2001
Mouvements
Dossier
Pourquoi il faut changer de constitution
Bastien François
[*]
Bastien François expose ici les conclusions d’une réflexion
développée dans un livre récent, qui ont beaucoup bénéficié des discussions
menées au sein de la Convention pour la VIe République, réunie par le député
Arnaud Montebourg.
En matière constitutionnelle rien n’est jamais acquis. Alors
que les grands prêtres de l’État de droit, sous l’ombre tutélaire du Conseil
constitutionnel, se félicitaient, depuis une vingtaine d’années, de la
consolidation du régime politique, désormais « apaisé », connaissant à la fois
la stabilité, propice au bon gouvernement, et l’alternance, gage de démocratie,
voilà que la Ve république,
que l’on pensait inébranlable, vacille sur ses bases. À gauche comme à droite,
des voix s’élèvent, de plus en plus nombreuses, de plus en plus pressantes,
pour en finir avec la Ve
République. La question constitutionnelle, dans son rapport avec le
fonctionnement de la démocratie, longtemps éclipsée par l’alternance de 1981 et
le ralliement mitterrandien à la Ve République, retrouve toute son
actualité.
Il y a là comme un mystère, que les historiens éclairciront
sans doute un jour. Au début du xxie siècle, sans préavis, ce qui était
devenu fatalité – le pouvoir fort pour garantir la stabilité gouvernante – se
perçoit désormais comme arbitraire. Le glorieux uniforme gaulliste, pour avoir
tant servi, usé jusqu’à la corde, laisse sourdre la mystification. L’ordre
constitutionnel, pourtant garant de la paix civile, de la juste répartition des
pouvoirs et des valeurs qui nous constituent, se révèle oppressant. Les charges
du pouvoir nous semblent devenues d’exorbitants privilèges. Le politique,
miroir tendu à la société, ne laisse plus voir que scandale et
imposture.
Au-delà du constat, le concert des critiques et des appels au
changement n’est pourtant qu’un brouhaha discordant. Tandis que les tartuferies
cohabitationistes et le pitoyable feuilleton de l’impunité pénale du président
de la République accroissent le sentiment de crise, on peine à discerner dans
la classe politique une véritable réflexion constitutionnelle. À l’approche des
prochaines échéances électorales, le mince catalogue des réformes proposées
reste étonnamment timide. Même les plus iconoclastes, à la remarquable
exception du député Arnaud Montebourg, semblent reculer devant l’obstacle,
comme s’ils étaient finalement effrayés par l’idée de porter atteinte à ce
mémorial du génie franco-gaulliste qu’est devenue la Constitution de
1958.
Pourtant, le diagnostic des maux de la Ve République est aisé à établir et les
solutions pour y remédier fort simples à mettre en place du point de vue de
l’ingénierie constitutionnelle.
La Constitution de la V
e République, comme aiment à le rappeler
les manuels de droit constitutionnel, a été conçue pour renforcer le pouvoir
exécutif au détriment du Parlement, s’inscrivant ainsi dans une tendance
générale des démocraties contemporaines. Ce que l’on souligne moins souvent
c’est qu’elle est la traduction d’une conception
technocratique du politique, portée par des
groupes très divers (fractions « modernisatrices » de la haute fonction
publique, du patronat, du syndicalisme ouvrier et agricole), qui conteste la
légitimité même de la représentation partisane et élective des intérêts sociaux
et qui développe toute une mystique du chef, seul porteur de l’intérêt général
et garant ultime de la paix sociale, devant donc rester à distance des conflits
« politiciens
[1] ». Ce
que l’on oublie également de dire à propos de notre Constitution c’est qu’elle
a été principalement pensée pour permettre à l’exécutif de gouverner
en l’absence de majorité. Dans les
années cinquante, nul n’imagine la possibilité d’un regroupement partisan
constitué préalablement à une consultation électorale et soutenant fidèlement
le gouvernement sur la durée d’une législature. D’où une entreprise
systématique, et même brutale, de verrouillage des relations entre l’exécutif
et le législatif, ce que le langage juridico-technocratique baptisera de «
rationalisation du parlementarisme ». Qu’il s’agisse du vote de la loi ou du
contrôle du gouvernement, voire de l’interprétation de la Constitution, le
Parlement est de fait dépossédé de ses prérogatives traditionnelles
[2]. L’entreprise gaulliste, si
elle peut paraître rétrospectivement excessive, est parfaitement cohérente avec
le projet qui la sous-tend, celui de faire face par la seule architecture
constitutionnelle aux dérèglements, supposés congénitaux, du parlementarisme.
