la demande. Il y a aussi des ex-travailleurs, « dispensés » de produire dans la « société informatique », sans autre perspective qu’une précarité structurelle.
7. Les travailleurs du monde du travail classique sont désormais porteurs d’une culture politique et d’une subjectivité en déclin. La crise d’impuissance du syndicalisme s’exprime dans une crise de stratégie et de programme politiques. Seul un saut vers une politisation radicale de ses combats peut le réintroduire dans les luttes sociales : luttes pour une nouvelle manière de produire, pour un nouveau mode de vie et pour une culture de solidarité qui dépasse les limites de l’usine.
8. L’émergence de fractions ou de mouvements plus consistants luttant pour la « défense des droits » correspond à une impuissance (à s’attaquer aux causes concrètes des violations des droits) et à une force (la volonté de résister à la violence du monde « postmoderne »). Cette impuissance et cette force font émerger une énorme constellation d’organisations civiles qui couvrent les questions de la consommation, de la santé, de la sexualité, du droit à un monde habitable (environnement naturel), de l’affirmation des cultures opprimées ou minoritaires, du droit à la terre, à un habitat décent, à l’emploi et à une intégration à la société passant par autre chose que les activités informelles.
9. Les conditions de base d’une offensive de la gauche contemporaine se développent déjà dans la résistance fragmentaire de groupes sociaux dispersés. Elles se marquent par la légitimité croissante des préoccupations écologistes, des demandes des communautés pauvres à participer aux marchés publics, des demandes portant sur le genre ou la culture ; par la relégitimation de l’État face à la crise de cohésion sociale que provoque le néolibéralisme ; par la légitimité croissante qu’acquiert la lutte pour la socialisation du travail (ou de l’activité) afin de bénéficier d’une vie digne ; par la relégitimation d’une intelligentsia critique à l’échelle mondiale.
10. L’État, dans ce contexte, réalise un « keynésianisme à l’envers ». Dans la mesure où sa capacité de régulation est tournée principalement vers le compromis avec les intérêts de ceux qui manipulent le déplacement des milliards de dollars virtuels qui circulent dans le monde, l’État devient une institution macro-régulatrice visant à viabiliser ce mouvement. Il porte, contrairement à ce que prétendent les néolibéraux, une forte charge normative qui contraint non seulement la totalité de l’ordre juridique, mais également le quotidien des individus. L’État actuel est aussi « interventionniste » que l’État « keynésien », mais son pouvoir régulateur acquiert sa force dans la soumission totale aux impératifs d’un capital financier volatil, en fonction des nécessités duquel il ajuste les relations socioéconomiques.
11. De ce fait, la capacité de résistance de la politique dans ses relations avec l’économie est beaucoup plus faible qu’il y a trente ans, et il est plus difficile de comprendre l’économie elle-même comme étant le résultat de la « praxis ». L’aliénation de la vie quotidienne s’hypertrophie dans une succession de ripostes fragmentées et dépolitisées, car l’État est « occupé » et n’a apparemment pas la capacité de créer des alternatives crédibles. Son moment de création positive serait de « rompre avec l’ordre mondial actuel », car les pouvoirs que le commun des mortels ne peut localiser transforment les dirigeants de l’État en gérants d’une sarabande toujours plus rapide et plus irrationnelle.
12. Le « localisme » devient de cette manière le refuge de la politique sans transcendance, mais aussi l’amorce d’une dynamique qui ne nie pas le processus d’universalisation de la citoyenneté. Le localisme peut représenter l’émergence d’un nouveau type d’impuissance (la justice sociale comme vertu circonscrite géographiquement), mais il peut également porter une nouvelle possibilité, celle de l’expérimentation locale. Celle-ci peut représenter un moment dans la fondation de nouvelles institutions publiques capables de favoriser une nouvelle politique, elle peut servir de référence dans la lutte pour un nouveau type d’État, pour une nouvelle solidarité et une nouvelle socialité.
13. Une autre conséquence de cette nouvelle complexité est le fait que le langage politique n’est plus restreint à la seule politique. La reproduction du sens commun est, aujourd’hui, beaucoup plus dissociée de l’histoire (en tant que processus général qui résulte de l’articulation de volontés stratégiques réalistes) et plus proche de l’immédiat (en tant que processus fluide de changements incessants qui exigent des réponses immédiates). L’accumulation des stimulations locales, régionales et globales (qui trouvent leur origine dans la mondialisation des processus économiques et dans le mode de vie induit par le consumérisme prédateur) génère plus d’individualisation, plus d’individualisme, plus de conflits entre les gens, qui recherchent alors une protection dans les trop rares lieux solides et stables de la nouvelle « société informatique ». Même le salaire minimum en vient à être considéré comme un privilège.
14. La riposte doit consister dans la recherche d’une stratégie visant à unir action politique et mode de vie. Il faut combiner le droit d’exercer une influence en fonction des droits sectoriels de chaque groupe et des demandes tournées vers l’universel ; l’action stratégique avec la recherche de réponses immédiates ; les demandes légitimes à caractère privé et les demandes d’intérêt public ; l’éducation par la pratique sociale et l’expérimentation politique « étatique ». Les mouvements ne peuvent que faire référence à l’État, avec lui, au-dessus de lui ou contre lui : pour gérer les conflits et les consensus sur la scène publique où les demandes peuvent être confrontées ouvertement et déboucher sur de nouveaux consensus à travers une démarche démocratique populaire.
