2001
Mouvements
Dossier
Démocratisation du personnel politique et parité : un premier bilan
Catherine Achin
[*]
La loi sur la parité s’est vue justifiée par ses défenseurs comme un élément de « rattrapage » démocratique au profit de la moitié féminine de la population, dramatiquement sous-représentée dans le personnel politique. À l’aune des résultats enregistrés lors des élections municipales, on peut se demander si la démocratisation de la vie politique française ne devra pas passer par des changements plus en profondeur.
À la faveur de la première mise en application de la loi sur la parité du 6 juin 2000, la composition sexuée des conseils municipaux des villes de métropole de plus de 3 500 habitants a fortement évolué : 47,5 % des conseillers municipaux élus en mars 2001 sont des femmes. Ce premier résultat concret du processus d’adoption de la parité
[1] illustre la nette augmentation de la part des conseillères en regard des élections précédentes : en 1995, elles n’étaient que 26 % dans ces mêmes communes, et 21,7 % dans l’ensemble des municipalités françaises
[2]. La présence d’une petite moitié de femmes dans les conseils des villes de plus de 3 500 habitants est-elle le premier signe d’une « démocratisation » du personnel politique français ? Répondre à cette question suppose de s’entendre sur l’étalon de « démocratisation » retenu : celui de l’égalité des sexes (et quelle égalité des sexes ?), celui d’une plus juste représentation des groupes sociaux, ou encore ? Afin d’éviter un traitement trop subjectif de cette question, il est intéressant de confronter l’idéal de démocratisation mis en œuvre dans les discours des partisans de la parité avec les questions politiques qu’il soulève, et avec l’analyse sociologique des conseils municipaux nouvellement élus.
•Quelle justification de la parité ?
Le projet de loi constitutionnelle relatif à la parité a répondu à l’un des engagements de la gauche plurielle au pouvoir depuis 1997
[3]. L’entrée des femmes en politique a été présentée par le gouvernement comme l’une des mesures phares de la modernisation de la démocratie française. Lors des débats parlementaires sur la parité, la rhétorique développée par les députés et sénateurs favorables à celle-ci a été systématiquement justifiée par le rappel de ce point de vue. En regard des principes constitutionnels de la République française, d’universalité, d’égalité et de souveraineté, il était délicat de démontrer théoriquement cette assertion
[4]. Aussi, seule la référence à la « pratique » (transformer l’égalité formelle des sexes en égalité de fait) a été utilisée. Dans cette logique argumentative, la « justification » de la loi passait par le constat du décalage entre la composition sexuée de la société française et celle de ses assemblées politiques, un décalage historiquement construit et particulièrement « choquant » en comparaison de la situation dans les pays voisins. La démocratie française a été présentée comme « hémiplégique
[5] », voire agonisante : « Comment s’étonner que la politique paraisse si souvent éloignée des préoccupations quotidiennes de n
os concitoyennes et de n
os concitoyens quand les femmes, soit la moitié de la population, ont si peu accès aux mandats et fonctions politiques. […] La mise à l’écart des femmes de la sphère politique serait, si elle devait durer, un vice au cœur même de notre système de représentation démocratique
[6]. » La référence sous-jacente de ce discours était celle de l’acuité de la « crise » de la représentation politique. La sous-représentation des femmes dans les assemblées élues a été présentée comme une des causes de cette « crise », et la parité comme son remède. Les bénéfices politiques d’une telle argumentation étaient évidents au vu de « l’opinion publique » très favorable à la parité. Un sondage réalisé en octobre 2000 indiquait par exemple que 63 % des personnes interrogées pensaient que la mise en place de la parité aux municipales
« allait améliorer le fonctionnement de la démocratie
[7] ». Le débat politique autour de la parité a de fait transcendé les appartenances partisanes. Le discours d’opposition à la loi constitutionnelle était porté par des parlementaires de droite mais aussi par quelques représentants de la majorité. Au sein de l’arène parlementaire, les opposants ont essentiellement développé une rhétorique républicaine de défense de l’universalité française, qui présentait les risques d’une dérive communautariste qu’ouvrirait ce précédent constitutionnel de « distinction » d’une partie de la population.