La Constitution est bâtie pour fonctionner dans l’adversité, pour gouverner
dans l’exception et par la soumission.
•Prendre le mal à la racine
L’instauration de l’élection du président de la République au
suffrage universel ainsi que l’apparition, puis la consolidation (dans les
années soixante-dix), du « fait majoritaire » vont changer radicalement la
donne de départ même si elles semblent accréditer l’idée que le pari de la
Ve République – rénover et
stabiliser la vie politique grâce à une nouvelle constitution – a été gagné. Le
Président n’est plus un « arbitre » (s’il l’a jamais été) mais le chef d’une
majorité politique dont il dépend tout autant qu’il cherche à la faire dépendre
de lui. Le gouvernement n’a plus à craindre l’absence de majorité et dispose,
au besoin, d’instruments surdimensionnés pour imposer la discipline à son
propre camp.
Cet
aggiornamento a eu
une conséquence délétère considérable. Elle a vidé de toute réalité cette règle
de fond du parlementarisme et de la démocratie qu’est la responsabilité
politique des gouvernants
[3]. Le président de la République, bien que disposant
d’importants pouvoirs de gouvernement, est politiquement irresponsable, d’après
la lettre même de la Constitution. Nul ne peut contrôler ses actes et,
éventuellement, l’obliger à quitter son poste. Même la défaite électorale –
comme l’a illustré la dissolution de 1997 – n’a aucun effet… Quant au Premier
ministre, par une bizarrerie « coutumière » bien française, il est (hors
contexte de cohabitation) simultanément responsable devant l’Assemblée
nationale et devant le président de la République. En raison du « fait
majoritaire », la première contrainte est virtuelle (tellement virtuelle que
les Premiers ministres ne se sentent pas toujours tenus d’engager la
responsabilité de leur gouvernement devant l’Assemblée nationale au moment de
sa formation), tandis que la seconde est bien réelle. Mais quel sens a-t-elle
alors ? « Le Premier ministre est un fusible » a-t-on théorisé pour essayer de
fonder en nature cette incongruité constitutionnelle. Serait-ce dire qu’il «
saute » quand le courant passe trop entre lui et les représentants du peuple et
pas suffisamment entre lui et le Président ? La responsabilité politique se
réduirait alors à la vieille règle féodale du rapport de vassalité ! « Double »
responsabilité extraordinairement ambiguë car le Premier ministre n’est de fait
responsable que devant un président de la République qui est, lui,
politiquement irresponsable. La question « Qui gouverne ? », qui gêne tant les
constitutionnalistes lorsqu’ils cherchent à décrire le régime de la V
e République, se double ainsi d’une
autre interrogation, plus cruciale : qui est responsable de l’action
gouvernementale ? Silence embarrassé…
Voilà bien le cœur du problème. Dans une démocratie, pouvoir et
responsabilité politique vont de pair. Cela suppose que les lieux réels du
pouvoir soient bien identifiés et qu’existent des mécanismes de contrôle de
l’activité des gouvernants. Ce n’est pas le cas en France. Cette situation est
choquante. Faut-il rappeler qu’il n’y pas d’autre pays démocratique au monde
dans lequel le chef de l’État soit si puissant et, dans le même temps,
politiquement irresponsable ? Qu’il n’y a pas d’autre régime parlementaire dans
lequel le chef réel de l’exécutif puisse prononcer la dissolution d’une
assemblée législative sans mettre en jeu, par là même, son propre mandat. Qu’il
n’y a pas de République où le bon plaisir de l’élu de la Nation soit considéré
comme un principe normal d’exercice du pouvoir, voire une marque d’excellence.