15. Habermas parle d’un « espace public citoyen », d’un espace d’organisation et de dialogue pour la défense des droits, sans prendre en compte que l’État peut et doit être radicalement transformé et que sa transformation structurelle est le « moteur » de la transformation démocratique de la société. Oskar Negt a réfléchi à un « espace public prolétarien » sans envisager que, vingt ans plus tard, le prolétariat ne serait que l’une des composantes du monde du travail de la nouvelle « société informatique ». Dans le cadre d’une stratégie socialiste démocratique pour un futur ouvert, il est nécessaire de réduire le pouvoir régulateur de l’autre forme de pouvoir, qui est presque absolu à l’époque actuelle : le capital financier mondialisé. Augmenter peu à peu le pouvoir de la société consiste à rechercher une démocratie qui ne soit pas un concept fermé mais « une recherche permanente de contrôle sur l’État et ses institutions par les individus » (E. Pacheco).
16. Faire un État qui soit « soumis » à la société n’est plus possible par la seule voie de la représentation politique. Il est nécessaire de créer un nouvel espace public non-étatique qui se verra proposer par les représentants du pouvoir exécutif un nouveau contrat politique par lequel l’État décide programmatiquement, et en conformité avec les options idéologiques de ceux qui le gèrent, d’ouvrir un nouvel espace de décision. Cet espace émerge du dialogue, de décisions prises sous tension, de confrontations successives, de consensus hégémoniques dans lesquels les organisations citoyennes, prolétariennes ou non, préparent en collaboration avec les représentants politiques des ripostes immédiates et des projets à long terme. L’espace public non-étatique est un système et un processus fondé sur la démocratie représentative combinée à la participation directe et volontaire des citoyens, un espace où s’intègrent les représentants du monde du travail et les organisations surgies de l’autonomie populaire, qui contestent l’« abdication » des fonctions publiques de l’État qu’implique l’ordre néolibéral.
17. Le projet est de démocratiser radicalement l’État actuel, pour créer un autre État avec deux espaces de décision combinés et contradictoires : un espace décisionnel issu de la représentation politique, qui existe déjà ; et un autre espace de décision, issu d’un nouvel espace public et fondé sur la présence directe des organisations de la société civile, combinée à des mécanismes de consultation universels comme le référendum et le plébiscite. Dans ces conditions, l’État représentatif en vient à concevoir et à mettre en œuvre sa politique à l’aide d’une dynamique démocratique novatrice qui accueille dans la vie publique tous ceux qui désirent y participer, et tout spécialement les secteurs de la société qui n’ont pas autrement les moyens de faire valoir leurs droits.
18. Dans le cadre de cette stratégie, les pouvoirs exécutifs, à tous les niveaux, acquièrent une importance fondamentale pour l’élaboration d’un projet socialiste démocratique qui se base sur la démocratisation croissante de l’État, que ce soit par rupture ou par évolution graduelle. C’est en effet du pouvoir exécutif que peut partir l’engagement pour un nouveau compromis entre l’État et la société : un compromis qui combatte la causalité et le déterminisme de l’économie (exprimés de manière condensée dans le capital financier mondialisé). La représentation politique sera relégitimée en permanence sous la pression démocratique et prendra ses décisions avec une plus grande authenticité, en accord avec les aspirations sociales qui se manifestent majoritairement.
19. Pour que cela soit possible, le processus électoral, pour les partis socialistes démocratiques, doit être compris comme une affirmation de la représentation politique, mais également comme une négation de ses limites. Celles-ci sont claires quand les représentants élus acceptent le fonctionnement autoritaire de l’État actuel, qui impose ses principales décisions sous la dictée de la logique des intérêts économiques hégémoniques et se coupe de la base de la société, qui n’a ni le pouvoir ni l’influence pour rendre publics ses demandes et ses besoins.
20. Une vision appuyée uniquement sur les luttes sociales (qu’elles soient menées par les associations ou le syndicats) est absolument incapable de réformer l’État et de le démocratiser effectivement. À l’autre extrême, une vision purement électorale se base seulement sur une représentation politique au moment où celle-ci est délégitimée et donc incapable de s’opposer à l’ordre du capital flottant qui contraint l’État. Dans une stratégie démocratique, seul le pouvoir exécutif, en tant que pouvoir macro-régulateur de l’ordre social, peut s’il est à l’écoute de la société civile affirmer l’autonomie de celle-ci et se soumettre à elle pour en tirer la force de mener des politiques démocratiques et populaires.
21. Le postulat de base dont doit partir un parti socialiste démocratique, qui doit jouer un rôle moteur dans ce processus, est la défense d’un projet économique et social de développement de la société comme un tout. Le parti du socialisme moderne ne sera plus un parti dont l’épine dorsale repose principalement dans les usines. Il sera le parti qui organise, dans la société civile, les conditions pour que les classes laborieuses, nouvelles et anciennes, dispersées ou regroupées, deviennent l’avant-garde d’une nouvelle citoyenneté. Son objectif sera à la fois de promouvoir la démocratisation et le contrôle social de l’État et d’engager la construction d’institutions publiques autonomes qui commencent à dessiner un nouvel État démocratique. •
[*]
Tarso Genro est le maire de Porto Alegre (Brésil).
[1]
Ce texte est une traduction partielle des articles : « Estrategia de transição para um futuro aberto » et « Vanguarda de uma nova cidadania. Idéias preliminares para um Manifesto Socialista, pós-comunista e pós-social-democratica »,
in T.
Genro,
O Futuro por armar. Democracia e socialismo na era globalitária, Vozs, Petrópolis, 1999. Traduit du portugais par Guillaume Laudic et Yves Sintomer.