Confrontée à ces accusations de dérive à l’américaine vers une logique d’action affirmative, la démonstration des partisans de la parité s’est essentiellement basée sur le rappel d’une longue discrimination, celle des femmes au sein d’une « démocratie exclusive et d’une République masculine
[8] ». Le point de départ de ces discours a systématiquement été le rappel de cette distorsion de la représentation politique et du malaise démocratique qu’elle induit. Lors des « disputes » parlementaires, ont ensuite coexisté, dans un flou enchaîné, des prises de position en faveur de la parité pour le moins contrastées, telles qu’elles avaient été construites dans le débat intellectuel : celle des féministes différentialistes, celle des républicains paritaires et enfin celle des égalitaristes pragmatiques. De cet insolite magma d’arguments, il ressortait que la loi devait s’adapter aux mœurs, que la démocratie française ne pouvait se priver plus longtemps des « talents de la moitié de l’humanité », et donc qu’il convenait de favoriser une « représentation miroir » de la société, c’est-à-dire ici de figurer politiquement la différence des sexes. Cette dernière a ainsi été présentée dans le discours républicain paritaire comme le premier principe de distinction sociale, devant être reflété dans les assemblées politiques. La bombe à retardement amorcée par ces débats parlementaires sur la parité est liée aux conséquences politiques induites par cette conception d’une « mixité universelle » première. En effet, mis en demeure d’affronter les arguments des opposants qui s’appuyaient sur les principes d’indivisibilité et d’universalité de la République française, d’égalité de tous sans distinction devant la loi, certains tenants de la parité ont cherché à la fonder en théorie. Au lieu de s’en tenir au constat de la discrimination des femmes dans la République française et à une justification pragmatique et légitime de la parité, ils ont voulu prouver, à grand renfort de métaphysique (anthropologique, psychanalytique ou religieuse), que la différence des sexes était la seule différence « naturelle » pouvant être reconnue par la loi. Au nom de la parité, se sont donc trouvés associés les arguments pragmatiques des égalitaristes, fondés sur le simple constat de la discrimination des femmes en politique et basés sur un projet politique plus large d’égalité, avec des prises de position mêlant l’universalisme de la République avec celui de la différence des sexes, ainsi qu’avec le point de vue féministe différentialiste et « essentialiste » qui fait des femmes des êtres ontologiquement différents des hommes, devant être représentés en politique en raison de cette spécificité.
Cette coexistence tactique des différents points de vue comporte d’évidents risques politiques. Le fait de considérer la société comme avant tout structurée par la différence des sexes rend en effet illégitime la prise en compte des revendications d’autres discriminés, en politique, mais également dans d’autres domaines. Lorsque la différence des sexes est reconnue comme le principe naturel et premier de la société, au principe même de l’humanité, on imagine par exemple aisément que les revendications de droits au mariage ou à la filiation des couples homosexuels se trouvent confrontées à un pilier théorique particulièrement puissant
[9]. Ces effets politiques n’étaient certes pas souhaités par les égalitaristes pragmatiques… Après l’amendement constitutionnel sur la parité, sont désormais distingués au sein du peuple souverain des femmes et des hommes, dont la loi doit favoriser l’égal accès aux mandats électoraux et fonctions électives. En prétendant œuvrer pour la modernisation politique et la démocratisation de la société française, l’adoption de la loi constitutionnelle pour la parité a surtout eu pour effet de postuler une définition de la démocratisation bien particulière : elle devient le fait de favoriser l’égalité des sexes, et seulement des sexes, en politique…
•Quelle démocratisation ?