Cette situation a des effets profondément pervers. Dès lors que le pouvoir
suprême s’exerce sans risques et sans contrepoids, c’est l’irresponsabilité
politique qui est érigée en principe et qui, partant du président de la
République, se diffuse du haut vers le bas de tout l’appareil d’État ; c’est la
démocratie qui se trouve gangrenée.
Voulons-nous restaurer la responsabilité politique des
dirigeants ? Alors arrêtons de finasser autour de petits arrangements
techniques. Prenons le mal à la racine. Commençons par trancher le nœud gordien
en supprimant l’élection du président de la République au suffrage universel.
Dans le même temps, repensons le rôle présidentiel pour l’accorder aux canons
des grandes démocraties contemporaines. La tâche est particulièrement facile à
réaliser tant le problème est bien circonscrit. Il faut simplement retirer au
Président ses compétences gouvernantes. Celles qui résultent de la Constitution
– notamment la présidence et la fixation de l’ordre du jour du Conseil des
ministres, sa signature sur certains actes réglementaires et sa participation à
la nomination de certains hauts fonctionnaires – et celles qu’il s’est arrogées
dans la pratique : son pseudo « domaine réservé » en matière de défense et de
politique étrangère, son « droit » de révocation du Premier ministre. Il suffit
donc de cantonner le Président à ses fonctions d’arbitrage – qui ne sont pas
négligeables : par exemple le choix du Premier ministre, le droit de
dissolution, celui de saisir le Conseil constitutionnel – tout en l’empêchant
dorénavant de s’immiscer dans le fonctionnement quotidien du gouvernement, qui
est seul à pouvoir répondre de sa politique devant l’Assemblée nationale. Dès
lors, le gouvernement gouvernerait sous le contrôle des députés et le Président
arbitrerait, le cas échéant, entre l’exécutif et le législatif, tout en
veillant à la bonne application de la Constitution.
Il faut cependant aller plus loin. C’est le débat politique
qu’il faut faire vivre dans l’intervalle des consultations électorales, c’est
l’idée de représentation politique qu’il faut réhabiliter en ces temps de «
crise du politique ». Car la responsabilité politique qui est le cœur de la
démocratie est intimement liée à la représentation et donc à la scène
parlementaire. Rétablissons le rôle de nos représentants
et cherchons à faire du Parlement un vrai lieu de confrontation politique, où
les gouvernants prennent, comme l’écrivait Hannah Arendt, « les risques de la
vie publique ». Avec la clarification du rôle présidentiel, la «
reparlementarisation » de notre régime, qui ne signifie en rien un retour
nostalgique à un passé mythifié, ni un abandon de l’exigence de stabilité
gouvernementale, est la condition première d’une renaissance démocratique. La
démocratie gouvernante, il faut le rappeler contre la
doxa des constitutionnalistes
contemporains, n’est rien sans la démocratie délibérante.
Pour cela, il faut d’abord des élus « à plein temps »,
disposant de moyens matériels, administratifs et humains pour accomplir leur
tâche. Ce qui suppose d’en finir radicalement avec l’« exception française » du
cumul des mandats mais aussi que soit mis en place un véritable statut de l’élu
(favorisant, notamment, sa reconversion professionnelle) sans lequel la
suppression du cumul serait un leurre.
Sans mettre à bas l’ensemble de la subtile architecture des
relations entre l’exécutif et le législatif, il faut ensuite supprimer toutes
les procédures qui transforment actuellement le Parlement en un pitoyable
ectoplasme, comme celle prévue au fameux article 49.3 de la Constitution qui
permet l’adoption sans vote d’un projet de loi. Mais comme il ne s’agit pas de
remplacer un monarque présidentiel par un monarque primo-ministériel, il
convient également d’accroître les pouvoirs de proposition et de contrôle des
parlementaires qui sont le nécessaire contrepoids démocratique à un pouvoir
exécutif fort et stable. On peut imaginer de nombreux dispositifs
institutionnels favorisant une culture politique renouvelée de la
responsabilité à travers l’intervention du Parlement. En France, par exemple,
le nombre des commissions parlementaires est constitutionnellement réduit afin,
justement, d’empêcher députés et sénateurs de pouvoir exercer un contrôle
effectif de l’activité de chaque ministère. Sur le modèle anglais des
Select committees, nous pourrions au
contraire multiplier ces commissions et permettre ainsi aux parlementaires de
suivre véritablement les dossiers gouvernementaux. De la même façon, pourquoi
ne pas profiter de la stabilité gouvernante que permet le « fait majoritaire »
pour favoriser les effets vertueux d’une surenchère compétitive organisée entre
l’opposition et la majorité ? En Angleterre, à la Chambre des communes,
l’équivalent de la commission des Finances – le
Public account committee – est toujours présidé
par un député de l’opposition. Gageons que dans cette configuration, Bercy
perdrait beaucoup de sa morgue habituelle et de son goût a-démocratique du
secret et de la rétention d’information, et ceci beaucoup plus sûrement qu’avec
n’importe quelle réforme de la procédure budgétaire. Enfin, la responsabilité
lato sensu (ce que les Anglo-saxons
nomment
accountability) gagnerait
beaucoup au développement des commissions d’enquête parlementaires. Ici aussi,
la réforme est simple à mettre en œuvre : il suffit, pour l’essentiel, de faire
sauter un verrou, celui qui interdit de créer une commission d’enquête sur des
faits ayant donné lieu à des poursuites judiciaires et aussi longtemps que ces
poursuites sont en cours. En pouvant « concurrencer » de la sorte le pouvoir
judiciaire, les commissions d’enquête seraient non seulement en mesure de
donner un contenu concret et continu à l’exigence d’
accountability, mais pourraient également nous
délivrer, comme l’a noté Olivier Beaud
[4], de certaines des apories de la pénalisation actuelle
de la responsabilité politique.
Pour finir, sans modifier de fond en comble le mode d’élection
des députés – qui tend à assurer une majorité à l’Assemblée nationale –, ni
l’inégalité de compétences entre les deux chambres, pourquoi ne pas transformer
l’« anomalie » sénatoriale, justement dénoncée par Lionel Jospin, en supplément
démocratique ? « Quand la gauche perd tout, elle perd tout ; quand la droite
perd tout, elle conserve le Sénat » a très justement résumé Guy
Carcassonne
[5].
Remplaçons alors le Sénat par une chambre élue au scrutin proportionnel par
l’ensemble de la population (dans le cadre régional par exemple), où toutes les
sensibilités politiques seront ainsi représentées, au plus grand profit du
débat parlementaire. À l’Assemblée nationale, la majorité soutiendrait le
gouvernement sans en être serve ; au Sénat, la diversité des points de vue
s’exprimerait librement sans que la stabilité gouvernementale puisse en être
affectée.
Il en faut sans doute plus pour restaurer la confiance perdue
dans la politique. Parions cependant que dans un pays où le principe de la
responsabilité politique aura commencé à retrouver sa place et le débat
démocratique sa vigueur, il ne manquera plus de voix pour défendre et imposer
un vaste renouveau démocratique. Chacun y aura désormais intérêt. •
[*]
Professeur à l’université Paris I.
[1]
Voir D.
Dulong,
Moderniser la politique. Aux origines de la
Ve République,
L’Harmattan, 1997.
[2]
Sur tous ces points, voir B.
François,
Le
régime politique de la Ve
République, La Découverte, 1999.
[3]
Laissant alors la porte ouverte à une véritable régression
démocratique : la tentation de substituer, de façon bricolée et incertaine, une
responsabilité pénale à la responsabilité politique. Voir O.
Beaud et J.-M.
Blanquer (dir.),
La responsabilité des gouvernants,
Descartes & Cie, 1999.
[4]
O.
Beaud, « La
contribution de l’irresponsabilité présidentielle au développement de
l’irresponsabilité politique sous la V
e République »,
Revue du droit public, n°5-6,
1998.
[5]
G.
Carcassonne, « La
place de l’opposition »,
Pouvoirs,
n°85, 1998.