À partir de l’analyse sociologique des conseils municipaux élus au printemps 2001, il est possible de proposer une autre mesure de la démocratisation que la loi prétend apporter par la parité. La répartition socioprofessionnelle des conseillers municipaux des deux sexes est effectivement contrastée : beaucoup de femmes (17 %) sont employées dans le privé, tandis que la catégorie la plus représentée chez les hommes est celle des retraités anciens salariés (19 % contre 11 % de femmes). Une autre différence particulièrement nette est celle de la part de la catégorie des « sans profession déclarée », moins de 3 % des hommes contre 15 % des femmes (essentiellement des femmes au foyer). Les autres contrastes sont plus légers : il y a plus de cadres d’entreprise parmi les hommes que parmi les femmes (12,4 % contre 6,4 %), plus de professions libérales (7,2 % contre 5,2 %), tandis que 7,7 % des élues femmes relèvent de la catégorie des professions intermédiaires de la santé et du travail, contre seulement 1,5 % des hommes. De manière plus générale, il convient de souligner la forte domination de la catégorie des cadres et professions intellectuelles supérieures dans les deux sexes, même si elle est particulièrement marquée chez les hommes (35,4 % contre 22,8 % des femmes).
La mise en rapport de ces résultats avec l’idéal de démocratisation défendu par les tenants de la parité suggère plusieurs remarques. Effectivement, la mise en œuvre de la parité aux élections municipales de 2001 a permis l’entrée massive de femmes dans la politique locale. L’obligation paritaire a ainsi conduit à un renouvellement logique du personnel politique à cet échelon : les conseillères municipales n’appartiennent pas, en très grande majorité, à une organisation partisane, elles sont plus jeunes en moyenne que leurs collègues (plus d’un quart d’entre elles ont moins de 40 ans, contre 15 % des hommes, et seulement 10 % ont plus de 60 ans contre 20 % des conseillers). Avec l’entrée de 47,5 % de femmes dans les conseils municipaux, se trouvent également mieux représentées les catégories où les femmes sont dominantes à l’échelle de la société (les employés, les professions intermédiaires de la santé et du travail social et les « femmes au foyer »). Tous ces éléments vont indéniablement dans le sens d’une certaine ouverture de la base de recrutement du personnel politique.
De nombreuses limites à cette « démocratisation » persistent cependant. Les femmes sont loin d’avoir conquis l’égalité dans l’accès au mandat de maire
[10] : 6,9 % des maires des communes de plus de 3 500 habitants sont des femmes, et 10,8 % de l’ensemble des communes françaises. La distribution partisane de ces femmes maires est également étonnante : si le PC reste le parti proportionnellement le plus féminisé avec un taux de 9,5 %, les autres composantes de la gauche viennent après les partis de droite (5,9 % au PS et 5,5 % divers gauche, contre 7,3 % à l’UDF et 6,4 % au RPR). Outre les phénomènes liés à la conjoncture politique (la conquête par la droite de nombreuses mairies), ce classement démontre qu’il ne suffit pas de faire voter une loi paritaire pour (se) l’appliquer jusqu’au bout… Les élections cantonales concomitantes – échelon non concerné par la loi – ont démontré que les conseils départementaux resteront un bastion masculin (9,8 % d’élues). L’incertitude concerne encore la manière dont les organisations partisanes se saisiront de la loi sur la parité pour les élections législatives de 2002 au scrutin majoritaire, où seules des sanctions financières sont prévues pour les partis politiques présentant un nombre de candidats hommes et femmes dont l’écart dépasserait 2 %.
Enfin, si l’entrée massive des femmes en politique à l’échelon municipal a pu conduire à un élargissement de la base sociale de recrutement du personnel politique, il faut tout de même remarquer que certaines catégories restent singulièrement sous-représentées, aussi bien chez les hommes que chez les femmes : les ouvrières sont ainsi quasi absentes (à peine 1,2 % contre 3,5 % d’ouvriers). Les logiques sociales du recrutement politique sont bien connues. Certes, la domination masculine était l’une des premières contraintes sélectionnant le personnel politique, mais la domination des classes sociales supérieures en est une autre : «
la probabilité d’exercer un pouvoir politique (quel qu’il soit) s’accroît avec la position dans la hiérarchie sociale et la position sociale d’origine des hommes politiques est d’autant plus élevée qu’ils occupent des positions plus hautes dans la hiérarchie politique
[11] ». Lorsque l’on sait que les élections des conseils municipaux – en bas de la hiérarchie politique – sont celles où la sélection sociale du personnel politique est la moins marquée, on ne peut qu’émettre des doutes sur les variations du recrutement social des élites politiques induites par l’entrée des femmes dans les assemblées représentatives, au niveau national par exemple.
Au final, la réponse à la question des incidences de la parité sur la démocratisation du personnel politique est tributaire de la définition de la démocratie que l’on retient. Si démocratiser le personnel politique signifie seulement favoriser l’accès aux mandats politiques du « deuxième sexe », alors oui, il faut conclure à une relative progression de la démocratisation. Si en revanche, cela signifie aussi élargir le recrutement social des professionnels de la politique, la parité n’aura pas tout changé… On peut par ailleurs s’inquiéter des conséquences politiques du compromis théorique ayant permis la modification constitutionnelle pour l’adoption de la loi sur la parité. Une réponse plus satisfaisante à la question de « la démocratisation par la parité » passe peut-être par l’observation de l’hypothétique « politique autrement » (une pratique plus démocratique…) des femmes entrées dans les conseils municipaux en 2001, et par l’analyse des éventuels effets de la parité politique dans d’autres sphères… Et si, du point de vue de l’égalité des sexes, la parité domestique permettait seule la démocratisation de la vie quotidienne, et celle-ci une réelle démocratisation de la société ? •
[*]
Doctorante en science politique à l’université de Grenoble.
[1]
L’adoption de celle-ci a été rendue possible par le vote d’une loi constitutionnelle concernant les articles 3 et 4 de la Constitution de 1958. Alinéa ajouté à l’article 3 relatif à la souveraineté : «
la loi favorise l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives », alinéa ajouté à l’article 4 relatif aux partis politiques : «
ils contribuent à la mise en œuvre du principe énoncé au dernier alinéa de l’article 3 dans les conditions déterminées par la loi ». (loi constitutionnelle n° 99-569 du 8 juillet 1999).
[2]
Toutes les statistiques exploitées ont été construites à partir des données du ministère de l’Intérieur.
[3]
Sur la genèse du mouvement paritaire, « venu du bas »,
cf. F.
Gaspard et P.
Bataille,
Comment les femmes changent la politique et pourquoi les hommes résistent, La Découverte, 1999.
[4]
C.
Achin, « “Représentation miroir”
vs Parité »,
Droit et société, 47, 2001, pp.237-256.
[5]
Selon le titre II du rapport de C.
Tasca, présidente de la Commission des lois, du 11 décembre 1998.
[6]
É.
Guigou,
in Compte-rendu analytique officiel séance du 15 décembre 1998, p.16.
[7]
Lunes, janvier 2001.
[8]
Selon l’expression de la philosophe G.
Fraisse,
Muse de la Raison. Démocratie et exclusion des femmes en France, Gallimard, 1995.
[9]
Cf. É.
Fassin et M.
Feher, «
Parité et PaCS : anatomie politique d’un rapport »,
in D.
Borillo, É.
Fassin et M.
Iacub,
Au-delà du PaCS. L’expertise familiale à l’épreuve de l’homosexualité, PUF, 1999, pp.13-43.
[10]
On ne dispose malheureusement pas encore des statistiques concernant la composition sexuée des exécutifs municipaux.
[11]
Cf. D.
Gaxie, « Les logiques du recrutement politique »,
Revue française de sciences politiques, 1/30, février 1980, p.5.